Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 33
A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères païens. Le fils de Jupiter--Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau blanc Apis.
C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans les _Fiançailles d'Osiris et d'Isis_, un gamin chevauchait, nu, un jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.
--Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?
Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat romain, déifié par les poètes:
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus Regnat Alexander, ille vir, iste deus.
Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande: Alexandre Six y règne--le premier était un homme--celui-ci est un dieu.
Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.
Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs et des prélats qui attendaient le pape.
--D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.
--De la cathédrale, monsignore.
--Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée?
--Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le Saint-Ciboire...
--De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel ambassadeur de France.
--D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des familiers d'Alexandre VI.
--On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la peine que lui avait causé la mort du cardinal.
Les assistants échangèrent un rapide coup d'oeil.
Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme imperturbable:
«Il a bu la coupe. _Biberat calicem._»
--Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?
--Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?
--On ne sait exactement. Des vomissements...
--Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
--L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.
--L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...
Un silence plana.
Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des chambellans, envahit la salle.
Un murmure respectueux s'éleva:
--Le Saint-Père! Le Saint-Père!
La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape Alexandre VI Borgia entra.
III
Il avait été fort beau dans sa jeunesse. On assurait qu'il lui suffisait de regarder une femme pour lui inspirer la plus folle passion, comme si dans ses yeux se trouvait concentrée une force qui attirait vers lui les femmes, comme l'aimant attire le fer. Jusqu'à présent ses traits, quoique envahis par la graisse, avaient gardé la pureté des lignes. Il avait le teint bronzé, le crâne chauve avec quelques touffes de cheveux gris, un grand nez aquilin, un menton rentré, des petits yeux pleins d'extraordinaire vivacité, des lèvres charnues, avançant avec une expression voluptueuse, rusée et, en même temps, presque naïve.
En vain, Giovanni cherchait dans l'aspect de cet homme quelque chose de terrible ou de cruel. Alexandre Borgia possédait au plus haut point la bienséance mondaine et l'élégance de race. Tout ce qu'il disait ou faisait semblait précisément être ce qu'il fallait dire ou faire. «Le pape a soixante-dix ans, écrivait un ambassadeur, mais il rajeunit chaque jour; les plus lourds soucis ne lui pèsent pas plus de vingt-quatre heures; il a une nature gaie; tout ce qu'il entreprend sert ses intérêts, il est vrai qu'il ne songe à rien qu'à la gloire et au bonheur de ses enfants.» Les Borgia descendaient des Maures de Castille, et réellement, à en juger d'après le teint bronzé, les lèvres épaisses et le regard de feu d'Alexandre VI, du sang africain coulait dans ses veines.
«On ne peut mieux se figurer, pensait Giovanni, une plus belle auréole pour lui que ces fresques de Pinturicchio, représentant la gloire de l'antique Apis égyptien, le Taureau né du soleil.»
Le vieux Borgia en effet, en dépit de ses soixante-dix ans, plein de santé et de force, semblait le descendant de son fauve héraldique, le Taureau pourpre, dieu du soleil, de la gaieté, de la volupté et de la fécondité.
Alexandre VI entra dans la salle, en causant avec l'Israélite maître orfèvre, Salomone da Sesso, celui-là même qui avait ciselé le triomphe de Jules César sur le glaive du duc de Valentino. Il avait gagné les faveurs de Sa Sainteté en gravant, sur une grande émeraude plate, la Vénus Callipyge: elle plut tellement au pape que celui-ci ordonna de monter la pierre dans la croix avec laquelle il bénissait le peuple pendant les messes solennelles de Saint-Pierre; et de cette façon il put, en baisant le crucifix, embrasser en même temps la superbe déesse.
Il n'était pourtant pas impie. Non seulement il remplissait toutes les cérémonies extérieures du culte, mais au fond de son coeur il était dévot. Il adorait particulièrement la Vierge et la considérait comme sa défenderesse auprès de Dieu.
La lampe qu'il commandait en cet instant à Salomone était un don promis à Santa Maria del Popolo, en reconnaissance de la guérison de madonna Lucrezia. Assis près d'une croisée, le pape examinait des pierres précieuses. Il les aimait à la passion. De ses doigts longs et fins il les touchait doucement, les remuait, en avançant ses lèvres voluptueuses.
Une grande chrysolithe, plus sombre que l'émeraude, avec des étincelles d'or et de pourpre, lui plut particulièrement. Il ordonna qu'on lui apportât, de son trésor particulier, sa cassette de perles fines.
Chaque fois qu'il l'ouvrait, il songeait à sa bien-aimée fille Lucrezia si semblable à la pâle nacre. Cherchant des yeux, parmi les seigneurs, l'ambassadeur du duc de Ferrare, Alfonso d'Este, son gendre, le pape l'appela auprès de lui.
