Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 34

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D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.

Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:

--C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.

Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent VIII--la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape moribond.

--Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de l'expérience?

--Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la mamelle...

L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait déjà:

--Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. _Sinite parvulos ad me venire._ Ne défendez pas aux petits de venir à moi...

L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour exclusif.

Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero Gamboa, et communia.

A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus qu'il n'entendit:

--Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!

Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son ami et récita le _Stabat Mater dolorosa_.

Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se redressa en murmurant:

--Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!

Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.

VIII

Cependant, César aussi se trouvait en danger. Son médecin, l'évêque Gaspare Torella, l'avait soumis à un traitement extraordinaire: ayant fait éventrer un mulet, il avait plongé le malade grelottant de fièvre dans le sang et les entrailles encore chaudes. Puis dans de l'eau glacée. Non tant par les soins que par une incroyable énergie, César put vaincre le mal. Durant ces terribles journées, il conserva tout son calme et sa présence d'esprit, suivant le cours des événements, écoutant les rapports, dictant des lettres, donnant des ordres. Quand lui parvint la nouvelle de la mort du pape, il se fit transporter, par un chemin secret, de ses appartements du Vatican au fort Saint-Ange.

Dans la ville circulaient les plus étranges légendes sur la mort d'Alexandre VI. L'ambassadeur vénitien Marino Sanuto écrivait que le pape avait vu, avant de mourir, un singe qui le taquinait et sautait dans la chambre, et que lorsqu'un des cardinaux avait voulu se saisir de la bête, le moribond aurait crié effrayé: «Laisse-le, laisse-le, c'est le diable! _Lasolo, lasolo, chè il diavolo_». D'autres rapportaient qu'il aurait répété à plusieurs reprises: «Je viens, je viens, mais attends encore un peu,» et ils expliquaient ces paroles en disant qu'au conclave chargé de nommer le successeur d'Innocent VIII, Rodrigo Borgia, le futur Alexandre VI, aurait conclu un pacte avec le diable, et vendu son âme pour vingt ans de toute-puissance. On assurait également qu'au moment de la mort du pape, à la tête de son lit apparurent sept démons, et dès qu'il fut mort, son corps commença à se décomposer, à bouillir, rejetant de l'écume par la bouche comme une marmite sur le feu, et que perdant l'aspect humain, le visage était devenu noir comme du charbon.

D'après la coutume, durant neuf jours le corps du pape devait rester exposé dans la cathédrale de Saint-Pierre. Mais telle était la terreur inspirée par la dépouille d'Alexandre VI, qu'on ne put même décider un seul prêtre à réciter les prières. Longtemps on ne put trouver d'ensevelisseurs, et l'on dut s'adresser à six chenapans prêts à tout pour un verre de vin. Le cercueil ayant été commandé trop court, on enleva la tiare et on tassa tant bien que mal le cadavre, recouvert d'un vieux tapis. On affirmait même que, sans lui accorder l'honneur d'une bière, on l'avait traîné par les jambes à l'aide d'une corde jusqu'à la fosse, comme on avait coutume de le faire pour les pestiférés.

Mais même après qu'il eut été enterré, une peur superstitieuse s'emparait du peuple. Il semblait que dans l'atmosphère même de Rome, déjà imbue des microbes de la malaria, se mêlait un souffle de putréfaction. Dans la cathédrale de Saint-Pierre, régulièrement apparut à la messe un chien noir qui courait en décrivant des cercles. Les habitants du Borgo n'osaient plus sortir de leurs maisons dès la tombée du crépuscule. En général, le bruit circulait qu'Alexandre VI n'était pas mort de vraie mort, qu'il allait ressusciter, remonter sur le trône, et qu'alors commencerait le règne de l'Antechrist.

Tout cela, Giovanni l'apprenait en détail dans la taverne de Jan le Boiteux, le thèque hussite de l'impasse Sinibaldi.

