Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 32
A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.
Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.
Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à pénétrer avec lui.
A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance.
Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du château.
--O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique existe, celle-là est la plus belle!
Léonard sourit.
--Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre admiration dans ce guet-apens?
--Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu que le but soit atteint.
--Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts...
--Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...
Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable à un accès.
Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.
--Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, convaincu qu'il était un héros?
--Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus grandes et les plus opposées.
»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit--le sceau des élus!
--Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...
--Voleront? s'écria Machiavel étonné.
--Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien--qu'importe, si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.
--Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!
Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.
XIII
Les souverains italiens félicitèrent César de «sa superbe tromperie», _bellissimo inganno_. Louis XII ayant appris le piège de Sinigaglia, l'appela «un haut fait digne d'un antique Romain». La marquise de Mantoue, Isabelle de Gonzague envoya en cadeau à César, pour le carnaval qui approchait, cent masques de soie, différents.
Machiavel, en riant, affirmait qu'on ne pouvait se figurer un meilleur cadeau au maître de toutes les ruses et de toutes les dissimulations que cet envoi de cent masques, par le renard Gonzague, au renard Borgia.
XIV
Au début de mars 1503, César revint à Rome.
Le pape proposa aux cardinaux de récompenser son héroïsme par la distinction la plus haute que l'Église romaine donnât à ses défenseurs: la «Rose d'or». Les cardinaux consentirent et deux jours après devait avoir lieu l'ordination.
Dans la salle des cardinaux dont les croisées donnaient sur la cour du Belvédère, s'assembla la Curie romaine et les ambassadeurs.
Coiffé de la triple tiare, scintillant de pierres précieuses dans son pluvial, éventé par les porteurs d'écran, lourd mais ferme, le pape Alexandre VI, septuagénaire au visage imposant et bienveillant en même temps, gravit les marches du trône.
Les hérauts sonnèrent de la trompe, et sur un signe du maître des cérémonies, l'Allemand Johann Burghardt, pénétrèrent dans la salle les gardes-du-corps, les pages, les coureurs et le chef de camp du duc, messer Bartolomeo Capranico, qui tenait le glaive du porte-drapeau de l'Église Romaine.
Le tiers du glaive était doré et portait de fines ciselures: la déesse de la Fidélité sur son trône, avec cette inscription: «La Fidélité est plus forte que l'arme»; Jules César sur son char triomphal «Ou César--ou rien».--Le passage du Rubicon, avec ces mots: «Le sort en est jeté», et enfin le sacrifice au boeuf Apis offert par de jeunes prêtresses nues, brûlant l'encens auprès de la victime humaine; sur l'autel cette inscription: _Deo Optimo Maximo Hosia_ et au-dessous _In nomine Cæsaris omen_.--La victime humaine offerte au dieu animal prenait une signification terrible quand on songeait que ces ciselures et ces inscriptions avaient été commandées au moment où César projetait le meurtre de son frère Giovanni Borgia pour hériter de lui du glaive de capitaine porte-drapeau de l'Église Romaine.
Derrière le chef de camp, venait le héros, coiffé du haut béret ducal surmonté de la colombe du Saint-Esprit, en perles fines.
Il s'approcha du pape, ôta son béret, s'agenouilla et baisa la croix de rubis qui ornait la pantoufle du Saint-Père.
Le cardinal Monreale, tendit à Sa Sainteté la Rose d'or, merveille de joaillerie, portant dans son coeur un petit calice laissant goutter le Saint-Chrême, qui répandait un parfum de rose.
Le pape se leva et dit d'une voix émue:
--Reçois, mon enfant bien-aimé, cette Rose, qui symbolise la joie des deux Jérusalem, terrestre et céleste, l'Église combattante et triomphante, la béatitude des justes, la beauté des couronnes inflétries, afin que tes vertus fleurissent dans le Christ ainsi que cette Rose. _Amen._
César prit des mains de son père, la Rose mystérieuse.
Le pape ne put se contenir; selon l'expression d'un témoin: «La chair cria en lui». Interrompant l'ordre de la cérémonie d'investiture, à la grande indignation de Burghardt, il se pencha, tendit ses mains tremblantes vers son fils; son visage se fripa, son gros corps se tassa. Avançant ses lèvres épaisses, il balbutia:
--Mon enfant!... César!... César!
Le duc dut remettre la Rose au cardinal de San Clemente.
Le pape embrassa frénétiquement son fils, pleurant et riant à la fois.
De nouveau retentirent les trompes, le bourdon gronda, toutes cloches de Rome lui répondirent et du fort des Saints-Anges éclata une salve d'artillerie.
--Vive César! cria la garde romagnole massée dans la cour du Belvédère.
Le duc sortit sur le balcon.