--Souviens-toi, Belltrando, n'oublie pas les friandises pour madonna Lucrezia. Tu ne dois pas rentrer auprès d'elle de chez son oncle, les mains vides...
Il se nommait «oncle» parce que dans les papiers d'État, madonna Lucrezia était notée comme sa nièce: le premier prélat de l'Église ne pouvant avoir d'enfants légitimes.
Il fouilla dans sa cassette, en retira une perle de la grosseur d'une noisette, rose et allongée, d'une valeur inestimable, la leva vers le jour et se pâma en admiration: il l'imaginait ornant le grand décolleté de la robe noire de madonna Lucrezia et il hésita, ne sachant à qui la donner: à la duchesse de Ferrare ou à la Vierge Marie? Mais, songeant de suite que ce serait un péché d'enlever à la Vierge un don promis, il tendit la perle à Salomone et lui ordonna de l'incruster dans la lampe entre la chrysolithe et l'escarboucle, cadeau du sultan.
--Belltrando, s'adressa-t-il de nouveau à l'ambassadeur, quand tu verras la duchesse, dis-lui de ma part que je lui souhaite de bien se porter et prie pieusement la Vierge. Nous, par la sainte grâce de notre très haute Défenderesse, comme tu le vois, nous trouvons en parfaite santé et lui adressons notre apostolique bénédiction. Pour les friandises, je te les enverrai directement chez toi ce soir.
L'ambassadeur d'Espagne s'approchant de la cassette, s'écria avec admiration:
--Jamais je n'ai vu tant de perles! Il y en a là au moins sept boisseaux?
--Huit et demi! rectifia le pape fièrement. On peut s'en enorgueillir, les perles sont de bel orient et de premier choix. Voilà vingt ans que je les collectionne. J'ai une fille qui adore les perles...
Et, clignant l'oeil gauche, il eut un rire sourd et étrange.
--Elle sait, la maligne, ce qui lui sied. Je veux, ajouta-t-il solennellement, qu'après ma mort, ma Lucrezia ait les plus belles perles de l'Italie!
Et plongeant les deux mains dans le coffret, il remua les perles, admirant les cascades crémeuses des grains précieux.
--Tout, tout pour elle, pour notre fille bien-aimée! répétait-il presque balbutiant.
Et tout à coup dans ses yeux s'alluma une lueur qui glaça d'effroi le coeur de Giovanni, lui rappelant les monstrueuses orgies du vieux Borgia avec sa propre fille.
IV
On annonça César à Sa Sainteté.
Le pape l'avait fait mander pour affaire importante: le roi de France exprimait par l'entremise de son ambassadeur auprès du Vatican, son mécontentement des projets hostiles du duc de Valentino contre la République florentine placée sous le protectorat de la France, et accusait Alexandre VI de soutenir son fils.
Lorsqu'on lui eut annoncé l'arrivée de César, le pape jeta un regard furtif sur l'ambassadeur français, s'approcha de lui, le prit sous le bras, murmurant de vagues paroles à son oreille et, comme par hasard, l'amena ainsi auprès de la porte de la salle où l'attendait César; puis, il entra, laissant, toujours comme par hasard, cette porte entr'ouverte de façon que ceux qui se trouvaient auprès, l'ambassadeur de France particulièrement, pussent entendre la conversation.
Bientôt retentirent de violents jurons du pape.
César commença à répliquer avec calme et respect, mais le vieillard frappa des pieds et cria, furieux:
--Va-t'en, loin de mes yeux! Que tu crèves, fils de chien, fils de courtisane...
--Ah! mon Dieu! Vous entendez? murmura l'ambassadeur de France à son voisin, à «l'oratore» vénitien Antonio Giustiniani. Ils vont se battre, il le tuera!
Giustiniani haussa simplement les épaules. Il savait que ce serait plutôt le fils qui tuerait le père, que le père le fils. Depuis le meurtre du frère de César, le duc de Gandie, le pape tremblait devant César qu'il aimait encore davantage maintenant, d'une tendresse doublée d'orgueil et de terreur. Tout le monde se souvenait du jeune camérier Perotto qui, s'étant caché sous les vêtements du pape, pour échapper à la colère du duc, fut tué par César sur la poitrine même d'Alexandre VI.
Giustiniani se doutait également que la dispute présente n'était qu'une tromperie, que le père aussi bien que le fils cherchaient à égarer l'ambassadeur français en lui prouvant que, même si le duc avait de secrets projets contre la République florentine, le pape n'y participait pas. Giustiniani disait qu'ils s'entr'aidaient toujours: le père ne faisant jamais ce qu'il disait, le fils ne disant jamais ce qu'il faisait.
