Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

Toutes les étoiles s'étaient éteintes, sauf celle de Vénus, jouant, tel un diamant, dans l'aube. A sa rencontre, la tête de la déesse se montra au bord de sa tombe.

Giovanni regarda son visage et murmura, pâle d'effroi:

--La Diablesse blanche!

Il se leva, voulut fuir. Mais la curiosité vainquit la peur. Et lui aurait-on dit qu'il commettait un péché mortel pour lequel il serait puni des flammes éternelles, il n'aurait pu détacher ses regards de ce corps pudiquement nu, de ce visage superbe. Aux temps où Aphrodite dominait le monde, personne ne l'avait jamais contemplée avec un amour plus dévot.

VI

La cloche de la petite église de San Gervasio retentit. Tout le monde se retourna et se tut. Ce son, dans le calme matinal, ressemblait à un cri de colère. Par instants, la voix aiguë, chevrotante, s'apaisait, comme brisée, mais aussitôt reprenait son appel désespéré.

--Jésus, aie pitié de nous! s'écria Grillo s'arrachant les cheveux, c'est notre curé, le père Faustino! Regardez... la foule sur la route... on crie... on nous a vus, on agite les bras. On court ici. Je suis perdu!

De nouveaux personnages arrivèrent près de la colline. C'était le reste des invités aux fouilles arrivés en retard. Ils s'étaient égarés et ne pouvaient retrouver leur route.

Beltraffio leur jeta un coup d'oeil, et tout absorbé qu'il fût par la contemplation de la statue, le visage de l'un d'eux le frappa. L'expression de calme attention et de curiosité aiguë avec laquelle l'inconnu se prit à examiner la déesse exhumée, et qui était en si complète opposition avec l'émoi de Giovanni, surprit ce dernier.

Sans lever les yeux fixés sur la statue, il sentait derrière lui l'homme au visage étrange.

--La villa est à deux pas, dit messer Cipriano après un instant de réflexion. Les grilles sont solides et peuvent soutenir tous les assauts...

--C'est vrai! s'écria Grillo ravi. Allons, mes amis! Vivement, enlevons!

Il s'occupait de la conservation de l'idole avec une tendresse paternelle. On transporta la statue sans accident; mais à peine avait-on franchi la porte de la villa qu'apparut la silhouette menaçante du père Faustino, les bras levés au ciel.

Le rez-de-chaussée de la villa était inhabité. L'énorme salle, aux murs blanchis à la chaux, servait de dépôt aux instruments aratoires et aux grands vases de grès contenant l'huile d'olive. Tout un côté était occupé par un tas de paille montant jusqu'au plafond en une masse dorée.

On étendit la statue sur cette paille, humble lit campagnard.

Des cris, des jurons, des coups furieux dans la grille, retentirent.

--Ouvrez! ouvrez! criait le père Faustino. Au nom de Dieu vivant, je vous en conjure, ouvrez!

Messer Cipriano, gravissant l'escalier intérieur, monta jusqu'à une lucarne que protégeaient des barres de fer, contempla les assaillants, se convainquit de leur faible nombre et, avec le sourire qui lui était habituel, plein de rusée politesse, commença les pourparlers.

Le prêtre ne se calmait pas et exigeait la remise de l'idole, qu'il prétendait avoir été déterrée dans le cimetière.

Messer Cipriano se décida à avoir recours à une ruse de guerre, et prononça fermement, avec autorité:

--Prenez garde! j'ai envoyé un courrier à Florence, auprès du chef de la milice: dans une heure il y aura ici un détachement de cavalerie. De force, personne n'entrera impunément dans ma maison.

--Brisez les portes! hurla le prêtre. Ne craignez rien! Dieu est avec nous.

Et arrachant la hache des mains d'un vieillard, il frappa de toutes ses forces.

La foule ne suivit pas son élan.

--Dom Faustino! Eh! dom Faustino! murmurait un paysan en touchant le coude du curé. Nous sommes de pauvres gens... Nous ne remuons pas l'or à la pelle... On nous accusera... On nous ruinera...

Bien des fidèles, entendant parler de la milice, que l'on craignait plus que le diable, ne songeaient qu'à s'éclipser inaperçus.

--Il serait dans son droit si on avait fouillé la terre de l'Église, mais ce n'est pas le cas! disaient les uns.

