Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 30
--Vous entendez, murmura Machiavel à l'oreille de Léonard. La voix du peuple, voix de Dieu. J'ai toujours dit: il faut être dans la plaine pour voir les montagnes, il faut être avec le peuple pour connaître le roi. C'est ici que j'aimerais amener ceux qui considèrent le duc comme un monstre.
Une musique guerrière retentit. La foule s'agita.
--Lui... Lui... Le voilà... Regardez...
On se dressait sur la pointe des pieds, on allongeait les cous. Des têtes curieuses se montraient aux fenêtres. Les jeunes filles et les femmes, les yeux pleins d'amour, sortaient des loggias pour voir leur héros, «le blond et beau César», _Cesare biondo et bello_. C'était un rare bonheur, car le duc se montrait rarement au peuple.
En tête marchaient les musiciens avec un bruit assourdissant de timbales rythmant les pas lourds des soldats. Derrière eux, la garde romagnole du duc, tous jeunes hommes fort beaux, armés de hallebardes de trois coudées, coiffés de casques de fer, enserrés dans une cuirasse, vêtus de deux couleurs--jaune et rouge. Machiavel ne se lassait pas d'admirer la tenue vraiment romaine de cette armée formée par César. Derrière la garde marchaient les pages et les écuyers en pourpoints de drap d'or et mantelets de velours pourpre brodé de feuilles de fougère; les ceintures et les gaines des épées étaient en peau de serpent avec des boucles qui représentaient sept têtes de vipères dressant leurs dards vers le ciel; le blason de Borgia. Sur la poitrine une bande de soie noire portait en lettres d'argent le nom de Cæsar. Ensuite venaient les gardes-du-corps du duc, les stradiotes albanais, coiffés du turban vert et armés de yatagans. Le maître de camp, Bartolomeo Capranica, portait, tenu haut, le glaive du porte-drapeau de l'Église romaine. Le suivant immédiatement, monté sur un poulain noir barbaresque au frontail orné d'un soleil en diamants, venait le maître de la Romagne, César Borgia, duc de Valentino, en manteau de soie bleu pâle, brodé de fleurs de lys en perles fines, le corps enserré dans une armure de bronze poli, la tête coiffée d'un casque représentant un dragon dont les plumes et les ailes de fines mailles produisaient au moindre mouvement un bruit métallique.
Le visage de Valentino--il avait vingt-six ans--avait maigri depuis que Léonard l'avait vu à la cour de Louis XII à Milan. Les traits s'étaient durcis. Les yeux noir-bleu à reflets d'acier étaient plus fermes et impénétrables. Les cheveux blonds encore épais et la barbiche avaient foncé. Le nez allongé rappelait le bec d'un oiseau de proie. Mais une parfaite sérénité se dégageait de ce visage impassible. Seulement maintenant il avait une expression de plus impétueuse hardiesse que jamais, une terrifiante finesse aiguë comme la lame aiguisée d'une épée nue.
L'artillerie, la meilleure de toute l'Italie, suivait le duc. Attelés de boeufs, les fines couleuvrines, les fauconneaux, les basilics, les gros mortiers en fonte roulaient, mêlant leur fracas aux sons des trompes et des timbales. Sous les rayons pourpres du soleil couchant, les canons, les cuirasses, les morions et les lances s'allumaient comme des éclairs et il semblait que César marchait dans la pompe royale du soir d'hiver, comme un triomphateur, directement vers le soleil énorme et sanglant.
La foule contemplait le héros, silencieuse, recueillie, désireuse de l'acclamer et craignant de le faire, plongée en une dévotieuse terreur. Des larmes roulaient sur les joues de la vieille mendiante.
--Sainte Vierge et saints martyrs! balbutiait-elle en se signant. Tout de même le Seigneur m'a permis de voir ton visage... O notre beau soleil!
Et le glaive scintillant confié par le pape à César pour la défense de l'Église, lui apparaissait tel le glaive même de l'archange Michel.
Léonard sourit en remarquant chez Nicolas la même expression de naïf enthousiasme.
VI
Rentré chez lui, Léonard trouva un ordre signé du secrétaire du duc qui lui commandait de se présenter le lendemain devant Son Altesse.
