Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 4

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Deux jours plus tard, dans la maison de messer Cipriano Buonaccorsi, occupé en ce moment par d'importantes affaires et qui n'avait pu, pour cette cause, ramener la statue de Vénus dans la ville, Grillo accourut porteur de nouvelles alarmantes. Le curé Faustino, après avoir quitté San Gervasio, s'était rendu dans un village voisin, à San Mauricio; là il avait terrifié les habitants en les menaçant des foudres célestes, avait réuni les hommes de la commune, forcé les portes de la villa Buonaccorsi, battu le jardinier Strocco, ligotté les hommes préposés à la garde de Vénus. Puis il avait lu au-dessus de l'idole la vieille prière d'exorcisme: _Oratio super effigies vasaque in loco antiquo reperta._ Dans cette prière prononcée sur les statues et les objets découverts dans les antiques tombeaux, le prêtre priait Dieu d'épurer de l'impureté païenne les objets trouvés sous la terre et de les transformer pour l'utilité du culte chrétien--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit--_ut omni immunditia depulsa, sint fidelibus tuis utenda, per Christum Dominum nostrum!_

On avait ensuite brisé la statue, jeté les débris dans un four et en ayant préparé une chaux vive, on en avait enduit les murs du cimetière.

En entendant ce récit de Grillo qui pleurait l'idole, Giovanni se sentit décidé. Le même jour il se rendit chez Léonard et le pria de l'admettre au nombre de ses élèves.

Léonard l'accepta.

Peu de temps après, la nouvelle parvint à Florence, que Charles VIII, roi très chrétien de France, à la tête d'une formidable armée, s'avançait à la conquête de Naples, de la Sicile, peut-être même de Rome et de Florence.

La terreur s'empara des citoyens, car ils voyaient en cette venue la réalisation des prophéties de Savonarole: les tourments se déchaînaient, le glaive de Dieu s'abattait sur l'Italie.

CHAPITRE II

ECCE DEUS--ECCE HOMO

1494.

«Voilà l'homme!». Jean XIX, 5.

«Voilà le Dieu!». (_Epitaphe du mausolée de Francesco Sforza_.)

I

«La chose qui frappe l'air a une force égale à l'air qui frappe la chose.--_Tanta forza si fa colla cosa incontro all'aria, quanto l'aria alla cosa._--Tu vois que le battement des ailes contre l'air fait soutenir l'aigle pesant dans l'air le plus haut et le plus raréfié. Inversement, tu vois l'air qui se meut sur la mer, emplir les voiles gonflées et faire courir le navire lourdement chargé. Par ces preuves tu peux comprendre que l'homme avec les grandes ailes, appuyant avec force contre l'air résistant, victorieux pourra le soumettre et s'élever au-dessus de lui[1].»

[1] C. A. 372 vo, 1158 vo; 7 P. R., II § 1126.

Léonard lut ces mots pleins d'espoir, écrits cinq ans auparavant dans un de ses vieux cahiers. A côté, il avait dessiné l'appareil: un timon auquel, à l'aide de tiges de fer, étaient assujetties des ailes, mises en mouvement par des cordes.

Cette machine maintenant lui paraissait difforme et disgracieuse.

Le nouvel appareil rappelait la chauve-souris. La carcasse de l'aile était formée de cinq doigts comme la main d'un squelette; un procédé ingénieux fléchissait les phalanges. Des tendons de cuir tanné et des lacets de soie brute simulaient les muscles et, adaptés à un levier, réunissaient les doigts. L'aile se relevait au moyen d'une bielle. Le taffetas amidonné interceptait l'air, ainsi qu'une palme de patte d'oie s'étendait et se refermait. Quatre ailes, nouées en croix, imitaient l'allure du cheval. Leur longueur était de quarante brasses, leur montée de huit. Se rejetant en arrière elles donnaient la marche en avant; s'abaissant, elles élevaient la machine. L'homme debout passait ses pieds dans les étriers qui faisaient mouvoir les ailes en agissant sur les leviers. Sa tête dirigeait un grand gouvernail garni de plumes, qui jouait le rôle de la queue d'un oiseau.

«L'oiseau privé de pattes ne peut s'envoler faute d'élan. Vois le martinet: s'il est posé à terre il ne peut s'élever parce qu'il a les jambes courtes. Voilà pourquoi deux échelles pour remplacer les pattes.»

