Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 27

Chapter 273,664 wordsPublic domain

Ser Pierro, homme simple, aimable et poli même avec ses inférieurs, accepta volontiers. Catarina les servit. Le jeune notaire, comme il l'avoua plus tard, s'éprit d'elle au premier regard. Sous prétexte de chasse aux cailles, il différa son départ et devenu un habitué régulier de l'auberge, courtisa Catarina beaucoup moins accessible qu'il ne l'avait prévu. Mais ser Pierro avait la réputation de conquérir les coeurs féminins. Il avait vingt-quatre ans; s'habillait d'une façon élégante, était beau, adroit, fort et possédait l'éloquence amoureuse persuasive qui charme les femmes simples.

Catarina résista longtemps, priait la Sainte-Vierge de la secourir, puis enfin, elle céda. A l'époque où les cailles de Toscane s'envolent vers Nievole, elle devint enceinte.

La nouvelle de la liaison de ser Pierro avec une pauvre orpheline servante d'auberge à Anciano, parvint à ser Antonio da Vinci. Il menaça son fils de sa malédiction, le renvoya incontinent à Florence et l'hiver suivant le maria à madonna Albiera di ser Giovanni Amadori, ni trop jeune, ni trop jolie, mais de bonne famille et fort bien dotée. Quant à Catarina, il lui fit épouser un de ses ouvriers, pauvre paysan de Vinci, Accatabriga di Piero del Vacca, homme âgé, taciturne, de caractère difficile, qui, disait-on, avait par ses brutalités d'ivrogne conduit sa première femme à la tombe. Tenté par les trente florins promis et un lopin de champ d'oliviers, Accatabriga ne dédaigna pas de couvrir de son nom le péché d'autrui. Catarina se soumit. Mais de chagrin elle tomba gravement malade et faillit mourir des suites de ses couches.

Comme elle n'avait pas de lait pour nourrir le petit Léonard, on prit une chèvre du mont Albano. Pierro en dépit de son amour sincère pour Catarina se soumit également, mais supplia son père de prendre chez lui Léonard et de l'élever. En ce temps-là, on n'avait point honte des bâtards, qu'on élevait à l'égal des enfants légitimes et même souvent on les préférait. L'aïeul consentit, d'autant plus volontiers que l'union de son fils était inféconde et confia son petit-fils à sa femme, la bonne vieille grand'mère Lucia di Piero-Zozi da Bacaretto.

Ainsi Léonard, fils de l'union illégale du jeune notaire florentin et de la servante de l'auberge d'Ancione entra dans la vertueuse et dévote famille da Vinci.

Léonard se souvenait de sa mère comme au travers d'un songe, et particulièrement de son sourire tendre, insaisissable, plein de mystère, malin, étrange dans ce visage simple, triste, sévère, presque rude. Une fois à Florence, au musée Médicis, il avait retrouvé dans une statuette découverte à Arezzo, une petite Cybèle en bronze, ce même sourire étrange de la jeune paysanne de Vinci.

C'est à Catarina que pensait l'artiste lorsqu'il écrivait dans son _Livre sur la Peinture_.

«N'as-tu pas remarqué combien les femmes des montagnes, vêtues d'étoffes grossières, effacent facilement par leur beauté, celles qui sont parées?»

Ceux qui avaient connu sa mère dans sa jeunesse, assuraient que Léonard lui ressemblait. Particulièrement par les mains fines et longues, les cheveux doux et dorés et le sourire. Du père, il avait hérité la corpulence, la force, la santé, l'amour de la vie; de la mère, le charme dont tout son être était empreint.

La maison où habitait Catarina avec son mari était toute proche de la villa de ser Antonio. A midi, lorsque l'aïeul dormait et qu'Accatabriga partait avec ses boeufs travailler aux champs, le gamin se faufilait à travers les vignes, grimpait par-dessus le mur et courait chez sa mère. Elle l'attendait en filant, assise sur le perron. De loin, elle lui tendait les bras. Il s'y précipitait et elle couvrait de baisers son visage, ses yeux, ses lèvres, ses cheveux.

