Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 38

Chapter 383,782 wordsPublic domain

Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la _Sainte Cène_ trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.

Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à la mort.

Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux roux.

--Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?

Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.

Il l'embrassa paternellement.

Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.

--Quelle promesse?

--Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous descendions dans une mine abandonnée.

--Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.

--Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez--je ne vous quitterai jamais.

--Mon enfant chéri! murmura Léonard.

Et sa voix trembla.

De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine abandonnée.

III

Depuis que l'artiste avait quitté Florence en 1507, il avait été nommé peintre de la cour du roi de France, Louis XII. Mais ne recevant pas d'appointements, il était forcé de compter sur les faveurs du hasard. Souvent on l'oubliait et il ne savait pas attirer l'attention sur lui, car il travaillait toujours plus lentement à mesure qu'il avançait en âge. Comme auparavant, toujours nécessiteux et toujours embrouillé dans les questions d'argent, il empruntait à tout le monde, même à ses élèves, et sans payer ses anciennes dettes, s'en créait de nouvelles. Il écrivait au seigneur d'Amboise et au trésorier Florimond Robertet des lettres aussi humbles que jadis à Ludovic le More. Dans les antichambres, parmi une foule de solliciteurs, il attendait patiemment son tour, quoiqu'avec la vieillesse, les escaliers d'autrui lui parussent de plus en plus raides, le pain d'autrui plus amer. Il se sentait aussi inutile au service des rois, qu'à celui du peuple--partout et toujours étranger. Tandis que Raphaël, profitant de la générosité du pape, de malheureux était devenu riche patricien romain; que Michel-Ange amassait une fortune--Léonard restait l'errant sans abri, ne sachant où poser sa tête pour mourir.

Ces dernières années, il ressentait une grande fatigue des variations continuelles de la politique. Élever des arcs triomphaux ou arranger les ailes mécaniques des anges en bois l'ennuyait. Il lui semblait que l'heure du repos était venue.

Il prit la résolution de quitter Milan et de s'engager au service des Médicis.

Quelques jours avant son départ de Milan, la nuit même où furent brûlés cent trente sorciers et sorcières, les moines de l'abbaye de San Francesco trouvèrent dans la cellule de fra Benedetto, l'élève de Léonard, Giovanni Beltraffio, étendu sur le sol sans connaissance. Évidemment, c'était un accès semblable à celui qui l'avait atteint quinze ans auparavant lors de la mort de Savonarole. Mais cette fois Giovanni guérit vite; seulement, parfois, dans ses yeux indifférents, sur son visage étrangement impassible, presque mort, se lisait une expression qui inspirait plus de crainte à Léonard que son ancienne maladie.

Conservant toujours l'espoir de le sauver en l'éloignant de sa personne, de son «mauvais oeil», le maître lui conseillait de rester à Milan près de fra Benedetto, jusqu'à son complet rétablissement. Mais Giovanni le supplia de ne pas l'abandonner, de le prendre avec lui à Rome, avec une telle insistance, un tel désespoir doux, que Léonard ne sut pas lui refuser.

Les troupes françaises approchaient de Milan. La populace se révoltait. Il n'y avait pas de temps à perdre.

Comme jadis lorsqu'il quittait Laurent de Médicis pour aller chez le More, le More pour César, César pour Soderini, Soderini pour Louis XII, Léonard maintenant se rendait auprès de son nouveau protecteur, Julien de Médicis, avec une résignation ennuyée, continuant, éternel errant, ses voyages sans espoir.

«Le 23 septembre 1513--inscrivait-il méticuleusement dans son journal--j'ai quitté Milan pour Rome, avec Francesco Melzi, Salaino, Cesare, Astro et Giovanni.»

CHAPITRE XVI

LÉONARD DE VINCI, MICHEL-ANGE ET RAPHAEL

1513-1515.

