Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 39

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En lisant ces pitoyables inscriptions, en examinant ces dessins maladroits, l'artiste se souvenait de Ludovic le More, admirant avec un bon sourire les cygnes qui voguaient dans les fossés du palais de Milan.

»Qui sait? songea Léonard, cet homme portait peut-être en soi l'amour de la beauté qui l'excusera au jugement suprême?»

Méditant sur le sort malheureux du duc, il se souvint des récits rapportés par un voyageur espagnol, au sujet de la mort de son autre protecteur, César Borgia. Le successeur d'Alexandre VI, Jules II, avait traîtreusement livré César à ses ennemis. Emmené en Castille et incarcéré dans la tour Medina del Campo, César s'était enfui avec une adresse et un courage incroyables, descendant, à l'aide d'une corde, d'une hauteur vertigineuse. Les geôliers eurent le temps de couper la corde. Il tomba, se blessa sérieusement, mais conserva assez de présence d'esprit pour, revenu à lui, ramper jusqu'aux chevaux préparés par ses complices et s'enfuir au galop. Puis, ayant gagné Pampelune, il s'était présenté à la cour de son beau-frère, le roi de Navarre, et prit du service comme condottiere.

A la nouvelle de la fuite de César, la terreur se répandit en Italie. Le pape tremblait. On mit la tête du duc au prix de dix mille ducats.

Durant l'hiver 1507, dans une rencontre avec les mercenaires du comte de Baumont, après avoir pénétré dans les rangs de l'ennemi, César, abandonné de ses hommes, fut traqué comme un fauve dans un ravin et, là, se défendant avec une vaillance désespérée, il était tombé, frappé de plus de vingt coups. Les mercenaires, tentés par ses armes et ses vêtements, après l'en avoir dépouillé, le laissèrent entièrement nu et expirant. La nuit, sortant du fort, les Navarrais l'avaient trouvé, mais sans pouvoir vraiment le reconnaître. Enfin, le petit page Juanito, retrouvant son seigneur, se jeta sur son cadavre, l'embrassant et sanglotant--il aimait César.

Le visage du mort, tourné vers le ciel, était superbe: il semblait qu'il avait dû expirer comme il avait vécu--sans peur et sans remords.

La duchesse de Ferrare, madonna Lucrezia, pleura jusqu'à la fin de ses jours son frère bien-aimé.

Les sujets du duc en Romagne, les bergers à demi sauvages et les agriculteurs des Apennins, conservèrent également de lui un tendre souvenir. Longtemps, ils se refusèrent à croire qu'il était mort et l'attendaient comme un libérateur, un dieu, espérant que tôt ou tard ils le reverraient, renversant les tyrans et défendant le peuple.

Comparant la vie de ces deux hommes, Ludovic et César, à la sienne propre, Léonard la trouvait plus salutaire et ne maudissait pas sa destinée.

III

Comme presque tous les projets de Léonard, le projet de la reconstruction du château d'Amboise et celui du canal de la Sologne n'aboutirent pas.

Convaincu par des conseillers raisonnables de l'irréalisation des projets trop hardis de Léonard, le roi peu à peu s'en désintéressa et bientôt les oublia. L'artiste comprit qu'en dépit de toute son affabilité, il ne devait attendre de François Ier rien de plus que de Ludovic, de César, de Soderini, de Léon X et de Médicis. Son dernier espoir d'être compris, de donner aux gens une petite partie de sa science, de ce qu'il avait amassé durant sa vie, ce dernier espoir le trahissait. Il décida de se renfermer en lui-même et de renoncer à toute action.

Au début du printemps 1517, Léonard revint au château de Cloux, malade, miné par la fièvre des marais. En été un mieux sensible se produisit, mais c'en était fait de sa santé.

L'artiste commença un étrange tableau.

A l'ombre de hauts rochers, parmi des plantes fleuries, un dieu couronné de raisin, les cheveux longs, efféminé, le visage pâle et langoureux, drapé dans une peau de daim, tenant un tyrse dans ses mains, les jambes croisées, écoutait, la tête inclinée, un sourire énigmatique sur les lèvres.