Leurs entrevues nocturnes leur plaisaient encore davantage. Les jours de fête, le vieil Accatabriga allait au cabaret ou chez des amis jouer aux osselets. La nuit Léonard se levait doucement, à moitié vêtu, ouvrait avec précaution le volet, passait par la fenêtre et s'aidant des branches d'un figuier descendait dans le jardin, puis courait chez Catarina. Doux lui semblaient le froid de l'herbe, les cris des râles, les brûlures des orties, les pierres dures qui meurtrissaient ses pieds nus et le scintillement des lointaines étoiles, et la crainte que la grand'mère, réveillée subitement, ne le cherchât, et le mystère de ces embrassements presque coupables, lorsque glissé dans le lit de Catarina, dans l'obscurité, il se serrait contre elle de tout son corps.

Monna Lucia aimait et gâtait son petit-fils. Il se souvenait de sa robe, toujours pareille, brun foncé, de son mouchoir blanc qui encadrait son bon visage ridé, de ses tendres chansons et de ses gâteaux. Mais il ne s'accordait pas avec l'aïeul. D'abord ser Antonio lui donna lui-même les leçons que l'enfant écoutait mal; puis à sept ans l'envoya à l'école de l'église de Sainte-Pétronille. Mais la grammaire latine ne lui convenait pas. Souvent, sortant de bonne heure de la maison, au lieu de se rendre à l'école, il se glissait dans un ravin sauvage, et couché sur le dos, pendant des heures, suivait le vol des cigognes avec une torturante jalousie. Ou bien, sans les arracher pour ne pas leur faire mal, il dépliait les pétales des fleurs, admirant leurs teintes et leur duveté. Quand ser Antonio partait pour ses affaires à la ville, le petit Nardo, profitant de la bonté de sa grand'mère, se sauvait durant des journées dans les montagnes. Et par des sentiers rocailleux, inconnus, courant le long des précipices, où ne passaient que des chèvres sauvages, il montait à la cime du mont Albano, d'où l'on apercevait à l'infini des prairies, des bois, des champs, le lac marécageux de Fucecio, Pistoïa, Prato, Florence, les Apennins neigeux et par un temps clair, la ligne bleue brumeuse de la Méditerranée. Il revenait à la maison, égratigné, poussiéreux, hâlé, mais si gai que monna Lucia n'avait pas le coeur de le gronder et de se plaindre à son grand-père.

L'enfant vivait solitaire. Il voyait rarement son bon oncle Francesco et son père qui le comblaient de friandises; tous deux habitaient Florence la plus grande partie de l'année. Il ne fréquentait pas ses camarades d'école qui lui étaient antipathiques. Leurs jeux lui déplaisaient. Lorsqu'ils arrachaient les ailes d'un papillon, se réjouissant de le voir ramper, Léonard souffrait, pâlissait et s'en allait. Pour s'être battu pour défendre une taupe martyrisée par les gamins, il fut durant plusieurs jours enfermé dans un cabinet noir sous l'escalier. Plus tard, il se souvint de cette injustice, la première de la longue série qu'il devait endurer, et il se demandait dans son journal: «Si déjà dans ton enfance on t'emprisonnait parce que tu agissais comme tu le devais, que fera-t-on de toi, maintenant que tu es un homme?»

IV

Non loin de Vinci se construisait une grande villa pour le seigneur Pandolfo Ruccellaï, sous la direction de l'architecte florentin Biajio da Ravenna, élève d'Alberti. Léonard venait souvent y voir travailler les ouvriers. Un jour, ser Biajio causa avec l'enfant et fut surpris de son intelligence. Tout d'abord en s'amusant, puis peu à peu entraîné, il commença à lui donner les premières notions de l'arithmétique, de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique. L'architecte trouvait incroyable, presque miraculeuse, la facilité avec laquelle l'élève saisissait tout, comme s'il se ressouvenait d'une chose déjà apprise.