IX

Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous, travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait _Sainte Anne et la Vierge Marie_. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science parfaite.»

En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries.

Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite.

«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.»

La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César.

En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.

Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne de Rome.

Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.

Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes composaient des épigrammes:

Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre? César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.

Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la conversation sur messer Nicolo Machiavelli.

--Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner?

--Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!

--Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera d'opinion?

--Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans le meilleur des mondes.

X

L'automne 1503, l'inamovible gonfalonier de la République florentine, Piero Soderini, demanda à Léonard d'entrer à son service, ayant l'intention de l'envoyer en qualité d'ingénieur militaire, au camp de Pise pour y construire le matériel de défense.

L'artiste passait à Rome ses derniers jours.

Un soir il monta sur la colline Palatine. Là où jadis s'élevaient les palais d'Auguste, de Caligula, de Septime Sévère, le vent régnait parmi les ruines et dans les champs d'oliviers on entendait seulement les bêlements des agneaux et le chant de grillons. Les arcatures et les voûtes des ponts de brique, éclairés par le soleil, semblaient de feu sous le ciel bleu. Et plus majestueux que la pourpre et l'or qui jadis ornaient les demeures impériales, s'étalaient la pourpre et l'or des feuilles d'automne.

Non loin des jardins de Capronico, Léonard, agenouillé, écartait des herbes et examinait attentivement un éclat de marbre orné d'une fine sculpture. Des buissons bordant l'étroit sentier, un homme sortit. Léonard le regarda, se leva, le regarda à nouveau et s'écria:

--Est-ce bien vous, messer Nicolo?

Et sans attendre sa réponse il l'embrassa comme un parent.

Les vêtements du secrétaire de Florence semblaient plus vieux et plus râpés encore qu'en Romagne; il était évident que les seigneurs de la République continuaient à ne le point gâter. Il avait maigri; ses joues rasées s'étaient ravalées; le cou s'était allongé, le nez avançait plus pointu encore et les yeux brillaient de plus en plus fiévreux.

Léonard lui demanda s'il resterait longtemps à Rome et quelle mission l'y avait conduit. Lorsque l'artiste parla de César, Nicolas se détourna, puis évitant son regard et haussant les épaules, il répondit froidement avec une indifférence feinte:

--De par la volonté de la destinée, j'ai été dans ma vie témoin de tant d'événements, que depuis longtemps je ne m'étonne plus de rien...

Et visiblement, désirant changer de conversation, il questionna Léonard sur ses travaux.

Apprenant que l'artiste avait accepté d'entrer au service de la République florentine, Machiavel secoua la tête:

--Vous ne vous en réjouirez pas! Dieu sait ce qui est meilleur, les crimes d'un héros tel que César Borgia ou les vertus d'une fourmilière comme notre république. Cependant l'un vaut l'autre. Demandez-le-moi; je connais tant soit peu les beautés du gouvernement populaire! railla-t-il avec son sourire amer de sceptique.

Léonard lui répéta les paroles d'Antonio Giustiniani au sujet des ruses du renard que Machiavel s'apprêtait à apprendre aux poules et des dents de loups qu'il voulait placer aux agneaux.

--Ce qui est vrai, est vrai! dit débonnairement Nicolas. Les oies rendues enragées, les honnêtes gens seront prêts à me brûler sur le bûcher, parce que le premier j'aurai parlé de ce que font tous les autres. Les tyrans me déclareront émeutier du peuple; le peuple, soudoyé des tyrans; les bigots, impie; les bons, mauvais et les mauvais me détesteront parce que je leur paraîtrai plus mauvais qu'eux-mêmes.