Dans la cassette de Beltraffio, Léonard avait trouvé une améthyste sculptée--probablement un cadeau de monna Cassandra--représentant Dionysos. A cette pierre étaient joints les vers d'Euripide: _Les Bacchantes_, traduits du grec et copiés par Giovanni. A plusieurs reprises Léonard relut ces fragments.

«O étranger, disait ironiquement Panthée au dieu méconnu, tu es superbe et possèdes tout ce qu'il faut pour fasciner les femmes: tes cheveux longs encadrent ton visage langoureux; tu te caches du soleil comme une vierge et gardes dans l'ombre la fraîcheur de ta peau, afin de séduire Aphrodite.»

Le choeur des Bacchantes, en opposition au roi irrespectueux, louait Bacchus «le plus terrible et le plus miséricordieux entre les dieux, donnant aux mortels l'ivresse de la joie parfaite».

Sur les mêmes feuillets, à côté des vers d'Euripide, Giovanni avait inscrit des passages du Cantique des Cantiques: «Buvez et enivrons-nous, bien-aimés.»

Laissant Bacchus inachevé, Léonard commença un tableau plus étrange encore: saint Jean-Baptiste. Il y travaillait avec un tel acharnement et une telle rapidité, qu'on aurait pu croire que ses jours étaient comptés, que chaque jour diminuait ses forces et qu'il avait hâte de dévoiler son plus secret mystère, celui que, durant toute sa vie, non seulement il n'avait confié à personne, mais qu'il n'avait même pas osé s'avouer.

En quelques mois le travail était assez avancé pour permettre de deviner la pensée de l'artiste. Le tableau représentait cette grotte obscure excitant la peur et la curiosité, et dont il avait souvent entretenu monna Lisa. Mais cette obscurité qui, tout d'abord, paraissait impénétrable, au fur et à mesure qu'on la contemplait devenait plus transparente, et les ombres les plus noires conservant leur mystère se fondaient avec le jour le plus clair, glissaient et s'anéantissaient en lui, comme une fumée, ou bien comme le son d'une lointaine musique. Et semblable au miracle, mais plus réel que tout ce qui puisse en approcher, plus vivant que la vie même, ressortait de cette obscurité le visage et le corps d'un adolescent nu, féminin, étrangement et séduisamment beau, rappelant les paroles de Panthée:

«Tes longs cheveux encadrent ton visage plein de langueur; tu te caches du soleil comme une vierge et tu conserves dans l'ombre ta pâleur pour séduire Aphrodite.»

IV

Un jour d'ennui, François Ier se souvint de son désir de visiter l'atelier de Léonard et en compagnie de quelques intimes, il se rendit au château de Cloux.

Sans se soucier ni de sa faiblesse, ni de sa fatigue, l'artiste travaillait avec acharnement à son _Saint Jean-Baptiste_.

Les rayons du soleil entraient de biais par les croisées de l'atelier, grande pièce froide à parquet carrelé et à plafond à poutrelles. Profitant de la dernière lumière, Léonard se hâtait d'achever la main droite du Précurseur désignant la croix.

Sous les fenêtres retentirent des pas et des voix.

--Personne, cria le maître à Melzi, entends-tu, je ne reçois personne. Dis que je suis malade ou sorti.

L'élève alla dans le vestibule pour congédier les importuns, mais reconnaissant le roi, il s'inclina respectueusement et ouvrit la porte.

Léonard eut à peine le temps d'abaisser la draperie sur le portrait de la Joconde--ce qu'il faisait toujours, n'aimant pas la laisser voir.

Le roi entra dans l'atelier.

Il était vêtu luxueusement, mais avec un goût plutôt criard, une trop grande profusion d'or, de broderies et de pierres précieuses. Il se parfumait à l'excès.

Il avait vingt-quatre ans. Ses courtisans assuraient que François Ier portait dans son physique une majesté telle, qu'il suffisait de le regarder pour deviner le roi.

