Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 37
--Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous intéresse?
--Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer une oeuvre plus finie!
Il sourit servilement.
Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.
--Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?
Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.
Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux se prirent à clignoter.
--Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...
Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.
Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place Frescobaldi.
La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville, ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de Léonard et de la Gioconda.
La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première minute, lui paraissait invraisemblable.
Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les autres.
VI
La malchance poursuivit Léonard. Le canal conduisant l'Arno vers Pise, aboutit à une déconvenue. Les ingénieurs de Ferrare en rejetèrent toute la responsabilité sur Léonard. Puis ser Pierro étant venu à mourir, Léonard, étant à court d'argent, vendit ses droits d'héritage à un usurier. Ses frères lui intentèrent un procès, amassant contre lui toutes les vieilles accusations de magie, d'impiété, de sodomie, de haute trahison, de vol de cadavres dans les cimetières. A tous ces ennuis vint s'ajouter l'insuccès du tableau de la salle du Conseil.
Sa lenteur d'exécution et son dégoût pour la promptitude exigée par la peinture à la fresque étaient si fortement ancrés chez lui, qu'en dépit de l'avertissement donné par la _Sainte Cène_, Léonard décida de peindre quand même avec des couleurs à l'huile la bataille d'Anghiari. Le travail à moitié achevé, il chercha à sécher les couleurs à l'aide de brasiers perfectionnés; mais il dut bientôt se rendre compte que la chaleur n'influait que sur le bas du tableau et que le vernis de la partie supérieure gardait toujours sa moiteur. Après de nombreux et vains efforts, il dut se convaincre enfin que son second essai de peinture murale subirait le même sort que la _Sainte_ _Cène_, et que de nouveau, comme l'avait dit Buonarotti, «il serait forcé de tout abandonner à sa courte honte».
Son tableau de la salle du Conseil lui causa un dégoût plus grand que l'affaire du canal de Pise et son procès contre ses frères.
Soderini le tourmentait par ses comptes minutieux en le menaçant du dédit convenu, et voyant l'inutilité de ses menaces accusa ouvertement Léonard de détournement d'argent du Trésor.
Mais lorsque, ayant emprunté à tous ses amis, l'artiste voulut lui rendre toutes les sommes touchées, messer Pierro refusa de les recevoir, et cependant, circulait à Florence, dans toutes les mains, colportée par les amis de Buonarotti, la lettre du gonfalonier au chancelier de la République florentine à Milan, qui sollicitait les services de Léonard pour le compte du lieutenant du roi de France en Lombardie, le seigneur Charles d'Amboise.
«Les actes de Léonard ne sont pas honnêtes, disait la lettre. Ayant exigé à l'avance une forte somme, et ayant à peine commencé le travail, il a tout abandonné, agissant dans cette affaire comme un traître vis-à-vis de la République.»
Une nuit d'hiver, Léonard était assis seul dans sa chambre de travail. Après la journée écoulée en préoccupations de toutes sortes, il se sentait fatigué et brisé comme après une nuit de fièvre et de délire. Il tenta de s'occuper; commença des calculs; puis une caricature; essaya de lire; mais rien ne l'intéressait, l'insomnie persistait. Il écoutait les hurlements du vent et se souvenait des paroles de Machiavel: «Le plus terrible dans l'existence, ce ne sont ni les préoccupations, ni la pauvreté, ni le chagrin, ni la maladie, ni même la mort: mais l'ennui!» Il se leva, prit une lumière, ouvrit la porte de la chambre voisine, entra, s'approcha du tableau posé sur le chevalet et recouvert d'une étoffe à plis lourds, qu'il rejeta.
C'était le portrait de monna Lisa Gioconda.
Il ne l'avait pas regardé depuis la dernière séance et il lui semblait qu'il le voyait pour la première fois. Et il découvrit une telle puissance de vie dans ce visage qu'il en éprouva un malaise devant son oeuvre. Il se souvint de la croyance superstitieuse concernant certains portraits envoûtés qui, percés à l'aide d'une aiguille, occasionnaient la mort du modèle. Pour lui, il avait agi en sens contraire, enlevant la vie à une vivante pour la donner à une morte.
