Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 26

Chapter 263,842 wordsPublic domain

A l'école du village, l'enfant travaillait paresseusement; la grammaire latine le dégoûtait, l'arithmétique l'ennuyait. Mais la science de Léonard était tout autre. Elle semblait à l'enfant intéressante comme une fable. Les appareils de mécanique, d'optique, d'acoustique, l'attiraient comme des jouets vivants. Du matin au soir, il ne se lassait pas d'écouter parler Léonard. Avec les hommes l'artiste était dissimulé, car il savait que le moindre mot imprudent pouvait lui attirer un soupçon ou une raillerie. Avec Francesco il parlait de tout avec confiance et simplicité. Non seulement il apprenait à l'enfant, mais l'enfant lui apprenait bien des choses. Et se souvenant de la parole du Christ: «En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne devenez comme des enfants, vous ne pourrez entrer dans le royaume des cieux.» Léonard ajoutait: «Ni dans le royaume de la science.»

A ce moment, il écrivait son _Traité des Étoiles_.

Durant les nuits de mars, lorsque la première haleine du printemps soufflait dans l'air froid encore, il se tenait sur le toit de la maison avec Francesco, observait les étoiles, dessinait les taches de la lune pour les comparer ensuite et savoir si elles ne changeaient pas de contours.

A travers un trou fait dans une feuille de papier à l'aide d'une aiguille, il fit voir à Francesco les étoiles privées de rayons, pareilles à des petites boules claires.

--Ces points, expliqua Léonard, sont des mondes, cent fois, mille fois plus grands que le nôtre. Aux habitants des autres planètes, la terre apparaît semblable à ces étoiles.

--Et derrière les étoiles, qu'y a-t-il? demandait Francesco.

--D'autres mondes, d'autres étoiles que nous ne voyons pas.

--Et derrière?

--D'autres encore.

--Et à la fin, tout à fait à la fin?

--Il n'y a pas de fin, pas de limites.

--Pas de fin, pas de limites? répéta l'enfant dont la main trembla dans celle de Léonard. Où donc alors, messer Leonardo, où donc est le paradis, les anges, les saints, la Madone, et Dieu le Père assis sur son trône, et le Fils et le Saint-Esprit?

Le maître voulut répondre que Dieu est dans tout, dans tous les grains de sable, dans tous les soleils, dans toutes les étoiles, mais il eut pitié de la foi enfantine et se tut.

VII

Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More, qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un faible écho à la villa de Vaprio.

Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes fossiles.

Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage de fumée.

--Qu'est-ce? demanda Francesco.

--Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français et les nôtres?

Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la plaine lombarde.

Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage. Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.

--Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire, combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le temps!

Il étendit la main vers la plaine.

--Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les oiseaux, nageaient des poissons.

Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.

Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.

Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?»

VIII

Non loin du village de Mandello, au pied du mont Campione, existait une mine de fer. Les habitants des environs racontaient que plusieurs années auparavant, une avalanche y avait enterré un nombre considérable d'ouvriers, que les gaz sulfureux asphyxiaient qui se risquait à y descendre et qu'une pierre lancée dans le gouffre roulait avec un bruit continu, ce précipice n'ayant pas de fond.

Ces récits excitèrent la curiosité de Léonard. Il décida d'explorer la mine abandonnée. Mais les villageois qui supposaient qu'une force impure y résidait, refusèrent de le conduire. Enfin, un ancien mineur s'offrit. Rapide, sombre, pareil à un puits, le chemin souterrain, avec ses marches rongées et glissantes, descendait vers le lac et conduisait vers la mine. Le guide qui tenait une lanterne marchait en avant. Léonard portant Francesco dans ses bras, suivait. Le gamin, en dépit des supplications de son père et des refus du maître, avait voulu l'accompagner. Le chemin devenait de plus en plus étroit et raide. Ils avaient compté déjà deux cents marches et ne pouvaient prévoir encore le but.

Du fond montait une atmosphère suffocante.

Léonard frappait les murs avec un pic, écoutait le son, regardait les pierres, les couches différentes, les taches brillantes du granit.

--Tu as peur? demanda-t-il avec un bon sourire, en sentant Francesco se serrer contre lui.

--Non, avec vous je n'ai pas peur, répondit l'enfant.

Puis, après un instant de silence, il ajouta doucement:

--Est-il vrai, messer Leonardo, que vous allez bientôt partir?

--Oui, Francesco.

--Où?

--Dans la Romagne, chez le duc de Valentino...

--C'est loin?

