Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 29

Chapter 293,835 wordsPublic domain

Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.

--Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous considère comme un connaisseur profond de la science militaire et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...

Il s'interrompit avec un bon sourire.

--Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance: vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la peinture.

--Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.

--Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.

L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait devoir être intéressant, demanda:

--Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la nature. Vous ai-je bien compris?

--Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.

--Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des humanités. Platon dans sa _République_, Aristote dans sa _Politique_, saint Augustin dans _La Cité de Dieu_, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté, n'ont pas vu le principal,--les lois naturelles, dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!

Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un feu étrange, presque dément:

--Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein, vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie d'Euclide ou les principes d'Archimède.

Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.

«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes, leurs moeurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de leurs corps.»

III

Ils causèrent longtemps. Léonard constata que, hardi jusqu'à l'impertinence en tout, Nicolas devenait superstitieux et timide comme un jeune pédant, dès qu'on touchait à l'antiquité.

«Il a de grands projets, mais comment les réalisera-t-il?» songea l'artiste, se remémorant l'histoire du jeu d'osselets, dont Machiavel, si ingénieusement, exposait les règles abstraites, et chaque fois perdait en les mettant en pratique.

--Savez-vous, messer? s'écria Nicolas au milieu d'une discussion, avec un éclair joyeux dans les yeux. Plus je vous écoute, plus je m'étonne, moins j'en crois mes oreilles. Songez un peu quelle rare fusion d'étoiles il a fallu pour nous rencontrer! On peut diviser les gens en trois catégories: la première, ceux qui voient et devinent par eux-mêmes; la seconde, ceux qui voient quand on leur montre; la dernière, ceux qui ne voient et ne comprennent pas ce qu'on leur montre. Votre Excellence... eh bien! et moi aussi, afin de ne pas jouer à la modestie, nous appartenons à la première. Pourquoi riez-vous? Pensez ce que vous voulez, mais moi, je crois qu'une force supérieure a présidé à cette rencontre, et que de longtemps ne se renouvellera une semblable occasion, car je sais combien peu de gens intelligents il y a de par le monde. Et pour couronner notre entretien, permettez-moi de vous lire un merveilleux passage de Tite-Live et écoutez mon explication.

Il prit un livre sur la table, approcha la chandelle fumeuse, mit des lunettes de fer aux branches cassées emmaillottées de fil, donna à son visage une expression sévère, pieuse comme durant une prière ou un office religieux.

Mais à peine avait-il dressé les sourcils et levé l'index, s'apprêtant à chercher le chapitre qui traitait de la grandeur et de la décadence des empires, et prononcé d'une voix métallique les premières paroles solennelles de Tite-Live, que la porte s'entr'ouvrit, livrant passage à une petite vieille ridée et voûtée.

--Messeigneurs, mâchonna-t-elle en un profond salut, excusez le dérangement. Ma maîtresse, sérénissime madonna Lena Griffa a perdu un petit animal auquel elle tient beaucoup, un petit lapin avec un ruban bleu autour du cou. Nous cherchons, nous avons fouillé toute la maison, sans pouvoir même nous figurer où il a pu se sauver.....

--Il n'y a pas de lapin ici, interrompit coléreusement messer Nicolo; allez-vous-en!

Il se leva pour éconduire la vieille, mais l'ayant regardée attentivement, il leva les bras et s'écria:

--Monna Aldrigia! Est-ce bien toi, vieille procureuse? Moi qui pensais que depuis longtemps déjà les diables retournaient avec leurs fourches ta charogne...

La vieille cligna des yeux et répondit à ses injures par un aimable sourire qui la rendit plus hideuse encore:

--Messer Nicolo! Que d'années, que d'hivers! Jamais je n'aurais rêvé que je vous rencontrerais...

Machiavel s'excusa auprès de l'artiste et invita monna Aldrigia à se rendre à la cuisine où ils bavarderaient et se rappelleraient le bon vieux temps.

