Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 31

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Agapito présenta à son maître les hymnes louangeux du poète de cour Francesco Uberti. Son Altesse les accepta avec bienveillance et donna l'ordre de récompenser généreusement l'auteur.

Puis, comme il exigeait qu'on lui présentât non seulement les éloges, mais aussi les satires, le secrétaire lui remit l'épigramme du poète napolitain Mancioni, saisi à Rome et enfermé dans la prison des Saints-Anges, un sonnet plein d'injures grossières dans lequel César était qualifié de castrat, de fils de fornicatrice, de cardinal défroqué, d'inceste, de fratricide et de sacrilège.

«Qu'attends-tu, ô Dieu trop clément, disait le poète, ne vois-tu pas qu'il a transformé l'Église en étable à mulets et en maison de tolérance?»

--Qu'ordonne de faire Son Altesse? demanda Agapito.

--Laisse-le tranquille jusqu'à mon retour. Je réglerai ce compte moi-même.

Puis plus bas il ajouta:

--Je saurai apprendre la politesse aux écrivains.

On connaissait son procédé; pour de moins graves méfaits, il leur faisait couper les mains et percer la langue avec un fer rouge.

Son rapport terminé, le secrétaire s'éloigna.

L'astrologue Valguglio le remplaça. Le duc l'écouta avec bienveillance, car il croyait au sort et en la puissance des étoiles. Valguglio lui expliqua que la dernière crise du duc dépendait de la mauvaise influence de la planète Mars entrée dans le signe du Scorpion; mais dès que Mars s'unirait à Vénus à l'aurore du Taureau la maladie passerait d'elle-même. Puis, il conseilla pour une action importante de choisir le 31 décembre après midi, cette date devant être extrêmement favorable à César.

Et levant l'index, penché à l'oreille du duc il murmura trois fois avec un air mystérieux:

--_Fatilo_--_Fatilo_--_Fatilo_. Fais ainsi. Fais ainsi. Fais ainsi.

César baissa les yeux et ne répondit pas. Mais Léonard crut voir une ombre assombrir son visage.

D'un geste le duc éloigna l'astrologue et de nouveau s'adressa à son ingénieur.

Léonard déplia devant lui ses croquis de guerre et ses cartes. Ce n'étaient pas seulement les recherches d'un savant expliquant la disposition du terrain, les cours d'eau, les obstacles formés par les chaînes de montagnes, l'étendue des vallées, mais aussi des oeuvres de grand artiste, des tableaux de sites pris à vol d'oiseau. La mer était peinte en bleu, les montagnes en brun, les rivières en bleu pâle, les villes en rouge foncé, les champs en vert; et avec une infinie perfection tous les détails étaient notés--les places, les rues, les tours, de telle façon qu'on les reconnaissait sans même lire les remarques écrites en marge. Il semblait qu'on planait au-dessus de la terre et qu'on découvrait l'infini. Avec une particulière attention César examinait la carte qui représentait la région sise entre le lac de Bolsena, Arezzo, Perugio et Sienne. C'était le coeur de l'Italie, la patrie de Léonard, Florence, que le duc rêvait de conquérir. Plongé dans la méditation, César se délectait à cette sensation de vol d'oiseau. Il n'aurait pu exprimer avec des mots la sensation qu'il éprouvait, mais il lui semblait que lui et Léonard se comprenaient, qu'ils étaient pour ainsi dire des collaborateurs. Il devinait vaguement quelle puissance nouvelle la science pouvait avoir sur le monde et il voulait pour lui cette puissance, ces ailes de vol triomphal.

Il leva les yeux sur l'artiste et lui serra la main avec son plus charmeur sourire.

--Je te remercie, mon cher Léonard. Sers-moi toujours comme tu l'as fait jusqu'à présent et je saurai te récompenser.

Puis il ajouta avec sollicitude:

--Es-tu bien ici? Es-tu satisfait de tes appointements? Peut-être désires-tu quelque chose? Tu sais que je serai toujours heureux d'exaucer toutes tes prières.

Léonard profitant de l'occasion, parla de messer Nicolo, sollicita pour lui une audience.