La patience pour les outragés est comme le vêtement de ceux qui grelottent; à mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi au moment des grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme. _Ingiurio offendere no si potramo la tua mente._

LÉONARD DE VINCI

I

Le pape Léon X, fidèle aux traditions des Médicis, avait su se poser en grand protecteur des sciences et des lettres. Après avoir appris sa nomination, il dit à son frère Julien:

--Jouissons du pouvoir auguste, puisque Dieu nous l'a accordé.

Et son bouffon favori, le moine fra Mariano, avec une dignité philosophique, ajouta:

--Vivons pour notre bon plaisir, Saint-Père, car tout le reste ne compte pas!

Et le pape s'entoura de poètes, de musiciens, de peintres et de savants.

Lorsque François Ier, après sa victoire sur le pape, exigea de lui en cadeau la statue nouvellement découverte de Laocoon, Léon X déclara qu'il se séparerait plutôt d'une relique que de ce chef-d'oeuvre.

Le pape aimait ses savants et ses artistes, mais il aimait davantage encore ses bouffons. Il dépensait des sommes fantastiques pour des festins, mais se distinguait par une grande sobriété, étant atteint d'une affection stomacale. Cet épicurien souffrait d'une maladie incurable, une fistule purulente. Son âme, ainsi que son corps, était dévorée par une plaie secrète: l'ennui, un ennui dont rien ne pouvait le distraire.

En politique seulement, il retrouvait son véritable tempérament: il était aussi froidement cruel et aussi parjure qu'Alexandre Borgia.

Quelques jours après son arrivée à Rome, Léonard attendait son tour d'audience au Vatican en écoutant le récit des prouesses du nain Baraballo, nouvellement envoyé des Indes à Sa Sainteté.

--Savez-vous, messer, murmura à l'oreille du peintre son voisin de banquette qui depuis deux mois n'avait pu encore obtenir d'audience, savez-vous qu'il existe un moyen de se faire recevoir incontinent par Sa Sainteté? Il n'y a qu'à se déclarer bouffon.

Léonard ne suivit pas ce bon conseil et de nouveau, sans avoir été reçu, se retira.

Depuis quelque temps, l'artiste était assailli par d'étranges pressentiments, qui lui semblaient inexplicables. Les préoccupations matérielles, son insuccès à la cour de Léon X et de Julien de Médicis, ne le tourmentaient pas, il y était dès longtemps habitué. Et cependant une inquiétude angoissante s'emparait de lui. Particulièrement en cette soirée ensoleillée d'automne, en revenant du Vatican, son coeur se serrait comme à l'approche d'une grande douleur.

En rentrant chez lui, il trouva Astro occupé à raboter des planchettes, et, selon son habitude, il se balançait en psalmodiant sa chanson triste.

Le coeur de Léonard se crispa davantage.

--Qu'as-tu, Astro? demanda-t-il tendrement en posant sa main sur la tête de l'infirme.

--Rien, répondit le mécanicien en fixant sur le maître un regard scrutateur, presque raisonnable et même malin. Moi, je n'ai rien. Mais voilà Giovanni... Après tout, il est mieux ainsi. Il s'est envolé...

--Que dis-tu, Astro? Où est Giovanni? murmura Léonard.

Sans prêter attention au maître, l'infirme se remit à l'ouvrage.

--Astro, insista Léonard en lui prenant la main. Je te prie, mon ami, souviens-toi; que voulais-tu dire? Où est Giovanni? J'ai besoin de le voir de suite. Où est-il?

--Mais ne le savez-vous donc pas? Il est là-haut. Il s'est envolé... éloigné...

Astro cherchait le mot, mais le son n'existait plus dans sa mémoire. Cela lui arrivait souvent. Il mélangeait des sons différents, même des mots entiers, employant l'un pour l'autre.

--Vous ne savez pas? répéta-t-il tranquillement. Eh bien! Allons. Je vous le montrerai. Seulement ne vous effrayez pas. Il est mieux ainsi.

Il se leva et se balançant disgracieusement sur ses béquilles, il précéda Léonard.

