Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 28

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Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au mahométisme.

Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.

En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement comme «musicien de cour», _senatore di lira_. Avant son départ, il écrivait au duc Sforza:

«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés ci-dessous:

«1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.

»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et autres instruments similaires.

»3. _Item._ Si par suite de la hauteur ou de la force d'une position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.

»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter, qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée.

»5. _Item._ Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.

»6. _Item._ Je puis construire des voitures couvertes, sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.

»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de forme utile et belle et différents de ceux en usage.

»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens infinis d'attaque.

»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou vapeurs.

»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui en architecture et en construisant des monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre.

»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.

LÉONARD DE VINCI.

Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie.

IX

C'est ainsi qu'en gravissant le Mont Albano, Léonard se remémorait son existence.

Il atteignait presque la cime de la montagne Blanche. Maintenant le sentier grimpait droit, sans zigzags, entre des broussailles sèches et des chênes maigres qui portaient encore les feuilles de l'année précédente. Les montagnes, d'un violet trouble sous l'action du vent, semblaient sauvages, terribles et désertes, presque appartenant à une autre planète. Le vent le fouettait au visage, le piquait d'aiguillons glacés, aveuglait ses yeux. Par moment, une pierre se détachait et roulait avec un bruit sourd au fond du précipice.

Léonard montait toujours plus haut et plus haut et il en éprouvait une extrême jouissance, comme s'il conquérait les sévères montagnes; et à chaque pas le regard devenait plus pénétrant, l'horizon se découvrait toujours plus large. Et partout--l'étendue, le vide, comme si l'étroit sentier eût fui sous les pieds; et lentement avec une insensible égalité, il volait au-dessus de ces lointains ondés avec des ailes géantes. Ici, les ailes paraissaient naturelles, nécessaires, et de ne pas en avoir inspirait la crainte et l'étonnement comme chez un homme subitement privé de l'usage de ses jambes.

Léonard se souvint comme, lorsqu'il était enfant, il suivait le vol des cigognes, comme il ouvrait en cachette les cages de son grand-père et donnait la liberté aux étourneaux et aux fauvettes, admirant la joie des prisonniers délivrés; de même il se rappela le récit du moine maître d'école au sujet du fils de Dédale, Icare, qui voulut voler à l'aide d'ailes en cire et s'était tué en tombant. Et plus tard, le maître lui ayant demandé quel était le plus grand héros de l'antiquité, il avait répondu sans hésitation: «Icare, fils de Dédale.» Et sa joie, lorsqu'il avait aperçu, sur le campanile du clocher de la cathédrale florentine, Maria del Fiore, parmi les bas-reliefs de Giotto représentant tous les arts et toutes les sciences, un homme risible, disgracieux, le mécanicien Dédale de la tête au pieds couvert de plumes. Il avait aussi une autre réminiscence de sa première enfance, de celles qui pour les autres paraissent stupides, mais pour celui qui les garde dans son âme, pleines de prophétique mystère comme des rêves fatidiques.

«Je dois parler du milan--c'est ma destinée--écrivait-il dans son journal, car je me rappelle que dans mon enfance j'ai eu un rêve. J'étais couché dans mon berceau, un milan est arrivé près de moi et m'ouvrit les lèvres et à plusieurs reprises y glissa ses plumes comme en signe que toute ma vie je m'occuperai de ces ailes.»

La prophétie s'accomplit. Les ailes humaines devinrent le dernier but de son existence.

Et maintenant encore, comme quarante ans auparavant sur ce même sommet de la montagne Blanche, il lui semblait infiniment humiliant que les hommes ne fussent pas ailés.

«Celui qui sait tout, peut tout, songeait Leonardo, savoir est le principal et--les ailes existeront.»

X

A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de son front et les sourcils sévèrement froncés--son visage parut si étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.

--A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de remettre... immédiatement...»

Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire du duc.

--Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...

Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.

Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître sa propre faiblesse--la malédiction de l'impuissance pesant sur toute sa vie--l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.

--Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le reste?

Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa mémoire--la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»

Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.

Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.

Encore un effort, encore un pas,--et il s'arrêta au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.

Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.

Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle, indispensable, du vol humain s'empara de lui.

--Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!

Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de la neige dans l'azur du ciel.

Et dans son coeur flamba une joie proche de la terreur.

XI

Quand il descendit du Mont Albano, le soleil se couchait. Les cyprès sous les épais rayons jaunes paraissaient noirs comme du charbon, les montagnes éloignées, tendres et transparentes comme de l'améthyste.

Le vent se calmait.

Il approcha d'Anciano. Subitement à un détour, en bas, dans la profonde et calme vallée, apparut le village de Vinci, pareil à un berceau.

Léonard s'arrêta, prit son livre et écrivit:

«Du haut de la montagne qui doit son nom au Vainqueur--_Vinci_, _vincere_, qui veut dire _vaincre_--le Grand Oiseau prendra son vol, l'homme sur le dos du Grand Cygne emplira l'univers d'étonnement, emplira les livres de son nom immortel. Eternelle gloire au nid où il est né!»

Et contemplant le village natal au pied de la montagne Blanche, il répéta:

--Éternelle gloire au nid où le Grand Cygne est né!

La lettre d'Agapito exigeait l'arrivée immédiate du nouveau mécanicien et ingénieur ducal dans le camp de César pour l'organisation de machines de guerre destinées à l'attaque de Faenza.

Deux jours plus tard, Léonard quittait Florence pour se rendre en Romagne auprès de César Borgia.

CHAPITRE XII

OU CÉSAR--OU RIEN

1500-1503

_Aut Cæsar--aut nihil._

CÉSAR BORGIA.

Un souverain doit également être un homme et un fauve.

NICOLAS MACHIAVEL.

I

Dans la seconde quinzaine de décembre 1502, le duc de Valentino suivi de toute sa cour et de son armée, abandonna Cesena pour Fano situé sur les bords de l'Adriatique, à vingt milles de Sinigaglia. A la fin du même mois, Léonard quitta Pesaro pour rejoindre César.

Parti le matin il comptait être rendu à la tombée de la nuit. Mais une bourrasque s'éleva. Les montagnes couvertes de neige étaient infranchissables. Les mules buttaient à chaque pas. Le crépuscule tomba. Léonard et son guide allèrent à l'aventure, se fiant à l'instinct des bêtes. Au loin, une lumière brilla. Le guide reconnut une grande auberge de Novitario, à moitié chemin entre Pesaro et Fano.

Longtemps ils durent frapper à l'énorme portail pareil à une porte de château fort. Enfin parut un palefrenier endormi qui tenait une lanterne, puis le patron lui-même. Il refusa de les recevoir, déclarant que non seulement toutes les chambres, mais les écuries même étaient occupées et que chaque lit servait à deux et trois personnes, tous gens de haut parage, officiers et gentilshommes de la cour du duc.

Lorsque Léonard se nomma et montra le sauf-conduit signé du duc et orné de son sceau, le patron s'excusa fort et proposa sa chambre occupée seulement par trois commandants des régiments français. Ces officiers ivres, dormaient profondément.

Léonard entra dans la pièce servant de cuisine et de salle à manger, pareille à toutes celles des auberges de Romagne, enfumée, sale, avec des tâches d'humidité sur les murs nus, des poules et des pintades dormant sur des perchoirs, des pourceaux piaillant dans leurs cages d'osier, des files d'oignons, de saucissons et de jambons pendues aux poutres du plafond. Dans l'énorme âtre flambait un grand feu et sur la broche rôtissait un quartier de porc. Éclairés par le reflet pourpre de la flamme, les hôtes mangeaient, buvaient, criaient, se disputaient, jouaient aux cartes et aux échecs. Léonard s'assit auprès de la cheminée en attendant le souper commandé.

A la table voisine, l'artiste reconnut le vieux capitaine des lanciers ducaux Baltazare Scipione, le trésorier général Alessandro Spanoccia, et l'ambassadeur de Ferrare, Pandofio Colenuccio. Un homme qui lui était inconnu, faisait de grands gestes et avec une extraordinaire conviction criait d'une voix flûtée:

--Je puis, signori, le prouver par des exemples de l'histoire contemporaine et ancienne, avec une précision mathématique. Tous les grands conquérants composaient leur armée d'hommes de leur propre nation: Ninus, d'Assyriens; Cyrus, de Perses; Alexandre, de Macédoniens. Il est vrai que Pyrrhus et Annibal se servaient de mercenaires; mais là, ces grands artistes militaires avaient su inspirer à leurs soldats le courage et les qualités patriotiques. De plus, n'oubliez pas le principal, la pierre de touche de la science militaire: dans l'infanterie et seulement dans l'infanterie réside la force d'une armée et non dans la cavalerie, dans les armes à feu et la poudre, cette invention stupide des temps nouveaux!