Léonard savait par expérience que la perfection d'une machine exigeait l'élégance et les justes proportions observées dans toutes les parties: l'aspect bête des échelles froissait l'inventeur.

Il se plongea dans des déductions mathématiques, chercha l'erreur et ne put la trouver. Et tout à coup il raya d'un trait la page pleine de chiffres minuscules, dans la marge inscrivit: «_Non è vero_, pas exact», et ajouta en biais, d'une grosse écriture énervée, son juron favori: «_Satanasso!_--Au diable!»

Les calculs devenaient de plus en plus embrouillés. L'imperceptible erreur prenait des proportions inquiétantes.

La flamme de la bougie sautillait irrégulièrement, agaçant les yeux. Le chat, ayant achevé son somme, sauta sur la table de travail, s'étira, fit le gros dos et commença de jouer avec un oiseau empaillé rongé par les mites et qui servait à l'étude de la pesanteur du vol. Léonard poussa avec humeur le chat qui faillit tomber et miaula plaintivement.

--Allons, c'est bien! Couche-toi où tu veux. Mais ne me gêne pas.

Il caressa tendrement le poil noir de son favori. Des étincelles crépitèrent dans la fourrure. Le chat replia ses pattes de velours, s'étala majestueusement, ronronna et fixa sur son maître ses prunelles vertes pleines de morbidesse et de mystère.

De nouveau s'accumulèrent les chiffres, les ratures, les divisions, les racines cubiques et carrées.

La seconde nuit d'insomnie s'achevait inaperçue.

Revenu de Florence à Milan, Léonard depuis un mois n'était même pas sorti, occupé de sa machine volante.

Des branches d'acacia blanc se faufilaient par la croisée ouverte, égrenant par instants sur la table leurs fleurs délicates et odorantes. Le clair de lune, adouci par des brouillards roux à reflets de nacre, tombait dans la chambre, se mêlant à la lumière rouge de la chandelle.

La pièce était encombrée de machines, d'appareils d'astronomie, de physique, de chimie, d'anatomie. Des roues, des leviers, des ressorts, des hélices, des timons, des pistons et autres accessoires mécaniques--en cuivre, en acier, en verre--pareils à des membres de monstres ou d'insectes géants, saillaient de l'ombre, s'enchevêtrant. Ici, une cloche de plongeur, le cristal irisé d'un appareil d'optique représentant un oeil d'immense dimension, le squelette d'un cheval, un crocodile empaillé. Là, dans un bocal plein d'alcool, un foetus grimaçant, pareil à une grosse larve, des patins en forme de barque pour marcher sur l'eau et, à côté, transfuge de l'atelier de peinture, une charmante tête en terre grise, tête de jeune vierge ou d'ange au sourire malicieux et triste.

Au fond, dans la gueule béante du four en fonte, des charbons rougissaient encore sous les cendres.

Et au-dessus de tout cela, depuis le parquet jusqu'au plafond, s'étendaient les ailes de la machine, l'une encore nue, l'autre recouverte de la membrane. Entre les ailes, par terre, étendu tout de son long, la tête renversée, était couché un homme surpris par le sommeil durant son travail. Dans la main droite, il tenait encore une écope de fer d'où s'échappait l'étain. Une des ailes appuyait l'extrémité de sa carcasse sur la poitrine du dormeur dont la respiration la faisait se mouvoir et bruire, comme si elle était vivante. Dans la lumière incertaine de la lune et de la chandelle, la machine, avec cet homme affalé entre ses ailes, semblait une gigantesque chauve-souris prête à s'envoler.

II

La lune pâlit. Des potagers qui entouraient la maison de Léonard, aux environs de Milan, entre la forteresse et le couvent de Maria delle Grazie, monta le parfum des légumes et des herbes, telles que la mélisse, la menthe, le fenouil. Au-dessus de la croisée, les hirondelles jacassaient avant de s'envoler. Dans le vivier voisin, les canards barbottaient et criaient joyeusement.

La flamme de la chandelle s'éteignit. A côté, dans l'atelier, s'entendaient les voix des élèves. Ils étaient deux: Giovanni Beltraffio et Andréa Salaino. Giovanni copiait une figure anatomique. Salaino enduisait d'albâtre une planche de tilleul. C'était un joli adolescent, aux yeux naïfs, aux cheveux bouclés--le favori du maître auquel il servait de modèle pour les anges.