Mais Léonard l'assura qu'ils ne le gênaient aucunement et, ayant pris un livre, s'assit à l'écart. Nicolas appela un valet et ordonna d'apporter du vin, sur le ton du plus important seigneur de l'auberge.

Monna Aldrigia oublia le lapin, messer Nicolo, Tite-Live, et devant le pichet de vin ils se prirent à causer comme de vieux amis.

Finalement, monna Aldrigia parla de sa jeunesse: elle aussi avait été belle et courtisée; on exauçait toutes ses fantaisies, et que n'avait-elle pas imaginé! Une fois à Padoue, dans la sacristie, elle avait retiré la mitre de la tête d'un évêque pour la poser sur celle de sa sainte patronne. Mais, avec les ans, la beauté avait fui et avec elle les adorateurs; elle fut forcée pour vivre de louer des chambres meublées et de s'établir blanchisseuse. Puis elle tomba malade et dans la misère au point d'aller mendier aux portes des églises pour s'acheter du poison. Mais la Sainte-Vierge l'avait sauvée de la mort: par l'entremise d'un vieil abbé, amoureux de sa voisine, monna Aldrigia trouva son chemin de Damas en s'occupant d'un commerce plus lucratif que le blanchissage.

Le récit de la vieille fut interrompu par l'arrivée de la servante de madonna Lena, venue pour demander à l'intendante la pommade pour la guenon et le _Decameron_ de Boccace, que Sa Seigneurie courtisane lisait avant de s'endormir et cachait sous son oreiller avec son missel.

La vieille partie, Nicolas prit un papier, tailla une plume et commença son rapport à la Seigneurie de Florence, sur les projets et actions du duc de Valentino--rapport plein de profonde sagesse politique en dépit du ton plutôt badin.

--Messer, dit-il tout à coup, en regardant Léonard, avouez que vous avez été surpris de me voir passer si légèrement de notre conversation concernant des sujets sérieux à un bavardage louche avec cette vieille? Mais ne me jugez pas trop sévèrement et souvenez-vous que l'exemple de cette diversion nous est donné par la nature dans ses éternelles oppositions et transformations. Et le principal est de suivre sans crainte la nature en tout. Et pourquoi dissimuler? Nous sommes tous des hommes. Vous connaissez cette fable sur Aristote, qui, en présence de son élève Alexandre le Grand, se rendant au désir d'une femme galante dont il était amoureux fou, se mit à quatre pattes, la prit sur son dos; et l'impudique, nue, fit galoper le sage comme une mule. Certes, ce n'est qu'une fable, mais de sens profond. Car si Aristote a pu se décider à une stupidité pareille pour une fille de joie--comment pouvons-nous, pauvres, résister?

Il était tard. Tout le monde dormait. Un grand calme régnait.

On n'entendait seulement qu'un grillon chantant dans un coin et dans la chambre voisine le ronronnement de monna Aldrigia, frottant la patte gelée de la guenon.

Léonard se coucha, mais ne put s'endormir et longtemps il regarda Machiavel attentivement penché sur son travail, une plume rongée entre les doigts. La flamme de la chandelle projetait sur le mur nu et blanc une ombre énorme de sa tête aux angles durs, à la lèvre inférieure proéminente, son cou mince et son nez en bec d'oiseau.--Ayant terminé son rapport sur la politique de César Borgia, cacheté l'enveloppe à la cire et inscrit l'habituelle formule des lettres pressées: _Cito, citissime, celerrime!_ il ouvrit le livre de Tite-Live et se plongea dans son travail favori, les remarques explicatives des _Décades_.

Léonard observait comme, à la lueur mourante de la chandelle, l'étrange ombre noire sautait sur le mur blanc, dansait, faisait d'ignobles grimaces, tandis que le visage du secrétaire de la République florentine conservait un calme sévère et solennel qui semblait le reflet de l'ancienne grandeur de Rome. Seulement, tout au fond de ses yeux et dans les coins de ses lèvres sinueuses, glissait par moments une expression ambiguë, rusée et amèrement railleuse, presque aussi cynique que durant la conversation avec la vieille.