--A quelques jours d'ici.

--A quelques jours! répéta Francesco. Alors nous ne nous verrons plus?

--Mais si, pourquoi? Je reviendrai chez vous dès qu'il me sera possible.

Le petit resta pensif. Puis, en un violent élan de tendresse, entourant le cou de Léonard de ses deux bras et se serrant contre lui, il murmura:

--Oh! messer Leonardo! prenez-moi, prenez-moi avec vous!

--Mais, mon petit, c'est impossible. Il y a la guerre là-bas.

--Tant pis! Je vous le dis, avec vous je ne crains rien... Je serai votre servant, je brosserai vos effets, je balaierai les chambres, je soignerai les chevaux; et puis je connais les coquillages et je sais reproduire les plantes au fusain et vous m'avez dit que je le faisais très bien. Je ferai tout comme un homme, tout ce que vous m'ordonnerez... Seulement, prenez-moi, messer Leonardo, ne m'abandonnez pas...

--Et ton père, messer Girolamo? Tu crois qu'il te laisserait partir?

--Oui, oui. Je le supplierai. Il est si bon. Il ne refusera pas si je pleure... Et s'il refuse je m'en irai en cachette... Dites-moi seulement que oui...

--Non, Francesco, tu ne dois pas quitter ton père. Il est vieux, malade, malheureux et tu le plains...

--Certes oui je le plains, mais vous aussi. Oh! messer Leonardo, vous ne savez pas... vous croyez que je suis trop petit, un gamin. Et je sais tout. Ma tante Bonne dit que vous êtes un sorcier, et le maître d'école dom Lorenzo dit que vous êtes méchant et que je peux perdre mon âme avec vous. Et tous ils vous craignent. Et moi je ne vous crains pas, parce que vous êtes le meilleur de tous et que je veux toujours rester près de vous!

Léonard, sans répondre, caressait les cheveux de l'enfant.

Soudain les yeux de Francesco s'attristèrent, les coins de ses lèvres s'abaissèrent et il murmura:

--Eh bien, soit! Je sais pourquoi vous ne voulez pas me prendre avec vous. Vous ne m'aimez pas... Tandis que moi... moi...

Il sanglota éperdument.

--Allons, petit, tais-toi. Comment n'as-tu pas honte? Écoute ce que je vais te dire. Quand tu seras grand, je te prendrai comme élève et nous vivrons ensemble et nous ne nous quitterons jamais.

Francesco leva les yeux sur lui.

--C'est vrai? Vous dites cela maintenant pour me consoler et après vous oublierez.

--Non, je te le promets, Francesco.

--Dans combien d'années?

--Quand tu auras atteint la quinzième année, dans huit ans...

--Huit. Et nous ne nous quitterons plus?

--Jusqu'à la mort.

--C'est bien. Dans huit ans?

--Oui, sois tranquille.

Francesco eut un sourire heureux et--caresse qui lui était particulière--frotta sa joue contre le visage du maître.

--Savez-vous, messer Leonardo, c'est surprenant! Un jour, j'ai rêvé que je descendais dans l'obscurité de longs, longs escaliers, comme maintenant et il me semblait qu'ils ne finiraient jamais. Et quelqu'un me portait dans ses bras. Je ne voyais pas son visage, mais je savais que c'était maman. Je ne me souviens pas d'elle. J'étais trop petit quand elle est morte. Et voilà mon rêve qui se réalise. Seulement ce n'est plus maman, mais vous. Mais je me sens aussi bien avec vous qu'avec elle. Et je n'ai pas peur.

Léonard regarda Francesco avec une infinie tendresse.

Dans l'obscurité, les yeux de l'enfant avaient un éclat mystérieux. Il tendit vers Léonard ses lèvres rouges entr'ouvertes, confiantes, comme il l'aurait réellement fait à sa mère. Le maître les baisa et il lui sembla que dans ce baiser Francesco lui donnait toute son âme.

Sentant le coeur de l'enfant battre contre son coeur, d'un pas ferme, avec une infatigable curiosité, suivant les lanternes vacillantes, le long du terrible escalier de la mine, Léonard descendait toujours plus avant dans les ténèbres souterraines.

IX

En rentrant à la maison, les habitants de Vaprio apprirent que l'armée française approchait.