Ils montèrent au grenier.

La chaleur y était étouffante par suite de l'échauffement des tuiles par le soleil. A travers la lucarne filtrait un rayon de soleil, rouge et poussiéreux. Lorsqu'ils entrèrent, une bande de pigeons effarés s'envola à grand bruit d'ailes.

--Voilà, dit toujours tranquillement Astro en désignant le fond sombre du grenier.

Et Léonard aperçut sous l'une des solives, Giovanni debout, raidi en une pose de statue, étrangement grandi et fixant sur lui des yeux démesurément ouverts.

--Giovanni! cria le maître.

Puis il pâlit et sa voix se brisa.

Il se précipita vers lui et voyant son visage convulsé lui prit la main. Elle était glacée. Le corps se balança, il était pendu à une forte corde de soie,--telle qu'en employait le maître pour sa machine volante,--attachée à un crochet de fer nouvellement vissé dans la poutre.

Astro s'approcha de la lucarne et regarda.

La maison se trouvait sur une hauteur et dominait les toits, les tours et les clochers de Rome, la campagne pareille à une mer d'un vert trouble sous les rayons du soleil couchant, avec de-ci de-là la ligne brisée des aqueducs romains, les monts Albano, Frascati, Rocca di Papa, et le ciel où se poursuivaient les hirondelles.

Astro regardait en clignant des yeux et un sourire béat sur les lèvres, il se balançait, agitait les bras comme des ailes et chantait sa chanson triste.

Léonard voulut fuir, appeler au secours, mais il ne put, pétrifié par l'horreur entre ses deux élèves--le mort et le dément.

* * * * *

Quelques jours plus tard, en examinant les papiers de Beltraffio, Léonard trouva son journal et le lut attentivement:

«La Diablesse blanche--toujours et partout. Qu'elle soit maudite! Le dernier mystère--le Christ et l'Antechrist ne font qu'un. Le ciel en haut, le ciel en bas. Non, cela ne peut être; mieux vaut la mort. Je remets mon âme entre tes mains, Seigneur, afin que tu me juges».

Le journal de Giovanni se terminait sur ces mots, et Léonard comprit qu'ils avaient dû être écrits le jour même du suicide de Giovanni.

II

Après la mort de Giovanni, le séjour à Rome devint pénible à Léonard. L'incertitude, l'attente, l'inaction forcée l'énervaient. Ses livres, ses machines, ses essais, sa peinture, le dégoûtaient.

Léon X pour se défaire de Léonard qu'il n'avait pu encore recevoir, lui demanda de perfectionner la frappe de la monnaie papale. Ne dédaignant aucun ouvrage, fût-il le plus modeste, l'artiste exécuta cette commande dans la perfection, inventant une machine telle que les pièces de monnaie, inégales avant, en sortaient irréprochablement rondes.

A ce moment, par suite de ses anciennes dettes, l'état de ses affaires était tellement piteux, que la plus grande partie de ses appointements servait à payer les intérêts. Sans l'aide de Francesco Melzi, qui avait hérité de son père, Léonard aurait été réduit à la misère.

Durant l'été de 1514, il fut atteint de la malaria. C'était la première maladie sérieuse de son existence. Mais il n'admit pas de docteur auprès de lui et refusa tout médicament. Seul Francesco le soignait et chaque jour davantage Léonard s'attachait à lui; il estimait son amour simple et sincère qui faisait voir en lui au maître l'ange gardien de sa vieillesse.

L'artiste sentait qu'on l'oubliait et faisait parfois de vains efforts pour attirer l'attention.

Enfin, cédant aux prières de son frère Julien de Médicis, Léon X commanda à Léonard un petit tableau. Selon son habitude, remettant de jour en jour l'ouvrage, l'artiste s'occupa d'essais préparatoires, de perfectionnement de couleurs, d'inventions de nouveaux vernis.