--Croyez-vous, Andrea, demanda Beltraffio, que messer Leonardo aura bientôt terminé sa machine?

--Dieu sait! répondit Salaino en sifflant un air de chansonnette, et retroussant les revers de satin brodés d'argent de ses nouveaux souliers. L'année dernière il a passé deux mois dessus, et il n'en est rien advenu que des rires. Cet ours bancal de Zoroastro avait voulu voler à toutes forces. Plus le maître l'en dissuadait, plus il s'entêtait. Et, imagine-toi, voilà mon âne qui grimpe sur le toit, qui s'enveloppe de vessies de porc pour ne pas se tuer en tombant; il lève les ailes, s'envole, le vent, d'abord, l'emporte et tout à coup, Zoroastro culbute les jambes en l'air et tombe dans un tas de fumier. Le lit était doux, il ne s'est point fait de mal, mais toutes les vessies ont éclaté ensemble, produisant un bruit semblable à une salve d'artillerie, effrayant les corneilles des clochers voisins, pendant que notre nouvel Icare se débattait dans son fumier, sans en pouvoir sortir!

A ce moment dans l'atelier entra le troisième élève, Cesare da Lesto, un homme qui n'était plus jeune, au visage bilieux, au regard intelligent et méchant. Dans une main il tenait un morceau de pain et une tranche de jambon, dans l'autre un verre de vin.

--Pfou! quelle piquette! cracha-t-il en grimaçant. Et le jambon n'est qu'une semelle. N'est-ce pas extraordinaire de toucher deux mille ducats d'appointements par an et de nourrir les gens avec de pareilles ordures!

--Vous auriez dû tirer à l'autre tonneau, celui qui est sous l'escalier, dans le réduit, murmura Salaino.

--J'y ai goûté. Il est pis. Mais, tu as encore une nouveauté? s'étonna Cesare en regardant l'élégant béret de Salaino, en velours pourpre rehaussé d'une plume. Ah! la maison est bien tenue, il n'y a pas à dire. Quelle vie de chien! A la cuisine depuis un mois on ne peut acheter un nouveau jambon. Marco jure que le maître n'a pas un centime, que tout passe à ces damnées ailes qui nous tiennent tous à jeun: et voilà à quoi sert l'argent! On comble de cadeaux les petits favoris! Comment n'as-tu pas honte, Andrea, d'accepter des cadeaux des étrangers, car messer Leonardo n'est ni ton père, ni ton frère et tu n'es plus un enfant...

--Cesare, dit Giovanni pour détourner la conversation, vous m'avez promis de m'expliquer une loi de perspective. Attendre le maître est inutile; il est trop occupé par sa machine...

--Oui, mes enfants, bientôt nous nous envolerons tous sur cette machine, que le diable emporte! Du reste, si ce n'est une chose, ce sera une autre. Je me souviens, au moment où nous travaillions à la _Sainte Cène_, le maître subitement s'enthousiasma pour une nouvelle machine à préparer la mortadelle. Et la tête de l'apôtre Jacques le Majeur resta inachevée, attendant le perfectionnement du hachis. Une de ses meilleures madones est restée abandonnée dans un coin de l'atelier, pendant qu'il inventait un tournebroche automatique pour cuire d'une façon impeccable les chapons et les cochons de lait... Et cette merveilleuse découverte de la lessive à la fiente de poule! Croyez-moi, il n'existe pas de sottise à laquelle messer Leonardo ne s'adonne avec enthousiasme, ne fût-ce que pour se débarrasser de la peinture.

Le visage de Cesare grimaça, ses lèvres minces se crispèrent en un mauvais sourire:

--Pourquoi Dieu donne-t-il le talent à des gens semblables! murmura-t-il.

III

Cependant Léonard était toujours courbé au-dessus de sa table de travail.

Une hirondelle entra par la croisée ouverte, tourbillonna dans la chambre, se heurta au plafond et aux murs, et enfin se prit dans l'aile de la machine comme dans un filet, se débattit sans pouvoir en sortir.

Léonard s'approcha, désemprisonna l'oiselet avec précaution, la prit dans sa main, embrassa sa petite tête noire et lui donna la volée.

L'hirondelle prit son élan et disparut avec un cri heureux.

«Comme c'est facile, comme c'est simple!» pensa Léonard en la suivant d'un regard envieux. Puis il contempla sa machine avec dépit et dégoût.