Lucio qui, continuant sa route sur Ancone, s'était arrêté à Fano pour se reposer et devait partir le lendemain à l'aurore, vint faire ses adieux. Nicolas parla du supplice de don Ramiro di Lorqua. Lucio lui demanda à quelle cause il l'attribuait.
--Deviner le motif des actions d'un prince tel que César est difficile, presque impossible, répondit Machiavel. Mais si vous désirez savoir ce que je pense--je vous le dirai avec plaisir. Jusqu'à sa conquête par le duc, la Romagne gouvernée par plusieurs seigneurs tyranniques était en proie aux émeutes, aux pillages et à l'oppression. César, pour y mettre fin, nomma lieutenant son fidèle et intelligent ami don Ramiro di Lorqua. Par de cruels supplices qui inspiraient une peur salutaire, il ramena promptement le calme dans la contrée. Lorsque le duc constata que le but était atteint, il décida de briser l'arme qui lui avait servi, ordonna de se saisir du lieutenant sous prétexte d'exaction, de le décapiter et d'exposer son corps mutilé sur la place. Ce spectacle satisfit le peuple et en même temps l'aveugla. Et le duc a tiré trois profits de cette action pleine de profonde sagesse: premièrement, il a arraché avec la racine l'ivraie des discordes semées en Romagne par les premiers tyrans; deuxièmement, ayant convaincu le peuple que toutes les cruautés avaient été commises à son insu, il s'est lavé les mains, a rejeté toute la responsabilité sur la tête de son lieutenant, et a profité des excellents fruits de son régime; troisièmement, offrant en sacrifice au peuple son serviteur bien-aimé, il s'est posé comme le plus haut et le plus intègre justicier.
Nicolas parlait d'une voix calme, tranquille, conservant sur son visage une impassibilité impénétrable. Seulement au fond de ses yeux brillait, tantôt s'allumant et tantôt s'éteignant, une étincelle d'impertinente raillerie.
--Oh! c'est une merveilleuse justice, il n'y a pas à dire! s'écria Lucio. Mais d'après vos paroles, messer Nicolo, cette soi-disant justice n'est que la pire des abominations!
Le secrétaire de la République florentine baissa les yeux, afin d'y éteindre la flambée moqueuse.
--C'est fort possible, messer, dit-il froidement. Mais qu'importe?
--Comment, qu'importe! Alors pour vous une pareille abomination est digne du nom de «sagesse»?
Machiavel haussa les épaules.
--Jeune homme, quand vous aurez acquis une certaine expérience en politique, vous verrez vous-même qu'entre la façon dont agissent les gens et celle dont ils devraient agir il y a une telle différence, que l'oublier c'est décréter sa perte, car, de par leur nature, les hommes sont méchants et dépravés, et seuls la peur ou l'intérêt les forcent à la vertu. Voilà pourquoi je dis qu'un souverain, pour éviter sa perte, doit avant tout apprendre à paraître vertueux, mais l'être ou ne pas l'être selon les besoins, sans craindre les remords de conscience pour les vices secrets sans lesquels il est impossible de conserver le pouvoir, car en étudiant la nature du mal et du bien on arrive à cette conclusion, que beaucoup de choses qui semblent des vertus ruinent le pouvoir, tandis que d'autres qui semblent des vices, le grandissent.
--Messer Nicolo! dit Lucio indigné. A réfléchir ainsi tout est permis; toutes les cruautés, toutes les infamies sont excusables...
--Oui, tout est permis, repartit encore plus froidement Nicolas en levant la main comme pour un serment. Tout est permis à celui qui veut et peut régner! Et voilà pourquoi, tout en revenant au début de notre conversation, je conclus que le duc de Valentino après avoir unifié la Romagne grâce à don Ramiro, est, non seulement plus raisonnable, mais aussi plus charitable dans sa cruauté que, par exemple, les Florentins qui autorisent de continuelles révoltes, car mieux vaut la violence supprimant quelques-uns, que la clémence qui perd des nations.
--Permettez cependant, répliqua Lucio effaré. N'a-t-il pas existé de grands rois exempts de cruauté? L'empereur Antonin, Marc-Aurèle...
