Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 23

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Le visage de l'adolescent représenté sur ce dessin semblait si connu à Giovanni qu'il le prit d'abord pour un portrait. Il y retrouvait une ressemblance avec Savonarole en sa jeunesse et avec le fils du riche usurier de Milan détesté de tous, le vieil israélite Barucco,--maladif et rêveur enfant de seize ans,--plongé dans la secrète sagesse de la Cabale, élève des rabbins qui voyaient en lui une des futures lumières de la Synagogue.

Mais lorsque Beltraffio examina plus attentivement cet adolescent aux cheveux roux et épais, au front bas, aux lèvres fortes, il reconnut le Christ, non pas celui des icônes, mais comme quelqu'un qui L'a vu, oublié et de nouveau retrouvé.

Dans la tête inclinée comme une fleur sur une tige trop faible, dans le regard naïvement enfantin de ses yeux baissés, il y avait le pressentiment de cette dernière et affreuse minute du Mont des Oliviers, lorsque, effrayé et triste, Il avait dit à ses disciples: «Mon âme souffre mortellement», et s'éloignant sur un roc, tomba face contre terre en murmurant: «O Père! tout T'est possible. Éloigne cette coupe de moi. Pourtant que Ta volonté soit faite». Et encore une seconde et une troisième fois Il répéta: «Mon Père, si je ne puis éviter de boire à cette coupe, que Ta volonté soit faite.»

Et se trouvant en état de lutte, Il priait plus ardemment et Sa sueur tombant sur la terre semblait des gouttes de sang.

--Pourquoi priait-Il? songea Giovanni. Comment demandait-Il que ne soit pas, ce qui ne pouvait ne pas être, ce qui était Sa propre volonté, le but de Sa venue au monde? Aurait-Il souffert comme moi et lutté jusqu'au sang contre ces mêmes et terribles pensées doubles?

--Eh bien? demanda Léonard qui s'était absenté de la pièce. Mais il me semble que de nouveau tu...

--Non, non, maître! Oh! si vous saviez comme je me sens bien et tranquille... Maintenant tout est passé...

--Tant mieux, Giovanni. Je te le disais. Fais attention à ce que jamais plus, cela ne revienne...

--Ne craignez rien! Maintenant je vois--et il désigna le dessin--je vois que vous L'aimez plus que tout le monde... Et si votre sosie revient, je sais comment le chasser: je n'aurai qu'à lui parler de ce dessin.

XIV

Giovanni avait entendu dire à Cesare que Léonard terminait la figure du Christ de la _Sainte Cène_ et il désira le voir. Souvent il avait supplié le maître de l'emmener. Léonard promettait toujours et toujours retardait.

Enfin, un matin, il l'emmena au réfectoire de Maria delle Grazie et à la place si connue, restée vide durant seize ans entre Jean et Jacques, dans le quadrilatère de la croisée ouverte qui se détachait sur le calme lointain d'un ciel nocturne et les coteaux de Sion, Giovanni vit le Christ.

Quelques jours plus tard, un soir, il suivait les berges désertes du canal Cantarana. Il revenait de chez l'alchimiste Sacrobosco, et rentrait à la maison. Le maître l'avait envoyé chercher un livre rare, traitant de la mathématique.

Après le vent et le dégel, l'atmosphère était calme et froide. Les flaques de boue de la route s'étaient couvertes d'une toile glacée et friable. Les nuages bas semblaient s'accrocher aux cimes dénudées et violetées des mélèzes, abritant les nids déchiquetés des pies. La nuit tombait vite. Tout à l'extrémité du couchant seulement, s'étendait une longue ligne jaunâtre. L'eau du canal, calme, lourde et noire comme de la fonte, paraissait infiniment profonde.

Giovanni, bien qu'il ne voulût pas s'avouer à lui-même les pensées qu'il chassait avec le dernier effort de la raison, songeait aux deux interprétations du Christ par Léonard. Il n'avait qu'à fermer les yeux pour les voir paraître tous deux ensemble devant lui comme vivants; l'un, plein de faiblesse humaine, Celui qui priait sur le mont des Oliviers avec une foi enfantine; l'autre, surhumainement calme, sage, étrange et terrible.

Et Giovanni pensait que peut-être, dans son insoluble contradiction, tous deux étaient la vérité.

Ses idées s'embrouillaient comme dans un rêve. Sa tête brûlait. Il s'assit sur une pierre au bord du canal étroit et sombre, et, anéanti, appuya sa tête dans ses mains.

--Que fais-tu là? On croirait l'ombre d'un amoureux sur les rives de l'Achéron, dit une voix railleuse.

Il sentit une main se poser sur son épaule, frissonna, se retourna et reconnut Cesare.

Dans l'obscurité hivernale, long, maigre, avec sa figure maladive, enveloppé dans sa cape grise, Cesare ressemblait à une sinistre apparition.