Sous les cieux bleus, dans le rayonnement du soleil matinal et l'éclat des habits royaux, la colombe du Saint-Esprit planant au-dessus de sa tête, la Rose d'or dans les mains, il ne paraissait plus un homme, pour la foule, mais un dieu.
XV
La nuit un splendide défilé masqué fut organisé, d'après le dessin du glaive de Valentino «Le Triomphe de Jules César».
Sur un char qui portait l'inscription «Divin César», trônait le duc de Romagne, une branche de palmier dans les mains, la tête ceinte de lauriers. Des soldats entouraient le char, travestis en légionnaires romains. Tout était exécuté exactement d'après les livres, les monuments, les bas-reliefs et les médailles.
Devant le char marchait un homme vêtu de la longue robe blanche de l'hiérophante égyptien et portait une «rypide» sur laquelle était brodé l'héraldique taureau doré des Borgia, dieu protecteur du pape Alexandre VI. Des adolescents en tuniques de drap d'argent, chantaient en s'accompagnant des tympanons:
--Vive diu Bos! Vive diu Bos! Borgia vive!
Gloire au taureau, gloire au taureau, gloire à Borgia!
Et haut, très haut, au-dessus de la foule se balançait l'effigie de la bête, éclairée par le reflet des torches et pareille sous le ciel étoilé au pourpre soleil levant.
Giovanni Beltraffio, l'élève de Léonard, venu le matin même de Florence à Rome, se trouvait là. Il regardait le taureau pourpre et se souvenait des paroles de l'Apocalypse:
«Et ils adorèrent le Fauve, disant: Qui est semblable à lui? Qui peut se comparer à lui?
»Et je vis la Femme, assise sur la bête pourpre à sept têtes et à dix cornes.
»Et sur son front était écrit: Mystère, Grande Babylone, mère des courtisanes et de toutes les horreurs terrestres.»
Et comme celui qui avait écrit ces paroles, Giovanni, en regardant la bête «s'étonnait de suprême étonnement».
CHAPITRE XIII
LE FAUVE POURPRE
1503
Le Fauve sortant de l'Abîme.
(XI, 7. _Révélations de Saint-Jean._)
I
Léonard possédait une vigne près de Florence, sur la colline de Fiesole. Son voisin, désireux de lui enlever quelques perches, sous un prétexte futile, lui avait intenté un procès. Mais comme il se trouvait en Romagne, Léonard confia la surveillance de cette affaire à Giovanni Beltraffio, et à la fin de mars 1503, le fit venir auprès de lui, à Rome.
En route Giovanni s'arrêta à Orvieto pour voir, dans la Capella Nuova, les célèbres fresques de Luca Siniorelli, à peine achevées. Une de ces fresques représentait la venue de l'Antechrist.
Le visage surprit Giovanni. Tout d'abord il lui parut méchant, mais en le regardant longuement, il vit qu'il n'était qu'infiniment douloureux. Dans les yeux clairs au regard humble, se reflétait le dernier désespoir de la Sagesse qui a renié Dieu. En dépit de ses disgracieuses oreilles pointues de satyre, de ses doigts déformés, pareils à des griffes de fauve, il était superbe. Et Giovanni, comme jadis dans son délire, était de nouveau étonné de la ressemblance frappante jusqu'à la terreur, avec un visage divin, qu'il voulait ni n'osait reconnaître.
A gauche, dans ce même tableau était représentée la chute de l'Antechrist. Élevé jusqu'aux cieux par des ailes invisibles, l'ennemi du Sauveur, frappé par un ange, tombait dans un gouffre. Ce vol malheureux, ces ailes humaines, éveillèrent en Giovanni de terribles pensées sur Léonard.
En même temps que Beltraffio, deux hommes admiraient ces fresques: un grand et gras moine d'une cinquantaine d'années et son camarade, homme d'un âge incertain, au visage affamé et joyeux, vêtu comme un clerc vagabond, un de ceux qu'on appelait des «errants» ou des «goliards».
Ils firent connaissance et partirent ensemble. Le moine était un Allemand de Nuremberg, le savant bibliothécaire du couvent des Augustins, et se nommait Thomas Schweinitz. Il se rendait à Rome pour débattre la question des bénéfices et des privilèges.
Son compagnon, originaire de Salzbourg, Hans Plater, lui servait de secrétaire, de bouffon et d'écuyer. En chemin ils parlèrent des affaires de l'Église.
Calmement, avec une clarté scientifique, Schweinitz prouvait le non sens du dogme de l'infaillibilité papale, assurant que dans vingt ans tout au plus, toute la Germanie se soulèverait pour secouer le joug de l'Église romaine.