Léonard selon la coutume voulut plier le genou devant lui, mais François le retint et s'inclinant lui-même, l'embrassa respectueusement.

--Il y a longtemps que je ne t'ai vu, maître Léonard, dit-il aimablement. Comment vas-tu? Que fais-tu? As-tu de nouveaux tableaux?

--Je suis continuellement malade, Sire, répondit l'artiste en éloignant le portrait de Joconde.

--Qu'est-ce? demanda le roi.

--Un vieux portrait, Sire. Votre Majesté l'a déjà vu.

--Qu'importe! montre. Tes tableaux sont tels que plus on les regarde et plus ils plaisent.

Voyant l'hésitation de l'artiste, un des seigneurs s'approcha du portrait et souleva la draperie.

Léonard fronça les sourcils. Le roi s'assit dans un fauteuil et longtemps regarda, silencieux.

--C'est étonnant, murmura-t-il enfin comme sortant d'un rêve. Voilà la plus ravissante femme que j'aie jamais vue! Qui est-ce?

--Madonna Lisa, la femme du citoyen florentin Giocondo, répondit Léonard.

--Quand l'as-tu peint?

--Il y a dix ans.

--Elle est toujours aussi jolie?

--Elle est morte, Sire.

--Maître Léonard de Vinci, dit le poète Saint-Gelais, a travaillé cinq ans à ce portrait et ne l'a pas achevé, du moins, il l'affirme.

--Pas achevé? s'étonna le roi. Que faut-il de plus? Elle est vivante, il ne lui manque que la parole... J'avoue, s'adressa-t-il à l'artiste, que l'on peut t'envier, maître Léonard. Cinq ans avec une pareille femme! Tu ne peux te plaindre de ta destinée: tu as été heureux, vieillard. Et que faisait donc le mari? Il vous contemplait! Si elle n'était pas morte, ma foi, je parie que tu la peindrais encore!

Il rit, plissant les yeux; la pensée que monna Lisa avait pu rester une épouse fidèle ne pouvait même pas effleurer son cerveau.

--Mon ami, continua François en souriant, tu es grand connaisseur en femmes. Quelles épaules, quelle poitrine! Et ce qu'on ne voit pas doit être encore plus beau...

Il posait sur la Joconde un regard scrutateur; un de ces regards qui déshabillent et possèdent, comme une impudique caresse.

Léonard se taisait, pâle, les yeux baissés.

--Pour peindre un tel portrait, continua le roi, il ne suffit pas d'être artiste, il faut avoir pénétré tous les mystères du coeur féminin--labyrinthe de Dédale, pelote de fil que le diable lui-même ne démêlerait pas! On la croirait sage, humble, timide, avec ses mains croisées--mais va voir au fond de son âme!

Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie.

Léonard s'éloigna dans un coin de l'atelier, feignant d'approcher un tableau vers le jour.

--Je ne sais, Sire, murmura Saint-Gelais de façon à n'être entendu que du roi, mais on m'a assuré que non seulement il n'a pas aimé la Joconde, mais encore aucune femme... qu'il est presque vierge...

Et encore plus bas, avec un sourire équivoque, il ajouta quelque chose de très indécent concernant l'amour socratique et l'extraordinaire beauté des élèves de Léonard.

François Ier s'étonna, puis haussa les épaules avec le sourire indulgent d'un homme du monde privé de préjugés, qui sait vivre et n'empêche pas les autres d'agir comme bon leur semble, comprenant que dans ce genre d'affaires on ne doit discuter ni des goûts ni des couleurs.

Le tableau inachevé attira son attention.

--Et cela, qu'est-ce?

--D'après la couronne de raisin et le thyrse, ce doit être Bacchus.

--Et cela? demanda le roi en désignant le tableau voisin.

--Un autre Bacchus? dit Saint-Gelais en hésitant.

--C'est étrange. Il a les cheveux, la poitrine et le visage d'une femme. Il ressemble à la Joconde. Il a le même sourire.

--Peut-être un Androgyne? observa le poète, en expliquant la fable de Platon.