--N'oubliez pas, messer, répondit Nicolas, que je n'ai eu en vue jusqu'à présent que les royaumes conquis, et bien plus l'acquisition du pouvoir que sa conservation. Certes les empereurs Antonin et Marc-Aurèle pouvaient être charitables sans nuire à leur empire; avant leur règne il avait été commis suffisamment de meurtres. Rappelez-vous seulement, qu'à la fondation de Rome l'un des deux frères nourrissons de la louve assassina l'autre--action épouvantable--mais d'autre part qui sait si, sans ce meurtre nécessaire à l'unification du pouvoir, Rome aurait existé, n'aurait pas été abolie par les discordes du double pouvoir? Et qui osera décider laquelle des deux balances l'emportera sur l'autre en plaçant dans l'une le fratricide et dans l'autre les vertus et la sagesse de la Ville Éternelle? Certes, il vaudrait mieux préférer le sort le plus obscur à la grandeur des rois fondée sur de tels crimes. Mais celui qui a abandonné le chemin du bien doit, sans esprit de retour, s'il ne veut pas périr, suivre le sentier fatal. Ordinairement, les gens, choisissant la voie moyenne, n'osent être ni bons, ni mauvais jusqu'au bout. Quand la scélératesse exige de la grandeur, ils reculent et avec une facilité naturelle n'exécutent que des lâchetés ordinaires.
--A vous entendre, messer Nicolo, les cheveux se dressent sur la tête! s'écria Lucio.
Et comme l'habitude mondaine lui suggérait de rompre sur une plaisanterie, il ajouta, essayant de sourire:
--Cependant, je ne puis me figurer que ce soit là vraiment le fond de votre pensée. Il me semble invraisemblable.
--La parfaite vérité paraît toujours invraisemblable, répondit sèchement Machiavel.
Léonard, qui écoutait attentivement, depuis longtemps déjà avait remarqué qu'en simulant l'indifférence, Nicolas jetait de furtifs regards vers son interlocuteur, comme s'il désirait éprouver la force de l'impression produite par ses idées. Ces regards incertains luisaient de vanité. Léonard sentait que Machiavel n'était pas sûr de soi, que son esprit, en dépit de sa finesse et de son acuité, était dépourvu de la calme force dominante. A ne pas vouloir penser comme tout le monde, par mépris pour les lieux communs, il tombait dans l'excès contraire, dans l'exagération, dans l'expression de vérités stupéfiantes, quoique pas toujours justes.
Il jouait avec d'extraordinaires associations de mots, comme un prestidigitateur joue avec des épées nues qu'il manie insoucieusement. Il possédait tout un musée de ces demi-vérités, acérées, brillantes, attirantes, qu'il lançait, telles des flèches empoisonnées, vers ses ennemis pareils à messer Lucio--gens de la bourgeoisie bien pensante. Il se vengeait ainsi de leur triomphante trivialité, de son génie méconnu, piquait, harcelait, mais ne tuait pas, ne blessait même pas.
Et l'artiste se souvint de son monstre à lui, jadis figuré sur la rotella de ser Pierro da Vinci, formé de différents reptiles. Messer Nicolo avait peut-être formé de même le type idéal de son Roi-Dieu, à la très grande crainte des foules?
Mais en même temps il devinait, sous cette plaisante imagination, sous ce désintéressement d'artiste, une véritable et profonde souffrance, comme si le prestidigitateur qui jouait avec les glaives prenait plaisir à se blesser jusqu'au sang.
--N'est-il pas du nombre de ces pauvres malades, songeait Léonard, qui cherchent un apaisement à leur douleur en envenimant leurs plaies?
Et il ne parvenait pas à connaître le secret de ce coeur sombre, si proche et si étranger au sien.
Pendant qu'il regardait Machiavel avec une avide curiosité, messer Lucio se débattait comme en un cauchemar contre le fantôme évoqué par Nicolas.
--Soit. Je ne discuterai pas, disait-il dans une reculade. Peut-être y a-t-il une part de vérité dans votre opinion sur la cruauté nécessaire des rois, s'il faut s'en rapporter aux siècles disparus. Il leur sera beaucoup pardonné pour leurs actions d'éclat et leurs vertus. Mais que vient faire là le duc de la Romagne? _Quod licet Jovi, non licet bovi._ Ce qui est permis à Alexandre le Grand et à Jules César l'est-il également à Alexandre VI et à César Borgia, duquel on ne sait encore s'il est César ou rien? Moi, du moins, je crois, et tout le monde sera de mon avis...
