Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 36
Plusieurs fois encore, Vinci revit ce jeune homme, causa longuement avec lui, examina ses dessins; et plus il l'étudiait, plus il se convainquait qu'il avait devant lui un futur grand artiste. Attentif et sensible à tous les échos, condescendant à toutes les influences comme une femme, il imitait le Pérugin, Pinturiccio et particulièrement Léonard. Mais sous ce manque de maturité, le maître devinait en lui une fraîcheur de sentiment telle qu'il ne l'avait encore rencontrée chez personne. Ce qui le surprenait le plus, c'était que cet enfant pénétrait les plus grands mystères de l'art et de la vie, comme par hasard, sans le désirer, et parvenait à vaincre les plus hautes difficultés avec légèreté, comme en un jeu. Tout lui venait sans effort, comme si n'existaient point pour lui dans l'art, ni les infinies recherches, ni les indécisions, ni les perplexités qui avaient été le tourment et la malédiction de toute la vie de Léonard.
Et lorsque le maître lui parlait de l'indispensable étude lente et patiente de la nature, des règles de mathématique, des lois de la peinture, le jeune homme fixait sur lui ses grands yeux étonnés et visiblement ennuyé, n'écoutait attentivement que par déférence pour le maître.
Un jour il lui échappa une parole qui surprit, effraya presque Léonard par sa profondeur:
--J'ai remarqué que lorsqu'on peint, on ne doit penser à rien, tout alors se présente mieux.
Il disait, l'adolescent, avec tout son être, que l'unité, la parfaite harmonie du sentiment et de la raison, de la connaissance et de l'amour que le maître recherchait, n'existaient pas et ne pouvaient exister.
Et devant sa modeste et insouciante candeur, Léonard éprouvait des doutes plus grands, une crainte plus intense pour l'avenir de l'art, pour l'oeuvre de toute sa vie, que devant l'indignation et la haine de Buonarotti.
--D'où es-tu, mon fils? avait-il demandé à l'adolescent. Qui est ton père et comment t'appelles-tu?
--Je suis né à Urbino, répondit le jeune homme avec son caressant sourire. Mon père est le peintre Sanzio. Mon nom, Raphaël.
III
Léonard devait se rendre à Pise, pour diriger les travaux du détournement de l'Arno dans le port de Livourne.
La veille de son départ, revenant de chez Machiavel, il traversait le pont Santa Trinita et s'engageait dans la rue Tornabuoni.
Il était tard. Les passants étaient rares. Le silence n'était troublé que par le bruit de l'eau battue par la roue du moulin de Ponte alla Caraïa. La journée avait été oppressante. Mais, sur le soir, la pluie avait rafraîchi l'air. De l'Arno montait une odeur d'eau chaude. De derrière la colline San Miniato, la lune se levait. A droite, le long de la berge de Ponte Vecchio, s'alignaient de vieilles masures reflétées dans le fleuve à demi stagnant. A gauche, au-dessus des contreforts de Monte Albano, tendrement mauves, tremblait une étoile solitaire.
La silhouette de Florence se découpait sur le ciel pur, comme le frontispice sur le fond or terni des vieux livres, silhouette unique au monde, vivante tel un visage humain. Au nord, l'antique clocher de Santa Croce, puis la tour droite et sévère du Palazzo Vecchio, le campanile de marbre blanc de Giotto, la coupole en tuile rouge de Maria del Fiore, pareille à l'antique fleur géante encore non ouverte, le Lys Rouge, et toute Florence, dans la double lumière du crépuscule et de la lune, paraissait une énorme fleur sombre, argentée.
Léonard remarqua que chaque ville, ainsi que chaque être, a son odeur particulière. Il lui semblait que celle de Florence rappelait la poussière moite, comme les iris, mêlée au parfum du vernis et des couleurs des très vieux tableaux.
Sa pensée alla vers Gioconda. Il la connaissait presque aussi peu que Giovanni. L'idée qu'elle avait un mari, messer Francesco, maigre, grand, avec une verrue sur la joue gauche et d'épais sourcils, un homme positif aimant à discuter les privilèges de la race des boeufs siciliens et les droits sur les peaux de mouton, cette idée ne l'offusquait ni ne l'étonnait. Il y avait des moments où Léonard se réjouissait du charme immatériel de la Gioconda, charme étrange, lointain, irréel et plus réel en même temps que tout ce qui existait. Mais il y avait d'autres instants où il sentait vivement sa vivante beauté.