--Le sillon passe là; ils sont dans leur droit...

--Le droit? La loi? Cela a été écrit pour les puissants, répliquaient d'autres.

--C'est vrai! Mais chacun est maître sur ses terres.

Giovanni contemplait toujours la Vénus.

Un rayon de soleil matinal s'était glissé par une lucarne. Le corps de marbre, encore taché de terre, scintillait comme s'il se réchauffait après un long séjour dans le froid et les ténèbres. Les tiges fines de la paille s'allumaient, entourant la déesse d'une auréole dorée.

Et de nouveau Giovanni regarda l'inconnu.

Agenouillé auprès de la statue, il avait retiré de ses poches un goniomètre, un compas, et avec une expression de curiosité tenace, calme et obstinée dans ses yeux bleus froids et fins, ainsi que sur ses lèvres serrées, il commença de mesurer les diverses parties de ce corps superbe, en inclinant la tête de si près, que sa longue barbe blonde caressait le marbre.

«Que fait-il? Qui est-ce?» songeait Giovanni suivant, avec une surprise effarée, ces doigts alertes et impudents qui touchaient le corps de la déesse, glissaient le long des membres, pénétrant tous les mystères de la beauté, tâtant, examinant les moindres sinuosités, invisibles à l'oeil.

Près de la porte de la villa, le nombre des paysans diminuait à chaque instant.

--Fainéants! Vendeurs de Christ! Restez! Vous craignez la milice et vous n'avez pas peur de la puissance de l'Antechrist! pleurait le curé en tendant les bras. «_Ipse vero Antechristus opes malorum effodiet et exponet._» Ainsi parle le grand maître Anselme de Cantorbery. «_Effodiet_,» entendez-vous? «L'Antechrist déterrera les anciens dieux et de nouveau les mettra au jour...»

Mais personne ne l'écoutait.

--Quel terrible père Faustino nous avons! disait en branlant la tête le sage meunier. Son âme ne tient qu'à un fil dans son corps et voyez pourtant comme il se démène! Si on avait encore trouvé un trésor...

--On dit que l'idole est en argent.

--En argent! Je l'ai vue de près: du marbre; et elle est toute nue, l'impudique...

--Le Seigneur me pardonne! Cela ne vaut pas la peine de se salir les mains avec une telle ordure.

--Où vas-tu, Zaccheo?

--Aux champs.

--Bon travail! Moi je vais à mes vignes.

Toute la rage du curé se tourna contre ses paroissiens:

--Ah! c'est ainsi, chiens infidèles, race de Cham! Vous abandonnez votre pasteur! Mais savez-vous seulement, maudite engeance satanique, que si je ne priais pour vous jour et nuit, si je ne me frappais la poitrine, si je ne sanglotais, si je ne jeûnais, votre maudit village serait exterminé par la colère de Dieu! Oui, je vous quitterai, je secouerai de mes sandales votre ignoble terre. Qu'elle soit maudite! Maudit le pain, maudit le vin, maudits les troupeaux et vos enfants et vos petits-enfants! Je ne suis plus votre père, je ne suis plus votre pasteur! Je vous renie! Anathème!

VII

Dans la salle de la villa où reposait la statue, Giorgio Merula s'approcha de l'inconnu étrange.

--Vous cherchez la proportion divine? demanda Merula avec un sourire protecteur. Vous voulez ramener la beauté à une formule mathématique?

L'inconnu leva la tête et, comme s'il n'avait pas entendu la question, se replongea dans son travail.

Les branches du compas s'ouvraient et se refermaient, décrivant de régulières figures géométriques. Avec un geste calme, l'inconnu appliqua le goniomètre aux lèvres exquises d'Aphrodite,--ces lèvres dont le sourire emplissait d'effroi le coeur de Giovanni,--compta les divisions et les inscrivit dans un livre.

--Permettez-moi d'être indiscret, insistait Merula, combien de divisions?

--Cet appareil n'est pas exact, répondit l'inconnu à contre-coeur. Ordinairement, pour calculer les proportions, je divise la figure humaine en degrés, parties, secondes et points. Chaque division représente le douzième de la précédente.

--Vraiment! dit Merula. Il me semble que la dernière division est plus petite que l'épaisseur d'un cheveu. Cinq fois la douzième partie!