Le roi, rendu furieux par la trahison et l'émeute, donnait Milan à piller à ses mercenaires. Tous ceux qui le pouvaient, se réfugiaient dans les montagnes. Les routes étaient encombrées de charrettes chargées de mobilier et de femmes et d'enfants qui pleuraient. La nuit, des fenêtres de la villa on voyait dans la plaine les «coqs rouges», les lueurs des incendies. De jour en jour on attendait un combat sous les murs de Novare, combat qui devait décider du sort de la Lombardie.

Fra Luca Paccioli arriva de la ville, apportant les dernières nouvelles.

La bataille avait été fixée au 10 avril. Le matin, lorsque le duc sortit de Novare et déjà en vue de l'ennemi, rangeait ses troupes, sa principale force, les mercenaires suisses achetés par le maréchal Trivulce, refusèrent de combattre. Les larmes aux yeux, le duc les supplia de ne pas le perdre, et jura solennellement, en cas de victoire, de leur donner une partie de ses biens. Ils restèrent inflexibles. Le More s'habilla en moine et voulut fuir. Mais un Suisse de Lucerne, nommé Schattelbach, le désigna aux Français. On se saisit du duc et on l'amena au maréchal, qui versa aux Suisses trente mille ducats--les trente deniers de Judas.

Louis XII chargea le sire de La Trémoïlle de conduire le prisonnier en France. Celui qui, selon l'expression des poètes de cour, «le premier après Dieu, gouvernait la Fortune» fut emmené sur une charrette, dans une cage, comme une bête fauve. Comme faveur spéciale, le duc pria ses geôliers de lui permettre d'emporter la _Divine Comédie_ du Dante, _per studiare_, pour l'étudier, disait-il.

Le séjour à la villa devenait de plus en plus dangereux. Les Français pillaient de concert avec les lansquenets et les Vénitiens. Des bandes rôdaient autour de Vaprio. Messer Girolamo, Francesco et la tante Bonne partirent pour Chiavenna.

C'était la dernière nuit que Léonard passait à la villa Melzi. Selon son habitude, il notait dans son journal tout ce qu'il avait vu et entendu de curieux durant la journée:

«Quand la queue de l'oiseau est courte, écrivait-il cette nuit-là, et les ailes larges, il les soulève de façon que le vent s'y engouffre. Je l'ai observé sur un épervier au-dessus de l'église de Vaprio, à droite de la route de Bergamo, le matin du 14 avril 1500.»

Au-dessous, sur la même page:

«Le More a perdu son royaume, ses biens, sa liberté, et tout ce qu'il a entrepris s'est terminé par le néant.»

Pas un mot de plus, comme si la ruine de l'homme avec lequel il avait vécu seize ans, la déchéance de l'illustre maison des Sforza, étaient pour lui moins importantes et curieuses que le vol d'un oiseau de proie.

CHAPITRE XI

LES AILES SERONT

1500

Le grand Oiseau prendra son vol--l'homme sur le dos de son grand Cygne--emplissant le monde de consternation, emplissant les livres de son nom immortel. Gloire au nid où Il est né!

LÉONARD DE VINCI.

I

En Toscane, entre Pise et Florence, non loin de la ville d'Empoli, sur le versant sud du mont Albano, se trouvait le village de Vinci--lieu de naissance de Léonard.

Après avoir réglé ses affaires à Florence, il avait désiré, avant son départ pour la Romagne, revoir son village où vivait son vieil oncle Francesco da Vinci, le frère de son père, enrichi dans le commerce des soies. Seul, de toute la famille, il aimait son neveu. L'artiste voulait le voir et faire admettre dans sa maison son élève le mécanicien Zoroastro de Peretola, non remis encore de sa chute et menacé de rester infirme pour le reste de sa vie. Léonard espérait que l'air des montagnes, le calme de la campagne le guériraient plus vite que des drogues.

Monté sur une mule Léonard quitta Florence par la porte d'Al Prato en suivant le cours de l'Arno. A Empoli, il abandonna la grande route, et s'engagea dans un chemin de traverse qui coupait les collines basses.

La journée était chaude, nuageuse. Le soleil pâle, voilé, se couchant dans le brouillard, annonçait le vent du nord. L'horizon s'élargissait de chaque côté. Les collines s'élevaient imperceptiblement, laissant pressentir les montagnes. Tout était d'un gris vert, atténué, neutre, rappelant le Nord. La montée était lente et continue. L'atmosphère plus légère. Léonard évita San Ouzano, Calistri, Lucardi et la chapelle de San Giovanni. Le crépuscule tomba. Les nuages se dissipèrent. Le ciel se para d'étoiles. Le vent fraîchit.

