Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 40

Chapter 401,709 wordsPublic domain

Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.

Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:

_Quant'è bella giovinezza, Che se fugge tuttavia, Chi vuol esser lieto, sia: Di doman no c'è certezza._

Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette même romance--et ses méditations au sujet de la Joconde.

Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait--la mort.

«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui l'y a enfermée.

»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.

»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que sans les organes elle ne peut agir, ni sentir.

»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce mort.

»Quand je croyais que j'apprenais à vivre--j'apprenais seulement à mourir.»

VIII

Au début de février, la température s'adoucit, la neige commença à fondre sur les toits, les bourgeons éclatèrent. Le matin, lorsque le soleil glissait ses rayons dans l'atelier, Francesco installait dans un fauteuil son vieux maître et celui-ci se chauffait immobile, la tête inclinée, les mains posées sur les genoux: dans ces mains et sur ce visage se lisait une expression de fatigue infinie.

L'hirondelle qui avait hiverné derrière la cheminée et que Léonard avait apprivoisée, tournoyait dans la pièce, se posait sur l'épaule de l'artiste ou sur ses mains, puis s'enlevait d'un coup d'aile comme impatiente du printemps qui s'annonçait. D'un regard attentif, Léonard suivait tous les mouvements de l'oiseau et la pensée des ailes humaines de nouveau fermentait en son cerveau.

Les dernières années, il ne s'en était guère occupé, tout en y songeant toujours. Observant le vol de l'hirondelle et sentant définitivement un nouveau projet mûr dans son cerveau, il résolut d'entreprendre un dernier essai avec le dernier espoir que la création de ces ailes justifierait tout l'effort de sa vie.

Il entreprit ce nouveau travail avec la même obstination, avec la même hâte fiévreuse que celles qu'il avait mises à peindre Jean le Précurseur. Ne songeant pas à la mort, vainquant sa faiblesse et la maladie, oubliant le sommeil et la nourriture, il restait penché des journées entières au-dessus de ses dessins et de ses calculs. Par moment, il semblait à Francesco que ce travail était le délire d'un fou. Une semaine s'écoula ainsi. Melzi ne quittait pas le maître, passait des nuits à veiller près de lui. Cependant, la fatigue l'emporta et le troisième jour Francesco s'assoupit dans le fauteuil auprès du feu éteint.

L'aube blanchissait les vitres. L'hirondelle éveillée piaillait. Léonard assis devant un petit bureau, la plume dans la main, la tête inclinée sur le papier, alignait des chiffres.

Subitement, il eut un balancement étrange et très doux; la plume tomba de ses doigts; la tête s'inclina sur la poitrine. Il fit un effort pour se lever, appeler Francesco; mais un faible cri s'échappa de ses lèvres et s'effondrant de tout son corps sur la table, il la renversa.

Melzi, réveillé par ce bruit, sursauta. Dans la lumière douteuse de l'aube, il aperçut la table renversée, la chandelle éteinte, les feuillets épars et Léonard étendu sans connaissance sur le parquet. L'hirondelle effrayée battait le plafond de ses ailes. Francesco comprit que c'était une seconde attaque. Plusieurs jours le malade resta sans recouvrer sa connaissance, continuant les calculs dans son délire. Revenu à lui, il exigea de suite les croquis de la machine volante.

--Non, maître! s'écria Francesco. Je mourrai plutôt que de vous permettre de reprendre le travail avant votre complet rétablissement.

--Où les as-tu mis? demandait Léonard furieux.

--Ne craignez rien, ils sont en sûreté. Je vous les rendrai...

--Où les as-tu mis?

--Au grenier que j'ai fermé à clef.

--Où est la clef?

--Chez moi.

--Donne.

--Mais pourquoi, messer...

--Donne, de suite.

Francesco hésitait. Les yeux du malade brillèrent de colère. Afin de ne pas l'exaspérer, Melzi donna la clef. Léonard la cacha sous son oreiller et se calma.

Il se rétablit plus vite que ne l'eût pensé Francesco. Au commencement d'avril, après une journée calme, Melzi exténué s'endormit au pied du lit du maître. Un choc l'éveilla. Il prêta l'oreille. La veilleuse était éteinte. Il la ralluma et aperçut le lit vide. Alors, il parcourut les logements supérieurs, descendit à l'atelier sans trouver personne. Baptiste Villanis réveillé n'avait pas vu le maître. Et tout à coup, Francesco songea aux dessins cachés dans le grenier. Il y courut, ouvrit la porte et aperçut Léonard à demi vêtu, assis à terre devant une caisse qui lui servait de table. A la lueur d'une chandelle il écrivait, calculait en murmurant des mots inintelligibles. Puis il saisit un crayon, barra la page d'un trait, se retourna, vit son élève et se leva en chancelant. Francesco le soutint.

--Je te le disais, murmura Léonard avec un triste sourire--je te disais que je terminerai bientôt. Voilà, j'ai terminé. Maintenant, c'est fini. Assez. Je suis trop vieux, trop bête, plus bête qu'Astro. Je ne sais rien et j'ai oublié ce que je savais. Au diable, tout; au diable!