--Le point tierce, expliqua l'inconnu avec ennui, est la quarante-huit mille huit cent vingt-troisième partie de la figure.

Merula leva les sourcils et, souriant, incrédule:

--On vivrait un siècle, on apprendrait pendant un siècle. Jamais je n'aurais songé qu'on puisse atteindre à une pareille exactitude.

--Plus on est exact, mieux cela vaut! répartit son interlocuteur.

--Oh! certainement! répliqua Merula, bien que, savez-vous, en art, en beauté, tous ces calculs mathématiques... Je dois avouer que je ne puis croire qu'un artiste en plein enthousiasme, dominé par l'inspiration, pour ainsi dire sous l'influence directe de Dieu...

--Oui, oui, vous avez raison, acquiesça l'inconnu, mais il est tout de même curieux de sentir...

Et s'agenouillant, il calcula au goniomètre le nombre de divisions entre la naissance des cheveux et le menton.

«Sentir! songea Giovanni. Est-ce qu'on peut sentir et mesurer. Quelle folie! Ou bien il ne sent et ne comprend rien?...»

Merula, désirant évidemment toucher au vif son interlocuteur et faire naître une discussion, commença à louer la perfection des anciens: combien il serait profitable de les imiter. Mais l'inconnu se taisait et lorsque Merula se tut, il dit avec un sourire moqueur qui se perdit dans sa longue barbe:

--Qui peut boire à la source ne boira pas dans la coupe.

--Permettez! se récria l'érudit, permettez! Ou bien alors si vous considérez les anciens comme la coupe, où est la source?

--La nature! murmura l'inconnu.

Et quand Merula reprit nerveusement la conversation, il ne discuta plus, approuva avec condescendance. Seul, son regard devenait de plus en plus impénétrable et indifférent.

Enfin Giorgio se tut, à bout d'arguments. Alors l'inconnu désigna certains renfoncements dans le marbre, renfoncements que l'on ne pouvait voir, qu'il fallait découvrir à l'aide du toucher pour constater la délicatesse du travail:--_moltissime dolcezze_ suivant l'expression de l'inconnu. Et d'un seul regard il enveloppa tout le corps de la déesse.

«Et moi qui croyais qu'il ne sentait pas! s'étonna Giovanni. Mais s'il est accessible à une sensation, comment peut-il mesurer et diviser par chiffres? Qui est-ce?»

--Messer, murmura Giovanni à l'oreille de Merula, écoutez, messer Giorgio. Comment se nomme cet homme?

--Ah! tu es là, moinillon! dit Merula en se retournant. Je t'avais oublié. Mais c'est ton idole. Comment ne l'as-tu pas reconnu? C'est messer Leonardo da Vinci.

Et Merula présenta Giovanni à l'artiste.

VIII

Ils rentraient à Florence.

Léonard à cheval, allait au pas. Beltraffio marchait à côté de lui. Ils étaient seuls.

Entre les racines noires et tortueuses des oliviers se détachait l'herbe verte, semée d'iris bleus immobiles sur leurs tiges.

Le silence était profond comme il ne l'est qu'au début du printemps.

«Vraiment, est-ce lui?» pensait Giovanni, observant et trouvant intéressant le moindre détail dans son compagnon.

Il avait sûrement quarante ans sonnés. Lorsqu'il se taisait et pensait, les yeux, petits, aigus, bleu pâle sous des sourcils roux, paraissaient froids et perçants. Mais dans la conversation ils prenaient une expression d'infinie bonté.

La barbe blonde et longue, les cheveux blonds également, épais et bouclés, lui donnaient un air majestueux.

Le visage avait une finesse presque féminine et la voix, en dépit de la stature et de la corpulence, était étrangement haute, très agréable, mais ne semblant pas appartenir à un homme. La main très belle--à la façon dont il conduisait son cheval, Giovanni y devinait une grande force--était délicate, les doigts fins et longs comme ceux d'une femme.

Ils approchaient des murs de la ville. A travers la brume matinale, on apercevait la coupole de la cathédrale et le Palazzo Vecchio.

«Maintenant ou jamais! songeait Beltraffio. Il faut se décider et lui dire que je veux devenir son élève.»