Et il ajouta avec une calme tristesse:

--Rappelez-vous nos causeries en Romagne, messer Leonardo? J'y pense souvent et il me semble parfois que nous avons une destinée commune. La découverte de nouvelles pensées sera toujours aussi dangereuse que la découverte de nouvelles terres. Chez les tyrans et dans la foule, chez les grands et chez les humbles, nous sommes toujours des étrangers, des vagabonds sans abri, des éternels exilés. Celui qui ne ressemble pas à tout le monde est seul contre tous, car le monde est créé pour la médiocrité et il n'y a de place au monde que pour elle. Oui, mon ami, il est même triste de vivre et peut-être le pire dans une existence n'est-ce pas le souci, la maladie, la pauvreté, la douleur: mais l'ennui.

Silencieux, ils descendirent au pied du Capitole, près des ruines du temple de Saturne où jadis s'élevait le Forum.

Des deux côtés de l'antique Voie Sacrée, depuis l'arc de Septime Sévère jusqu'à l'amphithéâtre des Flavius, s'alignaient de pauvres masures en ruines. On assurait que beaucoup d'entre elles étaient bâties avec des débris de précieuses sculptures reproduisant les dieux olympiens. Timidement des églises chrétiennes s'abritaient dans ces temples païens. Les amas d'ordures, de poussière et de fumier avaient surélevé le terrain de dix coudées. Mais malgré tout, de place en place se dressaient de vieilles colonnes couronnées d'architraves menaçant de s'abattre. Nicolas désigna à son ami l'emplacement du Sénat romain, la Curie, maintenant dénommé le «Champ des Vaches». Là se tenait le marché aux bestiaux. Les colonnes de marbre, les bas-reliefs tombés, recouverts de fiente, se noyaient dans une boue noirâtre. Près de l'arc de Titus Vespasien s'adossait une vieille tour qui, à un moment donné, servait de repaire aux écumeurs de grande route, les barons Frangipani. Vis-à-vis se trouvait une auberge borgne pour les paysans du marché aux bestiaux. Par les croisées ouvertes s'échappaient des jurons de femmes et une insupportable odeur de friture. Sur une corde séchaient des linges équivoques. Un vieux mendiant au visage ravagé par la fièvre, assis sur une pierre, enveloppait dans des chiffons son pied ulcéré et enflé.

A l'intérieur de l'arc de triomphe se trouvaient deux bas-reliefs: l'un représentant Titus Vespasien conduisant un quadrige; l'autre, les prisonniers israélites portant des pains et le chandelier à sept branches du Temple de Salomon; en haut, dans la voûte, un grand aigle élevant sur ses ailes le César divinisé. Au fronton, Nicolas lut l'inscription restée intacte: _Senatus populusque Romanus divo Tito divi Vespasiani filio Vespasiano Augusto_.

Le soleil pénétrant sous l'arc du côté du Capitole illumina le triomphe de l'empereur de ses derniers rayons pourpres.

Et le coeur de Nicolas se serra douloureusement lorsque jetant un dernier regard sur le Forum, il vit le reflet rose sur les trois colonnes solitaires de l'église Maria Liberatrice. Le ton morne chevrotant des cloches sonnant l'_Ave Maria_, semblait le glas plaintif du Forum romain.

Ils entrèrent dans le Colisée.

--Oui, dit Nicolas en contemplant les titanesques murs de pierre de l'amphithéâtre, ceux qui savaient construire de pareils monuments ne sont pas nos pairs. Seulement ici, à Rome, on sent la différence qui existe entre les antiques et nous. Nous ne pouvons rivaliser avec eux! Nous ne pouvons même pas nous figurer quels hommes c'étaient...

--Il me semble, répliqua Léonard, il me semble, Nicolo, que vous avez tort. Les hommes d'à présent possèdent une force égale, mais différente...

--L'humilité chrétienne, peut-être?

--Peut-être...

--C'est possible, dit froidement Machiavel.

Ils s'assirent sur la dernière marche de l'amphithéâtre.

