Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 24
Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au Christ les lois de l'éternelle nécessité.
--Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus courte entre deux points?
Une autre vision le tourmentait aussi--deux visages de Christ opposés et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist ...............
Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les Alpes et envahit la Lombardie.
CHAPITRE X
LES CALMES ONDES
1499-1500
Les ondes sonores et lumineuses sont régies par la même loi mécanique que les ondes de l'eau: l'angle d'incidence est égal à l'angle de réflection. (_La Mécanique._)
LÉONARD DE VINCI.
_Il duca perso lo Stato e la roba e libertà, o nessuna sua opera si fini per lui._
Le duc a perdu l'État, ses biens, sa liberté, et rien de ce qu'il a entrepris ne s'est achevé par lui.
LÉONARD DE VINCI.
I
Dix jours avant la reddition du palais ducal, le maréchal Trivulce, aux cris joyeux de: «Vive la France!» aux sons des carillons, entra à Milan comme en ville conquise.
L'entrée du roi était fixée au 6 octobre. Les citoyens lui préparaient une réception triomphale.
Pour le défilé des corporations, les syndics des marchands avaient découvert dans la sacristie de la cathédrale, deux anges qui, cinquante ans auparavant, sous la république Ambrosienne, avaient représenté les génies de la liberté nationale. Les ressorts qui mettaient les ailes en mouvement avaient faibli. Les syndics en confièrent la restauration à l'ancien mécanicien ducal, Léonard de Vinci.
A ce moment, Léonard était occupé à l'invention d'une nouvelle machine volante. Un matin, de très bonne heure, presque à l'aube, il était assis devant ses croquis et ses calculs. La légère carcasse de roseau tendue de taffetas, ne rappelait plus la chauve-souris, mais une hirondelle géante. Une des ailes était terminée et mince, aiguë, élégante, se dressait du parquet au plafond et au bas, dans son ombre, Astro arrangeait les ressorts brisés des deux anges de la commune de Milan.
Pour cette fois, Léonard avait décidé d'imiter le plus possible la structure des oiseaux, dans lesquels la nature donne le meilleur modèle de machine volante. Il espérait toujours exprimer par les lois mécaniques le miracle du vol. Apparemment, tout ce qu'on pouvait savoir, il le savait et cependant, il sentait qu'il existait dans le vol un mystère, impossible à condenser dans une formule. De nouveau, comme dans ses premiers essais, il revenait à ce qui différencie la création de la nature de la création humaine, la structure du corps vivant de la machine morte, et il lui semblait qu'il aspirait à l'impossible, au déraisonnable.
--Enfin, Dieu merci, c'est fini! cria Astro en remontant les ressorts.
Les anges agitèrent leurs ailes lourdes. Dans la pièce passa un souffle et la légère et fine aile de l'hirondelle géante s'agita, comme vivante. Le forgeron la contempla avec tendresse.
--Ce que j'ai perdu de temps avec ces babioles! grogna-t-il en désignant les anges. Seulement, maintenant, maître, je ne sors pas d'ici avant d'avoir terminé mes ailes. Veuillez me donner le croquis de la queue.
--Il n'est pas prêt, Astro. Attends, je dois encore réfléchir.
--Mais, messer, vous me l'aviez promis avant-hier...
--Que veux-tu, mon ami! Tu sais que la queue de notre oiseau doit remplacer le gouvernail. La moindre faute, la plus petite erreur, peut tout perdre.
--Bien, bien... Vous devez le savoir mieux que moi. J'attendrai en achevant la seconde aile...
--Astro, murmura le maître, attends. Je crains qu'en nous pressant, nous soyons amenés encore à des transformations.
Le forgeron ne répondit pas. Avec précaution, il remua la carcasse de roseau tendue d'un croisillon de tendons de boeuf. Puis il se tourna vers Léonard et d'une voix sourde, émue, dit:
--Maître, eh! maître, ne vous fâchez pas, mais si à force de calculer vous arriviez de nouveau à l'ancien résultat, qu'on ne puisse, comme avec l'ancienne, voler avec cette machine, je volerai tout de même... pour narguer votre mécanique... Oui, oui, je ne puis plus attendre, parce que je sais que si cette fois encore...