--Vous vous abusez, messer Nicolo, répondit avec un sourire le capitaine des lanciers. Les armes à feu prennent chaque jour plus d'importance. Vous pouvez dire tout ce que vous voudrez des Romains, des Grecs, des Spartiates; mais j'ose penser que les armées actuelles sont mieux équipées que les anciennes. Sans froisser Votre Excellence, un escadron de nos chevaliers français ou une division d'artillerie avec trente bombardes, renverserait un roc et non pas seulement un détachement de votre infanterie romaine!

--Ce sont des sophismes! s'échauffait messer Nicolo. Vous vous égarez. Comment pouvez-vous discuter contre l'évidence? Si vous songiez seulement qu'avec une poignée de fantassins, Lucullus a mis en déroute cent cinquante mille cavaliers, parmi lesquels se trouvaient des cohortes identiques à vos escadrons de chevaliers français!

Curieusement, Léonard regarda cet homme qui parlait des victoires de Lucullus, comme s'il les avait de ses propres yeux vues.

L'inconnu était vêtu d'une longue robe de drap rouge, de forme majestueuse, avec des plis droits, telle que les portaient les importants hommes d'État de la République florentine, notamment les secrétaires d'ambassade. Mais cette robe avait un aspect usé; à certains endroits apparaissaient des taches. Les manches luisaient. A en juger par le col de la chemise, le linge était d'une propreté douteuse. Ses mains grandes et noueuses avec sur le médius le durillon habituel aux gens qui écrivent beaucoup, étaient noircies d'encre. Il y avait peu de prestance dans cet homme de quarante ans environ, maigre, étroit d'épaules, aux traits extrêmement mobiles et étranges. Parfois durant une conversation, levant son nez long et plat, redressant sa petite tête, plissant les yeux et avançant la lèvre inférieure, regardant par-dessus la tête de l'interlocuteur, il ressemblait à un oiseau qui fixe un objet lointain, tout aux aguets le cou tendu. Dans ses mouvements inquiets, dans la rougeur fiévreuse de ses joues glabres, dans ses yeux gris pesants de fixité, se devinait une flamme intérieure. Ces yeux voulaient être méchants; mais par instants à travers l'expression de froide amertume, de cruelle ironie, brillait en eux quelque chose de timide, de faible, d'enfantin et de piteux.

Messer Nicolo continuait à développer son idée sur la force de l'infanterie et Léonard s'étonnait du mélange de vrai et de faux, d'infinie hardiesse et de servile imitation de l'antique, contenus dans les paroles de cet homme. En démontrant l'inutilité des armes à feu il observa combien difficile était la mise au point des canons de grand calibre, dont les boulets ou passent trop haut au-dessus de l'ennemi, ou trop bas sans atteindre le but marqué. L'artiste approuva la finesse de la remarque, connaissant par expérience les défauts de ces bombardes. Mais bien vite, messer Nicolo déclara l'inutilité des forteresses pour défendre un État, se basant sur l'opinion des Lacédémoniens.

Léonard n'entendit pas la fin de la discussion, le maître de l'auberge étant venu à cet instant pour le conduire à sa chambre.

II

Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.

--Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle diminue, la broche tourne plus lentement.

L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour que sa machine volante.

Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.

Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes--monna Lena s'était transformée en Madeleine repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent--ce qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre _Tarif des courtisanes_ ou _Réflexions pour un étranger de haut rang_.

De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.

L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de coucher avec les marchands dans la forge.

Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première traînée venue.

Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.

Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et semblait combiner une retraite convenable.

Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les _Décades_ de Tite-Live et la _Vie des hommes illustres_ de Plutarque.

--Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre Excellence.

Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.

Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la meilleure place à son colocataire.

Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et curieux.