--Seulement, continua Nicolas avec un subit élan, je suppose que les gens devraient ou accepter ou repousser l'enseignement du Christ. Nous ne l'avons fait ni l'un ni l'autre. Nous ne sommes ni des chrétiens, ni des païens. Nous avons abandonné l'un, nous n'avons pas adopté l'autre. Nous n'avons pas la force d'être bons et nous avons peur d'être méchants. Nous ne sommes pas noirs, ni blancs, mais gris, froids, à peine tièdes. Nous avons tellement menti et hésité entre le Christ et le Diable que maintenant nous ne savons plus ce que nous voulons, ni où nous allons. Les anciens, au moins, savaient et exécutaient tout jusqu'à la fin, ils n'étaient pas hypocrites et ne tendaient pas la joue droite à celui qui avait souffleté la gauche. Mais depuis que les gens ont cru que pour mériter le paradis il fallait souffrir sur cette terre tous les mensonges et toutes les violences, les scélérats ont trouvé une grandiose et sûre carrière. Et, réellement, n'est-ce pas ce nouvel enseignement qui a affaibli le monde et l'a livré aux misérables?

Sa voix tremblait, dans ses yeux brillait une haine démente, son visage était contracté comme par une insupportable douleur.

Léonard se taisait. Dans son âme passaient des pensées si pures, si simples, si enfantines, qu'il n'aurait su les exprimer par des mots. Il contemplait le ciel bleu à travers les crevasses des murs du Colisée et il songeait que nulle part la teinte du ciel ne paraissait aussi éternellement jeune et gaie, comme dans les fissures des vieux monuments à demi démantelés.

Jadis les conquérants de Rome, les barbares du Nord, avaient enlevé les crampons de fer qui liaient les pierres du Colisée pour en forger de nouveaux glaives; et les oiseaux avaient bâti leurs nids dans ces blessures. Léonard suivait des yeux la rentrée des corneilles au nid, et songeait que les puissants Césars qui avaient élevé le monument, les barbares qui l'avaient détruit, n'avaient pas soupçonné un instant qu'ils travaillaient pour ceux desquels il est dit: «Ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, et le Père céleste les nourrit.»

Il ne répliquait pas à Machiavel sentant que celui-ci ne le comprendrait pas, car tout ce qui pour lui, Léonard, était une joie, pour Nicolas était une peine; le miel de Léonard se transformait en bile chez Nicolas, la profonde haine chez lui était fille de la science parfaite.

--Savez-vous, messer Leonardo, dit Machiavel, désirant selon son habitude terminer la conversation sur une plaisanterie, je m'aperçois seulement maintenant de la grossière erreur de ceux qui vous considèrent comme un hérétique et un impie. Souvenez-vous de ce que je vous dis: le jour du jugement dernier, quand on nous classera brebis et boucs, vous serez parmi les agneaux du Christ et les saints!

--Et avec vous, messer Nicolo! ajouta l'artiste en riant. Si j'entre au paradis, vous m'y accompagnerez.

--Ah! non!... Serviteur! Je cède à l'avance ma place aux amateurs. La tristesse terrestre me suffit.

Et tout à coup son visage s'éclaira de gaieté.

--Écoutez, mon ami, voici un rêve que j'eus un jour: On m'avait amené dans une réunion d'affamés et de dépenaillés, de moines, de courtisans, d'esclaves, d'infirmes et de faibles d'esprit, et on me déclara que là étaient ceux de qui il est dit: «Heureux les pauvres d'esprit, le royaume des cieux leur est ouvert.» Puis on m'emmena dans un autre endroit où je vis une foule de grands hommes assemblés en Sénat: des chefs d'armée, des empereurs, des papes, des législateurs, des philosophes: Homère, Alexandre le Grand, Platon, Marc-Aurèle. Ils causaient de sciences, d'arts, d'affaires d'État. Et l'on me dit que c'était l'enfer et les âmes repoussées par Dieu parce qu'elles avaient aimé la sagesse de ce siècle qui est une folie devant le Seigneur. Et on me demanda où je désirais aller: au paradis ou en enfer? «En enfer, me suis-je écrié, en enfer de suite, avec les sages et les héros!»