--Aplanis nos doutes, maître, dit François Ier en s'adressant à Léonard. Est-ce Bacchus ou un Androgyne?

--Ni l'un, ni l'autre, Sire, murmura Léonard en rougissant comme un coupable,--c'est saint Jean-Baptiste.

--Saint Jean? Ce n'est pas possible. Que dis-tu!

Mais en regardant attentivement, le roi remarqua, dans le fond de la toile, la fine croix de roseau. Il secoua la tête. Ce mélange de sacré et de profane lui semblait une profanation et lui plaisait en même temps. Il décida de n'y pas attacher d'importance.

--Maître Léonard, je t'achète les deux tableaux. Combien m'en demandes-tu?

--Votre Majesté, commença timidement l'artiste, ces tableaux ne sont pas terminés. Je songeais...

--Des bêtises, interrompit le roi. Tu peux achever le _Saint Jean_, j'attendrai. Mais ne touche pas à la _Joconde_. Tu ne peux faire mieux. Je veux l'avoir de suite chez moi, entends-tu? Dis-moi ton prix, ne crains pas, je ne marchanderai pas.

Léonard sentait qu'il fallait trouver une excuse, un prétexte de refus. Mais que pouvait-il dire à un homme qui transformait tout en plaisanterie ou en indécence? Comment lui expliquer ce qu'était pour lui le portrait de la Joconde et pourquoi il ne consentirait à s'en séparer à aucun prix?

Le roi pensait que Léonard se taisait par peur de céder la toile à trop bon compte.

--Allons, soit, je fixerai le prix moi-même.

Il contempla le portrait et dit:

--Trois mille écus. Trop peu? Trois mille cinq cents.

--Sire, commença l'artiste d'une voix tremblante, je puis assurer à Votre Majesté...

Il s'arrêta et pâlit.

--Alors, quatre mille, maître Léonard. Je pense que c'est suffisant.

Un murmure d'étonnement s'éleva parmi les courtisans.

Léonard leva les yeux sur François Ier avec une expression d'une émotion infinie. Il était prêt à tomber à ses pieds, à le supplier, comme lorsqu'on demande grâce afin qu'il ne lui enlevât pas la _Joconde_. François Ier prit cet émoi pour un élan de reconnaissance, se leva et, en adieu, embrassa le vieillard.

--C'est entendu? Quatre mille. Tu peux toucher la somme quand tu voudras. Demain j'enverrai prendre la _Joconde_. Sois tranquille, je lui choisirai une place digne d'elle. Je sais sa valeur et je saurai la conserver à la postérité.

Lorsque le roi fut sorti, Léonard s'affala dans un fauteuil. Il considérait la _Joconde_ avec des yeux affolés. Des plans enfantins germaient dans son cerveau: il voulait cacher le portrait de façon que le roi ne pût le trouver, et ne le livrer même sous peine de mort; ou bien encore l'envoyer en Italie avec Francesco Melzi et fuir lui-même pour la suivre.

La nuit tomba. A plusieurs reprises Francesco avait entr'ouvert la porte de l'atelier, sans oser parler. Léonard restait toujours assis devant le portrait, son visage, dans l'obscurité, paraissait pâle et immobile comme celui d'un mort.

La nuit, il entra dans la chambre de Francesco.

--Lève-toi, lui dit-il. Allons au palais. Je dois voir le roi.

--Il est tard, maître. Vous êtes fatigué. Vous tomberez malade. Vraiment, remettez à demain.

--Non, de suite. Allume la lanterne et conduis-moi. Si tu ne veux pas, j'irai tout seul.

Sans répliquer, Francesco se leva, se vêtit à la hâte, et tous deux s'acheminèrent vers le palais.

V

Le château se trouvait à dix minutes de marche; mais la route était mauvaise et pénible. Léonard marchait lentement en s'appuyant sur le bras de Francesco.

Entre les branches secouées par la bourrasque, se voyaient les croisées illuminées du palais.