César haussa les épaules en souriant.

--Quel homme étrange, ce messer Nicolo! Il me demande audience sur audience et quand je le reçois--nous n'avons rien à nous dire. Et pourquoi m'a-t-on envoyé cet original?

Il demanda à Léonard son opinion sur Machiavel.

--Je crois, Altesse, que c'est un des hommes les plus intelligents et perspicaces de notre époque, tel que j'en ai rarement rencontré dans mon existence.

--Oui, il a de l'esprit, approuva le duc, il n'est pas bête. Mais on ne peut compter sur lui. C'est un rêveur, une girouette. Il n'a de mesure en rien. Cependant je lui ai toujours souhaité beaucoup de bien et maintenant que je sais qu'il est de tes amis, je lui en souhaite encore davantage. C'est un homme très bon. Il n'y a en lui aucune malice, quoiqu'il s'imagine être le plus rusé des hommes et qu'il s'évertue à me tromper comme si j'étais l'ennemi de votre république. Cependant je ne lui en veux pas: je comprends qu'il agit ainsi parce qu'il aime sa patrie plus que son âme. Eh bien! qu'il vienne, puisqu'il le désire aussi ardemment. Dis-lui que je serai content... A propos, ne m'a-t-on pas dit dernièrement que messer Nicolo avait l'intention d'écrire un livre sur la politique ou la science militaire?

César eut encore une fois son sourire calme et clair, comme s'il venait de se souvenir de quelque chose de joyeux.

--T'a-t-il parlé de sa phalange macédonienne? Non? Alors, écoute. Un jour, se fondant précisément sur ce livre de science militaire, Nicolas expliquait à mon chef de camp Bartolomeo Capranico et à d'autres officiers, les règles de la disposition d'une armée en ordre de bataille d'après la célèbre phalange, avec une éloquence telle, que ses auditeurs voulurent l'expérimenter. On fit sortir les troupes devant le camp et on en donna le commandement à Nicolas. Durant trois heures, sous la pluie, le vent et le froid, il se débattit avec deux mille soldats, mais ne put réaliser son rêve. Enfin, Bartolomeo perdant patience, prit le front des troupes et quoique il n'eût jamais lu aucun livre de science militaire, en un clin d'oeil, au son du tambourin, les disposa de merveilleuse façon, prouvant l'énorme différence qui existe entre la théorie et la pratique. Ne raconte pas cela à Nicolas, mon cher Léonard--il n'aime pas se souvenir de la phalange!

Il était tard, tout près de trois heures du matin.

On servit au duc un léger souper, une truite, un plat de légumes et du vin blanc. Véritable Espagnol, il se distinguait par la frugalité.

L'artiste prit congé. César une fois encore le remercia pour ses cartes et donna ordre à trois pages d'accompagner Léonard avec des torches, en signe d'honneur.

Léonard raconta son audience à Machiavel.

En apprenant que l'artiste avait, pour le compte de César, relevé les plans des environs de Florence, Nicolas se leva terrifié.

--Comment? vous, un citoyen de la République, pour le pire ennemi de votre patrie!

--Je croyais, répliqua Léonard, que César était considéré comme notre allié...

--Considéré! s'écria le secrétaire de la République florentine, un éclair de mépris dans les yeux. Mais savez-vous, messer, que si seulement ceci était su des Superbes Seigneuries, on pourrait vous accuser de haute trahison?

--Vraiment? s'étonna naïvement Léonard. Ne croyez pas, Nicolas... En réalité, je ne comprends rien à la politique... Je suis comme un aveugle...

Ils se regardèrent, silencieux, et tout à coup, tous deux sentirent que sur cette question ils étaient, jusqu'au plus profond du coeur, étrangers, que jamais ils ne pourraient se comprendre. L'un n'avait pour ainsi dire pas de patrie; l'autre, l'aimait, selon l'expression de César, «plus que son âme».

X

Cette nuit-là, Nicolas partit sans dire où, ni pourquoi.

Il ne revint que le lendemain après-midi, fatigué, transi, entra dans la chambre de Léonard, ferma les portes, déclara que depuis longtemps il désirait lui parler d'une affaire qui exigeait le secret le plus absolu et amena la conversation de loin.