L'aïeul n'approuvait pas les bizarreries de son petit-fils. Il lui déplaisait également qu'il fût gaucher, puisqu'il était convenu que tous ceux qui avaient conclu un pacte avec le diable, les sorciers et les impies étaient nés de même. L'antipathie de ser Antonio augmenta encore, lorsqu'une vieille femme de Faltuniano lui eut assuré que la femme de Monte Albano, qui avait vendu la chèvre noire nourrice de Nardo, était une sorcière. Il se pouvait que pour plaire au diable, elle eût ensorcelé le lait de la chèvre.

«Ce qui est vrai, est vrai, pensait l'aïeul. Le bois attire toujours le loup. Enfin, si telle est la volonté du Seigneur... Chaque famille a son monstre.»

Le vieillard attendait, avec impatience, que son bien-aimé fils Pierro lui annonçât la nouvelle réjouissante de la naissance d'un enfant légitime, digne d'être héritier, car réellement Nardo semblait «illégal» dans cette famille.

Les habitants de Monte Albano racontaient une particularité de leur pays qu'on ne retrouvait nulle part ailleurs: c'était la couleur blanche de beaucoup de plantes et d'animaux, violettes, framboises, moineaux, d'où, de toute antiquité ce nom donné à la montagne «Albano».

Le petit Nardo était un de ces phénomènes, le monstre de la famille vertueuse et bourgeoise des notaires florentins.

V

Lorsque l'enfant eut treize ans, son père le prit avec lui à Florence. Léonard retourna rarement à Vinci.

Dans son journal de l'an 1494 (il était à ce moment au service du duc de Milan) se rencontre cette phrase laconique et mystérieuse:

«Catherine est arrivée le 16 juin 1493.»

On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une servante; en réalité, il s'agissait de sa mère.

Après la mort de son mari, Accatabriga di Pierro del Vacca, Catherine sentant qu'elle ne lui survivrait pas longtemps, désira voir son fils.

Se joignant aux femmes qui se rendaient en pèlerinage pour l'adoration des reliques de saint Ambroise et du Clou sacré, elle arriva à Milan. Léonard la reçut avec une respectueuse tendresse.

Comme avant, il se sentait toujours, vis-à-vis d'elle, le petit Nardo.

Après avoir vu son fils, Catarina voulut retourner au village, mais il la retint, lui loua et installa avec mille attentions, une belle chambre dans le couvent voisin de Sainte-Claire, près des portes Vercelli. Elle tomba malade, s'alita et se refusa obstinément à aller loger chez lui, craignant de le déranger. Alors, il la fit transporter dans le meilleur hospice de Milan, l'_Ospedale Maggiore_, construit par Francesco Sforza et pareil à un palais. Tous les jours il s'y rendait pour la visiter et les derniers jours il ne la quitta point. Et cependant, pas un seul de ses amis, pas un seul de ses élèves ne se doutait du séjour de Catarina à Milan. Dans son journal, il ne parlait presque pas d'elle.

Lorsque pour la dernière fois il baisa sa main glacée, il lui sembla qu'il était redevable de tout ce qu'il possédait à cette pauvre paysanne de Vinci, humble habitante des montagnes. Il lui fit de splendides funérailles, non comme si elle eût été une servante d'auberge, mais une noble dame.

Avec la même exactitude minutieuse qu'il inscrivait inutilement les cadeaux faits à Salaïno, il nota les frais de l'enterrement:

Spese per la mor--Sotteratura di Chaterina 27 florins. Deux livres de cire 18 -- Catafalque 12 -- Pour le port de la croix 4 -- Transport du corps 8 -- Pour quatre abbés et quatre chantres 20 -- Pour le glas 2 -- Aux fossoyeurs 16 -- Aux scribes 1 -- ----- TOTAL 108 florins.