Monna Lisa n'était pas une de ces femmes qu'à cette époque on appelait «dotte eroine», savantes héroïnes. Jamais elle ne faisait parade de ses connaissances. Le hasard seul apprit à Léonard qu'elle lisait le grec et le latin. Elle parlait et se tenait si simplement que beaucoup la considéraient comme inintelligente. En réalité, lui semblait-il, elle possédait ce qui est plus profond que l'esprit, particulièrement l'esprit féminin,--la sagesse instinctive. Elle avait des mots qui, subitement, l'apparentaient à lui, la rendaient toute proche, unique et éternelle compagne et soeur. A ces moments, il aurait voulu franchir le cercle fatidique qui séparait la contemplation de la vie réelle.
Ce qui les unissait, était-ce de l'amour?
Les absurdités platoniques d'alors n'éveillaient en lui que l'ennui ou le rire, il ne pouvait s'empêcher de railler les soupirs langoureux des amoureux célestes et les sonnets sirupeux dans le goût de Pétrarque. Non moins étranger était pour lui ce que la généralité appelait l'amour. Ne mangeant pas de viande parce qu'elle le dégoûtait, il s'abstenait des femmes également, toute possession matérielle--dans ou en dehors du mariage--lui paraissant grossière. Et il s'en éloignait comme du combat sanglant, sans s'indigner, sans blâmer, sans justifier, reconnaissant la loi naturelle de la lutte pour l'amour et pour la faim, mais ne voulant pas y prendre part, se soumettant à une autre loi d'amour et de pudeur.
Mais même s'il l'aimait, aurait-il pu désirer une plus parfaite union avec son amante, que dans ces profondes et mystérieuses caresses,--dans la contemplation de cette vision immortelle, de cet être nouveau, conçu et né d'eux--comme l'enfant du père et de la mère--et qui était lui et elle en même temps?
Et cependant il sentait que même dans cette union pure se cachait un danger, plus grand peut-être que dans l'ordinaire union d'amour charnel. Tous deux marchaient sur le bord d'un abîme, là où personne encore n'avait marqué ses pas, vainquant la tentation et l'attirance de l'infini. Entre eux existaient des mots glissants et transparents, à travers lesquels luisait le secret comme le soleil brille à travers le brouillard. Et par instants il songeait:
Si lui ou elle transgressait la limite et transformait la contemplation en vie réelle? Ne se révolterait-elle pas, ne le repousserait-elle pas avec haine et mépris, comme le ferait toute autre femme?
Et il lui semblait qu'il imposait à la Gioconda un tourment terrible et lent. Et il s'effrayait de sa soumission, illimitée, comme de sa tendre et implacable curiosité, à lui. Seulement les derniers temps il sentit en soi-même cet obstacle et comprit que tôt ou tard il devrait décider si elle était pour lui un être vivant ou une vision, le reflet de sa propre âme dans le miroir de la beauté féminine. Il gardait l'espoir que la séparation éloignerait la solution de ce problème et il se réjouissait presque de quitter Florence. Mais à mesure que l'heure de la séparation approchait, il comprenait qu'il s'était trompé, que non seulement la séparation n'éloignerait pas la solution mais encore qu'elle la brusquerait.
Absorbé par ces pensées, il ne s'aperçut pas qu'il s'était engagé dans une impasse déserte et lorsqu'il s'orienta il ne sut de prime abord où il se trouvait. Le campanile de Giotto surgissant au-dessus des toits des maisons, lui apprit qu'il n'était pas loin de la cathédrale. Un côté de la ruelle était plongé dans l'obscurité, l'autre, tout baigné par la blanche lumière de la lune.
Devant un balcon, des hommes drapés dans des mantes noires, le visage caché par des masques, chantaient une sérénade. Il écouta. C'était la vieille chanson d'amour de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et mélancolique, que Léonard aimait particulièrement pour l'avoir entendue dans sa jeunesse:
Oh! que la jeunesse est belle Et éphémère! Chante et ris Et sois heureux--si tu le veux Et ne compte pas sur demain.
Le dernier vers se répercuta dans son coeur en un sombre pressentiment. La destinée ne lui envoyait-elle pas, au seuil de la vieillesse, éclairant sa solitude, l'âme vivante, l'âme soeur? La repousserait-il, la renierait-il, comme il l'avait déjà fait tant de fois pour son existence, en faveur de la contemplation, sacrifierait-il de nouveau le proche pour le lointain, le réel pour l'irréel? Qui choisirait-il, la Gioconda vivante ou l'immortelle? Il savait que préférant l'une, il perdrait l'autre, et elles lui étaient également chères; il savait aussi qu'il lui fallait prendre un parti. Mais sa volonté était impuissante. Il voulait et ne pouvait décider ce qui vaudrait mieux: tuer la vivante pour l'immortelle ou l'immortelle pour la vivante--celle qui était ou celle qui serait toujours?