En apprenant ces tâtonnements, Léon X s'écria avec un feint désespoir:

--Hélas! cet original ne fera jamais rien, car il songe à la fin avant d'entreprendre le commencement.

Les courtisans colportèrent la réflexion. L'arrêt de Léonard était prononcé. Léon X, grand connaisseur en matière d'art, avait exprimé sa condamnation. Pietro Bembo, Raphaël, le nain Baraballo et Michel-Ange pouvaient reposer en toute quiétude sur leurs lauriers: leur redoutable adversaire était anéanti.

Comme se donnant le mot, tout le monde se détourna de lui, l'oublia, comme on oublie les morts.

Léonard apprit impassiblement la réflexion du pape: il l'avait prévue et ne s'attendait à rien d'autre. Le soir même il écrivit dans son journal:

«La patience pour les offensés est le vêtement de ceux qui grelottent. A mesure que le froid augmente, habille-toi plus chaudement et tu ne sentiras pas le froid. Ainsi, au moment des grands outrages, augmente ta patience et l'offense n'atteindra pas ton âme.»

III

Le 1er jour de janvier 1515 le roi de France Louis XII mourut. Ne laissant pas d'enfants du sexe masculin, la couronne échut à son plus proche parent, le mari de sa fille Claude de France, le fils de Louise de Savoie, le duc d'Angoulême François de Valois, qui prit le nom de François Ier.

Dès son avènement au trône, le jeune roi entreprit la campagne qui avait pour but la conquête de la Lombardie. Avec une rapidité étonnante il traversa les Alpes, franchit le col d'Argentières, et inopinément se trouva en Italie; gagnant la bataille de Marignan, déposant Moretto, il se présenta en triomphateur à Milan.

A ce moment, Julien de Médicis se réfugiait en Savoie.

Voyant qu'il ne pourrait rien faire à Rome, Léonard se décida à tenter la chance auprès du nouveau roi et se rendit à Pavie, où se tenait la cour de François Ier.

Là, les vaincus organisaient des fêtes en l'honneur des vainqueurs. En sa qualité d'ancien mécanicien ducal, on pria Léonard d'y participer. Il construisit un lion automatique qui, traversant la salle, se dressa devant le roi sur ses pattes de derrière et, ouvrant sa poitrine, en laissa tomber, aux pieds de Sa Majesté, des lis blancs de France.

Ce jouet servit plus la gloire de Léonard que toutes ses oeuvres et ses autres inventions.

François Ier conviait à son service les artistes et les savants italiens. Le pape ne voulant céder ni Raphaël, ni Michel-Ange, François Ier s'adressa à Léonard, lui proposant sept cents écus de traitement et le petit château du Cloux, en Touraine, près de la ville d'Amboise, entre Tours et Blois.

Léonard consentit, et, à soixante-quatre ans, éternel exilé, sans regretter son ingrate patrie, suivi de son vieux serviteur Villanis, de sa servante Mathurine, de Francesco Melzi et de Zoroastro de Peretola, au début de l'année 1516, il quitta Milan pour la France.

IV

La route, à cette époque, était pénible, à travers le Piémont, jusqu'à Turin, elle longeait la vallée de la Doria Riparia, affluent du Pô, puis coupait le chemin du col de Fréjus, le mont Thabor et le mont Cenis. Les mules, secouant leurs grelots, grimpaient un étroit sentier. En bas, dans la vallée le printemps s'annonçait; en haut l'hiver régnait encore. Dans le pâle ciel matinal, la masse neigeuse des Alpes brillait comme éclairée par un feu intérieur.

A un tournant de la route, Léonard mit pied à terre. Il voulait voir les montagnes de plus près. Les guides lui indiquèrent un chemin de traverse plus ardu encore que celui des mules, et, aidé de Francesco, il en résolut l'ascension.

Lorsque le bruit des grelots eut cessé, un calme imposant les environna; ils n'entendaient plus que les battements de leur coeur et, de temps à autre, le grondement sourd des avalanches, pareil au grondement du tonnerre, répété par l'écho.