«Celui-là ne mourra pas pour la Foi, pensait Giovanni en regardant le visage plein du moine, il n'ira pas dans le feu comme Savonarole; mais qui sait? il est peut être plus dangereux pour l'Église.»
Un soir, peu après son arrivée à Rome, Giovanni rencontra sur la place San Pietro le clerc Hans Plater. Ce dernier l'emmena dans l'impasse Sinibaldi, où se trouvaient quantité d'hôtelleries pour les étrangers, et particulièrement une taverne, _le Hérisson d'argent_, tenue par le tchèque hussite Ian le Boiteux, qui accueillait et régalait de ses meilleurs vins ses partisans, les secrets ennemis du pape, les libres penseurs, tous les jours plus nombreux, qui aspiraient au renversement de l'Église.
Derrière la première salle il y en avait une seconde où ne pénétraient que les élus. Là, se trouvait réunie toute une société. Thomas Schweinitz présidait le haut bout de la table, le dos appuyé contre une barrique, ses grosses mains croisées sur son gros ventre. Son visage bouffi à double menton était impassible, ses petits yeux troubles se fermaient, il avait dû faire honneur à la cave de Ian. De temps à autre il élevait son verre à la hauteur de la flamme de la chandelle, et admirait le pâle reflet doré du vin dans les facettes du cristal.
Un petit moine errant, fra Martino, exprimait son indignation contre les concussions de la Curie:
--Qu'ils volent une fois, deux fois, soit; mais ainsi continuellement! Mieux vaut tomber entre les mains des brigands, qu'entre celles des prélats romains. C'est le pillage en plein jour! La main à la poche pour le penitensiario, le protonotaire, le cubiculari, l'ostiari, le palefrenier, le cuisinier, le valet de Son Excellence, la maîtresse du cardinal!
Hans Plater se leva, prit un air solennel et, lorsque tout le monde se fut tu, les regards fixés sur lui, il dit d'une voix traînante, comme s'il récitait un psaume:
--S'approchèrent du pape, ses disciples, les cardinaux et lui demandèrent: «Que devons-nous faire pour sauver notre âme?» Et Alexandre répondit: «Pourquoi me le demandez-vous? C'est écrit dans la loi et je vous le dis: Aime l'or et l'argent, de tout ton coeur et de toute ton âme, et aime le riche comme toi-même. Faites ainsi et vous vivrez.» Et s'assit le pape sur son trône et dit: «Heureux ceux qui possèdent, car ils verront mon visage, heureux ceux qui donnent car ils seront mes fils, heureux ceux qui auront de l'or et de l'argent pour la Curie papale. Malheur aux pauvres qui viennent les mains vides, car mieux vaudrait pour eux couler au fond des mers, une pierre au cou.» Les cardinaux répondirent: «Il en sera fait ainsi.» Et le pape ajouta: «Car je vous donne l'exemple afin que vous voliez les vivants et les morts, comme je les ai volés moi-même.»
Tous éclatèrent de rire. Le maître organiste, Otto Marpurg, petit vieillard au sourire enfantin, qui n'avait pas prononcé une parole jusqu'alors, sortit de sa poche des feuillets soigneusement pliés et proposa de lire une satire sur Alexandre VI, qui circulait mystérieusement sous forme de lettre à Paolo Savelli, seigneur exilé de la cour de Rome. En une longue énumération, l'auteur racontait toutes les scélératesses et toutes les abominations qui s'accomplissaient dans la demeure du pape, commençant par la simonie et achevant par le fratricide de César et l'inceste du pape avec Lucrèce, sa fille. La lettre se terminait par un appel à tous les rois et gouvernants d'Europe, leur conseillant de s'unir pour anéantir «ces monstres, ces fauves à forme humaine». «L'Antechrist est venu, car en vérité, jamais la Foi et l'Église de Dieu n'ont eu d'ennemis tels que le pape Alexandre VI et son fils César.»
Une discussion s'éleva pour déterminer si le pape était réellement l'Antechrist. Les opinions étaient différentes. L'organiste Otto Marpurg avoua que depuis longtemps ces idées lui enlevaient tout repos et qu'il supposait que le véritable Antechrist n'était pas le pape lui-même, mais son fils César qui, à la mort du père, s'emparerait du trône de saint Pierre. Fra Martino prouvait, en s'appuyant sur un passage du livre l'_Ascension d'Ezéchiel_, que l'Antechrist, ayant l'image humaine, en réalité ne serait pas un homme, mais seulement une vision immatérielle, car, d'après saint Cyrille d'Alexandrie «le fils de la perdition, régnant dans les ténèbres et nommé Antechrist, n'est pas autre que Satan lui-même, le grand Serpent, l'ange Veliard, le prince de ce monde».