L'homme qui dormait s'éveilla.

C'était l'aide de Léonard, un habile mécanicien fondeur florentin, nommé Zoroastro ou plutôt Astro da Peretola. Il sauta et se frotta son oeil unique, l'autre ayant été brûlé par une étincelle. Ce difforme géant, au visage enfantin toujours couvert de suie, ressemblait à un cyclope.

--J'ai dormi! s'écria le fondeur désespéré en secouant sa tête chevelue. Que le diable m'emporte! Ah! maître, pourquoi ne m'avez-vous pas éveillé? Je me hâtais, espérant avoir terminé ce soir, pour voler demain matin...

--Tu as bien fait de dormir, murmura Léonard. Ces ailes ne valent rien.

--Comment? Encore! A votre idée, messer, moi, je ne retoucherai rien à cette machine. Que d'argent, que de peines! Et de nouveau tout s'en va en fumée! Que faut-il encore? Mais ces ailes enlèveraient un homme, même un éléphant! Vous verrez, maître. Permettez-moi de les essayer une fois... Au-dessus de l'eau... Si je tombe, j'en serai quitte pour un plongeon... je ne me noierai pas...

Il croisa ses mains, suppliant.

Léonard secoua négativement la tête.

--Attends, mon ami. Tout viendra à point. Plus tard.

--Plus tard! gémit le fondeur. Pourquoi pas maintenant? Vraiment, messer, aussi vrai qu'il y a un Dieu au ciel, je volerai.

--Non, Astro, tu ne voleras pas. La mathématique...

--J'en étais sûr! A tous les diables votre mathématique! Elle ne sert qu'à vous troubler. Que d'années nous nous surmenons! L'âme en est malade. Chaque stupide moustique, mite, mouche, mouche à fumier--Dieu me pardonne!--ignoble et sale, peut voler, et les hommes rampent comme des vers? N'est-ce pas un affront? Et attendre quoi? Les voilà, les ailes! Tout est prêt, il me semble. Avec une bonne bénédiction, je prendrais mon élan et je m'envolerais!

Tout à coup, il se souvint de quelque chose et son visage rayonna.

--Maître? que je te dise. Quel rêve superbe j'ai eu aujourd'hui!

--Tu volais encore?

--Oui, et de quelle manière! Écoute seulement. Je me tenais au milieu de la foule dans un lieu inconnu. Tout le monde me regarde, me montre au doigt, rit. «Ah! me dis-je, si je ne vole pas!...» Je saute, j'agite mes bras tant que je peux et je commence à monter. Au début je peinais comme si j'avais une montagne sur les épaules. Puis, peu à peu, je me sentis plus léger. Je me suis élancé, je faillis m'assommer contre le plafond. Et tout le monde de crier: «Regardez, il vole!» Comme un oiseau je passe par la croisée et je monte toujours plus haut et plus haut vers le ciel. Le vent siffle à mes oreilles et je suis gai et je ris. «Pourquoi ne savais-je pas voler avant? me dis-je. En avais-je perdu l'habitude? C'est si facile! Et il ne faut pour cela aucune machine!»

IV

Des plaintes, des jurons retentirent, scandés par un galop rapide dans l'escalier. La porte s'ouvrit toute grande, livrant passage à un homme, la tignasse rousse, hirsute, le visage rouge également, couvert de taches de rousseur: un élève de Léonard, Marco d'Oggione. Il grondait, battait et tirait par l'oreille un gamin malingre d'une dizaine d'années.

--Que le Seigneur t'envoie une méchante Pâque, vaurien! Je te ferai passer les talons par ton gueuloir, chenapan!

--Que veut dire cela, Marco? demanda Léonard.

--Songez donc, messer! Il a dérobé deux boucles en argent de dix florins chacune, au moins. Il a pu en engager déjà une et il a perdu l'argent aux osselets; l'autre, il l'a cousue dans la doublure de son vêtement où je l'ai découverte. J'ai voulu lui administrer une véritable correction, telle qu'il la méritait et le démon m'a mordu la main au sang!

Et avec plus d'ardeur encore, il saisit le gamin par les cheveux. Léonard intervint, lui arracha l'enfant des mains.

Alors Marco sortit de sa poche un trousseau de clés--il avait chez Léonard l'emploi de caissier--les jeta sur la table en criant:

--Voilà vos clés, messer! J'en ai assez! Je ne vis pas sous le même toit que les vauriens et les voleurs. Ou lui, ou moi!