A ce moment, Léonard, arrêtant son cheval, observait le vol d'un jeune gerfaut qui, guettant une proie,--canard ou héron dans le cours caillouteux du Munione--tournait dans les airs lentement, également. Puis il tomba rapidement comme une pierre, en poussant un cri, et disparut derrière les cimes des arbres. Léonard le suivit des yeux, sans laisser échapper un mouvement des ailes, ouvrit le livre attaché à sa ceinture et y inscrivit--probablement--ses observations.

Beltraffio remarqua qu'il tenait son crayon non dans la main droite, mais dans la gauche. Il pensa: «gaucher» et se souvint des récits que l'on colportait sur Léonard, insinuant qu'il écrivait ses livres à l'aide d'une écriture retournée que l'on ne pouvait lire que dans un miroir, non de gauche à droite comme tout le monde, mais de droite à gauche comme les orientaux. On disait qu'il le faisait afin de cacher ses pensées coupables et hérétiques sur Dieu et la nature.

«Maintenant ou jamais!» se répéta Giovanni.

Et tout à coup, il se rappela les paroles d'Antonio da Vinci: «Va chez lui si tu veux perdre ton âme: c'est un hérétique et un athée.»

Léonard, avec un sourire, lui indiquait un amandier, qui, petit, faible, solitaire, poussait sur le sommet de la colline et encore presque nu et frileux, s'était, de confiance, vêtu de son habit de fête blanc rosé, et scintillait, traversé par les rayons du soleil sur le fond bleu du ciel.

Mais Beltraffio ne pouvait admirer. Son coeur se débattait sous une étreinte lourde et vague.

Alors Léonard, comme s'il avait deviné sa peine, glissa vers lui un regard plein de bonté et murmura ces paroles que Giovanni souvent se rappela:

--Si tu veux être un artiste, repousse tout souci et toute peine étrangers à ton art. Que ton âme soit semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant toujours, elle, immobile, rayonnante et pure.

Ils franchirent les portes de Florence.

IX

Beltraffio se rendit à la cathédrale, où ce matin même devait prêcher le frère Savonarole.

Les derniers sons de l'orgue se mouraient sous les voûtes sonores de Maria del Fiore. La foule emplissait l'église. Des enfants, des femmes, des hommes étaient séparés par des tentures. Sous les arcades ogivales, l'obscurité et le mystère régnaient comme dans un bois. Et, en bas, quelques rayons de soleil s'égrenant dans les sombres vitraux, tombaient en une nappe multicolore sur les flots mouvants de la foule, sur la pierre grise des piliers. Au-dessus de l'autel rougissaient les feux des trépieds.

La messe était dite. La foule attendait le prédicateur. Tous les regards étaient fixés sur la chaire en bois sculpté, érigée au centre même de l'édifice, appuyée contre une colonne. Giovanni, au milieu de la foule, écoutait les propos tenus à voix basse par ses voisins:

--Sera-ce bientôt? demandait un petit homme écrasé par la foule, le visage pâle, tout en sueur, les cheveux collés au front et retenus par une mince lanière, menuisier de son état.

--Dieu seul le sait, répondit un chaudronnier, géant à larges épaules et à visage apoplectique. Il y a, à San Marco, un moinillon nommé Maruffi, une espèce de fanatique bègue: quand Maruffi lui dit qu'il est temps, il vient. Dernièrement, nous avons attendu quatre heures, nous croyions que le sermon n'aurait pas lieu et tout à coup...

--Ah! Seigneur, Seigneur! soupira le menuisier. J'attends depuis minuit. Je suis à jeun, la tête me tourne. Je n'ai même pas mâché une racine de pavot. Si je pouvais, au moins, m'accroupir sur les talons!...

--Je te disais, Damiano, qu'il fallait venir à l'avance. Maintenant nous sommes trop loin de la chaire, nous n'entendrons rien.

--Ah! que si! Quand il se mettra à crier, à tonner, non seulement les sourds, mais encore les morts l'entendront!

--Il prophétisera aujourd'hui?

--Non, tant qu'il n'aura pas construit l'arche de Noé...