Tout à coup, derrière le dernier tournant, le village de Vinci se découvrit. Les collines s'étaient transformées en montagnes, la plaine en collines. Sur l'une d'elles s'élevait un village compact. Sur le fond sombre du ciel se détachait légère la tour noire de l'ancienne forteresse. Dans les maisons les lumières s'allumaient.

Après avoir traversé le pont, Léonard tourna à droite, et suivit un étroit sentier entre les potagers. Une branche d'églantier, par-dessus une clôture, frôla doucement son visage, comme si elle l'eût embrassé dans l'obscurité et l'embauma de sa fraîcheur parfumée.

Devant la vieille porte en bois, il mit pied à terre, ramassa une pierre et frappa. C'était la maison qui avait appartenu à son aïeul Antonio da Vinci, maintenant à son oncle Francesco et où Léonard avait passé son enfance.

Personne ne répondit. Dans le silence on entendait le murmure du torrent au bas de la côte. En haut, dans le village, les chiens éveillés aboyèrent. Dans la cour, un chien, très vieux probablement, leur répondit.

Enfin, portant une lanterne, un vieillard voûté sortit. Il était dur d'oreille et longtemps ne put comprendre qui était ce Léonard. Mais lorsqu'il le reconnut, il pleura de joie, faillit laisser choir la lanterne et baisant les mains du maître que quarante ans auparavant il avait porté dans ses bras, ne cessa de répéter à travers ses larmes:

_O signore, signore, Leonardo mio!_

Juan Baptisto, le vieux jardinier, expliqua que messer Francesco était absent pour deux jours. Léonard décida de l'attendre, d'autant plus que le lendemain matin devaient arriver de Florence, Zoroastro et Giovanni Beltraffio.

Le vieillard le conduisit dans la maison vide en ce moment, car les enfants de Francesco vivaient à Florence, il s'agita, appela sa petite fille, jolie blondinette de seize ans, et lui commanda le souper; mais Léonard demanda simplement du vin, du pain et de l'eau de la source réputée, qui coulait dans le jardin de son oncle.

Messer Francesco, en dépit de sa fortune, vivait comme son père et son grand-père, avec une simplicité qui aurait pu paraître de la pauvreté pour un homme habitué aux commodités de la ville.

L'artiste pénétra dans la salle du bas, qui lui était si familière et qui servait en même temps de salon et de cuisine. Elle était meublée de quelques sièges disgracieux, de bancs et de coffres en bois sculpté luisants de vieillesse, de crédences supportant de lourds pots d'étain; les murs étaient blanchis à la chaux; aux solives enfumées du plafond pendaient de gros paquets de plantes médicinales. La seule nouveauté consistait en des vitraux vert bouteille encastrés dans les croisées. Léonard se souvenait que dans son enfance, ces fenêtres, comme dans toutes les maisons de paysans toscans, étaient tendues de toile enduite de cire qui interceptait la lumière. Dans les pièces du haut, les croisées n'étaient fermées que par des volets en bois.

Le jardinier alluma dans l'âtre un feu de genévrier, puis la petite lampe en terre à long col et à anse, suspendue par une chaînette, et pareille à celles que l'on retrouve dans les anciens tombeaux étrusques. Sa forme élégante dans sa simplicité paraissait plus belle encore dans cette chambre à moitié dénudée.

Pendant que la jeune fille dressait le couvert, plaçait sur la table un pain sans levain plat comme une galette, une assiette de salade de laitue au vinaigre, un broc de vin et des figues sèches, Léonard monta par l'escalier grinçant, à l'étage supérieur. Là aussi rien n'était changé: au milieu de la chambre large et basse, l'énorme lit carré, pouvant abriter toute une famille et dans lequel la bonne grand'mère, monna Lucia, la femme d'Antonio da Vinci, jadis dormait avec le petit Léonard. Maintenant cette couche pieusement gardée avait échu par héritage à l'oncle Francesco. Sur le mur comme autrefois pendaient un crucifix, une image de la Madone, une coquille pour l'eau bénite, une poignée de «nebbia» séchée et une feuille de papier jauni sur laquelle était écrite une prière latine.

Il redescendit, s'assit au coin du feu, but du vin coupé d'eau dans une écuelle de bois sentant l'olivier, et, resté seul, se plongea dans de sereines et douces pensées.