--Allons, calme-toi, Marco... Je le punirai! tâchait de concilier le maître.

Par la porte de l'atelier regardaient les élèves et une grosse femme, la cuisinière Mathurine. Elle revenait du marché et tenait encore à la main son panier plein d'ail, de poisson, de gras cormorans et de filandreuses fenocci. Apercevant le petit coupable, la cuisinière agita les bras et se mit à jaser si vite et sans arrêt, qu'on aurait cru une chute de pois secs tombant d'un sac percé.

Cesare aussi se mêla à ce caquetage, exprimant son étonnement que Léonard tolérât dans sa maison ce «païen» de Jacopo, capable des plus cruelles polissonneries. N'avait-il pas dernièrement, avec une pierre, blessé à la jambe le vieil infirme Fagiano, le chien de la maison, détruit les nids d'hirondelles dans l'écurie, et son plaisir favori n'était-il pas d'arracher les ailes aux papillons pour savourer leurs souffrances?

Jacopo restait près du maître, lançant à ses ennemis des regards sournois, ainsi qu'un louveteau cerné. Son visage pâle et joli était impassible. Il ne pleurait pas. Mais rencontrant le regard de Léonard, ses yeux méchants exprimaient une timide prière.

Mathurine glapissait, exigeant une magistrale correction pour ce démon qui rendait à tout le monde la vie insupportable.

--Doucement! doucement! Taisez-vous, au nom de Dieu! suppliait Léonard, avec une étrange lâcheté, une faiblesse impuissante devant cette révolte familiale.

Cesare riait et murmurait, malveillant:

--Cela vous fait mal au coeur à regarder!... Il ne sait même pas avoir raison d'un gamin!...

Lorsque enfin tous eurent assez crié et se furent dispersés un à un, Léonard appela Beltraffio et lui dit affablement.

--Giovanni, tu n'as pas encore vu la sainte Cène. J'y vais. Veux-tu m'accompagner?

L'élève rougit de plaisir.

V

Ils sortirent dans une petite cour. Un puits se dressait au centre. Léonard se débarbouilla. En dépit de ses deux nuits d'insomnie, il se sentait frais, gai et dispos.

Le jour était brumeux, sans vent, avec une clarté pâle, presque sous-marine. Léonard aimait ce genre d'éclairage pour travailler. Tandis qu'ils se trouvaient près du puits, Jacopo s'approcha d'eux. Dans ses mains il tenait une petite boîte en écorce de chêne.

--Messer Leonardo, dit le gamin craintivement, voici pour vous...

Il souleva légèrement le couvercle. Au fond de la boîte dormait une gigantesque araignée.

--J'ai eu bien de la peine à m'en emparer. Elle s'était cachée dans une fente de roche. Trois jours je l'ai guettée. Elle est venimeuse.

La figure de l'enfant s'anima soudain.

--Et si vous la voyiez manger des mouches... ça fait peur!

Il attrapa une mouche et la jeta dans la boîte. L'araignée se précipita sur sa proie, la saisit dans ses pattes velues et la victime se débattit, bourdonna.

--Regardez, elle mange, elle mange! murmurait le gamin, frissonnant de plaisir.

Dans ses yeux brûlait une flamme de curiosité cruelle et sur ses lèvres tremblait un sourire incertain.

Léonard aussi se pencha, regarda l'insecte monstrueux. Et tout à coup il sembla à Giovanni qu'ils avaient tous deux la même expression, comme si, malgré l'abîme qui séparait l'enfant de l'artiste, ils s'unissaient dans une égale curiosité de l'horrible.

Lorsque la mouche fut mangée, Jacopo referma la boîte et dit:

--Je la mettrai sur votre table, messer Leonardo, peut-être voudrez-vous encore la regarder. Elle se bat drôlement avec les autres araignées.

Le gamin voulait s'en aller, mais il s'arrêta et leva des yeux suppliants. Les coins de ses lèvres s'abaissèrent, frémirent.

--Messer, dit-il très bas et gravement, vous n'êtes pas fâché contre moi? Sinon, je m'en irai, il y a longtemps que je pense que je dois le faire. Ce n'est pas à cause d'eux, car cela m'est indifférent ce qu'ils peuvent dire, mais c'est à cause de vous. Je sais bien que je vous ennuie. Vous seul êtes bon; eux sont méchants autant que moi, mais ils dissimulent et moi je ne sais pas. Je m'en irai, je resterai seul. Ce sera mieux ainsi. Seulement, pardonnez-moi...