Ils grimpaient toujours plus haut et plus haut. Léonard s'appuyait sur le bras de Francesco.

--Regardez, regardez, messer Leonardo, s'écria le jeune homme en désignant le précipice sous leurs pieds. Voici de nouveau la vallée de Doria Riparia! C'est probablement pour la dernière fois. Nous ne la verrons plus. Là-bas, voilà la Lombardie, l'Italie, ajouta-t-il plus bas.

Ses yeux brillèrent, joyeux et tristes à la fois.

Il répéta plus bas encore:

--Pour la dernière fois.....

Le maître regarda l'endroit que lui désignait Francesco, là où se trouvait la patrie, et son visage resta impassible. Silencieux, il se détourna et, de nouveau, se reprit à monter vers les cimes des neiges éternelles, les glaciers du mont Thabor, du mont Cenis et du Rocchio Melone.

Sans se soucier de la fatigue, il marchait maintenant si vite que Francesco, qui s'était arrêté, ne parvenait pas à le rejoindre.

--Où allez-vous, maître? criait-il. Ne voyez-vous pas? Il n'existe plus de sentier. On ne peut monter plus haut. Il y a un précipice. Prenez garde!

Mais Léonard, sans l'écouter, montait toujours, se riant des vertigineux abîmes.

Et, devant ses yeux, les masses glacées s'élevaient, tel un mur géant dressé par Dieu entre les deux mondes. Elles l'appelaient à elles, l'attiraient, comme si derrière elles se cachait le dernier mystère, l'unique, que désirait ardemment sa curiosité. Chères et désirées, quoique séparées de lui par des abîmes infranchissables, elles lui semblaient proches au point de les atteindre avec la main et le considéraient comme les morts doivent considérer les vivants--avec un éternel sourire semblable à celui de la Joconde.

Le visage pâle de Léonard s'illuminait de la pâleur des glaciers. Il leur souriait. Et, en regardant ces énormes blocs de glace debout dans le ciel froid, il songeait à la Joconde et à la mort, comme à un tout indivisible.

CHAPITRE XVII

LA MORT.--LE PRÉCURSEUR AILÉ.

1516-1519

Pareil aux anges, tu as des ailes.

(_Inscription sur l'Icône de saint Jean-Baptiste_).

Les ailes seront,

LÉONARD DE VINCI.

I

Au coeur même de la France, dominant la Loire, se trouvait le château royal d'Amboise. Le soir, au crépuscule, se reflétant dans le fleuve désert, blanc crème et vert pâle, il paraissait léger comme une apparition, vaporeux comme un nuage.

De la tour, la vue s'étendait sur un bois de chênes, sur des prés, sur les rives de la Loire, transformées au printemps en de vastes champs de pavots rouges et de lin bleu. Cette vallée embrumée rappelait la Lombardie, comme l'eau verte de la Loire rappelait l'Adda, avec cette différence que l'une était impétueuse et jeune, et l'autre, calme, lente, fatiguée et vieille.

Au pied du château, se pressaient les chaumières d'Amboise, toits pointus couverts d'ardoise noire, scintillante au soleil et hautes cheminées de brique.

Dans les rues tortueuses tout respirait l'antiquité.

Au-dessous des corniches et des linteaux, dans les encoignures des croisées, se voyaient, taillés dans la pierre blanche, de gros moines réjouis ramassés sur leurs jambes, de jeunes clercs, de graves docteurs à épaulières à l'expression préoccupée et concentrée. Les mêmes visages se rencontraient dans les rues de la ville: tout respirait le bourgeois cossu, soigneux, parcimonieux, froid et dévot.

Lorsque le roi arrivait à Amboise pour chasser, la ville s'animait: les rues s'emplissaient d'aboiements, de sons de cors; les vêtements des seigneurs de la cour y mettaient un scintillement inaccoutumé; la nuit, du château parvenaient des airs de danses et les murs se pourpraient à la lueur des torches.