--Oh! certes! tout le monde sera de votre avis! interrompit Nicolas perdant patience. Seulement, ceci n'est pas une preuve, messer Lucio. La vérité ne traîne pas sur les grandes routes où passe tout le monde. Pour terminer la discussion, voici mon dernier mot: en observant les actes de César, je les trouve parfaits, et je pense qu'à ceux qui acquièrent le pouvoir par les armes et la chance on ne peut donner meilleur exemple. Il a si bien réuni la cruauté et la vertu, il sait si bien caresser et détruire les gens, les assises de son pouvoir ont été si solidement établies en un temps très court, qu'il est dès maintenant un souverain autocrate, peut-être le seul en Italie... en Europe... et dans l'avenir...
Sa voix tremblait. De grandes taches rouges couvrirent ses joues creuses; ses yeux brillaient fiévreux. Il ressemblait à un halluciné. Le masque du cynique laissait entrevoir l'ancien disciple de Savonarole.
Mais dès que Lucio, fatigué de cette conversation, eut proposé de conclure la paix en vidant deux ou trois bouteilles dans la taverne voisine, le visionnaire s'évapora.
--Allons plutôt dans un autre endroit, proposa Nicolo. J'ai pour cela un flair de chien! Il doit y avoir ici de jolies jeunesses...
--Croyez-vous? fit Lucio avec un certain doute. Dans cette sale petite ville.
--Écoutez, jeune homme, dit en l'arrêtant dignement le secrétaire de la République florentine. Ne dédaignez jamais les petites villes. Dans ces sales petites banlieues à ruelles sombres, on trouve parfois de si bonnes choses, qu'on s'en pourlèche les doigts.
Lucio, sans façon, secoua Machiavel et l'appela polisson.
--Il fait trop noir, se défendait-il; et puis il fait froid, nous gèlerons en route...
--Nous prendrons des lanternes, insista Nicolas, nous mettrons nos pelisses, des capes pour cacher la figure. Comme cela personne ne nous reconnaîtra. Dans de pareilles aventures, plus il y a de mystère, plus c'est agréable. Messer Leonardo, vous venez?
Léonard s'excusa.
Il n'aimait pas les grossières conversations habituelles aux hommes, lorsqu'il s'agissait des femmes, il les évitait avec un insurmontable dégoût. Ce cinquantenaire, scrutateur obstiné des secrets de la nature, qui accompagnait jusqu'à la potence les condamnés à mort pour étudier l'expression de leur visage, se trouvait souvent tout interdit en entendant une plaisanterie légère, ne savait où fixer les yeux et rougissait comme un gamin. Nicolas entraîna messer Lucio.
VII
Le lendemain matin de bonne heure, un chambellan vint s'informer si l'ingénieur ducal était satisfait de son logement et lui remettre le cadeau de bienvenue, qui consistait, d'après l'usage du temps, en provisions de ménage, une mesure de farine, un barillet de vin, un quartier de mouton, huit paires de chapons et de poules, deux grandes torches, trois paquets de cierges et deux caisses de confiserie. En voyant toute l'attention qu'avait César pour Léonard, Nicolas pria ce dernier de lui obtenir une audience.
A onze heures du soir, heure habituelle des audiences de César, ils se rendirent au palais.
Le genre de vie du duc était vraiment étrange. Lorsque les ambassadeurs de Ferrare se plaignirent au Pape de ne pouvoir être reçus par César, Sa Sainteté leur répondit qu'il était lui-même fort mécontent de la conduite de son fils, qui transformait le jour en nuit et durant deux et trois mois remettait les réceptions importantes.