Et s'emparant des feuilles, il les chiffonna et les déchira furieusement.

De ce jour, son état empira. Melzi avait le pressentiment qu'il ne se relèverait plus.

Francesco était dévot. Il croyait avec une foi sincère et naïve, tout ce que l'Église enseignait. Seul il n'avait pas subi l'influence du «mauvais oeil» de Léonard. Francesco devinait instinctivement que Léonard, bien que ne remplissant pas les devoirs du culte, n'était pas un impie. Cependant à l'idée qu'il pouvait mourir sans confession, Francesco souffrait. Il aurait donné son âme pour sauver le maître, mais il était incapable d'aborder avec lui un pareil sujet.

Un soir, assis au pied du lit, il songeait à la terrible éventualité.

--A quoi penses-tu? demanda Léonard.

--Fra Guillielmo est venu ce matin prendre de vos nouvelles. Il désirait vous voir. J'ai dit que c'était impossible.

Léonard le fixa attentivement.

--Tu ne pensais pas à cela, Francesco. Pourquoi ne veux-tu pas me le dire?

L'élève se taisait. Et Léonard comprit tout. Il aurait voulu mourir comme il avait vécu, en pleine liberté. Mais il eut pitié de Melzi et posant sa main sur celle du jeune homme, il murmura avec un doux sourire:

--Mon fils, envoie chercher fra Guillielmo et prie-le de venir demain. Je veux me confesser et communier. Demande aussi à maître Guillaume de venir ici.

Francesco ne répondit pas--il embrassa avec un respectueux amour la main de Léonard.

IX

Le lendemain matin, 23 d'avril, Léonard exprima au notaire ses dernières volontés: il donnait quatre cents écus à ses frères en signe de pardon; à son élève Melzi, tous ses livres, ses appareils scientifiques, ses machines, ses manuscrits, et le reste de son traitement; à son serviteur Baptiste Villanis, les meubles et la moitié de son vignoble près de Milan aux portes Vercelli; l'autre moitié à son élève Salaino. A sa vieille servante Mathurine, une robe de drap, une coiffure et deux ducats.

Puis il se confessa au moine et reçut le Saint-Sacrement avec une humilité toute chrétienne.

Le 24 avril, jour de Pâques, un mieux sensible se produisit. Enfin le 2 mai, après plusieurs jours passés sans connaissance, Francesco et fra Guillielmo s'aperçurent que la respiration faiblissait. Le moine lut la prière des agonisants.

Peu de temps après, l'élève ayant posé la main sur le coeur du maître, sentit qu'il ne battait plus.

Il ferma les yeux de Léonard.

Le visage du mort gardait l'expression d'une profonde et calme contemplation. Il fut enterré au monastère de Saint-Florentin, de façon que chacun fût convaincu qu'il avait expiré en fils fidèle de l'Église catholique.

Écrivant aux frères du maître, à Florence, Francesco disait:

«Je ne puis vous exprimer la douleur que m'a causée la mort de celui qui était pour moi plus qu'un frère. Tant que je vivrai, je le pleurerai, parce qu'il m'a aimé de tendre et profond amour. Du reste, tout le monde, je pense, regrettera la perte d'un homme tel que lui, et que la Nature ne saura plus créer. Que le Dieu Tout-Puissant lui donne paix éternelle.»

TABLE

Pages.

CHAPITRE I.--La diablesse blanche (1494) 3

CHAPITRE II.--_Ecce deus._--_Ecce homo_ (1494) 58

CHAPITRE III.--Les fruits empoisonnés (1495) 94

CHAPITRE IV.--L'Alchimiste (1494) 136

CHAPITRE V.--«Que ta volonté soit faite.» (1494) 157

CHAPITRE VI.--Le journal de Giovanni Beltraffio (1494-1495) 199

CHAPITRE VII.--Le bûcher des vanités (1496) 242

CHAPITRE VIII.--Le siècle d'or (1496-1497) 276

CHAPITRE IX.--Les jumeaux (1498-1499) 341

CHAPITRE X.--Les calmes ondes (1499-1500) 427

CHAPITRE XI.--Les ailes seront (1500) 472

CHAPITRE XII.--Ou César.--Ou rien (1500-1503) 507

CHAPITRE XIII.--Le fauve pourpre (1503) 576

CHAPITRE XIV.--_Monna Lisa del Gioconda_ (1503-1506) 619

CHAPITRE XV.--La sainte Inquisition (1506-1513) 660

CHAPITRE XVI.--Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël (1513-1515) 677

CHAPITRE XVII.--La mort.--Le précurseur ailé (1516-1519) 688

ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY--16524-4-08.

E. GREVIN, SUCCr

Liste des corrections:

Original (page 155): --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien à sont tous bons et charmants...

Correction: --Je ne puis même vous dire, ajouta-t-il, combien ceux-là sont tous bons et charmants...

Original (page 303):

--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à

Correction:

--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui.

Original (page 666):

--Tout n'est pas pour tous, répondra Cassandra.

Correction:

--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra.