Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 35
Du reste, l'artiste invitait les meilleurs chanteurs, les poètes renommés, les gens d'esprit réputés, les jours de _ses_ séances, afin d'éviter l'ennui d'une longue pose. Il étudiait sur _son_ visage le reflet des pensées et des sentiments provoqués par les conversations, les vers et la musique. Par la suite, ces réunions devinrent plus rares. Il savait qu'elles n'étaient plus nécessaires, qu'elle ne s'ennuierait plus.
Tout était prêt et elle ne venait pas.
--Aujourd'hui, songeait l'artiste, la lumière et les ombres sont tout à fait les siennes. Si je l'envoyais chercher? Mais elle sait combien ardemment je l'attends. Elle doit venir...
Et Giovanni voyait d'instant en instant croître son impatience.
Tout à coup une légère brise fit vaciller le jet d'eau, les iris frémirent, la biche dressa les oreilles. Léonard écouta. Et bien que Giovanni n'entendît encore rien, à l'expression de son visage, il comprit que c'était _elle_.
D'abord, avec un humble salut, entra la soeur converse Camilla, qui vivait dans sa maison et chaque fois l'accompagnait à l'atelier de l'artiste, ayant l'instinct de se rendre presque invisible, restant à lire dans un coin son livre d'heures, sans lever les yeux, sans prononcer une parole, de telle sorte qu'au bout de trois ans, Léonard n'avait pour ainsi dire pas entendu le son de sa voix.
Suivant Camilla, entra celle que tous attendaient, une femme d'une trentaine d'années, vêtue d'une robe sombre très simple, la tête enveloppée dans une gaze transparente qui lui descendait à mi-front,--monna Lisa del Gioconda.
Beltraffio savait qu'elle était Napolitaine et de très ancienne famille, la fille d'un seigneur très riche, ruiné au moment de l'invasion française en 1495, Antonio Geraldini, et la femme du citoyen florentin Francesco del Giocondo. En 1491, messer Francesco avait épousé la fille de Mariano Ruccellaï et la perdait l'année suivante. Il épousa alors Thomasa Villani et après la mort de celle-ci il prit femme pour la troisième fois, et se maria avec monna Lisa. Lorsque Léonard commença son portrait, l'artiste avait déjà passé la cinquantaine et messer Giocondo avait quarante-cinq ans. C'était un homme ordinaire comme on en rencontre beaucoup et partout, ni trop beau ni trop laid, préoccupé de ses affaires, économe et tout entier adonné à la culture.
L'élégante jeune femme était pour lui l'ornement de sa maison. Mais il comprenait moins le charme de monna Lisa que les qualités d'une nouvelle race de boeufs, ou le bénéfice de l'octroi sur les peaux non tannées. On disait qu'elle ne s'était pas mariée par amour, mais simplement par obéissance filiale et que son premier fiancé avait trouvé une mort volontaire sur un champ de bataille. On affirmait également qu'elle avait une foule d'adorateurs passionnés et obstinés, et désespérés. Cependant, les méchantes gens--et Florence n'en manquait pas--ne pouvaient rien insinuer de malveillant contre la Gioconda. Calme, modeste, pieuse, charitable aux pauvres, elle était bonne ménagère, épouse fidèle et très tendre pour sa belle-fille Dianora.
C'était tout ce que savait d'elle Giovanni. Mais monna Lisa, celle qui venait à l'atelier de Léonard, lui semblait une tout autre femme.
Durant ces trois années le temps n'avait pas transformé, mais au contraire ancré ce sentiment; à chaque nouvelle visite, il éprouvait un étonnement côtoyant la peur, comme devant quelque chose de surnaturel, d'illusoire. Parfois il expliquait cette sensation par l'habitude qu'il avait de voir son visage sur le portrait, et si sublime était le talent du maître que la véritable monna Lisa lui semblait moins naturelle que celle reproduite sur la toile. Mais il y avait, en outre, quelque chose de plus mystérieux.
Il savait que Léonard n'avait l'occasion de la voir que durant ses séances, en présence de nombreux étrangers, parfois seulement avec la soeur Camilla, et jamais seul à seule; et cependant, Giovanni sentait qu'il existait entre eux un secret qui les rapprochait et les séparait du reste du monde. Il savait également que ce n'était pas un secret d'amour, du moins, d'amour tel qu'on le comprend ordinairement.
Il avait entendu dire par Léonard que tous les artistes étaient entraînés à transporter leurs propres traits et leur propre forme dans les portraits qu'ils peignaient. Le maître attribuait cet effet à ce que l'âme humaine étant la créatrice du corps, chaque fois qu'elle imagine un autre corps, elle tend à répéter ce qui a déjà été créé par elle, et telle est la puissance de cette inclination, que parfois même dans des portraits, en dépit des traits différents, transparaît l'âme de l'artiste.
Ce qui se passait sous les yeux de Giovanni maintenant était plus surprenant encore: il lui semblait que non seulement le portrait, mais même monna Lisa elle-même, devenait de plus en plus ressemblante à Léonard--comme cela arrive aux gens vivant continuellement et longtemps ensemble. Cependant, la ressemblance n'existait pas dans les traits, mais spécialement dans les yeux et dans le sourire... Il se rappelait, non sans étonnement, qu'il avait vu ce même sourire chez saint Thomas sondant les plaies du Christ, statue de Verrochio, auquel Léonard jeune avait servi de modèle; chez _Ève devant l'arbre de la science_ le premier tableau du maître; chez l'Ange dans _la Vierge aux Rochers_; chez la _Léda_ et cent autres dessins du Vinci lorsqu'il ne connaissait pas encore monna Lisa, comme si durant toute son existence, dans toutes ses oeuvres, il eût cherché à refléter sa beauté et son charme, trouvés enfin dans le visage de la Gioconda.
Par instants quand Giovanni observait longtemps ce sourire commun, il en éprouvait un sentiment pénible, comme devant un miracle,--la réalité lui paraissait un rêve et le rêve une réalité,--comme si monna Lisa n'était pas un être vivant, ni la femme de messer Giocondo, le plus ordinaire des hommes, mais un être imaginaire, évoqué par la volonté du maître, le sosie féminin de Léonard.
La Gioconda caressait son favori, le chat blanc qui avait sauté sur ses genoux, et d'invisibles étincelles pétillaient dans le poil de la bête sous la caresse des mains blanches et fines.
Léonard commença son travail. Mais tout à coup il déposa son pinceau et fixa un regard scrutateur sur son modèle: pas une ombre, pas le plus petit changement n'échappaient à son observation.
--Madonna, dit-il, vous êtes préoccupée de quelque chose aujourd'hui?
Giovanni remarqua également qu'elle ressemblait moins à son portrait que de coutume.
Monna Lisa leva sur Léonard ses yeux calmes.
--Oui, peut-être, répondit-elle. Dianora n'est pas très bien portante. J'ai veillé toute la nuit.
--Peut-être êtes-vous fatiguée et cela vous ennuie de poser? murmura Vinci. Ne vaudrait-il pas mieux remettre à une autre fois?
--Non. Ne regretteriez-vous pas cette lumière? Regardez quelles ombres tendres, quel soleil moite: c'est _mon_ jour! Je savais, continua-t-elle, que vous m'attendiez. Je serais venue plus tôt, mais j'ai été retenue par madonna Safonizba...
--Ah! oui! je sais!... Une voix de poissarde, et parfumée comme une boutique de cosmétiques...
Gioconda sourit.
--Madonna Safonizba désirait vivement me raconter la fête du Palazzo Vecchio donnée par la signora Argentina, la femme du gonfalonier; ce qu'on avait mangé au souper, qui portait la plus jolie toilette et quel homme courtisait telle femme...
--Je le pensais bien! Ce n'est pas la maladie de Dianora, mais le bavardage de cette crécelle qui vous a indisposée. Comme c'est étrange! Avez-vous remarqué, madonna, que parfois une absurdité quelconque que nous entendons de gens qui nous sont indifférents et qui ne nous intéresse guère--la bêtise ou la trivialité ordinaires--suffit pour assombrir subitement notre âme et nous impressionne plus qu'une peine personnelle?
Elle inclina silencieusement la tête: il était visible que depuis longtemps ils étaient habitués à se comprendre presque sans mots, par une allusion, par un regard.
Il essaya de reprendre son travail.
--Racontez-moi quelque chose, dit monna Lisa.
--Quoi?
Après un instant de réflexion, elle répondit:
--Le _Royaume de Vénus_.
Léonard savait ainsi plusieurs récits favoris de Gioconda, dont il empruntait le sujet à ses souvenirs, aux voyages, aux observations de la nature, à ses projets de tableaux. Il employait presque toujours les mêmes mots simples, demi-enfantins dans ces récits qu'il faisait accompagner par une douce musique.
Léonard fit un signe et lorsque Andrea Salaino et Atalante eurent exécuté le motif qui servait invariablement de prélude au _Royaume de Vénus_, il commença de sa voix féminine son récit, telle une vieille fable ou une berceuse:
--Les bateliers qui vivent sur les côtes de Cilicie assurent qu'à ceux qui sont destinés à périr dans les flots, apparaît, au moment des terribles tempêtes, la vision de l'île de Chypre, royaume de la déesse d'amour. Tout autour bouillonnent les vagues, les tourbillons et les typhons. De nombreux navigateurs, attirés par la splendeur de cette île, ont brisé leurs navires contre les rocs cachés par les remous. Là-bas, sur la côte, on aperçoit encore leurs pitoyables carcasses à demi enlisées sous le sable et enguirlandées de plantes marines; les uns présentent leur quille, les autres leur poupe, les troisièmes la proue. Et ils sont si nombreux que cela ressemble au Jugement dernier, lorsque la mer rendra tous les navires engloutis. Au-dessus de l'île, le ciel est éternellement bleu, le soleil dore les collines couvertes de fleurs et l'air est si calme, que la longue flamme des trépieds placés sur les marches du temple s'étire vers le ciel, droite et immobile comme les colonnes de marbre blanc et les géants cyprès noirs qui se reflètent dans le lac uni comme un miroir. Seuls, les jets d'eau coulant d'une vasque de porphyre dans l'autre, troublent la solitude par leur douce chanson. Et plus terrible est la tempête, plus profond est le calme du royaume de Cypris.
Il se tut; les sons de la viole et du luth expirèrent, et le silence qui suivit était plus doux que tous les sons. Comme bercée par la musique, séparée de la réalité, pure, étrangère à tout, sauf à la volonté de Léonard, monna Lisa plongeait ses yeux dans les siens avec un sourire plein de mystère, pareil à l'onde calme et pure, mais si profond qu'on ne pouvait en s'y plongeant en voir le fond--le sourire même de Léonard.
Et il semblait à Giovanni que maintenant Léonard et monna Lisa étaient deux miroirs qui, se reflétant l'un dans l'autre, s'absorbaient à l'infini.
II
Le lendemain matin, l'artiste travailla au Palazzo Vecchio à son tableau _la Bataille d'Angiari_.
En 1503, lors de son arrivée de Rome à Florence, il avait reçu la commande du gonfalonier perpétuel gouverneur de la République, Piero Soderini, de représenter une bataille mémorable sur le mur de la nouvelle salle du Conseil, dans le palais de la Seigneurie, le Palazzo Vecchio. L'artiste avait choisi la célèbre victoire des Florentins à Angiari en 1440 sur Nicolo Piccinino, commandant les troupes du duc de Lombardie Filippino Maria Visconti.
Une partie du tableau était déjà peinte sur le mur: quatre cavaliers se sont empoignés et se battent pour un étendard; la hampe est cassée et va voler en éclats; l'étoffe est déchirée en plusieurs morceaux. Cinq mains ont saisi la hampe et avec ardeur la tirent de côtés différents. Des sabres luisent, levés. A la façon dont les bouches sont ouvertes, on voit qu'un cri surnaturel s'en échappe. Les visages convulsés des hommes ne sont pas moins terribles que les gueules de fauves qui ornent les cimiers. Les chevaux eux-mêmes subissent la contagion de cette rage: dressés sur leurs pieds de derrière, ils ont enchevêtré leurs pieds de devant et, les oreilles rabattues, l'oeil féroce, la lèvre retroussée, tels de vrais fauves, ils se mordent. Par terre, dans une boue sanglante, sous les sabots des chevaux, un homme en tue un autre en le tenant par les cheveux et heurtant sa tête contre le sol, ne s'aperçoit pas dans sa fureur que tous deux seront à l'instant écrasés.
«C'est la guerre dans toute son horreur, de vrais hommes livrés à toutes les passions de la bête déchaînée; c'est, selon l'expression de Léonard, la _pazzia bestialissima_ qui, dans les endroits plats, ne laisse pas une empreinte de pas qui ne soit pleine de sang.»
En acceptant la commande, Léonard fut forcé de signer un traité avec dédit en cas de retard dans l'exécution.
La superbe Seigneurie défendait ses intérêts comme un boutiquier. Grand amateur d'écrivasserie, le gonfalonier Soderini ennuyait Léonard par ses continuels règlements de comptes pour les moindres sous versés par le Trésor pour les échafaudages, l'achat du vernis, des couleurs, d'huile de lin et autres vétilles.
Jamais au service des «tyrans» comme les dénommait avec mépris le gonfalonier--à la cour de Ludovic le More et de César Borgia--Léonard n'avait éprouvé un tel esclavage qu'au service du peuple, de la libre république, royaume de l'égalité bourgeoise.
En sortant du Palazzo Vecchio, Léonard s'arrêta sur la place devant le _David_ de Michel-Ange.
Il semblait monter la garde à la porte de l'hôtel de ville de Florence, ce géant de marbre blanc qui se détachait sur le fond sombre des vieilles pierres.
Ce corps d'adolescent nu était maigre. Le bras droit qui tenait la fronde était tendu au point qu'on en voyait les veines; le gauche tenant la pierre était replié devant la poitrine. Les sourcils froncés et le regard fixé dans le lointain donnaient bien l'impression de l'homme qui vise un but. Au-dessus du front très bas, les cheveux s'emmêlaient comme une couronne.
Sur la place où avait été brûlé Savonarole, le _David_ de Michel-Ange semblait être le Prophète qu'attendit vainement Savonarole, le Héros qu'espérait Machiavel. Dans cette oeuvre de son rival, Léonard sentait une âme, peut-être égale à la sienne mais éternellement opposée, comme l'action l'est à la contemplation, la passion à l'impassibilité, la tempête au calme. Et cette force étrangère l'attirait, éveillait sa curiosité, le désir de se rapprocher d'elle pour la connaître à fond.
Et Léonard se souvint du _Livre des Rois_.
Dans les chantiers de construction de Santa Maria del Fiore, se trouvait un énorme quartier de marbre abîmé par un sculpteur inhabile. Les meilleurs artistes l'avaient refusé alléguant qu'on ne pourrait s'en servir. Lorsque Léonard arriva de Rome, on lui proposa le bloc. Mais tandis qu'avec sa lenteur habituelle, il réfléchissait, mesurait, calculait, toujours indécis, un autre artiste de vingt-trois ans plus jeune que lui, Michel Angelo Buonarotti, enlevait la commande et avec une extraordinaire rapidité, travaillant non seulement le jour mais même la nuit, achevait son géant en vingt-cinq mois. Léonard avait travaillé durant seize ans au tombeau de Sforza, «le Colosse», et n'osait songer au temps que lui prendrait un marbre de la grandeur du _David_. Les Florentins déclarèrent Michel-Ange le rival en sculpture de Léonard. Et Buonarotti sans hésiter releva le défi.
Maintenant, abordant le genre des tableaux de bataille dans la salle du Conseil, bien qu'il n'eût presque pas tenu le pinceau, avec une crânerie qui pouvait paraître une folle témérité, il déclarait rivaliser avec Léonard en peinture. Plus il découvrait de modestie et de bienveillance chez le vieux maître et plus sa haine devenait implacable. Le calme de Léonard lui semblait du mépris. Avec une imagination maladive, il écoutait les bavardages, cherchait des prétextes à disputes, profitait de toutes les occasions pour blesser son ennemi.
Lorsque le _David_ fut achevé, la Seigneurie invita les meilleurs peintres et sculpteurs à donner leur avis pour l'emplacement. Léonard se rangea à l'opinion de l'architecte Juliano da San Gallo qui conseillait de placer le Géant sur la place de la Seigneurie dans l'enfoncement de la loggia Orcagni, sous l'arche principale. Lorsque Michel-Ange le sut, il déclara que Léonard par jalousie voulait cacher le David dans le coin le plus sombre et de façon que jamais le soleil ne puisse l'éclairer, ni personne le voir. Cependant un jour, à l'une des réunions qui se tenaient dans l'atelier de Léonard en présence de nombreux artistes, entre autres des frères Pollajuolo, du vieux Sandro Botticelli, de Filippino Lippi, Lorenzo di Credi, élèves du Pérugin, une discussion s'éleva pour savoir lequel des deux arts, la peinture ou la sculpture, était au-dessus de l'autre--sujet favori alors de dispute scolastique.
Léonard écoutait, silencieux. Lorsqu'on le questionna, il répondit:
--Je crois que l'Art est d'autant plus parfait qu'il s'éloigne du métier.
Et avec son sourire équivoque, si bien qu'on ne pouvait deviner s'il parlait sincèrement ou s'il raillait, il ajouta:
--La principale différence entre ces deux arts consiste en ce que la peinture exige une grande énergie cérébrale, et la sculpture, une énergie physique. Le sculpteur délivre lentement l'image enfermée dans le marbre, il la taille à grands coups de maillet et de ciseau, avec la tension de toute sa force physique, avec une grande fatigue corporelle, comme un journalier inondé de sueur et de poussière. Son visage est blanchi comme celui d'un mitron, ses vêtements sont tachés par les éclats de marbre, sa maison est pleine de pierres et de plâtras. Tandis que le peintre, dans un silence exquis, vêtu d'habits élégants, assis dans son atelier, promène un pinceau léger trempé dans d'agréables couleurs. Sa maison est claire, propre, remplie de ravissants tableaux; le calme y règne en souverain et son travail est agrémenté par la musique, la conversation ou la lecture que ne troublent ni les coups de maillets, ni autres bruits désagréables.
Michel-Ange, auquel on avait répété ces paroles, les prit à son compte, mais étouffant sa colère, il haussa seulement les épaules et répondit avec un sourire fielleux:
--Messer da Vinci, fils bâtard d'une servante d'auberge, peut poser à l'efféminé et au dégoûté. Moi, rejeton d'une vieille famille honnête, je n'ai pas honte de mon travail et comme un simple journalier, je ne dédaigne ni ma sueur, ni ma saleté. En ce qui concerne la prérogative entre la peinture et la sculpture, la discussion est stupide; tous les arts sont égaux, découlant d'une même source et tendant au même but. Et si celui qui affirme que la peinture est plus noble que la sculpture est aussi érudit dans les autres branches, qu'il se permet de juger, je crains fort qu'il ne s'y connaisse autant que ma cuisinière.
Avec une hâte fébrile, Michel-Ange entreprit son tableau de la salle du Conseil, désirant surpasser son rival.
Il choisit un épisode de la guerre contre Pise: par une journée chaude, les soldats florentins se baignent dans l'Arno; les tambours battent la générale--l'ennemi est signalé; les soldats se hâtent de rejoindre la rive, sortent de l'eau où leurs corps fatigués se délectaient et, soumis à la discipline, ils remettent leurs vêtements poussiéreux, leurs cuirasses et leurs casques chauffés par le soleil.
Ainsi, répondant au tableau de Léonard, Michel-Ange représenta la guerre, non pas comme «la plus féroce des sottises», mais comme une mâle action héroïque, l'accomplissement de l'éternel devoir; la lutte des héros pour la gloire et la grandeur de la patrie.