--Si réellement tout se passe comme dans votre rêve, répondit Léonard, j'avoue que moi aussi...

--Non, il est trop tard! Maintenant vous ne pouvez y échapper. On vous entraînera de force. On récompensera vos vertus chrétiennes par le paradis chrétien.

Lorsqu'ils sortirent du Colisée, la nuit était tombée. L'énorme disque jaune de la lune monta de derrière les voûtes noires de la basilique de Constantin, coupant les nuages transparents comme de la nacre.

Dans l'obscurité vague, embrumée, qui s'étendait de l'Arc de Titus Vespasien jusqu'au Capitole, les trois colonnes solitaires et pâles de Sainte-Marie Libératrice, pareilles à des apparitions, semblaient plus belles encore baisées par le clair de lune. Et la cloche balbutiant et chevrotant l'_Angelus_ nocturne, résonnait plus mélancoliquement encore, comme un glas sanglotant sur le Forum romain.

CHAPITRE XIV

MONNA LISA DEL GIOCONDA

1503-1506

Les ténèbres souterraines étaient trop profondes, et quand j'y eus séjourné quelque temps, s'éveillèrent en moi et luttèrent deux sentiments,--la peur et la curiosité,--la peur d'explorer la sombre caverne et la curiosité de savoir si elle ne recélait pas un mystère merveilleux.

LÉONARD DE VINCI

I

Léonard écrivait dans son _Traité de la Peinture_: «Pour les portraits aie un atelier spécial, une cour rectangulaire, large de dix et longue de vingt coudées, avec des murs peints en noir et un plafond de toile arrangé de façon telle, qu'en l'étendant ou le ramassant, selon les besoins, il puisse garantir du soleil. Si tu ne tends pas la toile, ne peins qu'au crépuscule ou par un temps nuageux ou brumeux. C'est le jour parfait.»

Il avait installé une cour semblable dans la maison de son propriétaire, le commissaire de la Seigneurie, ser Piero di Barto Martelli, amateur de mathématique, homme savant qui éprouvait pour Léonard une profonde sympathie.

C'était par un beau jour, calme, doux, un peu brumeux de la fin de printemps 1505. Le soleil était tamisé par les nuages et ses rayons tombaient en ombres tendres, fondantes, vaporeuses comme la fumée, l'éclairage favori de Léonard, qui assurait qu'il donnait un charme particulier aux visages des femmes.

--Ne viendrait-elle pas? se disait-il mentalement, en songeant à celle dont il peignait le portrait depuis trois ans, avec une constance qui ne lui était pas coutumière.

Il préparait l'atelier pour la recevoir. Giovanni Beltraffio l'observait à la dérobée et s'étonnait de l'émoi impatient du maître, si calme d'habitude.

Léonard rangea ses pinceaux, ses palettes, ses pots à couleur; enleva la couverture du portrait; ouvrit le jet d'eau installé au milieu de la cour pour _la_ distraire; autour de cette fontaine poussaient _ses_ fleurs favorites, des iris, que Léonard soignait lui-même. Il prépara également de petits carrés de pain pour la biche apprivoisée qui se promenait en liberté et qu'_elle_ aimait nourrir de sa main; déplia l'épais tapis posé devant le fauteuil de chêne ciré. Sur ce tapis s'était déjà étendu en ronronnant, apporté d'Asie et acheté aussi pour _la_ distraire, un chat blanc de race rare, aux yeux de teintes différentes, le droit, jaune comme un topaze, le gauche, bleu comme un saphir.

Andrea Salaino apporta des notes et accorda sa viole. Il était accompagné d'un autre musicien, Atalante, que Léonard avait connu à la cour de Sforza et qui jouait particulièrement bien du luth.