Trois ans auparavant, dans un endroit désert de la Romagne, entre Cervia et Porto Cesenatico, une troupe de cavaliers masqués et armés attaqua un convoi qui accompagnait d'Urbino à Venise, la femme de Battisto Caraciolo, capitaine de la Sérénissime République, madonna Dorothea et sa cousine Marie, jeune fille de quinze ans, novice du monastère d'Urbino. Se saisissant des deux femmes, on les avait entraînées et depuis, personne n'en avait eu des nouvelles. La République de Venise se considéra offensée, en la personne de son capitaine, et le Sénat et le Comité adressèrent leurs plaintes à Louis XII, au roi d'Espagne et au Pape, accusant ouvertement de rapt le duc de Romagne. Mais les preuves manquaient et César répondit qu'il avait trop de femmes désireuses de lui appartenir pour chercher à les racoler sur les grandes routes.

On disait que madonna Dorothea s'était vite consolée et suivait le duc dans toutes ses campagnes.

Marie avait un frère, messer Dionisio, jeune capitaine au service de Florence. Lorsqu'il eut constaté l'inutilité de toutes les démarches officielles, Dionisio résolut de tenter lui-même la chance, entra en Romagne sous un faux nom, se présenta au duc, gagna sa confiance, pénétra dans le fort de Cesena et s'enfuit avec Marie déguisée en homme. Mais à la frontière de Perugio ils furent rejoints par un détachement. On tua le frère, on ramena Marie à Cesena.

Machiavel, secrétaire de la République florentine, avait pris part à cette affaire. Dionisio, qui était devenu son ami, lui avait confié le secret de la conspiration, lui avait raconté tout ce qu'il avait pu savoir de sa soeur. Les geôliers la considéraient comme une sainte, assuraient qu'elle accomplissait des guérisons miraculeuses, qu'elle prophétisait, que ses mains et ses pieds portaient les stigmates de sainte Catherine de Sienne.

Lorsque César fut fatigué de Dorothée, il tourna ses yeux vers Marie. Le célèbre subjugueur de femmes, fort de son charme auquel les plus pures ne résistaient guère, était convaincu que tôt ou tard Marie serait aussi soumise que les autres à sa volonté. Mais il fut trompé dans son attente. Il rencontra en cette enfant une résistance inconnue pour lui. La rumeur affirmait que souvent il la visitait dans sa cellule, restant longtemps seul avec elle, mais personne ne savait ce qui se passait durant ces entretiens.

Comme conclusion, Nicolas déclara qu'il était résolu à délivrer Marie.

--Si vous vouliez, messer Leonardo, ajouta-t-il, consentir à m'aider, je conduirais l'affaire de façon à ce que personne ne puisse soupçonner votre collaboration. Du reste, je ne vous demanderais que quelques renseignements sur la disposition intérieure du fort San Michele où se trouve Marie. A titre d'ingénieur ducal, il vous sera facile d'y pénétrer et de tout savoir.

Léonard le regardait surpris et sous ce regard inquisiteur Nicolas eut un rire sec, presque mauvais.

--J'ose espérer, s'écria-t-il, que vous n'allez pas me soupçonner de chevaleresque sensibilité. Que le duc séduise ou ne séduise pas cette fillette, cela m'est indifférent. La raison de mon entreprise, vous désirez la savoir? Mais ne fût-ce que pour prouver à la seigneurie que je suis bon à autre chose qu'à jouer au bouffon. Et puis, il faut bien se distraire. La vie humaine est ainsi faite que si on ne s'amuse à quelques bêtises, on crève d'ennui. Je suis las de causer, de jouer aux osselets, de traîner dans des maisons louches et d'écrire des rapports inutiles aux lainiers de Florence! Alors, voilà, j'ai imaginé cette affaire-là. L'occasion est belle, mon plan est prêt avec des ruses superbes!

Il parlait vite, comme s'il se disculpait. Mais Léonard avait déjà compris que Nicolas avait honte de sa bonté que selon son habitude il cachait sous un masque cynique.