--Mais tout est terminé et il a donné l'explication du mystère: la longueur de l'arche, c'est la foi; la largeur, l'amour; la hauteur, l'espoir. «Hâtez-vous, disait-il, hâtez-vous de joindre l'Arche de Salut, tant que les portes en sont ouvertes. Les temps sont proches où elles se fermeront et combien pleureront ceux qui ne se sont pas repentis!»

--Aujourd'hui, il parlera du déluge: le dix-septième verset du sixième chapitre du Livre de la Genèse.

--Il a eu une nouvelle vision concernant la famine, la mer et la guerre.

--Le vétérinaire de Vallombrosa a dit que, la nuit, au-dessus du village, des troupes infinies combattaient dans le ciel et qu'on entendait le bruit des glaives et des cuirasses...

--Est-il vrai que sur le visage de la Vierge de Nunciata dei Servi on ait remarqué des gouttes de sang?

--Certes! Et la Madonna du Pont Rubicon pleure chaque nuit de vraies larmes. Ma tante Lucia l'a vu elle-même...

--Ah! tout cela présage des malheurs! Seigneur, aie pitié de nous...

Du côté des femmes se produisit une panique: une petite vieille, trop serrée par ses voisines, venait de s'évanouir. On essayait de la relever, de lui faire reprendre les sens.

--Quand donc? Je n'en puis plus! pleurait presque le chétif menuisier en épongeant son front.

Et toute la foule se consumait en l'interminable attente. Subitement les voix bruirent, grandirent, emplissant la cathédrale.

--Le voilà! le voilà!--Non, c'est Fra Domenico da Peschia.--Oui, c'est lui!--Le voilà!

Giovanni vit gravir lentement l'escalier de la chaire un homme vêtu de l'habit noir et blanc des Dominicains, le visage maigre et jaune comme de la cire, les lèvres épaisses, le nez crochu, le front bas.

Il rejeta son capuchon, s'appuya d'un geste exténué de la main gauche sur la balustrade et tendit la droite crispée sur le crucifix. Puis, silencieux, il promena un regard de feu sur la foule. Un tel silence régna, que chacun put entendre les battements de son propre coeur.

Les yeux du moine s'allumaient comme de la braise. Il se taisait et l'attente devenait insupportable. Il semblait qu'une minute de plus suffirait pour faire pousser au public un cri d'horreur. Le calme devenait effrayant. Et alors, dans ce silence sépulcral, retentit l'assourdissant et inhumain cri de Savonarole:

--_Ecce ego adduco aquas super terram!_ Voici que j'amène les eaux sur la terre!

Un souffle de terreur passa sur la foule. Giovanni pâlit: il crut que la terre remuait, que les voûtes de la cathédrale s'écroulaient et allaient l'ensevelir. A côté de lui, le gros chaudronnier trembla comme une feuille; ses dents claquaient. Le menuisier se rétrécit, enfonça la tête dans les épaules, assommé, rida son visage et ferma les yeux.

Ce n'était plus un sermon, mais une hallucination qui s'emparait de ces milliers de gens et les entraînait, comme l'ouragan emporte les feuilles mortes.

Giovanni écoutait, comprenant à peine. Des bribes de phrases parvenaient jusqu'à lui:

--Regardez, regardez, le ciel s'assombrit déjà. Le soleil est pourpre comme du sang séché. Fuyez! car voici la pluie de feu et de lave et la grêle de pierres rougies à blanc! _Fuge, o Sion, quæ habitas apud filiam Babylonis!_

»O Italie, les tourments suivront les tourments! Le tourment de la guerre après la famine; la peste après la guerre. Des tourments en tout et partout!

»Vous n'aurez pas assez de vivants pour enterrer les morts. Il y en aura tant dans vos maisons, que les fossoyeurs parcourront les rues en criant: «Qui a des morts?» et les empilant dans les charrettes, les amassant en tas, les brûleront. Et de nouveau, ils iront criant: «Qui a des morts?» Et vous irez à leur rencontre en disant: «Voici mon fils, voici mon frère, voici mon mari.» Et ils iront plus loin, toujours criant: «Qui a des morts»?

»O Florence, ô Rome, ô Italie! Le temps des chansons et des fêtes n'est plus. Vous êtes malades à mort. Seigneur, tu es témoin que j'ai voulu soutenir ces ruines par ma parole. Les forces me manquent! Je ne peux plus, je ne veux plus, je ne sais plus que dire. Je ne puis que pleurer, mourir de mes larmes. Miséricorde, miséricorde, Seigneur! O mon pauvre peuple! ô Florence!»