En effet, été comme hiver, il se couchait à quatre ou cinq heures du matin; à trois heures de l'après-midi, pour lui venait l'aurore, à quatre le lever du soleil, à cinq il se levait, s'habillait et dînait, parfois étendu sur son lit: durant le dîner et après, il réglait les affaires d'État. Toute son existence était entourée de mystère, non seulement par dissimulation naturelle, mais encore par calcul. Il sortait rarement du palais et presque toujours masqué. Il ne se montrait au peuple que les jours de grande fête, à l'armée qu'au moment du combat ou à la menace d'un danger. Aussi chacune de ses apparitions était-elle foudroyante comme celles d'un demi-dieu. Il aimait et savait étonner. Sa générosité était légendaire. L'or, qui coulait constamment dans la caisse de Saint-Pierre, ne suffisait pas à l'entretien du principal capitaine de l'Église. Les ambassadeurs assuraient à leurs souverains qu'il ne dépensait pas moins de dix-huit cents ducats par jour. Quand César passait par les rues des villes, le peuple courait derrière lui, car il savait que le duc ferrait ses chevaux avec des fers spéciaux en argent qui tombaient facilement, et qu'il perdait sur la route en guise de cadeau à son peuple.
On racontait aussi des merveilles sur sa force physique. N'avait-il pas une fois, à Rome, pendant une course de taureaux et lorsqu'il n'était que cardinal de Valence, fendu la tête du taureau d'un seul coup de sabre? Le «mal français» contracté par lui depuis quelques années n'avait pas eu raison de sa santé. De sa main fine comme une main de femme, il pliait des fers à cheval, tordait des câbles, brisait des cordages. Celui que ne parvenaient pas à approcher les seigneurs et les ambassadeurs, se rendait près de Cesena pour assister aux combats des bergers à demi sauvages de la Romagne et parfois pour y prendre part.
En même temps il était un parfait cavalier, mondain, roi de la mode. Le jour du mariage de sa soeur, madonna Lucrezia, il quitta le siège d'une place forte, directement de son camp, en pleine nuit, à cheval, et se rendit au palais du marié, Alphonse d'Este, duc de Ferrare. Reconnu de personne, vêtu de velours noir, masqué de noir, il traversa la foule des invités, salua, et lorsqu'on lui eut laissé place libre, seul au son de l'orchestre il dansa, fit plusieurs fois le tour de la salle, si élégant que de suite un murmure courut:
--Cesare, Cesare! L'unico Cesare!
Sans prêter attention aux invités, ni au mari, il entraîna sa soeur à l'écart et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Lucrezia baissa les yeux, rougit, puis pâlit et en devint plus belle encore, faible, infiniment soumise à la terrible volonté de son frère qui allait, comme on l'affirmait, jusqu'à l'inceste. Lui ne se préoccupait que d'une chose: qu'il n'y eût pas de preuves. La rumeur publique exagérait peut-être les méfaits du duc, mais la réalité pouvait être plus terrible que la rumeur. Dans tous les cas, il savait cacher son jeu et effacer ses traces.
VIII
Le vieil hôtel de ville de Fano servait de palais à César.
Après avoir traversé une grande et froide salle, espèce de salon d'attente pour des personnages de moyenne importance, Léonard et Machiavel entrèrent dans une petite pièce, une ancienne chapelle à vitraux de couleur, à grands sièges de chapitre, à hauts lambris dans lesquels étaient sculptés les douze apôtres. Dans la fresque déteinte du plafond, parmi les nuages et les anges, planait la colombe du Saint-Esprit. Là se tenaient les intimes. On parlait à mi-voix: la proximité du duc se faisait sentir à travers les murs.
Un vieillard chauve, le malchanceux ambassadeur Rimini, qui attendait une audience depuis trois mois, visiblement fatigué par ses nombreuses nuits d'insomnie, dormait dans une chaire. Parfois la porte s'ouvrait, le secrétaire Agapito, avec une expression préoccupée, des lunettes sur le nez, la plume derrière l'oreille, passait la tête et faisait signe à l'un des assistants.
A chacune de ces apparitions l'ambassadeur Rimini frissonnait douloureusement, se levait, mais voyant que ce n'était pas encore son tour, soupirait longuement et de nouveau se laissait aller au sommeil, bercé par le bruit régulier du pilon dans le mortier de cuivre.