II

Il songeait à son père, le notaire florentin, messer Pierro da Vinci, qu'il avait vu quelques jours auparavant, dans sa belle maison, vieillard septuagénaire plein de vigueur, avec un visage rouge et des cheveux blancs bouclés. Léonard n'avait jamais rencontré un homme aimant la vie d'un aussi naïf et presque indécent amour, comme messer Pierro. Jadis le notaire avait montré une grande tendresse pour son fils illégitime. Mais lorsque grandirent ses deux fils aînés, légitimes ceux-là, Antonio et Juliano, dans la crainte que le père ne fît une part dans l'héritage à l'aîné, ils cherchèrent mille moyens pour évincer Léonard. Lors de la dernière entrevue, celui-ci s'était senti étranger dans la famille. Le plus jeune des fils, Lorenzo, témoigna une particulière tristesse au sujet des bruits qui circulaient sur l'impiété de Léonard. Tout jeune, presque un gamin, ancien disciple de Savonarole, vertueux et économe, il était commis à la corporation des lainiers. A plusieurs reprises il amena, devant son père, la conversation avec l'artiste sur la religion chrétienne, la nécessité de la pénitence, de l'humilité, les opinions hérétiques des philosophes, et au moment des adieux lui fit cadeau d'un livre de sa composition.

Maintenant, assis auprès de la cheminée familiale, Léonard tira de sa poche ce livre écrit d'une fine écriture de commerçant appliqué:

_Tavola del Confessionario descripto per me, Lorenzo di ser Pierro da Vinci, fiorentino, mandata alla Nanna, mia cogniata._

(Livre de Confession, composé par moi Lorenzo de messer Pierre de Vinci, florentin, dédié à Nanna, ma belle-soeur.)

De ce livre émanait l'esprit de bourgeoise piété qui avait entouré les premières années de Léonard et régnait dans la famille, transmis de génération en génération.

Un siècle avant sa naissance, les fondateurs de la maison Vinci étaient déjà les mêmes, honnêtes, économes et dévots employés au service de la commune florentine, comme l'était son père messer Pierro.

Devant lui se dressait le souvenir de son aïeul Antonio, dont la sagesse était en tous points semblable à celle de son petit-fils Lorenzo.

Il apprenait aux enfants à n'aspirer à rien d'élevé--la gloire, les honneurs, les charges de l'État ou de la guerre--ni à la trop grande richesse, ni à la trop haute science.

«S'en tenir à la juste moyenne en tout, disait-il, voilà la voie la plus certaine.»

Après une absence de trente ans, assis sous le toit familial, écoutant hurler le vent et suivant des yeux l'agonie des tisons dans les cendres, l'artiste songeait que toute sa vie à lui n'avait été qu'une longue infraction à la sagesse de l'aïeul, le superflu illégal que, selon son frère Lorenzo, la déesse de la Modération devait trancher de ses ciseaux de fer.

III

Le lendemain de bonne heure Léonard sortit sans éveiller le jardinier et traversant le pauvre village de Vinci se dirigea vers le village voisin d'Anciano, en suivant le rude raidillon à travers la montagne.

Arrivé au hameau, Léonard s'arrêta ne reconnaissant plus l'endroit. Il se souvenait que jadis se dressaient là les ruines du château Adimari et que dans l'une des tourelles se trouvait une pauvre auberge. Maintenant à la même place s'élevait une maison neuve, toute blanche au milieu des vignes. Derrière un mur très bas, un paysan binait la terre. Il expliqua à l'artiste que le propriétaire de l'auberge était mort et que ses héritiers avaient vendu son bien à un riche éleveur d'Orbiniano.

Ce n'était pas sans une intime pensée que Léonard s'inquiétait du petit cabaret d'Anciano: il y était né.

Là, tout de suite, à l'entrée du hameau, au-dessus de la grande route qui traversait le mont Albano pour rejoindre Pistoïa, dans le sombre repaire des Adimari, cinquante ans auparavant s'abritait une joyeuse guinguette.

Les habitants des villages voisins en se rendant à la foire de San Miniato ou de Fuccacio, les chasseurs d'izars, les conducteurs de mules, les douaniers, venaient ici pour causer, boire une fiole de vin gris, jouer aux échecs, aux cartes, aux osselets ou à la _tarocca_.

La servante du cabaret était une orpheline de seize ans originaire de Vinci et s'appelait Catarina.

Un matin de printemps de l'année 1451, le jeune notaire florentin Pierro di ser Antonio da Vinci, étant venu passer quelques jours chez son père, fut invité à Anciano pour rédiger un contrat, puis emmené par ses clients dans le petit cabaret de Campo della Torracia, afin d'arroser la convention.