Giovanni se leva et ils continuèrent la route ensemble, silencieux. Seules les feuilles sèches, craquaient sous leurs pas.

--Il sait que nous avons fouillé dans ses papiers, demanda enfin Cesare.

--Oui, répondit Giovanni.

--Et, naturellement, il ne se fâche pas. J'en étais sûr. L'éternel pardon! déclara Cesare avec un rire forcé et méchant.

Ils se turent à nouveau. Un corbeau avec un croassement enroué vola au-dessus du canal.

--Cesare, dit très bas Giovanni, tu as vu le Christ de la _Cène_?

--Oui.

--Eh bien? comment le trouves-tu?

Cesare se retourna brusquement.

--Et toi? demanda-t-il.

--Je ne sais pas... il me semble...

--Dis-le franchement. Il ne te plaît pas?

--Non. Mais je ne sais. J'ai dans l'idée que... ce n'est pas le Christ.

--Pas le Christ? Et qui donc?

Giovanni ne répondit pas, ralentit le pas et baissa la tête.

--Écoute, continua-t-il pensif, as-tu vu le dessin, l'autre dessin de la tête du Christ, au crayon de couleur, où il est représenté presque enfant?

--Oui, un enfant à cheveux roux, à front bas, à lèvres épaisses, tel le fils du vieux Barucco. Alors? Tu le préfères?

--Non... je songe seulement combien ils se ressemblent peu ces deux Christ!

--Se ressemblent peu? dit Cesare étonné. Mais c'est le même visage. Dans la _Cène_ il est plus âgé de quinze ans...

--Cependant, ajouta-t-il, tu as peut-être raison. Mais même si ce sont deux Christ différents, ils se ressemblent comme deux Sosies...

--Sosies! répéta Giovanni frissonnant et s'arrêtant. Comment as-tu dit, Cesare, deux _Sosies_?

--Mais oui! Qu'est-ce qui t'effraye? Ne l'as-tu pas remarqué toi-même?

--Cesare! s'écria subitement Beltraffio en un irrésistible élan, comment ne le vois-tu pas? Est-il possible que Celui que le maître a représenté dans la _Cène_, le Tout-Puissant qui sait tout, est-il possible qu'il ait pu pleurer sur le mont des Oliviers jusqu'à la sueur de sang et dire notre prière humaine, comme prient les enfants qui espèrent le miracle: «Que ne s'accomplisse pas ce pourquoi je suis venu au monde. O mon Père éloigne de moi cette coupe.» Mais cette prière contient tout, Cesare? et sans elle, il n'y a pas de Christ et je ne l'échangerais contre aucune sagesse. Celui qui n'a pas prié ainsi, n'était pas un homme, n'a pas souffert, n'est pas mort--comme nous!

--Ainsi voilà à quoi tu songes, murmura lentement Cesare. En effet. Oui, je te comprends. Oh! sûrement, le Christ de la _Cène_, ne pouvait prier _ainsi_...

Il faisait nuit. Giovanni distinguait avec peine le visage de son compagnon. Il lui semblait étrangement changé.

Cesare se tut et longtemps ils marchèrent sans parler dans la nuit de plus en plus assombrie.

--Te souviens-tu, Cesare? demanda enfin Giovanni, il y a trois ans, nous marchions ensemble ici même et discutions la _Sainte-Cène_. Tu te moquais du maître alors; tu disais qu'il n'achèverait jamais son Christ et j'affirmais le contraire. Maintenant c'est toi qui le soutiens contre moi. Je n'aurais jamais cru que toi, précisément toi, tu pourrais parler ainsi de lui...

Giovanni voulut regarder le visage de son compagnon, mais Cesare se retourna.

--Je suis heureux, conclut Beltraffio, que tu l'aimes, oui, que tu l'aimes, Cesare, peut-être plus que moi. Tu veux le haïr et tu l'aimes!

Cesare, lentement, tourna vers lui son visage pâle et convulsé.

--Que croyais-tu? Certainement, je l'aime! Comment ne l'aimerais-je pas? Je veux le haïr et suis forcé de l'aimer, car ce qu'il a fait dans la _Sainte-Cène_, personne, peut-être même pas lui, ne le comprend comme moi, son plus mortel ennemi!

Et riant de nouveau de son rire forcé:

--Quand on pense... quelle drôle de chose que le coeur humain? Puisque nous parlons de cela, je vais t'avouer la vérité, Giovanni: Je ne l'aime tout de même pas, moins encore maintenant...

--Pourquoi?