Tout en elle était lumineux et exact. Il semblait qu'en la fixant attentivement, on eût vu la poitrine se soulever, le sang battre sous les artères et l'expression du visage se transformer. Et en même temps elle était chimérique, lointaine et étrangère, plus antique dans son immortelle jeunesse que la base des rochers basaltiques qui formait le fond du portrait.
Seulement à ce moment, comme si la mort lui eût dessillé les yeux, il comprit que le charme de monna Lisa était ce qu'il avait cherché avec une si infatigable curiosité dans toute la nature. Et c'était elle, maintenant, qui l'éprouvait. Que voulait dire le regard de ces yeux, reflétant son âme à lui, à l'infini, comme un miroir un autre miroir?
Répétait-elle ce qu'elle n'avait achevé de dire lors de leur dernière entrevue: «Il faut autre chose que la curiosité pour pénétrer les plus profonds et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne.»?
Ou bien était-ce l'indifférent sourire avec lequel les morts contemplent les vivants?
Il savait que s'il l'avait voulu, elle ne serait pas morte. Mais jamais il n'avait considéré la mort d'aussi près.
Sous le regard caressant et froid de Gioconda, une insupportable terreur glaçait son coeur.
Et pour la première fois dans sa vie, il recula devant l'infini, sans oser le scruter, sans vouloir savoir.
D'un mouvement rapide, il abaissa l'étoffe sur la portrait, comme on rejette un suaire.
Au début du printemps, sur les instances du seigneur d'Amboise, Léonard obtint un congé de trois mois et partit pour Milan.
Il était aussi heureux de quitter sa patrie, exilé éternel, que vingt-cinq ans auparavant lorsqu'il avait aperçu pour la première fois les Alpes neigeuses, au-dessus de la plaine lombarde.
CHAPITRE XV
LA SAINTE INQUISITION.
1500-1513
«Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»
_BASILEUS LE GNOSISTE._
I
Sur la demande pressante du seigneur Charles d'Amboise, l'artiste reçut de Sa Seigneurie Florentine un congé illimité et l'année suivante 1507, étant définitivement entré au service du roi de France, il s'installa à Milan, ne faisant plus que de rares voyages d'affaires à Florence.
Quatre ans s'écoulèrent.
Giovanni Beltraffio, qui à cette époque, était déjà considéré comme un maître habile, travaillait aux fresques de la nouvelle église de Saint-Maurice, appartenant au couvent de femmes, le Monasterio Maggiore, construit sur les ruines d'un ancien cirque romain et d'un temple de Jupiter. A côté, cachés par un mur très haut, se trouvaient le parc abandonné et le palais jadis superbe, des seigneurs de Carmagnola.
Les nonnes louaient cette terre et cette maison à l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et à sa nièce Cassandra, revenus depuis peu à Milan.
Peu après la première invasion française, et le pillage de la masure de monna Sidonia, ils avaient quitté la Lombardie et, durant neuf ans, avaient erré en Grèce, dans les îles de l'Archipel, l'Asie Mineure, la Palestine et la Syrie. Des opinions étranges circulaient à leur sujet: les uns assuraient que l'alchimiste avait trouvé la pierre philosophale qui permettait de transformer l'étain en or; d'autres, qu'il avait soutiré de très fortes sommes au _devâtdâr_ de Syrie et se les étant appropriées, s'était enfui; d'autres encore, que monna Cassandra avait vendu son âme au diable pour découvrir un trésor caché dans le temple d'Astarté, en Phénicie; d'autres enfin, qu'elle avait dévalisé à Constantinople un vieux marchand de Smyrne, prodigieusement riche, qu'elle avait charmé et enivré à l'aide de plantes maléfiques. Toujours était-il que, partis pauvres de Milan, ils y étaient revenus colossalement riches.
L'ancienne sorcière, Cassandra, l'élève de Demetrius Chalcondicus, l'émule de monna Sidonia, s'était transformée, ou plutôt, feignait d'être une des plus respectueuses filles de l'Église. Elle observait sévèrement les offices et les jeûnes et, par de généreux dons, avait acquis non seulement la protection des soeurs du Monasterio Maggiore, mais encore celle de l'archevêque.
Messer Galeotto vénérait toujours Léonard comme un maître et comme le dépositaire de la divine sagesse d'Hermès Trismégiste.