Il n'acheva pas et se détourna. Léonard regarda attentivement son visage large, entêté, sur lequel se reflétait, immobile, l'idée insensée et dominante.
--Messer, conclut Astro, dites-moi franchement, volerons-nous ou ne volerons-nous pas?
Il y avait dans ces mots une telle crainte et un tel espoir, que Léonard n'osa pas avouer la vérité.
--Certes, répondit-il, on ne peut savoir sans essayer, mais je crois, Astro, que nous volerons...
--Et c'est parfait! dit en applaudissant avec enthousiasme le forgeron. Je ne veux plus rien entendre, car si vous dites, vous, que nous volerons--nous volerons!
Il voulut se retenir, mais ne le put et éclata d'un joyeux rire d'enfant.
--Qu'as-tu? s'étonna Léonard.
--Pardonnez-moi, messer. Je vous importune tout le temps. Mais ce sera pour la dernière fois... Après je n'en parlerai plus... Croyez-vous, quand je pense aux Milanais, aux Français, au duc Sforza, au roi--ils m'apparaissent risibles et piteux. Ils grouillent, se battent et s'imaginent qu'eux aussi accomplissent de grandes oeuvres--ces vermisseaux rampants, ces scarabées sans ailes. Pas un d'entre eux ne se doute du miracle qui se prépare. Maître, figurez-vous seulement l'écarquillement de leurs yeux, lorsqu'ils verront les «_ailés_» planer dans les airs. Ce ne seront plus des anges en bois pour amuser la populace! Ils verront et croiront que ce sont des dieux. Moi, ils me prendront plutôt pour le diable. Mais vous, réellement, vous serez un dieu. Ou peut-être on dira que vous êtes l'Antechrist? Et alors, ils seront terrifiés, ils tomberont face contre terre et vous adoreront. Et vous ferez d'eux tout ce que vous voudrez. Je suppose, maître, qu'alors il n'y aura plus ni guerre, ni lois, ni seigneurs, ni esclaves, que tout sera transformé en quelque chose de si nouveau que nous n'osons même y songer. Et les peuples se réconcilieront, pareils à des choeurs angéliques, ils chanteront l'unique hosanna... Oh! messer Leonardo! Seigneur, Seigneur, Seigneur!... Serait-ce vrai?
Il semblait délirer.
--Pauvre! pensa Léonard. Quelle foi! Il en perdra la raison. Et que faire avec lui? Comment lui apprendre la vérité?
A ce moment, un fort coup de heurtoir retentit à la porte extérieure de la maison, puis on frappa de même à la porte fermée de l'atelier.
--Quel diable vient nous déranger! grogna le forgeron furieux. Qui est là? Le maître n'est pas visible. Il a quitté Milan.
--C'est moi, Astro, moi, Luca Paccioli. Au nom de Dieu, ouvre plus vite!
Le forgeron ouvrit.
--Qu'avez-vous, fra Luca? demanda l'artiste en voyant le visage effrayé du moine.
--Moi, je n'ai rien, messer Leonardo... C'est-à-dire si, mais nous en recauserons plus tard... Maintenant... Oh! messer Leonardo!... Votre Colosse... les arbalétriers gascons... j'arrive du palais, j'ai vu, de mes yeux vu... les Français détruisent votre oeuvre... Courons vite...
--Pourquoi? répondit calmement Léonard, bien que son visage pâlit. Qu'y ferons-nous?
--Comment! Mais... Vous ne resterez pas ainsi les bras croisés à contempler la destruction d'un de vos chefs-d'oeuvre. J'ai un sauf-conduit pour le sire de La Trémoïlle. Il faut faire des démarches...
--Nous n'arriverons pas à temps! murmura l'artiste.
--Si, si! Nous couperons par les potagers, à travers les haies, seulement partons plus vite!
Entraîné par le moine, Léonard sortit de la maison, et ils se dirigèrent en courant vers le palais.