Il étendit les bras et murmura les derniers mots en un souffle. Et appuyant ses lèvres blêmes sur le crucifix, exténué, il glissa à genoux et sanglota.

Le sermon était terminé. Les sons de l'orgue grondèrent, lents et lourds, pesants et larges et toujours plus triomphants et terribles, imitant la rumeur nocturne de l'Océan.

Quelqu'un cria du côté des femmes; une voix flûtée, désespérée:

--_Misericordia!_

Et des milliers de voix répondirent. Ainsi que des épis sous le vent, vague par vague, rangée par rangée, se serrant l'un contre l'autre comme des brebis effarées, ils tombaient à genoux; et, s'unissant au rugissement de l'orgue, secouant les piliers et les voûtes de la cathédrale, monta la lamentation de tout un peuple vers Dieu:

--_Misericordia! misericordia!_

Giovanni, secoué de sanglots, était tombé. Il sentait sur son dos le poids du gros chaudronnier écroulé sur lui, lui soufflant dans le cou et pleurant. A côté, le frêle menuisier hoquetait comme un enfant et poussait de stridents:

--Miséricorde! miséricorde!

Beltraffio se souvint de son orgueil, de son amour de la science, de son désir de quitter fra Benedetto et de s'adonner à la dangereuse et peut-être impie science de Léonard. Il se souvint de la dernière nuit sur la colline du Moulin, la Vénus ressuscitée, son enthousiasme coupable devant la beauté de la Diablesse blanche, et, tendant les bras vers le ciel il gémit:

--Pardonne-moi, Seigneur! Je t'ai offensé. Pardonne et aie pitié de moi!

Et, au même instant, relevant son visage inondé de pleurs, il aperçut toute proche, la silhouette majestueuse de Léonard de Vinci. L'artiste, debout, appuyé contre une colonne, tenait dans sa main droite son livre inséparable; de la gauche, il dessinait, jetant de temps à autre un regard vers la chaire, espérant probablement revoir une fois encore la tête du prédicateur.

Étranger à tout et à tous, seul, dans cette foule matée par la terreur, Léonard avait conservé son sang-froid. Dans ses yeux bleu pâle, sur ses lèvres minces, serrées fermement comme chez les gens habitués à l'attention et à la précision, se lisait, non pas la moquerie, mais la même expression de curiosité avec laquelle il mesurait mathématiquement le corps d'Aphrodite.

Les larmes séchèrent dans les yeux de Giovanni, la prière expira sur ses lèvres.

Sortant de l'église, il s'approcha de Léonard et le pria de lui montrer son dessin. L'artiste tout d'abord ne consentit pas, mais Giovanni le suppliait si humblement qu'enfin Léonard l'emmena à l'écart et lui tendit son livre.

Giovanni vit une affreuse caricature.

C'était, non pas le visage de Savonarole, mais celui d'un vieux diable en habit de moine ressemblant à Savonarole, épuisé par des tortures volontaires, sans avoir vaincu son orgueil et sa lubricité. La mâchoire inférieure s'avançait proéminente, des rides sillonnaient les joues et le cou noir comme celui d'un cadavre desséché; les sourcils arqués se hérissaient et le regard inhumain, plein de supplication têtue, presque méchante, était fixé vers le ciel. Tout le côté sombre, terrible et dément, qui asservissait le frère Savonarole à la puissance du fanatique Maruffi était mis à nu dans ce dessin, sans colère, sans pitié, avec une imperturbable clarté d'observation.

Et Giovanni se souvint des paroles de Léonard de Vinci: «_L'ingegno dell' pittore vuol essere a similitudine del specchio..._» L'âme de l'artiste doit être semblable au miroir qui reflète tous les objets, tous les mouvements, toutes les couleurs, en restant, elle, immobile, rayonnante et pure.

L'élève de fra Benedetto leva les yeux sur Léonard et il sentit que, même s'il était voué à la perdition éternelle, même s'il avait la certitude que Léonard était le serviteur de l'Antechrist--il pouvait quitter celui-ci, mais une force surnaturelle le ramènerait à cet homme--auquel il devait être attaché jusqu'à sa fin.

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