Après avoir menacé le duc qui sortait, de sa malédiction paternelle et de l'excommunication, le pape revint dans la salle d'audience, tremblant de rage, haletant, ruisselant de sueur. Seulement, tout au fond de ses yeux brillait une étincelle de fine et gaie astuce.
S'approchant de l'ambassadeur de France, de nouveau il le prit à part dans une embrasure de porte donnant sur la cour du Belvédère.
--Votre Sainteté, commença à s'excuser le galant Français, je ne voudrais pas être la cause d'une colère...
--Vous avez donc entendu? s'étonna naïvement le pape.
Et sans lui laisser le temps de réfléchir, d'un geste amical il lui prit le menton entre deux doigts--signe de particulière faveur--et commença à protester impétueusement de son dévouement au roi, de la pureté des intentions du duc.
L'ambassadeur écoutait ahuri, étourdi et bien qu'il eût presque des preuves irréfutables d'une trahison, il était prêt plutôt à ne plus y croire, s'il en jugeait d'après l'expression des yeux, du visage et de la voix du pape.
Le vieux Borgia mentait naturellement et d'inspiration. Jamais un mensonge n'était combiné à l'avance, il se formait sur ses lèvres aussi innocemment et inconsciemment qu'un mensonge d'amour sur des lèvres de femme. Toute sa vie il avait entretenu et développé cette faculté et enfin avait atteint un tel degré de perfection que, bien que tout le monde sût qu'il mentait,--que d'après l'expression de Machiavel: «moins le pape a le désir d'exécuter quelque chose, plus il multiplie ses serments»--tout le monde le croyait, car le secret de la puissance de ce mensonge résidait en ce que lui-même y ajoutait foi et, comme un artiste, se laissait entraîner par son imagination.
V
Le cubiculaire secret s'approcha du pape et lui murmura quelques mots à l'oreille. Borgia, le visage préoccupé, passa dans la pièce voisine, puis par une porte cachée par d'épaisses tentures, dans un couloir étroit éclairé par une lanterne et où l'attendait le cuisinier du cardinal Monreale. Alexandre VI avait appris que la quantité de poison n'était pas suffisante et que le malade revenait à la santé.
Interrogeant minutieusement le cuisinier, le pape acquit la certitude qu'en dépit du mieux constaté, Monreale mourrait dans deux ou trois mois. C'était encore plus avantageux puisque cela éloignait les soupçons.
--Cela ne fait rien, songea-t-il, je regrette le vieux. Il était gai, aimable et bon catholique.
Le pape eut un soupir contrit, baissa la tête et avança ses lèvres épaisses. Il ne mentait pas: réellement il plaignait le cardinal et s'il avait pu s'emparer de son argent sans attenter à sa vie, il eût été heureux.
Revenant dans la salle de réception, il vit, dans la salle des Arts Libres, le couvert mis et sentit la faim.
La séance du méridien fut remise à l'après-midi. Sa Sainteté invita ses hôtes à déjeuner.
La table était ornée de lis blancs dans des urnes de cristal: le pape ayant une préférence marquée pour la fleur de l'Annonciation, parce que sa pureté lui rappelait madonna Lucrezia.
Les plats n'étaient pas nombreux: Alexandre VI était sobre de nourriture et de boisson.
Se tenant dans la foule des camériers, Giovanni écoutait leurs propos.
Don Juan Lopes amena la conversation sur la dispute de Sa Sainteté avec César et, comme s'il ne soupçonnait pas qu'elle était feinte, commença à défendre le duc avec ardeur.
Chacun le suivit, chantant les louanges de César.
--Ah! non, non, ne dites pas cela! murmura le pape avec une grondeuse tendresse. Vous ne savez pas, mes amis, ce qu'est cet homme. Chaque jour j'attends de lui un affront. Rappelez-vous ce que je vous dis, il nous mènera tous au malheur et se cassera lui-même le cou.
Ses yeux eurent un éclair d'orgueil.
--Et de qui tient-il? Vous me connaissez, je suis un homme simple, incapable de ruse. Tout ce que mon cerveau pense, ma langue le dit. Tandis que César se tait et se cache toujours. Croyez-moi, messieurs, parfois je crie après lui, je m'emporte, je l'injurie et j'ai peur, oui, oui, j'ai peur de mon fils, parce qu'il est poli, trop poli et quand subitement il vous regarde, on sent le poignard dans le coeur...
Les invités accentuèrent davantage encore leurs louanges.
--Oui, je sais, je sais, dit le pape avec un sourire malin, vous l'aimez comme un proche et ne le laisserez pas injurier.