En route fra Luca conta ses mésaventures et ses peines: la veille, les lansquenets s'étaient introduits dans ses caves, s'étaient enivrés et ayant trouvé les reproductions en cristal des corps géométriques, les avaient pris pour des appareils de magie noire et les avaient brisés.
--Que leur avaient fait mes pauvres cristaux, je vous le demande? disait en pleurant presque Paccioli.
Ils arrivèrent sur la place du Palais, et aperçurent près de la porte principale, sur le pont-levis de Battiponte, près de la tour Torre del Filarete, un jeune Français élégant, très entouré.
--Maître Gilles! cria fra Luca.
Et il expliqua à Léonard que ce maître Gilles était un oiseleur «siffleur de bécasses» qui apprenait à chanter, à parler, à faire mille tours, aux serins, aux pies, aux perroquets de Sa très chrétienne Majesté--c'était un personnage important à la cour. Paccioli désirait lui offrir ses oeuvres: _La Proportion divine_ en de luxueuses reliures.
--Je vous prie, ne vous inquiétez pas de moi, fra Luca, lui dit Léonard. Allez chez maître Gilles; moi je saurai me débrouiller tout seul.
--Non, j'irai chez lui plus tard, murmura Paccioli intimidé. Ou bien encore... savez-vous? Je cours chez maître Gilles, je lui demande où il va, et je reviens. Vous, durant ce temps, allez directement chez le sire de La Trémoïlle...
Retroussant sa soutane brune, claquant des sandales, le moine courut rejoindre le «siffleur royal».
Léonard franchit la porte Battiponte et pénétra dans le Champ de Mars--cour intérieure du palais.
II
La matinée était brumeuse. Les braseros achevaient de se consumer. La place et les bâtiments voisins encombrés de canons, de bombes, d'ustensiles de campement, de bottes de foin, de tas de paille, de monceaux de fumier, étaient transformés en une immense caserne, moitié écurie, moitié cabaret. Autour des tentes et des fours de campagne, des tonneaux pleins et vides, renversés, servaient de table de jeu; de ce milieu, s'élevaient des cris, des rires, des jurons, en langues diverses, des chansons d'ivrognes. Par instants, tout se taisait quand passaient les chefs; les tambours battaient aux champs, les longues trompes des lansquenets souabes et rhénans résonnaient d'une façon métallique, les cornes des volontaires suisses répétaient en écho les mélodies mélancoliques des Alpes.
Se faufilant vers le milieu de la place, l'artiste aperçut son Colosse presque intact.
Le grand-duc, conquérant de la Lombardie, Francesco Attendolo Sforza, la tête chauve comme celle d'un empereur romain, avec une expression de force léonine et de ruse de renard, comme auparavant était sur son coursier qui se cabrait, et foulait sous ses pieds un guerrier.
Les arquebusiers souabes, les voltigeurs grenoblois, les frondeurs picards, les arbalétriers gascons, s'attroupaient autour de la statue et criaient. Ils se comprenaient mal entre eux et complétaient les mots par des gestes d'après lesquels Léonard comprit qu'il s'agissait d'une dispute entre deux archers, un Allemand et un Français. Chacun à son tour devait tirer, à une distance de cinquante pas, après avoir bu quatre chopes de vin épicé. La verrue, au centre de la joue du Colosse, servait de point de mire.
On mesura les pas, on tira au sort à qui commencerait. L'Allemand but coup sur coup, sans reprendre haleine, les quatre chopes convenues, s'éloigna, visa, tira et manqua le but. La flèche écorcha la joue, arracha un coin de l'oreille gauche, mais glissa près de la verrue sans l'atteindre.
Le Français épaula son arbalète, mais à ce moment un mouvement se produisit dans la foule. Les soldats s'écartèrent devant un détachement de fastueux hérauts qui accompagnaient un chevalier. Il passa sans prêter la moindre attention au divertissement des mercenaires.
--Qui est-ce? demanda Léonard à un arbalétrier.
--Le sire de La Trémoïlle.
--Il est temps encore! songea l'artiste. Je vais courir, le prier...