_A ajouter:_ Médecin 4 -- Sucre et chandelle 12 -- ----- TOTAL GÉNÉRAL 124 florins. =====

Six ans plus tard, en 1500, après la chute de Ludovic, en rangeant ses effets avant de quitter Florence, il trouva dans une armoire, un paquet soigneusement ficelé. C'était un gâteau de village apporté de Vinci par Catarina, deux chemises de grossière toile bise et trois paires de bas en poil de chèvre. Il ne s'en servait pas, habitué qu'il était au linge fin. Mais maintenant qu'il avait retrouvé ce paquet oublié parmi les livres et les instruments de mathématique, il sentit son coeur s'emplir de pitié. Par la suite, dans la période de ses pérégrinations de ville en ville, solitaire et désabusé, jamais il n'oublia l'inutile paquet et chaque fois, le cachant de tout le monde, il le glissa avec les objets qui lui étaient les plus précieux.

VI

Ces souvenirs renaissaient dans le coeur de Léonard, tandis qu'il montait le sentier aride de Monte Albano.

Sous une avancée de roche, garanti du vent, il s'assit pour se reposer et regarda. L'horizon vallonné s'étendait en s'abaissant vers la vallée de l'Arno. A droite s'élevaient des montagnes arides, bigarrées de crevasses serpentiformes et de précipices gris violetés. A ses pieds, Anciano tout blanc était inondé de soleil. Plus loin, le village de Vinci ressemblait à une ruche collée sur un tremble.

Rien n'avait changé. Comme quarante ans auparavant les violettes blanches poussaient; le Monte Albano bleuissait et tout était simple, calme, pauvre, pâle et septentrional.

Il se leva et poursuivit sa route. Le vent devenait plus froid et plus rageur. Mais Léonard n'y prêtait guère attention, tout à ses souvenirs.

* * * * *

Les affaires du notaire Pierro da Vinci étaient prospères. Adroit, gai et débonnaire, il savait s'entendre avec tout le monde. Le clergé particulièrement lui accordait ses faveurs. Devenu fondé de pouvoirs du riche couvent de l'Annonciade et de plusieurs autres oeuvres de bienfaisance, ser Pierro arrondissait sa fortune, achetait des terrains, des maisons, des vignes dans les environs de Vinci, sans rien changer à son modeste genre de vie, suivant les principes de ser Antonio.

Lorsque mourut sa première femme, Alhiera Amadori, très vite consolé, le veuf de trente-huit ans épousa une toute jeune et jolie fille, presque une enfant, Francesca di ser Giovanni Lanfredini. Mais il n'eut pas non plus d'enfant de ce second mariage. Léonard vivait avec son père à Florence. Ser Pierro avait l'intention de donner une solide instruction à cet aîné illégitime pour, le cas échéant, en faire son héritier et naturellement notaire florentin, à l'exemple de tous les aînés de la famille Vinci.

A Florence, à cette époque, vivait le célèbre naturaliste, mathématicien et astronome, Paolo dal Pozzo Toscanelli, celui-là même qui par ses calculs indiqua à Colomb le nouveau chemin des Indes. Se tenant à l'écart de la brillante cour de Lorenzo Medicis, Toscanelli «vivait comme un saint», selon l'expression de ses contemporains; silencieux, désintéressé et absolument vierge. Il était laid de visage, presque repoussant; mais ses yeux clairs, calmes, naïfs, étaient superbes.

Quand une nuit de l'an 1470, un jeune inconnu frappa à la porte de sa maison, proche le palais Pitti, Toscanelli le reçut froidement et sévèrement, soupçonnant dans cet hôte un badaud curieux. Mais après avoir conversé avec Léonard, il fut, comme jadis ser Biajio da Ravenna, surpris du génie mathématique de l'adolescent. Ser Paolo devint son professeur.

Durant les belles nuits claires, ils se rendaient sur une des collines qui enserrent Florence, Poggio al Pino, où parmi les genévriers et les pins une guérite en bois servait d'observatoire au grand astronome. Là, ser Paolo apprenait à son élève tout ce qu'il savait des lois de la nature. Dans ces causeries Léonard puisa la foi dans la nouvelle et encore inconnue puissance de la science.

Son père ne le gênait pas, lui conseillait seulement de choisir une occupation de bon rapport. Le voyant constamment dessiner et modeler, ser Pierro porta quelques-uns de ces essais à son vieil ami, le maître orfèvre, peintre et sculpteur, Andrea del Verrocchio et bientôt Léonard entra comme élève dans son atelier.