Il se trouva devant sa maison. Les portes étaient fermées; les lumières éteintes. Il leva le heurtoir pendu à une chaîne et frappa. Le gardien ne répondit pas; il était sorti ou dormait. Les coups répétés par l'écho de l'escalier de pierre, s'affaiblirent. Le silence régna. Le clair de lune semblait le rendre plus profond encore. Et tout à coup retentirent des sons lourds, lents et métalliques, les sons de l'horloge de la tour voisine. Leur voix disait le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.
Et longtemps le dernier son trembla et se balança dans l'atmosphère lunaire s'épandant en ondes harmonieuses répétant:
_Di doman non c'è certezza._ Et ne compte pas sur demain.
IV
Le lendemain, monna Lisa vint à l'atelier à l'heure habituelle et, pour la première fois, seule. Gioconda savait que c'était leur dernière entrevue.
La journée était ensoleillée, la lumière aveuglante. Léonard tendit le plafond de toile et dans la cour aux murs noirs régna la lumière tendre, crépusculaire, transparente, qui donnait au visage de Gioconda un charme pénétrant.
Ils étaient seuls.
Il travaillait silencieux, concentré, parfaitement calme, oublieux de ses pensées de la veille, comme si pour lui n'existaient ni passé ni avenir, comme si Gioconda était restée et resterait toujours assise ainsi devant lui, avec son doux et étrange sourire. Et ce qu'il ne pouvait faire dans la vie, il le faisait dans la contemplation, unissait la réalité et son reflet, la vivante et l'immortelle. Et cela lui procurait la joie d'une grande délivrance. Maintenant il ne la plaignait ni ne la craignait. Il savait qu'elle lui serait soumise jusqu'à la fin, qu'elle accepterait tout, qu'elle endurerait tout, qu'elle mourrait et ne se révolterait pas. Et par instants, il la regardait avec la même curiosité que celle qu'éveillaient en lui les condamnés qu'il accompagnait jusqu'à la potence pour étudier les derniers frémissements de leur visage.
Tout à coup, il lui sembla que l'ombre d'une pensée étrangère, qu'il ne lui avait pas suggérée, avait glissé sur son visage comme la buée de l'haleine sur la surface d'un miroir. Pour l'en préserver, la ramener de nouveau au type de sa vision, chasser loin d'elle cette ombre humaine, il commença à lui raconter de sa voix chantante et autoritaire, comme un sorcier une incantation, un de ces récits mystérieux, pareils à un rébus, qu'il inscrivait dans son journal.
--Incapable de résister à mon désir de voir des images inconnues des hommes, conçues par l'art de la nature, et durant longtemps je suivis ma route entre des rochers nus et sombres, j'ai enfin atteint une caverne et m'arrêtais indécis sur le seuil. Puis, décidé, baissant la tête, courbant le dos, la main gauche appuyée sur mon genou droit, de la droite cachant mes yeux pour m'habituer à l'obscurité, j'entrai et fis quelques pas. Les sourcils froncés, les yeux à demi fermés, la vue en éveil, souvent je changeais mon chemin, errant à tâtons dans l'obscurité, essayant de voir quelque chose. Mais l'obscurité était trop profonde. Et lorsque j'y eus séjourné quelque temps, deux sentiments s'éveillèrent en moi et commencèrent à lutter: la peur et la curiosité; la peur d'explorer la caverne noire et la curiosité de savoir si elle ne recélait point un merveilleux mystère?
Il se tut. L'ombre n'avait pas quitté le visage de Gioconda.
--Quel sentiment a vaincu? murmura-t-elle.
--La curiosité.
--Et vous avez surpris le mystère de la caverne?
--Ce qui en était possible.
--Et vous le révélerez aux hommes?
--On ne peut tout dire et je ne le saurais. Mais je voudrais leur insuffler une dose de curiosité qui puisse toujours vaincre leur peur.
--Et si la curiosité ne suffisait pas, messer Leonardo? dit Gioconda avec une lueur inattendue dans le regard. S'il fallait autre chose, un sentiment plus profond pour pénétrer les derniers et peut-être les plus merveilleux mystères de la caverne?
Et elle le fixa avec un sourire qu'il ne lui avait jamais vu.