IV

Le lendemain matin la tempête se calma. Le soleil jouait dans les petites vitres gelées de l'auberge, les transformant en pâles émeraudes. Les champs et les collines brillaient, douces comme du duvet, aveuglantes de blancheur sous le ciel bleu.

Quand Léonard s'éveilla, son compagnon n'était plus dans la chambre. L'artiste descendit à la cuisine. Dans l'âtre flambait un grand feu et sur la nouvelle broche tournait un quartier de viande.

Léonard ordonna au guide de seller les mules et s'assit à table.

A côté, messer Nicolo, avec une extraordinaire agitation, causait avec deux nouveaux voyageurs. L'un était un courrier de Florence; l'autre, un jeune homme de la meilleure prestance, messer Luccio, le neveu du gonfalonier Pierro Soderini. Il était lié d'amitié avec Machiavel et se rendant pour affaire de famille à Ancone, s'était chargé de trouver Nicolas en Romagne et de lui remettre les lettres des amis.

--Vous avez tort de vous tourmenter, messer Nicolo, disait Luccio, mon oncle Francesco m'a assuré que l'argent vous sera vite envoyé. Jeudi dernier déjà la Seigneurie avait promis...

--J'ai, messer, interrompit coléreusement Machiavel, deux domestiques et trois chevaux qui ne peuvent se nourrir avec les belles promesses de ces seigneurs. A Imola j'ai reçu soixante ducats et j'ai dû en payer soixante-dix. Sans des gens compatissants, le secrétaire de la République florentine aurait dû mourir de faim. Il n'y a pas à dire, la Seigneurie a de drôles de façons de faire honneur à la ville, en forçant son délégué près d'une cour étrangère, à solliciter trois ou quatre ducats comme un mendiant!

Il savait ses plaintes inutiles. Mais cela lui était indifférent, pourvu qu'il déversât sa bile. Il n'y avait personne dans la cuisine. Ils pouvaient causer librement.

--Notre compatriote, messer Leonardo da Vinci, le gonfalonier doit le connaître, continua Machiavel en désignant le peintre que Luccio salua, messer Leonardo a été hier témoin des vexations auxquelles je suis en butte... J'exige, vous entendez, je ne demande pas, j'exige ma démission! conclut-il de plus en plus exalté et s'imaginant visiblement voir dans le jeune Florentin, le représentant de toute la Seigneurie. Je suis un homme pauvre. Mes affaires sont en piteux état. Enfin, je suis malade. Si cela doit continuer ainsi, on me ramènera chez moi dans un cercueil! De plus, tout ce qui était possible de faire pour ma mission, je l'ai fait. Traîner les pourparlers, tourner autour et alentour, un pas en avant, un pas en arrière, je vous tire ma révérence! Je considère le duc comme un homme beaucoup trop intelligent pour une politique aussi enfantine. J'ai du reste écrit à votre oncle...

--Mon oncle, répliqua Luccio, fera certainement pour vous, messer, tout ce qui sera en son pouvoir, mais malheureusement, le Conseil des Dix considère vos rapports si indispensables pour le bien de la République que personne ne voudra entendre parler de votre démission. Vous êtes irremplaçable. L'unique, l'homme d'or, l'oreille et l'oeil de notre République. Je puis vous assurer, messer Nicolo, vos lettres ont un succès tel à Florence, que vous n'en auriez jamais souhaité un pareil. Tout le monde admire l'élégance et la légèreté de votre style. Mon oncle me disait que dernièrement, dans la salle du Conseil, lorsqu'on a lu un de vos humoristiques envois, les seigneurs se roulaient de rire...

--Ah! s'écria Machiavel, le visage convulsé. Je comprends maintenant. Mes lettres plaisent à ces Seigneuries. Dieu merci! Messer Nicolo est utile à quelque chose! Ils se roulent de rire là-bas, ils apprécient l'élégance de mon style; et moi, ici, je vis comme un chien, je gèle, je jeûne, je tremble de fièvre, j'endure les affronts, je me débats comme un poisson contre la glace, tout cela pour le bien de la République. Eh! que le diable l'emporte, la République... et son gonfalonier, cette vieille femme pleurarde. Que vous n'ayez ni linceul, ni cercueil...