--Messer, interrompit l'artiste, je vous prie, comptez sur moi comme sur vous-même dans cette affaire, mais à une condition: en cas de non réussite, je répondrai au même titre que vous.

Nicolas, visiblement ému, lui serra la main et de suite lui expliqua son plan.

Léonard ne répliqua pas, quoique doutant au fond que ce plan si fin, si rusé, pût être aussi facilement réalisable qu'en paroles.

Ils décidèrent que la délivrance de Marie aurait lieu le 30 décembre, jour du départ du duc de Fano.

Deux jours avant, tard le soir, un des geôliers complices vint les prévenir qu'ils étaient menacés d'une dénonciation. Nicolas était absent. Léonard courut la ville à sa recherche. Il trouva enfin le secrétaire de Florence, dans un tripot où une bande de chenapans espagnols, à la solde de César, détroussait les joueurs inexpérimentés.

Au milieu d'un cercle de jeunes viveurs et de vieux débauchés, échansons de la cour ducale, Machiavel expliquait le célèbre sonnet de Pétrarque:

_Ferito in mezzo di core di Laura_

découvrant un sens graveleux dans chaque mot, faisant rire ses auditeurs jusqu'à la congestion.

De la chambre voisine s'élevèrent des voix d'hommes courroucées, des cris de femmes, un bruit de chaises renversées, de bouteilles brisées, le choc des épées et le tintement de l'argent éparpillé à terre. On venait de découvrir un tricheur. Les amis de Nicolas se précipitèrent vers les combattants. Léonard lui glissa à l'oreille qu'il avait à lui communiquer une grave nouvelle au sujet de Marie. Ils sortirent.

La nuit était calme, étoilée. La neige à peine tombée, craquait sous leurs pas. Après l'atmosphère lourde, surchauffée du tripot, Léonard aspirait avec satisfaction l'air glacé qui lui semblait parfumé. Ayant appris la menace de la dénonciation, Nicolas décida avec une insouciance inattendue qu'il n'y avait point de péril en la demeure.

--Vous avez été surpris de me trouver dans ce repaire? dit-il à son compagnon. Le secrétaire de la République florentine faisant office de bouffon auprès de la canaillerie espagnole! Que voulez-vous? Le besoin saute, le besoin danse, le besoin chante des chansons! Quoique ce soient vraiment des scélérats, ils sont tout de même plus généreux que nos splendides seigneuries.

Il y avait un tel mépris pour lui-même dans les paroles de Nicolas, que Léonard ne put se contenir et l'interrompit:

--Ce n'est pas vrai. Pourquoi parlez-vous ainsi, Nicolas? Ne savez-vous pas que je suis votre ami et que je vous juge autrement que les autres...

Machiavel se détourna et après un instant de silence, continua d'une voix changée:

--Je sais... ne vous fâchez pas, Léonard. Parfois quand j'ai le coeur trop gros, je plaisante et je ris pour ne pas pleurer.

Et baissant la tête, il ajouta plus bas et plus tristement encore:

--Telle est ma destinée! Je suis né sous une mauvaise étoile. Tandis que mes égaux, gens de peu, réussissent en toute chose, vivent repus et heureux, acquièrent l'argent et la puissance, je reste derrière tous les autres oublié et méprisé par tous ces imbéciles. Peut-être ont-ils raison. Oui, je ne crains pas les grands travaux, les privations et les dangers. Mais endurer les mesquines vexations de l'existence, joindre avec peine les deux bouts, trembler pour le moindre sou, non, je ne le puis. Eh! n'en parlons pas!

Il eut un geste de la main et dans sa voix bruirent des pleurs.

--Maudite existence! Si Dieu n'a pas pitié de moi, je quitterai tout bientôt, les affaires, monna Marietta, mon petit garçon, je ne suis pour eux qu'une charge; qu'ils croient plutôt que je suis mort. J'irai n'importe où, je me cacherai dans un trou où personne ne me connaîtra, je me ferai écrivain public ou bien encore maître d'école pour ne pas crever de faim tant que je ne suis pas abruti;--car, mon ami, rien n'est plus terrible que de se sentir la force, de se dire qu'on est capable de faire quelque chose, qu'on ne fait rien et qu'on se perd sans raison.