L'alchimiste avait rapporté de ses voyages, un grand nombre de livres rares datant du règne des Ptolémées et traitant de mathématiques. L'artiste lui empruntait ces livres qu'il envoyait prendre par Giovanni. Reprenant ses anciennes habitudes, Beltraffio de plus en plus souvent fréquenta chez les voisins de l'église Saint-Maurice, sous un prétexte ou sous un autre, en réalité uniquement pour voir Cassandra.
La jeune fille aux premières entrevues avait observé une certaine retenue, jouant à la païenne repentie, parlant de son désir de prendre le voile; puis, peu à peu, convaincue qu'elle n'avait rien à craindre, elle redevint confiante. Maintenant elle vivait en ermite; était ou semblait malade presque de façon continue, passait son temps, en dehors des offices, dans une chambre retirée où elle ne laissait pénétrer personne: une grande salle sombre, à fenêtres ogivales, donnant sur le jardin abandonné et défendue des regards indiscrets par une muraille de cyprès. L'installation de ce refuge tenait du musée et de la bibliothèque. On y voyait des antiquités orientales, des tronçons de statues grecques, des divinités égyptiennes taillées dans le granit noir, les pierres sculptées des gnosistes portant l'inscription «Abracsas», des parchemins byzantins durs comme de l'ivoire, des tuiles d'argile couvertes d'inscriptions assyriennes, des livres de mages persans, reliés de fer, et des papyrus de Memphis, transparents et tendres comme des pétales de fleur. Elle racontait à Giovanni ses voyages, les merveilles qu'elle avait vues, la solennité des temples de marbre blanc abandonnés des fidèles et érigés sur des rocs noirs rongés par la mer sous des cieux éternellement bleus; elle lui disait toutes les peines qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait courus. Et, lorsqu'une fois il lui demanda ce qu'elle avait cherché dans ces voyages, pourquoi elle avait, endurant tant de tourments, amassé toutes ces antiquités, elle répondit par les mots de son père, Luigi Sacrobosco:
«Pour ressusciter les morts».
Et dans ses yeux s'alluma une flamme qui rappela à Giovanni l'ancienne sorcière Cassandra.
Elle avait peu changé. Son visage était toujours étranger à la joie et à la douleur, impassible, comme celui des antiques statues. Et plus inéluctablement que dix ans auparavant, le charme de la jeune fille attachait à elle Giovanni, éveillant en lui la curiosité, la peur et la pitié.
Durant son voyage en Grèce, Cassandra avait visité le village natal de sa mère, Mistra, perdu près des ruines de Lacédémone, parmi les collines brûlées du Péloponèse, et où, depuis un demi-siècle à peine, s'était éteint le dernier maître de la sagesse hellénique, Hémistos Pleuton. Là elle réunit les fragments de ses oeuvres inédites, ses lettres, les traditions redites par ses disciples fidèles. Elle raconta à Giovanni son séjour à Mistra, et elle lui répéta à nouveau la prophétie de Pleuton:
«Peu d'années après ma mort, au-dessus de toutes les nations et de toutes les tribus, resplendira une religion unique, et tous les hommes s'uniront en une même foi.» Et quand on lui demandait «Laquelle?» Il répondait: La foi de l'antique paganisme.»
--Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis la mort de Pleuton, répliqua Giovanni. Et la prophétie ne s'est pas accomplie. Y croyez-vous véritablement encore, monna Cassandra?
--Pleuton ne possédait pas la connaissance exacte, dit-elle avec calme. Il se trompait souvent, parce qu'il ignorait beaucoup de choses.
--Quelles choses? interrogea Giovanni.
Et, subitement, sous le regard profond, scrutateur de Cassandra, il sentit son coeur défaillir.
En guise de réponse, elle prit sur une planche un vieux parchemin, la tragédie d'Eschyle _Prométhée enchaîné_, et lut quelques strophes. Giovanni comprenait quelque peu le grec, et ce qu'il ne comprenait pas, elle le lui expliquait.
--Giovanni, ajouta-t-elle après un silence, as-tu entendu parler de l'homme qui, il y a dix siècles, ainsi que le philosophe Pleuton, rêvait de ressusciter les dieux morts, l'empereur Flavius Claudius Julien?
--Julien l'Apostat?