Des larmes brillèrent entre les longs cils du gamin, qui répéta plus bas encore:

--Pardonnez-moi, messer Leonardo!... Je vous laisserai ma petite boîte en souvenir. L'araignée vivra longtemps. Je prierai Astro de la nourrir...

Léonard posa sa main sur la tête de l'enfant.

--Où irais-tu, petit? Reste. Marco te pardonnera et moi je ne suis pas fâché. Va, et à l'avenir ne fais de mal à personne.

Jacopo fixa sur lui des yeux perplexes, dans lesquels luisait non la reconnaissance, mais l'étonnement, presque de la peur.

Léonard lui répondit par un calme sourire et caressa ses cheveux, comme s'il devinait l'éternel mystère de ce coeur créé par la nature pour le mal et inconscient de sa malfaisance.

--Il est temps, dit le maître. Allons, Giovanni.

Ils sortirent dans la rue déserte bordée de jardins, de potagers et de vignes, et se dirigèrent vers le monastère de Maria delle Grazie.

VI

Les derniers temps, Beltraffio avait été en proie à une grande tristesse, car il n'avait pu payer au maître la pension convenue de six florins par mois. Son oncle, brouillé avec lui, ne lui donnait pas un centime. Giovanni, pendant deux mois, avait emprunté l'argent à fra Benedetto. Le moine ne pouvait lui donner davantage. Giovanni avait hâte de s'excuser.

--Messer, commença-t-il timide et rougissant, nous sommes aujourd'hui le quatorze et je paie le dix, d'après nos conventions. Je suis très confus... mais je n'ai que trois florins. Peut-être voudrez-vous bien attendre... J'aurai de l'argent bientôt... Merula m'a promis des copies...

Léonard le regarda étonné:

--Qu'as-tu, Giovanni? Que le Seigneur t'assiste! Comment n'as-tu pas honte de parler de choses pareilles?

D'après l'air confus de son élève, les inhabiles reprises de ses vieux souliers, l'usure de ses vêtements, il avait compris que Giovanni était misérable.

Léonard fronça les sourcils et parla d'autre chose. Mais peu après, avec une feinte indifférence, il fouilla dans sa poche, en retira une pièce d'or et dit:

--Giovanni, je te prie, va m'acheter du papier à dessin, une vingtaine de feuilles, un paquet de craie rouge et des pinceaux en putois. Tiens, prends.

--Un ducat. Il n'y aura guère plus de dix sous d'achats. Je vous rapporterai la monnaie...

--Tu ne me rapporteras rien du tout. Ne dis pas de sottises. Tu rendras quand tu voudras. Et à partir de maintenant, je te défends de penser à ces questions d'argent et de m'en parler. Comprends-tu?

Il se détourna et ajouta en désignant les silhouettes embrumées des mélèzes qui encadraient les berges de Naviglio Grande, le canal droit comme une flèche:

--As-tu observé, Giovanni, comme les arbres prennent, dans un léger brouillard, une teinte bleutée et dans un brouillard dense combien ils deviennent d'un gris tendre?

Il fit encore quelques observations sur la différence des ombres projetées par les nuages sur les montagnes nues en hiver et couvertes de végétation en été.

Puis, se tournant vers son élève:

--Et je sais pourquoi tu t'es imaginé que j'étais avare... Je suis prêt à tenir le pari que j'ai deviné juste. Quand nous avons parlé, toi et moi, du paiement mensuel que tu devais me faire, tu as dû remarquer que je t'ai interrogé et qu'ensuite j'ai inscrit dans mon livre tout ce dont nous étions convenu. Seulement, vois-tu? il faut que tu saches que c'est une habitude héréditaire que je tiens probablement de mon père, le notaire Pietro da Vinci, le plus fin et le plus raisonnable des hommes. Moi, cela ne m'a pas servi. Parfois je ris tout seul en relisant les bêtises que j'ai inscrites! Je peux dire exactement combien m'a coûté le nouveau béret d'Andrea Salaïno; mais où passent des milliers de ducats, je l'ignore. A l'avenir, Giovanni, ne prête pas attention à ma stupide habitude. Si tu as besoin d'argent, prends et crois que je te le donne, comme un père à son fils.