VII

Verrochio, fils d'un pauvre briquetier, était né en 1435 et était par conséquent plus âgé que Léonard, de dix-sept ans.

Lorsque, le nez chevauché par des lunettes, une loupe à la main, il était derrière le comptoir de son atelier sombre, _bottega_, non loin du Ponte Vecchio, dans une des vieilles maisons tassées sur leurs fondations pourries, baignant dans les eaux verdâtres de l'Arno--ser Andrea ressemblait plutôt à un marchand florentin ordinaire qu'à un grand artiste. Il avait un visage inexpressif, plat, pâle, rond et bouffi, avec un double menton. Seulement, dans ses lèvres serrées et dans le regard aigu comme une aiguille, se lisait son esprit froid, logique et curieux sans limites.

Andrea se disait élève de Paolo Uccelli et comme lui considérait la mathématique comme la base générale de l'art et de la science; il affirmait que la géométrie étant une partie de la mathématique «mère de toutes les sciences» est en même temps la «mère du dessin père de tous les arts». La science parfaite et la jouissance de la beauté étaient pour lui équivalentes.

Lorsqu'il rencontrait un visage ou toute autre partie du corps, remarquable par sa laideur ou sa beauté, il ne s'en détournait pas avec dégoût, ne restait pas plongé dans une torpeur contemplative, ainsi que le faisait Sandro Botticelli, mais étudiait, moulait, ce que personne n'avait fait avant lui. Avec une patience infinie il comparait, mesurait, essayait, pressentant dans les lois de la beauté, les lois nécessaires de la mathématique. Encore plus infatigablement que Sandro, il cherchait une beauté nouvelle,--non pas dans les miracles, dans les légendes, dans les pénombres tentatrices où l'Olympe se fond avec le Golgotha,--mais en pénétrant les secrets de la nature, chose que personne n'avait osé tenter, car le miracle pour Verrochio n'était pas la vérité, mais la vérité un miracle.

Le jour où ser Pietro da Vinci lui amena dans l'atelier son fils âgé de dix-huit ans, la destinée des deux fut résolue. Andrea devint non seulement le maître, mais aussi l'élève de son élève Léonard.

Dans le tableau commandé à Verrochio par les moines de Vallombrosa et qui représente le _Baptême du Christ_, Léonard peignit un ange agenouillé. Tout ce que Verrochio pressentait vaguement, ce qu'il cherchait à tâtons comme un aveugle, Léonard le vit, le trouva et l'incarna dans cette image. Par la suite, on raconta que le maître, désespéré de se voir distancé par cet adolescent, avait renoncé à la peinture.

En réalité, il n'y avait entre eux ni rivalité, ni animosité. Ils se complétaient l'un l'autre. L'élève possédait la légèreté que la nature avait refusée à Verrochio; le maître, l'obstination concentrée qui manquait à l'instable Léonard. Sans envie, sans concurrence, souvent ils ne savaient pas eux-mêmes lequel des deux empruntait à l'autre.

A cette époque, Verrochio coulait dans le bronze sa statue _le Christ et saint Thomas_, pour l'église Or San Michele.

En opposition aux visions de fra Beato Angelico et des rêves féeriques de Sandro Botticelli, apparut pour la première fois aux yeux des hommes, dans le personnage de Thomas plongeant ses doigts dans les plaies du Seigneur, l'audace de l'homme devant Dieu, la raison scrutatrice devant le miracle.

VIII

La première oeuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait Adam et Ève.

Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:

«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le bien et le mal.»

Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.

Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait dans la décoration extérieure des maisons.

L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins autant d'horreur que la tête de Méduse.

Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule géométrique d'une autre.

On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à l'égal de la beauté.

Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment il ne s'en apercevait même pas.

Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:

--Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais. Prenez-le, il est à vous.

En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le maître-autel: _l'Adoration des Mages_.

Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître jusqu'à lui.

Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait achever aucune de ses oeuvres. A la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du désir en empêchait la réalisation».

La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.

Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de sorcière».

Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.»