--Oui, celui qui, à ses ennemis Galiléens et à soi-même, semblait un apostat, mais n'a pas osé l'être...
Elle s'arrêta, hésitant à achever sa pensée, puis ajouta tout bas:
--Si tu savais, Giovanni, si je pouvais tout te dire! Mais non, il est trop tôt encore. Je ne te dirai que ceci: il existe un dieu parmi les dieux olympiens, plus proche que tous les autres de ses frères ténébreux; un dieu lumineux et sombre comme le crépuscule matinal, impitoyable et bienfaisant comme la mort, descendu sur la terre et ayant donné aux mortels l'oubli mortel--feu nouveau du feu de Prométhée--dans son propre sang, dans l'enivrement du suc des vignes. Qui parmi les hommes, ô mon frère, comprendra et dira à l'univers que la sagesse du couronné de pampres est égale à celle du couronné d'épines? As-tu compris de qui je parle, Giovanni? Sinon, tais-toi, n'interroge pas, car en cela réside un mystère dont on ne peut encore parler.
Les derniers temps, Giovanni avait senti naître en lui une hardiesse de pensée qui lui était inconnue. Il ne craignait rien, parce qu'il n'avait rien à perdre. Il sentait que, ni la foi de fra Benedetto, ni la science de Léonard ne calmeraient ses tourments, ne résoudraient les doutes dont son âme se mourait. Seulement, dans les sombres prophéties de Cassandra, il croyait distinguer vaguement la plus terrible et l'unique voie de conciliation, et il l'y suivait avec une bravoure désespérée.
Ils devenaient chaque jour plus intimes.
Une fois, il lui demanda pourquoi elle ne dévoilait pas aux gens ce qui lui semblait la vérité.
--Tout n'est pas pour tous, répondit Cassandra. La confession des martyrs, comme le miracle, sont nécessaires aux foules, car seuls ceux qui ne croient pas meurent pour la Foi, pour la prouver aux autres et à eux-mêmes. Crois-tu que la mort de Pythagore aurait affirmé les vérités géométriques découverts par lui? La Foi complète est muette et son mystère est au-dessus de la confession, comme l'a dit le Maître: «Connaissez tout le monde, mais vous, que personne ne vous connaisse.»
--Quel maître? demanda Giovanni.
Et il songea:
«Léonard pourrait le dire; lui aussi connaît tout le monde et personne ne le connaît.»
--Le gnosiste égyptien Basileus, répliqua Cassandra, en expliquant que le nom de gnosiste, «Initié», était donné aux grands maîtres des premiers siècles du christianisme pour lesquels la foi complète et la science complète ne formaient qu'un tout homogène.
La tristesse de Giovanni augmentait à ces récits et en même temps se calmait à l'idée que dix siècles avant lui des gens avaient souffert comme lui, s'étaient débattus contre _la dualité_, sombraient dans les mêmes contradictions et les mêmes tentations. Il y avait des moments où il s'éveillait de ces pensées, comme d'un long enivrement ou d'un délire. Et alors, il lui semblait que monna Cassandra se vantait, qu'en réalité elle ne savait rien. La peur s'emparait de lui, il voulait fuir. Mais il était trop tard. La curiosité l'entraînait vers elle, et il sentait qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir tout appris, qu'elle le sauverait ou qu'il se damnerait avec elle. A ce moment arriva à Milan le célèbre docteur en théologie, l'inquisiteur fra Giorgio da Cazale. Le pape Jules II, inquiet des rapports qui lui parvenaient sur l'extraordinaire propagation de la sorcellerie dans la province lombarde, l'y envoyait nanti de pleins pouvoirs. Les nonnes du couvent Maggiore et ses protecteurs au palais épiscopal avertirent monna Cassandra du danger qu'elle courait. Ils savaient bien qu'une fois entre les mains de l'inquisiteur aucune protection ne la sauverait et ils décidèrent de se cacher en France, en Angleterre ou en Hollande.
Un matin, deux jours avant le départ de Cassandra, Giovanni causait avec elle, dans la salle retirée du Palazzo Carmagnola.