Le roi soupait en petit comité, s'amusant d'un passe-temps qui lui plaisait particulièrement. On forçait des jeunes filles à boire dans une coupe en argent sur laquelle se trouvaient gravés des sujets obscènes. Les unes riaient, les autres rougissaient et pleuraient de honte, ou se fâchaient, ou fermaient les yeux, ou encore feignaient de voir et de ne pas comprendre.

Parmi les dames, se trouvait la soeur du roi, la princesse Marguerite, «la perle des perles». Elle avait une réputation de beauté et d'érudition. L'art de plaire était pour elle plus important que «le pain quotidien». Mais charmant tout le monde, tout le monde lui était indifférent; elle n'aimait que son frère, d'un amour excessif, considérait ses défauts comme des qualités, ses vices comme des bravoures et son visage de faune comme celui d'Apollon. Elle était prête, non seulement à lui sacrifier sa vie, mais encore son âme. On murmurait qu'elle l'aimait d'un amour plus que fraternel. Dans tous les cas François abusait de cet amour, profitant de ses services autant dans les affaires difficiles que dans les maladies, les dangers et les aventures amoureuses.

Ce soir-là, le roi était fort gai. Lorsqu'on annonça Léonard, François ordonna de le recevoir et, avec Marguerite, s'avança au devant de lui.

Quand l'artiste intimidé traversa, la tête baissée, les salles brillamment éclairées, des regards étonnés et ironiques l'accompagnèrent: ce grand vieillard à longs cheveux blancs, aux yeux presque sauvages, produisait une impression réfrigérante, même sur les plus insouciants.

--Ah! maître Léonard! l'accueillit le roi. Quel hôte rare! Que puis-je t'offrir? Tu ne manges pas de viande. Veux-tu des légumes ou des fruits?

--Mille grâces, Majesté... excusez-moi... je voulais vous dire deux mots...

Le roi fixa sur lui un regard inquiet.

--Qu'as-tu, mon ami? Serais-tu malade?

Il l'emmena dans un coin écarté et lui demanda en désignant sa soeur:

--Elle ne nous gênera pas?

--Oh! non! répliqua l'artiste en s'inclinant. J'ose même espérer que Son Altesse voudra bien me protéger.

--Parle. Tu sais que je serai toujours heureux de te faire plaisir.

--Sire, c'est toujours au sujet du tableau que vous avez désiré m'acheter.

--Comment? Encore? Pourquoi ne me l'as-tu pas dit de suite? Je pensais que nous étions d'accord.

--Ce n'est pas pour l'argent, Majesté.

--Alors?

Et Léonard sentit de nouveau qu'il lui serait impossible de parler de monna Lisa.

--Seigneur, prononça-t-il avec effort, soyez miséricordieux, ne m'enlevez pas ce portrait! Il est vôtre et je ne veux pas de votre argent. Mais laissez-le-moi--jusqu'à ma mort...

Il n'acheva pas et adressa à Marguerite un regard suppliant.

Le roi, haussant les épaules, fronça les sourcils.

--Sire, intervint la princesse, exaucez la prière de maître Léonard. Il le mérite... Soyez bon.

--Vous prenez son parti, madame Marguerite? Mais c'est un complot!

La princesse posa une main sur l'épaule de son frère et lui murmura à l'oreille:

--Comment ne le voyez-vous pas? Il l'aime encore maintenant.

--Mais elle est morte!

--Qu'importe! N'aime-t-on pas les morts? Vous avez dit vous-même qu'elle était vivante sur ce portrait. Soyez bon, frérot, laissez-lui ce souvenir, ne peinez pas ce vieillard!

Quelque chose d'à demi oublié s'éveilla dans le cerveau de François Ier. Il voulut être magnanime.

--Allons, soit! maître Léonard, dit-il avec un sourire. Je vois que je ne te dominerai pas. Tu as su choisir ta défenderesse. Sois tranquille, j'accomplirai ton désir. Seulement, souviens-toi, le tableau m'appartient et tu peux en toucher l'argent immédiatement.

Quelque chose brilla dans les yeux de Léonard, de si enfantin et de si malheureux, que le roi sourit avec plus de bienveillance encore et lui frappa amicalement l'épaule.