Thomas Schweinitz secoua la tête:
--Vous vous trompez, fra Martino. Jean Chrysostome dit très nettement: «Quel est celui-ci? N'est-ce pas Satan? Non. Mais un homme qui a pris toute sa puissance, car il porte en lui deux substances, l'une diabolique, l'autre humaine.» Cependant ni le pape, ni César ne peuvent être l'Antechrist: celui-ci doit être fils de vierge...
Et Schweinitz cita un passage du livre d'Hippolyte: _De la Fin du monde_.
Et les paroles d'Ephraïm Sirina: «Le diable couvrira d'ombre la vierge et le serpent lubrique pénétrera en elle, et elle concevra et elle enfantera.»
Mais qui donc le croira s'écria fra Martino! Je suppose, fra Thomas, qu'il ne trompera même pas les enfants à la mamelle.
Schweinitz secoua de nouveau la tête:
--Beaucoup le croiront, fra Martino, et se laisseront tenter par le masque de la sainteté, car il tuera son corps, observera la pureté, il ne se souillera pas avec les femmes, ne goûtera pas à la viande et sera plein de pitié et de miséricorde, non seulement pour les hommes, mais pour toutes les bêtes, pour tout ce qui vit. Et comme la perdrix des bois, il appellera la couvée étrangère avec une voix trompeuse: «Venez à moi, dira-t-il, vous tous qui peinez et qui souffrez et je vous consolerai.»
--S'il en est ainsi, dit Giovanni, qui donc le reconnaîtra et le démasquera?
Le moine fixa sur lui un regard profond, scrutateur, et répondit:
--Pour l'homme ce sera impossible, Dieu seul le pourra. Les saints même ne le reconnaîtront pas, car leur raison sera troublée et leurs pensées se dédoubleront, si bien qu'ils ne verront point où est la lumière et où sont les ténèbres. Et il régnera parmi les peuples une tristesse et une perplexité comme il n'en aura existé depuis la création du monde. Et les hommes diront aux montagnes: «Tombez et cachez-nous», et ils frémiront d'effroi dans l'attente des catastrophes, car les forces célestes seront ébranlées. Et alors celui qui trônera dans le temple de Dieu Très Haut dira: «Pourquoi vous troublez-vous et que désirez-vous? Les agneaux n'ont donc pas reconnu la voix de leur pasteur? O race infidèle et perfide! Vous voulez un miracle--je vous le donnerai. Voyez, je monte parmi les nuages juger les vivants et les morts.» Et il prendra de grandes ailes de feu, préparées par la ruse démoniaque, et il s'élèvera au ciel parmi les éclairs et le tonnerre, entouré de ses disciples, transfigurés en anges--et il volera...
Giovanni écoutait, pâle, les yeux brillants et fixes, pleins de terreur: il revoyait les larges plis du vêtement de l'Antechrist dans le tableau de Luca Siniorelli et luttant contre le vent, des plis pareils, qui ressemblaient aux ailes d'un monstrueux oiseau, derrière les épaules de Léonard de Vinci, debout au bord du précipice sur la cime déserte de Monte Albano.
A ce moment, derrière la porte, dans la salle commune où s'était glissé le clerc qui n'aimait pas les longues discussions sérieuses, on entendit des cris, un rire de fille, un bruit de sièges renversés et de verres brisés: Hans Plater, un peu gris, s'amusait avec la gentille servante de l'auberge.
Puis, un silence succéda, et tout à coup retentit la vieille chanson:
La belle fille de la taverne Est une exquise rose, Ave, Ave, je lui chante _Virgo gloriosa!_ Le tavernier est un larron A tête de renard rusé, Mais pourtant j'aime mieux sa cave Que l'Église de Dieu. Verse-moi une coupe de vin! Je suis un bon moine, Je ne crains pas les saints Pères. A Rome sous le poids de l'or Les lois restent muettes; Rome est un nid de brigands, Le chemin de la géhenne; Le pape, pilier de l'Église, Est un pilori! Eh bien! belle fille, embrasse-moi. _Dum vinum potamus_-- Et chantons au dieu Bacchus: _Te deum laudamus_!
Thomas Schweinitz écouta et son visage gras s'épanouit en un béat sourire. Il leva son verre dans lequel scintillait l'or pâle du vin du Rhin et, d'une voix fluette et chevrotante, il répondit à la vieille chanson des clercs errants, les premiers révoltés contre l'Église romaine:
--Et chantons au dieu Bacchus: _Te deum laudamus!..._
II
Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio l'aidait.
Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.
A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître l'avis.
Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut voir celui dont il entendait tant parler.
Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament et de la vie des Saints.