Mais il restait, sans bouger, sentant une telle incapacité d'action, une telle invincible torpeur, une telle absence de volonté qu'il lui semblait que même se fût-il agi de sauver sa vie, il n'eût pas remué un doigt de la main. La crainte, la honte, le dégoût, s'emparaient de lui à l'idée qu'il devrait, comme Luca Paccioli, supplier les varlets et les palefreniers et courir derrière les seigneurs.
Le Gascon tira. La flèche en sifflant se ficha dans la verrue.
--Bigorre! Bigorre! Montjoie Saint-Denis! criaient les soldats en agitant leurs bérets. La France a gagné!
D'autres tireurs reprirent la gageure.
Léonard voulait partir, mais cloué à la place, comme en un affreux et stupide rêve, il regardait, résigné, la destruction de l'oeuvre à laquelle il avait consacré les seize plus belles années de sa vie, peut-être la plus grandiose production de la sculpture depuis Praxitèle et Phidias. Sous la pluie des balles, des flèches, des pierres, la terre s'effritait, se détachait par larges mottes, s'envolait en poussière, mettant à nu le bâti, tels les os d'un squelette de fer.
Le soleil se montra de derrière les nuages. Dans cette joyeuse éclaboussure de lumière, le Colosse démantelé apparaissait plus misérable encore, avec son héros décapité sur son cheval sans jambes, son sceptre brisé et son inscription _Ecce Deus_!
A ce moment, le commandant en chef du roi de France, le vieux maréchal Jean-Jacques Trivulce, traversa la place. Il regarda le Colosse, s'arrêta interdit, le regarda de nouveau en abritant de sa main ses yeux contre le soleil, puis se tournant vers les gens de sa suite:
--Qu'est-ce?
--Monseigneur, répondit obséquieusement un lieutenant, le capitaine Georges Cocqueburne a autorisé les arbalétriers, de sa propre initiative....
--Le tombeau de Sforza, s'écria le maréchal, l'oeuvre de Léonard de Vinci, qui sert de cible aux arbalétriers gascons!
Il marcha vivement vers le groupe des soldats, saisit au collet un frondeur picard, le roula à terre et éclata en jurons.
Le visage du vieux maréchal s'était empourpré, les veines de son cou se gonflaient.
--Monseigneur, balbutiait le soldat agenouillé et tremblant, monseigneur, nous ne savions pas... Le capitaine Cocqueburne...
--Attendez, fils de chien! criait Trivulce, je vous montrerai le capitaine Cocqueburne... Je vous pendrai tous...
L'acier d'une épée brilla. Il la brandit et aurait frappé, mais au même instant, Léonard de sa main gauche saisit son poignet avec une force telle que le gantelet, la «bracciola» se gondola. Essayant en vain de se débarrasser de l'étreinte, le maréchal regarda Léonard avec étonnement.
--Qui es-tu? demanda-t-il.
--Léonard de Vinci, répondit celui-ci tranquillement.
--Comment oses-tu! commença le vieillard furieux.
Mais ayant rencontré le regard clair et doux de l'artiste, il se tut.
--Alors, c'est toi, Léonard, dit-il en le dévisageant. Lâche ma main. Tu as tordu mon gantelet... Quelle force! Tu es hardi, mon ami...
--Monseigneur, je vous en supplie, ne vous fâchez pas, pardonnez-leur, murmura l'artiste respectueusement.
Le maréchal le contempla encore plus attentivement, sourit et secoua la tête:
--Original! Ils ont détruit ta plus belle oeuvre et tu sollicites leur pardon?
--Excellence, si vous les pendez tous, quel profit en aurais-je et cela reconstituera-t-il mon oeuvre? Ils ne savent pas ce qu'ils font.
Le vieillard resta un instant pensif. Tout à coup sa figure s'illumina. Ses yeux intelligents reflétèrent une grande bonté.
--Écoute, messer Leonardo, je ne comprends pas une chose. Comment se fait-il que tu restais là et regardais? Pourquoi n'as-tu rien dit, pourquoi ne t'es-tu pas plaint au sire de La Trémoïlle? Il a dû justement passer ici tout à l'heure?