Les Florentins suivaient avec curiosité les phases de ce duel. Et comme tout ce qui était étranger à la politique leur semblait insipide, tel un plat sans poivre ni sel, ils s'empressèrent de déclarer que Michel-Ange soutenait la République contre les Médicis et Léonard les Médicis contre la République. Le duel artistique devenu compréhensible pour tous, se ralluma avec une force nouvelle, fut transporté des maisons dans la rue, servant les passions des partis absolument étrangers à l'art. Les oeuvres de Léonard et de Michel-Ange devinrent l'étendard de deux camps ennemis.
L'effervescence s'emparait des esprits; la nuit, des inconnus lançaient des pierres au _David_. Les citoyens considérables en accusèrent le peuple; les tribuns du peuple, les citoyens considérables; les artistes, les élèves du Pérugin qui avaient fondé nouvellement un atelier à Florence; et Buonarotti, en présence du gonfalonier, déclara que les misérables qui criblaient de pierres le _David_ étaient achetés par son rival Léonard.
Beaucoup crurent cette calomnie ou tout au moins laissèrent supposer qu'ils y ajoutaient foi.
Une fois, durant une séance de la Gioconda, il ne se trouvait dans l'atelier que Giovanni et Salaino--lorsque la conversation vint à tomber sur Michel-Ange, Léonard dit à monna Lisa:
--Il me semble parfois que si je lui parlais face à face, tout s'expliquerait et qu'il ne resterait rien de cette stupide rivalité: il aurait compris que je ne suis pas son ennemi et qu'il n'y a pas d'homme capable de l'aimer comme je l'aurais aimé.
Monna Lisa eut un geste de doute:
--Croyez-vous, messer Leonardo? Vous aurait-il compris?
--Oui, répliqua l'artiste. Un homme comme lui ne peut pas ne pas comprendre! Tout son malheur réside dans sa timidité et son manque de confiance: il se martyrise, il jalouse, il a peur, parce qu'il ignore encore sa force. C'est un délire, une folie! Je lui aurais tout dit et il se serait calmé. Est-ce à lui de me craindre? Savez-vous, madonna... ces jours-ci, lorsque j'ai vu son dessin: ses soldats se baignant dans l'Arno, je n'en croyais pas mes yeux. Personne ne peut même se figurer ce qu'il est et ce qu'il sera. Moi, je sais que même maintenant, non seulement il m'égale, mais il est plus fort que moi; oui, oui, je le sens: plus fort que moi!
Elle fixa sur lui ce regard dans lequel, il semblait à Giovanni, se reflétait le regard même de Léonard et sourit d'une façon étrange et douce.
Un jour, dans la chapelle Brancacci, dépendante de la vieille église Maria del Carmine, Léonard rencontra un jeune homme, presque un enfant, qui copiait les célèbres fresques de Tomaso Masaccio. Il portait une casaque noire tachée de couleurs, du linge propre mais de toile grossière évidemment confectionnée au village. Il était élancé, souple; son cou mince était blanc et tendre comme celui des jeunes filles anémiées; son visage, ovale comme un oeuf et pâle jusqu'à la transparence, avait un charme minaudier, avec de grands yeux noirs pareils à ceux des paysannes de l'Ombrie qui avaient servi de modèle aux Madones du Pérugin, des yeux vides de pensée, profonds et limpides comme le ciel.
Peu de temps après, Léonard de nouveau rencontra l'adolescent au couvent de Maria Novella, dans la salle du Pape, où était exposé le carton de la bataille d'Angiari. Le jeune homme étudiait et copiait ce carton avec autant de zèle que les fresques de Masaccio. Probablement connaissait-il déjà Léonard, car il le buvait du regard, visiblement désireux de lui adresser la parole et apeuré de le faire.
Le maître s'approcha de lui en souriant. Se hâtant, ému et rougissant avec une enfantine insinuation, le jeune homme lui déclara qu'il le considérait comme son maître, le plus grand artiste de l'Italie et que Michel-Ange n'était pas digne de dénouer les cordons des souliers de Léonard.