Il éclata en jurons populaires. Une indignation impuissante l'étouffait à l'idée de ces gouvernants qu'il méprisait et qu'il servait. Désirant changer de conversation, Luccio remit à Nicolas une lettre de sa jeune femme, monna Marietta.

Machiavel lut les quelques lignes griffonnées d'une écriture enfantine sur du papier gris.

«J'ai entendu dire, écrivait Marietta, que dans les endroits où vous séjournez règnent des fièvres. Vous pouvez vous figurer mon anxiété. Je pense à vous jour et nuit. Le petit, Dieu merci, se porte bien... il commence à vous ressembler étonnamment. Un visage blanc comme la neige et la tête couverte d'épais cheveux noirs, comme chez Votre Excellence. Il me paraît joli parce qu'il vous ressemble. Il est vif et gai comme s'il avait un an déjà. Ne nous oubliez pas et je vous prie et vous supplie, revenez vite, car je ne puis attendre plus longtemps. Que le Seigneur, la Sainte-Vierge et messer Antonio que je prie pour votre santé, vous protègent!»

Léonard remarqua que durant la lecture de cette lettre le visage de Machiavel s'éclaira d'un bon et tendre sourire, inattendu sur ses traits durs. Mais de suite ce sourire disparut. Haussant dédaigneusement les épaules, il froissa la lettre, la fourra dans sa poche et murmura bourru:

--Et quel est l'imbécile qui a été parler de ma maladie?

--Il était impossible de dissimuler, répondit Luccio. Chaque jour monna Marietta se rend chez un de vos amis ou auprès d'un membre du Conseil, demande, questionne où vous êtes, comment vous vous portez...

--Je sais, je sais! Ne m'en parlez pas!

Il fit un geste impatienté et ajouta:

--On devrait confier les affaires d'État à des célibataires. Car il faut choisir: ou sa femme ou la politique.

Et s'éloignant un peu, d'une voix rêche et criarde il continua:

--Avez-vous l'intention de vous marier, jeune homme?

--Pas pour le moment, messer Nicolo, répondit Luccio.

--Jamais, entendez-vous, jamais ne faites cette sottise. Que Dieu vous en préserve. Se marier, messer, équivaut à chercher dans un sac une anguille parmi des vipères! La vie conjugale est un fardeau possible pour les épaules d'Atlas et non pour celles des hommes. N'est-ce pas, messer Leonardo?

Léonard le regardait et devinait que Machiavel aimait monna Marietta de profonde tendresse, mais honteux de cet amour, le cachait sous un masque d'impudence.

Léonard se leva pour partir. Il invita Machiavel à faire route ensemble. Mais celui-ci tristement secoua la tête, répondant qu'il lui fallait attendre l'argent de Florence pour payer l'aubergiste et louer des chevaux. De sa désinvolture il ne restait plus rien. Il semblait affaissé, malheureux et malade.

L'ennui de l'immobilité, du trop long séjour à la même place était mortel pour lui. Ce n'était pas en vain que les membres du Conseil des Dix lui reprochaient ses trop fréquents et inattendus changements qui embrouillaient les affaires. Léonard le prit par la main, l'emmena dans un coin de la salle et lui proposa de lui prêter de l'argent. Nicolas refusa.

--Ne me peinez pas, mon ami, dit l'artiste. Rappelez-vous ce que vous avez dit hier vous-même: «Quel rare assemblage d'étoiles nous a fait nous rencontrer!» Pourquoi me privez-vous et vous privez-vous d'un caprice de la fortune? Et ne sentez-vous pas que ce n'est pas moi, mais vous, qui m'avez rendu un cordial service...

Le visage et la voix de Léonard exprimaient une telle bonté, que Machiavel n'osa le peiner et accepta trente ducats, qu'il promit de lui rendre dès qu'il aurait reçu l'argent de Florence.