Léonard baissa les yeux et dit, balbutiant, rougissant tel un coupable:
--Je n'ai pas eu le temps... Je ne connais pas le sire de La Trémoïlle.
--Dommage, conclut le vieillard en regardant la ruine. J'aurais donné cent de mes meilleurs soldats pour ton Colosse...
En retournant chez lui et traversant le pont de l'élégante loggia Bramante où avait eu lieu sa dernière entrevue avec Ludovic, Léonard vit des pages et des palefreniers français qui s'amusaient à chasser les cygnes apprivoisés, les favoris du duc de Milan. Ils les tiraient à l'arc. Dans le fossé étroit défendu de tous côtés par de hauts murs, les oiseaux se débattaient épouvantés. Parmi le duvet et les plumes blanches, sur le fond noir de l'eau, nageaient en se balançant des corps ensanglantés. Un cygne fraîchement blessé, le cou tendu, poussait un cri perçant et plaintif, agitait ses ailes affaiblies comme s'il eût tenté de s'envoler devant la mort.
Léonard se détourna et pressa le pas. Il lui semblait qu'il était pareil à ce cygne.
III
Le dimanche 6 octobre le roi de France Louis XII entra à Milan par la porte Ticinese. Dans sa suite figurait César Borgia, duc de Valentino, fils du pape. Durant le parcours de la cathédrale au palais, les anges de la commune de Milan agitèrent leurs ailes.
Depuis le jour de la destruction du Colosse, Léonard ne s'était pas remis à son travail de la machine volante. Astro achevait seul l'appareil. L'artiste n'avait pas le courage de lui dire que ces ailes, encore, ne pouvaient servir. Évitant visiblement le maître, le forgeron ne parlait de rien, seulement de temps à autre, furtivement, il fixait sur lui son oeil unique plein de reproche et de démence.
Un matin, vers le 20 octobre, Paccioli accourut chez Léonard apportant la nouvelle que le roi le demandait au palais. L'artiste s'y rendit à contre-coeur. Inquiet de la disposition des ailes, il craignait qu'Astro, ne se mît en tête de voler coûte que coûte et ne commît quelque malheur. Lorsque Léonard pénétra dans les salles si mémorables du palais Rechetto, Louis XII recevait les doyens et les syndics de Milan.
L'artiste regarda son futur maître, le roi de France. Sa personne n'exprimait rien de royal: un corps malingre et faible, des épaules étroites, une poitrine rentrée, un visage vilainement ridé, souffreteux, mais non anobli par la souffrance; plat, empreint de vertu bourgeoise.
Sur la plus haute marche du trône se tenait un jeune homme de vingt ans, simplement vêtu de noir, sans ornements, sauf quelques perles sur les revers du béret et la chaîne de coquillages d'or du collier de l'ordre de Saint-Michel. Il avait les cheveux blonds et longs, une barbiche rousse, une pâleur mate et des yeux bleu-noir, intelligents et affables.
--Dites-moi, fra Luca, dit l'artiste à son guide, quel est ce jeune seigneur?
--Le fils du pape, répondit le moine. César Borgia, duc de Valentino.
Léonard avait entendu parler des crimes de César. Bien qu'il n'y eût pas de preuves certaines, personne ne doutait qu'il n'eût tué son frère Giovanni Borgia, ennuyé de son rôle de cadet, désirant jeter la pourpre cardinalice et hériter du titre de «gonfalonier» de l'Église romaine. On insinuait aussi que la véritable cause de ce fratricide résidait dans la rivalité des deux frères, non seulement pour les faveurs paternelles, mais aussi pour l'incestueux amour qu'ils nourrissaient tous deux pour leur soeur, la belle madonna Lucrezia.
--C'est impossible, songeait Léonard en observant le visage calme du duc de Valentino, ses yeux purs et naïfs.
César sentit probablement peser sur lui le regard scrutateur de Léonard; il tourna la tête de son côté, puis, se penchant vers un vieillard à long vêtement sombre qui se tenait près de lui, son secrétaire, il lui parla à l'oreille en désignant Léonard et lorsque le vieillard eut répondu, il fixa obstinément l'artiste. Un étrange et insaisissable sourire glissa sur les lèvres du duc de Valentino. Et, au même instant, Léonard eut cette impression:
«Oui, tout est possible, il est capable de choses pires encore que celles qu'on raconte.»