Mais le roi parti de nouveau, la petite ville se replongeait dans son silence; durant la semaine, elle semblait morte et ne s'éveillait que le dimanche à l'heure de la grand'messe ou les soirs d'été durant lesquels les enfants organisaient des rondes. Et lorsque la chanson se taisait, régnait un silence profond, troublé seulement par le son métallique de l'horloge sonnant les heures, au-dessus de la tour de l'Horloge, et les cris des cygnes sauvages sur les bancs de sable de la Loire qui reflétait, unie tel un miroir, le ciel d'un bleu vert.

A dix minutes du château, sur le chemin du moulin Saint-Thomas, se trouvait un tout petit castel, le Cloux, ayant appartenu jadis à l'armurier du roi Louis XII.

Une haute haie l'entourait d'un côté, de l'autre une petite rivière. Droit devant la maison s'étendait une pelouse; un pigeonnier émergeait entre les ifs et les noisetiers, dont l'ombre faisait paraître l'eau immobile comme l'eau d'un étang. Le sombre feuillage des marronniers et des ormes formait un fond propice au château de briques roses et de pierre blanche encadrant les croisées et les portes ogivales. Ce petit bâtiment à toit pointu et à tour octogonale tenait de la villa campagnarde et de la maison de ville. Reconstruit quarante ans auparavant, il semblait encore neuf, gai et hospitalier.

Tel était ce petit castel dans lequel François Ier installa Léonard de Vinci.

II

Le roi reçut affablement l'artiste, causa longuement avec lui de ses travaux passés et de ses projets futurs, l'appelant respectueusement «Mon père» et «Maître».

Léonard proposa de reconstruire le château d'Amboise et d'établir un énorme canal qui devait transformer les marais de la Sologne en un florissant jardin, réunir la Loire à la Saône près de Mâcon et traversant Lyon--le coeur de la France--rattacher la Touraine à l'Italie, ouvrant ainsi une nouvelle voie de l'Europe septentrionale à la mer Méditerranée.

Le roi approuva fort le projet de ce canal et dès son arrivée à Amboise, l'artiste explora le pays.

Tandis que François Ier chassait, Léonard étudiait le terrain de la Sologne près de Romorantin, le courant des affluents de la Loire et du Cher, calculait le niveau des eaux, composait des dessins et des cartes.

Errant dans la région, il s'arrêta un jour à Loches. Là se trouvait un vieux château dans le donjon duquel pendant huit ans avait été incarcéré l'infortuné duc de Lombardie, Ludovic le More.

Le vieux geôlier raconta à Léonard comment, caché dans une charrette sous un tas de paille, Ludovic avait tenté de fuir; mais ignorant les chemins, il s'était égaré dans le bois, et le lendemain matin rejoint par les traqueurs, il avait été découvert par les chiens de chasse dans un buisson.

Le duc de Milan avait passé ses dernières années en des réflexions morales, alternées de prières et de lectures, particulièrement de la _Divine Comédie_ du Dante. A cinquante ans, il paraissait déjà un vieillard. Seulement, lorsque parvenaient jusqu'à lui les nouvelles des changements politiques, dans ses yeux s'allumait l'ancienne flamme.

Le 17 mai 1508, après une courte maladie, il s'était doucement éteint.

Quelques mois avant sa mort, Ludovic s'était découvert une distraction: il avait sollicité des couleurs et des pinceaux et entrepris de peindre les murs et les plafonds de sa prison.

Sur les murs écaillés par l'humidité, Léonard retrouva quelques traces de ces peintures: des ornements compliqués, des étoiles, des rosaces et une tête de guerrier romain avec cette inscription en langue française estropiée: _Je porte en prison pour ma devise que je m'arme de pacience par force de peines que l'on me fait porter._

Une autre inscription en lettres de trois coudées s'étalait sur le plafond, plus incorrecte encore: _Celui qui--net pas contan._