Il régla immédiatement son compte à l'hôtelier, avec une générosité toute seigneuriale.

V

Ils partirent. La matinée était calme, douce; il y avait au soleil, une tiédeur printanière et à l'ombre une fraîcheur parfumée.

La neige épaisse aux reflets bleus craquait sous les fers des chevaux et des mules. Entre les collines brillait la mer hivernale, vert pâle, et les voiles jaunes, pareilles à des papillons d'or, la pointillaient de ci de là.

Machiavel causait, plaisantait et riait. Un rien lui suggérait des réflexions originalement drôles ou tristes.

Vers le milieu du jour ils atteignirent Fano. Toutes les maisons étaient accaparées par les soldats, les officiers et les seigneurs de la cour de César. On avait réservé à Léonard, en sa qualité d'ingénieur ducal, deux chambres proches du palais. Il en proposa une à son compagnon, vu la difficulté de trouver un logement.

Machiavel se rendit au palais et en revint avec une importante nouvelle: le principal lieutenant du duc, don Ramiro di Lorqua, avait été exécuté. Le matin du jour de Noël, le peuple avait trouvé sur la Piazzetta, entre le palais et la Rocca Cesana, son corps décapité, baignant dans une mare de sang, à côté une hache et sur la pique fichée en terre, la tête de don Ramiro.

--Personne ne sait la cause du supplice, expliqua Nicolas. Mais on ne parle que de cet événement dans toute la ville. Et les avis sont fort curieux. Je suis venu vous chercher exprès. Allons écouter sur la place. Vraiment, ce serait un péché de dédaigner une pareille occasion d'étudier sur le vif les lois naturelles de la politique.

Devant l'antique cathédrale de San Fortunato la foule attendait la sortie du duc qui devait se rendre au camp pour une revue de troupes. On parlait de l'exécution du lieutenant. Léonard et Machiavel se mêlèrent au peuple.

--Expliquez-moi, je ne parviens pas à comprendre, demandait un jeune ouvrier au visage bonasse. On m'a dit que de tous les seigneurs, il préférait et protégeait le lieutenant.

--C'est pour cela qu'il l'a châtié, répondit un marchand respectable, vêtu d'une pelisse en poil d'écureuil. Don Ramiro trompait le duc. En son nom, il opprimait le peuple, enfermait les gens dans les prisons et les soumettait à la torture. Et devant le duc, il jouait à l'agneau. Il croyait ainsi donner le change. Mais son heure est venue, la patience du seigneur était outrepassée et il n'a pas hésité, pour le bien du peuple, sans jugement, sans tribunal, à trancher le cou à son premier lieutenant comme à un vulgaire bandit afin de donner un exemple aux autres. Maintenant, tous ceux qui ont le museau sale se tiennent tranquilles, car ils voient combien terrible est sa colère et juste son jugement. Il favorise les humbles et rabaisse les orgueilleux.

--_Regas eos in virga ferrea_, murmura un moine. Tu les conduiras avec un sceptre de fer.

--Oui, oui! tous ces fils de chiens, martyriseurs du peuple!

--Il sait punir--il sait gracier.

--On ne peut avoir de meilleur roi!

--En vérité, affirma un paysan. Le bon Dieu a eu pitié enfin de la Romagne. Avant, on nous écorchait vifs, on nous tuait d'impôts. On n'avait déjà pas de quoi manger et pour le moindre retard de la dîme on emmenait le dernier boeuf! On ne respire que depuis le duc de Valentino--que le Seigneur lui donne la santé!

--Dans le temps, les jugements traînaient des années, aujourd'hui ils sont rendus on ne peut plus vite.

--Il défend l'orphelin et console les veuves, ajouta le moine.

--Il plaint le peuple, voilà la vérité.

--Oh! Seigneur, Seigneur! pleurait d'attendrissement une petite vieille. Notre père, bienfaiteur, nourricier, que la Sainte-Vierge te protège, notre beau soleil rayonnant!