L'atmosphère de la salle devenait étouffante. Le pape sentait la tête lui tourner, non tant de boisson que de l'avenir glorieux qu'il rêvait pour son fils.
On sortit sur le balcon, la _ringeria_ donnant sur la cour du Belvédère où les écuyers du pape faisaient saillir de belles juments par d'ardents poulains.
* * * * *
Entouré de ses cardinaux et de ses chambellans, longtemps Alexandre VI se réjouit à ce spectacle. Mais peu à peu son visage se rembrunit: il songeait à madonna Lucrezia. L'image de sa fille se dressait vivante devant ses yeux. Il la revoyait blonde, aux yeux bleus, les lèvres un peu fortes, toute fraîche et belle comme une perle, infiniment soumise et calme, ne connaissant pas le mal dans le mal, dans la plus forte horreur du péché restant chaste et impassible. Il se souvint également avec indignation et haine de son mari, le duc de Ferrare, Alfonso d'Este. Pourquoi l'avait-il donnée, pourquoi avait-il consenti à cette union?
* * * * *
Soupirant péniblement, la tête penchée comme s'il avait senti subitement le poids de sa vieillesse, il rentra dans la salle.
VI
Les sphères, les cartes, les compas étaient déjà préparés pour la démarcation du grand méridien qui devait passer à trois cent soixante-dix milles portugais au sud des îles Açores et du Cap-Vert. Cet endroit avait été spécialement choisi parce que Colomb avait affirmé que là se trouvait «le nombril de la terre», une excroissance en forme de poire pareille à un mamelon de femme, une montagne atteignant la sphère lunaire et dont il avait constaté la présence par la déclinaison de l'aiguille aimantée, lors de son premier voyage.
Le pape récita une prière, bénit la sphère terrestre avec cette même croix dans laquelle était incrustée l'émeraude à la Vénus Callipyge, et, trempant un fin pinceau dans de l'encre rouge, traça sur l'Océan Atlantique, du pôle Nord au pôle Sud, la grande ligne pacificatrice. Toutes les îles et toutes les terres découvertes et à découvrir à l'est de cette ligne appartenaient à l'Espagne; à l'ouest, au Portugal. Ainsi, d'un seul geste de sa main, il avait divisé le globe de la terre, comme une pomme.
A ce moment, Alexandre VI parut à Giovanni solennel et magnifique, plein de la conscience de sa puissance, ressemblant au César-Pape prédit par lui, unificateur des deux mondes--terrestre et céleste.
Ce même jour, le soir, dans ses appartements du Vatican, César Borgia offrait à Sa Sainteté et aux cardinaux, un festin auquel étaient conviées cinquante des plus belles «nobles courtisanes» romaines, _meretrices honestæ nuncupatæ_.
* * * * *
Ainsi fut fêtée au Vatican cette journée mémorable pour l'Église romaine, illustrée par deux grands événements: la division du globe terrestre et l'institution de la censure ecclésiastique.
Léonard assista à ce souper et rien n'échappa à son regard. Rentré chez lui, il écrivit dans son journal:
«Sénèque dit avec raison que tout homme porte en soi, un dieu et un animal, liés ensemble.»
Et plus loin, à côté d'un dessin anatomique:
«Il me semble que les gens à âme basse, à passions méprisables, ne sont pas dignes d'une aussi belle structure du corps que les gens de grande raison et de profonde observation: il suffirait aux premiers d'un sac avec deux ouvertures, l'une pour recevoir, l'autre pour rejeter la nourriture, car en vérité, ils ne sont pas autre chose que les couloirs de la nourriture, les remplisseurs de fosses à ordures. Ils ne ressemblent aux hommes que par le visage et la voix--pour le reste, ils sont au-dessous des brutes.»
Le matin, Giovanni trouva son maître à l'atelier, travaillant à son tableau de saint Jérôme.
Dans la caverne, l'anachorète à genoux, les yeux fixés sur le crucifix, se frappait, à l'aide d'une pierre, la poitrine avec une telle force, que le lion apprivoisé couché à ses pieds le contemplait, la gueule ouverte, comme s'il plaignait l'homme en un long rugissement. Beltraffio se souvint d'un autre tableau de Léonard, la _Léda_ _au Cygne_ si voluptueuse jusque dans les flammes du bûcher de Savonarole. Et de nouveau pour la millième fois, Giovanni se demanda: lequel de ces deux infinis était le plus proche du coeur du maître ou bien tous les deux également?
VII
L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais Pontins--«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.
Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.
Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.
Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.
Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.
--Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le pape.
Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté.
--Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant.
Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.
La nuit il fut pris de vomissements.
Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.