XI

A mesure qu'approchait le jour fixé pour la délivrance de Marie, Léonard remarquait que Nicolas, en dépit de son assurance, perdait sa présence d'esprit, faiblissait, s'attardait imprudemment ou se précipitait sans raison. Par expérience, l'artiste devinait ce qui se passait dans l'âme de Machiavel. Ce n'était ni la peur, ni le manque de coeur, mais cette incompréhensible faiblesse, cette indécision de gens créés non pour l'action mais pour l'observation, cette trahison momentanée de la volonté à l'instant précis où il faut agir sans hésiter et sans douter: choses bien connues de Léonard.

La veille du jour fixé, Nicolas se rendit dans un village proche de la forteresse de San Michele, afin de tout préparer pour la fuite de Marie. Léonard devait l'y rejoindre le lendemain matin.

Resté seul, il attendait à tout moment de mauvaises nouvelles, ne doutant pas que l'affaire se terminât en farce d'écolier.

Une terne lumière filtrait à travers les vitres. On frappa à la porte. L'artiste ouvrit. Nicolas entra pâle et décontenancé.

--C'est fini, dit-il en s'affalant sur un siège.

--Je m'y attendais, répondit Léonard sans surprise. Je vous disais, Nicolas, que nous nous ferions prendre.

Machiavel le regarda distraitement.

--Non, ce n'est pas cela. L'oiseau s'est envolé de sa cage, nous sommes arrivés trop tard...

--Comment, envolé?

--Mais tout simplement. Ce matin au lever du jour on a trouvé Marie dans sa prison, la gorge tranchée...

--Qui est le meurtrier?

--On l'ignore, mais l'examen des blessures ne permet pas de soupçonner le duc. Pour couper le cou à une enfant, César et ses bourreaux sont trop adroits. On dit qu'elle est morte vierge. Je crois qu'elle aura dû elle-même...

--Impossible, voyons! On la considérait comme une sainte.

--Tout est possible, continua Nicolas; vous ne les connaissez pas encore. Ce monstre...

Il s'arrêta, pâlit, mais acheva avec véhémence:

--Ce monstre est capable de tout! Même d'amener une sainte à se suicider. Je l'ai vue jadis deux fois, quand elle n'était pas autant surveillée. Maigre, frêle, telle une vision. Un visage d'enfant. Des cheveux blonds comme du lin pareils à ceux de la Madone de Filippino Lippi. Elle n'était même pas jolie. Je ne sais ce qui a pu attirer en elle le duc... O messer Leonardo, si vous saviez quelle charmante et pitoyable enfant c'était!

Nicolas se détourna, et l'artiste crut voir briller des larmes sur ses cils.

Mais bientôt, se ressaisissant, il acheva en criant d'une voix aiguë:

--J'ai toujours dit: un honnête homme à la cour est un poisson dans une poêle! J'en ai assez! Je ne suis pas fait pour servir les tyrans! J'exigerai que la Seigneurie m'envoie dans une autre ambassade--n'importe où--mais je ne puis rester plus longtemps ici!

Léonard plaignait Marie et il lui semblait qu'il ne se serait arrêté devant aucun sacrifice pour la sauver, mais en même temps, au fond du coeur, il éprouvait un sentiment de soulagement, de délivrance, à l'idée qu'il ne fallait plus agir, et il devinait la même impression chez Nicolas.

XII

Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue Valguglio.

Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.

La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus tard Machiavel.

Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul.

La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer également grise était unie comme le ciel. Les croassements des corbeaux annonçaient le dégel.

Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.

La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.

A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.

Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.

Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les coupables vers la potence.

Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.

--Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.

--Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.

Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour lui, l'autre pour Léonard.

Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux:

--Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur arrêt de mort.

Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme un savant décrivant les manifestations de la nature--il commença le récit du «piège de Sinigaglia».

Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans Sinigaglia.

Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux cavaliers.

Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu qu'il allait à la mort.

Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les nommant «chers frères».