Par suite du manque de pièces dans le vieux monument, la chapelle avait été transformée en pharmacie de campagne. Devant la fenêtre, à l'emplacement de l'autel, sur une table encombrée de fioles et de pots, l'évêque de Santa Justa, Gaspare Torella, médecin principal de Sa Sainteté le Pape et de César, préparait le médicament à la mode, une infusion de «bois sacré», le gaïac, que l'on expédiait d'Amérique. Pétrissant dans ses jolies mains le coeur jaune odorant de la plante, qui formait des boules grasses, l'évêque-docteur expliquait avec un sourire aimable la nature et les qualités de ce bois.
Et sur les murs les apôtres sculptés dans les lambris paraissaient étonnés de l'étrange conversation des nouveaux pasteurs de l'Église. Dans cette chapelle éclairée par la lueur blafarde d'une lampe officinale, dans l'atmosphère imprégnée de camphre et d'encens, les prélats romains réunis semblaient officier une messe mystérieuse.
Durant cette causerie, le secrétaire de la République Florentine prenant tantôt l'un, tantôt l'autre à part, adroitement cherchait à prendre vent de la politique de César. S'approchant de Léonard, un doigt sur les lèvres, la tête inclinée, il lui dit plusieurs fois avec un air préoccupé:
--Je mangerai l'artichaut... Je mangerai l'artichaut.
--Quel artichaut? demanda l'artiste étonné.
--Là gît le lièvre--quel artichaut? Dernièrement le duc a posé ce rébus à l'ambassadeur de Ferrare, Pandolfio Colennucio: «Je mangerai l'artichaut feuille par feuille». Peut-être cela veut-il dire que, divisant ses ennemis, il les détruira un à un. Peut-être cela veut-il dire tout à fait autre chose. Depuis une heure je torture mon cerveau!...
Et il ajouta à l'oreille de Léonard:
--Ici tout n'est que rébus et attrapes! On parle d'un tas de frivolités et dès qu'on touche à une question sérieuse, ils deviennent muets comme des carpes sous l'eau ou des moines à table. Je flaire qu'ils préparent quelque chose, mais quoi? Croyez-moi, messer, je donnerais mon âme au diable pour le savoir!
Les yeux de Nicolas s'allumèrent comme ceux d'un joueur.
Le secrétaire Agapito glissa la tête par l'entrebâillement de la porte et fit signe à Léonard.
Suivant un long couloir sombre où se tenaient les gardes du corps, les stradiotes albanais, Léonard pénétra dans la chambre du duc, pièce confortable tendue de tapis de soie sur lesquels était brodée une chasse à la licorne, avec un plafond moulé représentant les amours de Pasiphaé et du Taureau. Ce taureau, pourpre ou doré, bête héraldique de la maison Borgia, se répétait dans tous les décors de la chambre et alternait avec la tiare du pape et les clés de Saint-Pierre. Il faisait très chaud. Dans la cheminée de marbre flambait un tronc de genévrier, dans les lampes suspendues brûlait une huile parfumée: César adorait les parfums. Selon son habitude, il était étendu habillé sur un lit de repos très bas, placé au milieu de la pièce. Deux positions seulement lui étaient naturelles: à cheval ou couché. Immobile, impassible, accoudé sur les coussins, il suivait la partie d'échecs engagée entre deux de ses favoris et écoutait le rapport de son secrétaire; César possédait la faculté de diviser son attention sur plusieurs sujets. Plongé dans la méditation, d'un mouvement lent et égal il roulait d'une main dans l'autre une petite boule d'or remplie d'aromates et qui, pas plus que son poignard, ne le quittait jamais.
IX
Il reçut Léonard avec la politesse charmeuse qui lui était coutumière, ne lui permit pas de s'agenouiller, lui serra amicalement la main et l'installa dans un fauteuil. Il avait convoqué l'artiste pour lui demander des conseils au sujet des plans de Bramante pour le nouveau monastère d'Imola, «la Valentine», comme on l'appelait, avec une riche chapelle, un hôpital et une maison de retraite. Le duc désirait faire, de ces oeuvres de bienfaisance, un monument commémoratif de sa charité chrétienne.
Après les plans de Bramante, il montra à Léonard les nouveaux caractères d'imprimerie de Geronimo Succino de Fano, que César protégeait, car il désirait voir fleurir les arts et les sciences en Romagne.