--Que faut-il encore? demanda-t-il.
Elle se taisait.
A ce moment un mince et aveuglant rayon de soleil glissa entre deux bandes du velum. Et sur son visage, le charme des ombres claires, tendres comme une musique lointaine fut rompu.
--Vous partez demain? demanda Gioconda.
--Non, ce soir.
--Je partirai bientôt aussi, répondit-elle.
L'artiste la regarda attentivement, voulut dire quelque chose et resta silencieux. Il devinait qu'elle partait pour ne pas rester sans lui à Florence.
--Messer Francesco, continua monna Lisa, part pour affaires en Calabre pour trois mois, jusqu'à l'automne. Je lui ai demandé de l'accompagner.
Il se retourna et avec dépit, renfrogné, regarda le rayon de soleil méchamment aigu. Les multiples gouttes du jet d'eau, jusqu'à présent pâles et sans vie, sous le vivant rayon s'allumèrent de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel--les couleurs de la vie. Et Léonard subitement sentit qu'il revenait à la vie--timide, faible, pitoyable.
--Cela ne fait rien, dit monna Lisa, tendez le velum. Il n'est pas tard. Je ne suis pas fatiguée.
--Non, cela suffit, répondit Léonard en jetant le pinceau.
--Vous ne finirez jamais le portrait?
--Pourquoi? demanda-t-il précipitamment comme effrayé. Ne viendrez-vous plus chez moi quand vous serez de retour?
--Si. Mais peut-être que dans trois mois je serai tout à fait autre et vous ne me reconnaîtrez plus. N'avez-vous pas dit vous-même que le visage des gens et particulièrement des femmes changeait rapidement?
--Je voudrais le finir, dit-il lentement comme à lui-même. Mais, je ne sais... il me semble parfois que ce que je veux est impossible.
--Impossible? s'étonna Gioconda. En effet, j'ai entendu dire que c'est parce que vous cherchez l'impossible que vous n'achevez jamais vos oeuvres.
Dans ces paroles, Léonard sentit un reproche.
Gioconda se leva et simple comme d'habitude, dit:
--Il est temps. Au revoir, messer Leonardo. Bon voyage!
Il leva les yeux vers elle et de nouveau crut lire sur son visage un reproche suppliant, sans espoir. Il savait que cet instant était pour tous deux irrévocable et solennel comme la mort. Il savait qu'il ne pouvait se taire. Mais plus il forçait sa volonté pour trouver une solution et le mot juste, plus il sentait son impuissance et l'abîme qui se creusait entre eux. Et monna Lisa lui souriait de son sourire calme et radieux. Mais maintenant, il lui semblait que ce calme et cette clarté étaient semblables au sourire des morts.
Une pitié intolérable lui serra le coeur, le rendit plus faible encore.
Monna Lisa lui tendit la main et, silencieux, il la baisa pour la première fois depuis qu'ils se connaissaient et, en même temps, il sentit que, se baissant rapidement, Gioconda avait baisé ses cheveux.
--Que Dieu vous garde, dit-elle simplement.
Lorsqu'il revint à soi--elle n'était plus là. Autour de lui régnait le silence mort d'un après-midi d'été, beaucoup plus menaçant que le silence d'une nuit profonde.
Et, comme la nuit précédente, plus solennels, plus effrayants, retentirent les sons métalliques de l'horloge voisine. Ils disaient, ces sons, le silencieux et menaçant vol du temps, la sombre vieillesse solitaire, l'irrémédiable fuite du passé.
Et longtemps le dernier son trembla, répétant comme une voix humaine:
_Di doman non c'è certezza._ Et ne compte pas sur demain.
V
Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.
Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui serraient le coeur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle fâcheuse.
Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires et tendres.
Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.
--«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux mystères de la caverne?
Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de son coeur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.
Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires, comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier du Lungano delle Grazie.
Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le temps--comme cela arrive souvent en automne à Florence--avait brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.
--Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger notre discussion.
Il s'arrêta.
Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de l'_Enfer_ de la _Divine Comédie_, dans lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.
Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était Michel-Ange Buonarrotti.
Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son front--ce qui le faisait ressembler à un cyclope.
--Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.
Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son absence de Florence et l'avait presque oublié.
Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son coeur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît pas.
--J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.
Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta et leva les yeux.
Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.
Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:
--Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à tout, à ta courte honte.
Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.
Tous les regards étaient fixés sur eux.
Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.
Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».
Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.
Léonard continua son chemin.
Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.
Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.
--Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait de la Gioconda?