--Ne crains rien, mon ami: je te donne ma parole, personne ne te séparera d'avec ta Joconde.

Une larme perla sur les cils de Marguerite; elle tendit la main à l'artiste, qui la baisa silencieusement.

La musique retentit, le bal commença. Et personne ne songea plus à l'étrange vieillard qui avait passé, telle une ombre, et disparaissait de nouveau dans la nuit profonde.

VI

Dès le départ du roi, le calme se rétablit à Amboise. Léonard continuait à travailler à son _Saint Jean_, toujours plus difficilement et plus lentement. Parfois il semblait à Francesco que le maître désirait l'impossible. Souvent, au crépuscule, relevant la draperie du portrait de la Joconde, il la contemplait longuement, la comparait avec le Précurseur. Et alors il semblait à son élève Melzi, peut-être à cause du jeu incertain du jour et de l'ombre, que l'expression des deux visages se transformait, qu'ils ressortaient de la toile comme des apparitions sous le regard fixe de l'artiste, s'animant d'une vie surnaturelle et que Jean ressemblait à monna Lisa et à Léonard comme un fils au père et à la mère.

La santé du maître faiblissait. En vain Melzi le suppliait d'interrompre son travail, de se reposer, Léonard ne voulait rien entendre et s'obstinait davantage. Un jour cependant il quitta son travail de meilleure heure et pria Francesco de le conduire à sa chambre située à l'étage supérieur: l'escalier tournant était raide et, par suite de fréquents étourdissements, il n'osait s'y risquer seul. Soutenu par Francesco, Léonard montait péniblement, s'arrêtant à toutes les marches. Tout à coup il chancela, s'effondrant de tout son poids sur son élève. Celui-ci comprenant qu'il s'évanouissait et craignant de ne pouvoir le soutenir, appela à l'aide son vieux serviteur Baptiste Villanis.

Refusant comme d'habitude toute espèce de soins, Léonard garda le lit six semaines. Tout le côté droit était paralysé, la main droite refusait tout service. Au début de l'hiver, il se sentit mieux, cependant, bien qu'il se rétablît difficilement.

Durant tout sa vie, Léonard s'était servi indifféremment des deux mains et toutes deux lui étaient nécessaires pour travailler: de la gauche, il dessinait, de la droite, il peignait, ce que faisait l'une, l'autre n'aurait pu le faire; il affirmait que dans l'opposition de ces deux forces, résidait sa supériorité sur les autres artistes. Mais maintenant que les doigts de la main droite étaient morts, Léonard craignait que la peinture lui fût désormais impossible. Dans les premiers jours de décembre, il se leva, commença à marcher, puis à descendre à l'atelier, mais sans oser toucher à son tableau.

Un après-midi pourtant, tandis que tout le monde dans la maison s'adonnait à la sieste, Francesco désirant demander quelque chose au maître et ne le trouvant pas dans sa chambre, descendit à l'atelier dont il entr'ouvrit doucement la porte. Les derniers temps, Léonard, plus morne et plus sauvage que jamais, aimait à rester seul durant de longues heures et ne permettait pas qu'on entrât chez lui sans le demander, comme s'il craignait qu'on le surveillât.

Par la porte entre-bâillée, Francesco vit qu'il se tenait devant le _Saint Jean_, essayant de peindre avec la main malade: son visage était convulsé par l'effort désespéré; les coins des lèvres fortement serrées tombaient; les sourcils étaient sévèrement froncés; quelques mèches de cheveux blancs étaient collées au front par la sueur. Les doigts engourdis n'obéissaient pas: le pinceau tremblait dans la main du maître. Terrifié, Francesco regardait cette lutte dernière de l'âme vivante contre la matière morte.

VII

Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis par le froid.

Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la liberté au printemps.

Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de l'atelier le _Saint Jean_ inachevé, les dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais depuis de longues années établi à Amboise--vieillard simple, gai et aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon coeur que le narrateur.

Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux cartes et aux jonchets.

Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.