Le soleil pénétrant dans la pièce, à travers les branches noires veloutées des cyprès, semblait pâle comme un clair de lune; le visage de la jeune fille était particulièrement beau et impénétrable. A cet instant de la séparation, Giovanni sentit seulement combien elle lui était chère. Il lui demanda:
--Nous reverrons-nous encore, me révélerez-vous le suprême mystère dont vous m'avez parlé?
Cassandra le regarda, muette, puis prit dans une cassette une pierre carrée d'un vert transparent. C'était la célèbre _Tabula Smaragdina_, la table d'émeraude, trouvée soi-disant dans une grotte près de Memphis entre les mains d'une momie d'hiérophante, dans lequel, selon la tradition, s'était incarné Hermès Trismégiste, le dieu égyptien Osiris. L'émeraude portait gravé sur une des faces en lettres coptes et sur l'autre en vieux caractères grecs:
_Le ciel en haut, le ciel en bas, Les étoiles en haut, les étoiles en bas, Tout ce qui est en haut est en bas, Si tu comprends--gloire à toi!_
--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Giovanni.
--Viens chez moi cette nuit, répondit Cassandra solennellement. Je te dirai tout ce que je sais moi-même, entends-tu, absolument tout. Et maintenant, selon la coutume, avant de nous séparer, vidons la dernière coupe fraternelle.
Elle prit un petit vase de grès bouché avec de la cire, en versa le contenu--un vin épais comme de l'huile, doré et rosé, répandant un étrange parfum--dans une antique coupe de chrysolithe portant ciselés sur les bords le dieu Dionysos et les bacchantes. Puis s'approchant de la croisée, elle éleva la coupe comme pour une offrande. Sous les rayons pâles du soleil, dans la transparence des parois, les corps nus des bacchantes se rosirent de sang.
--Il était un temps, Giovanni, dit Cassandra encore plus bas, où je croyais que ton maître Léonard possédait la dernière, la plus haute sagesse, car son visage est si beau, qu'il semble incarner le dieu olympien et le Titan des ténèbres. Mais maintenant je vois que lui aussi aspire et n'atteint pas, cherche et ne trouve pas, sait mais ne discerne pas. Il est le précurseur de celui qui le suit et qui est au-dessus de lui. Buvons ensemble, mon frère, cette coupe d'adieu en l'honneur de l'Inconnu que nous appelons tous deux: au dernier Réconciliateur.
Respectueusement, dévotieusement, comme si elle accomplissait un superbe mystère, Cassandra but la moitié de la coupe et la tendit à Giovanni.
--Ne crains rien, observa-t-elle, elle ne contient pas de charmes défendus. C'est un vin pur et sacré, fait des grappes de la vigne de Nazareth. C'est le sang le plus pur de Dionysos le Galiléen.
Lorsqu'il eut bu, elle lui posa tendrement ses deux mains sur les épaules et murmura très vite, insinuante:
--Viens ce soir si tu veux tout savoir, viens; je te conterai un secret que je n'ai confié à personne, je te dévoilerai le dernier tourment et la dernière joie dans lesquels nous seront unis pour l'éternité, pareils au frère et à la soeur, à deux fiancés.
Et dans le rayon de soleil, pénétrant à travers les branches épaisses des cyprès, elle approcha de Giovanni son visage sévère, blanc comme le marbre, impassible sous l'auréole de ses cheveux noirs, vivants tels les serpents de Médée, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux jaunes comme de l'ambre.
Une terreur connue glaça le coeur de Beltraffio et il songea:
«La Diablesse blanche!»
* * * * *
A l'heure convenue, il se trouva devant la grille du Palazzo Carmagnola. La porte était fermée. Longtemps il frappa sans qu'on vînt lui ouvrir. Enfin, effrayé, il heurta à la porte du Monasterio Maggiore et apprit l'affreuse nouvelle: l'Inquisiteur du pape Jules II, fra Giorgio da Cazale était arrivé inopinément à Milan et de suite avait ordonné de se saisir de l'alchimiste Galeotto Sacrobosco et de sa nièce monna Cassandra.
Galeotto avait eu le temps de s'enfuir. Monna Cassandra se trouvait déjà dans les geôles de la Sainte Inquisition.
II
Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson--toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa maison.
Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes l'humanité.
Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui était le plus proche de son coeur, Cesare da Sesto.
Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un sort».
Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que Cesare préparait une trahison.
Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses amis.