Le doyen des syndics, ayant achevé sa lecture, s'approcha du trône, s'agenouilla et tendit au roi un placet. Louis XII par mégarde laissa choir le rouleau de parchemin. Le doyen voulut le ramasser. Mais César d'un mouvement souple et vif le prévint, releva le parchemin et le tendit au roi avec un salut.
--Laquais! grogna, derrière Léonard, quelqu'un dans le groupe des seigneurs français. Est-il assez heureux de se montrer!
--Vous le dites, messer, approuva un autre. Le fils du pape remplit admirablement l'emploi de varlet. Si vous le voyiez, le matin, lorsque le roi s'habille, comme il le sert, comme il chauffe sa chemise. On l'enverrait nettoyer l'écurie, qu'il ne se rebuterait pas!
L'artiste avait remarqué le mouvement servile de César, mais il lui avait semblé plutôt terrible que vil, une caresse traîtresse d'animal rapace.
Cependant, Paccioli s'agitait, poussait le coude de son compagnon et voyant que Léonard avec sa timidité habituelle resterait toute la journée perdu dans la foule, sans trouver l'occasion d'attirer sur lui l'attention du roi, le saisit par la main et, courbé jusqu'à la contorsion, avec un long sifflement énumérant les qualités--_stupendissimo_, _prestantissimo_, _invicissimo_--présenta l'artiste au roi.
Louis XII parla de la _Sainte-Cène_. Il loua l'interprétation des apôtres, mais s'extasia surtout sur la perspective du plafond. Fra Luca s'attendait à chaque instant que Sa Majesté prierait Léonard d'entrer à son service; mais un page entra et remit au roi une lettre de France. Louis XII reconnut l'écriture de sa femme, sa bien-aimée Bretonne, Anne. Elle lui annonçait son heureuse délivrance. Les seigneurs s'avancèrent, présentèrent leurs hommages et leurs compliments, éloignant du trône Léonard et Paccioli. Le roi les regarda, voulut leur dire quelque chose, puis les oublia aussitôt; il invita aimablement les dames à vider une coupe à la santé de l'accouchée et passa dans une autre salle.
Paccioli voulut entraîner son ami.
--Vite! vite!
--Non, fra Luca, répondit tranquillement Léonard. Je vous remercie de vos peines. Mais je ne me rappellerai pas au souvenir du roi. En ce moment Sa Majesté pense à tout autre chose.
Il quitta le palais.
Sur le pont-levis Battiponte, il fut rejoint par le secrétaire de César Borgia, messer Agapito, qui lui proposa au nom du duc, la place d'ingénieur ducal, le même poste que Léonard occupait à la cour de Ludovic le More.
L'artiste promit sa réponse sous peu de jours.
En approchant de sa maison, il aperçut un attroupement et pressa le pas. Giovanni, Marco, Salaino et Cesare portaient, probablement à défaut de civière, sur une des énormes ailes, brisée et déchirée, de la nouvelle machine volante, leur camarade, le forgeron Astro de Peretola, les vêtements en lambeaux, ensanglanté, le visage livide. Ce que le maître craignait, était arrivé. Le forgeron avait voulu essayer les ailes, s'était élevé deux ou trois fois, puis de suite était tombé et se serait tué immanquablement si l'une des ailes ne s'était accrochée à une branche d'arbre. Léonard aida à rentrer le brancard improvisé, dans la maison et lui-même déposa avec précaution le blessé sur son lit. Lorsqu'il s'inclina au-dessus de lui pour examiner ses plaies, Astro reprit connaissance et murmura en fixant sur Léonard un regard suppliant:
--Pardonnez-moi, maître!
IV
Dans les premiers jours de novembre, après de splendides fêtes données en l'honneur de sa fille nouveau-née, Louis XII, après avoir reçu le serment des Milanais et nommé gouverneur de la Lombardie, le maréchal Trivulce, repartit pour la France.