--Eh! ne fût-ce que parce que je veux être moi-même, entends-tu? le dernier des derniers, mais ni l'oreille, ni l'oeil, ni l'orteil de son pied! Les élèves de Léonard sont des poussins dans un nid d'aigle! Que Marco se console avec les lois de la science, les cuillers à dosage et les livres à mémoire! J'aurais bien voulu voir Léonard lui-même, créer la figure du Christ en suivant ses théories. Oh! certes! il nous apprend, à nous, ses poussins, à flâner comme des aiglons, par bonté, car il nous plaint au même degré que les petits aveugles de la chienne de garde, une haridelle boiteuse, et le criminel qu'il accompagne jusqu'à la potence pour étudier le jeu de ses muscles, et la cigale d'automne dont les ailes s'engourdissent. Tel le soleil, il déverse sur tout son excès d'amour... Seulement, mon ami, chacun a son goût: à l'un, il est agréable d'être la cigale engourdie ou le vermisseau que le maître, à l'instar de saint Francisque, enlève de terre et pose sur une feuille afin qu'on ne l'écrase pas! A l'autre... Sais-tu, Giovanni? je préférerais que, sans façon, il m'écrase!

--Cesare, murmura Giovanni, s'il en est ainsi pourquoi ne le quittes-tu pas?

--Et toi? pourquoi ne le quittes-tu pas? Tu as brûlé tes ailes comme un papillon à la flamme d'une chandelle et tu continues à tourner, à te précipiter sur le feu, dans lequel moi aussi, peut-être, je veux brûler... Après tout, qui sait? J'ai aussi un espoir...

--Lequel?

--Oh! le plus frivole et le plus fou. Je pense parfois, si un autre apparaissait subitement, un autre qui ne lui ressemblerait pas, mais aussi grand que lui, ni le Pérugin, ni Borgoluone, ni Botticelli, ni même le grand Mantegna, mais un inconnu? Il me suffirait de voir la gloire d'un autre, de rappeler à messer Leonardo, que même des insectes épargnés par pitié, comme moi, peuvent le préférer à un autre et le blesser, car, en dépit de sa peau de brebis, de sa pitié et de son pardon universel, l'orgueil chez lui est infernal!

Il n'acheva pas, et Giovanni sentit la main tremblante de Cesare se poser sur sa main.

--Je sais, dit-il d'une voix changée, presque timide et suppliante, je sais que jamais chose pareille n'aurait surgi en ton esprit. Qui t'a dit que je l'aimais?

--Lui-même, répondit Beltraffio.

--Lui-même! répéta Cesare avec une indescriptible émotion. Alors, il pense que...

Sa voix se brisa. Les deux amis se regardèrent et tout à coup comprirent qu'ils n'avaient plus rien à se dire, que chacun était trop absorbé par ses propres pensées et ses intimes tourments. Silencieux, ils se quittèrent au plus proche carrefour.

Giovanni continua sa route d'un pas mal assuré, la tête baissée, ne voyant pas, ne se souvenant pas où il allait, longeant entre les deux rangées de mélèzes dénudés, les rives désertes du long canal dont l'eau noire ne reflétait pas une étoile. Le regard dément et fixe, il répétait sans cesse:

--Les sosies... les sosies...

XV

Au début du mois de mars 1499, Léonard, inopinément, reçut du trésor ducal ses deux ans d'appointements en retard.

A ce moment, le bruit se répandait que Ludovic le More, atterré par la nouvelle de la triple alliance conclue contre lui, par Venise, le pape et le roi Louis XII, avait l'intention, dès l'apparition de l'armée française en Lombardie, de fuir en Germanie auprès de l'Empereur. Désirant conserver la fidélité de ses sujets durant son absence, le duc allégeait les impôts, payait ses créanciers et comblait de cadeaux ses intimes.

Peu de temps après, Léonard fut favorisé d'un nouveau témoignage de la faveur ducale:

«Nous, Maria Sforza, duc de Milan, gratifions au très célèbre maître Léonard de Vinci, artiste florentin, seize perches de vigne, acquises au couvent Saint-Victor, près de la porte Vercelli», mentionnait l'acte de donation.

L'artiste se rendit auprès du duc pour le remercier. L'entrevue avait été fixée le soir. Mais il fallut attendre jusqu'à la nuit car le duc était accablé de besogne. Il avait passé toute la journée en des discussions ennuyeuses avec les trésoriers et les secrétaires, vérifiant les comptes des munitions de guerre, débrouillant et embrouillant le filet de trahison et de basses tromperies qui lui plaisait tellement lorsqu'il en était le maître, telle l'araignée dans sa toile, et où il se sentait maintenant pris comme un moucheron.

Ayant achevé ses travaux, le duc se dirigea vers la galerie de Bramante qui surplombait un des fossés du palais.

La nuit était calme. Par moments seulement on entendait le son de la trompe, les appels des veilleurs, le grincement de la lourde chaîne de fer du pont-levis.

Le page Ricciardetto apporta deux torches qu'il ficha dans les chandeliers de bronze scellés dans le mur et posa devant le duc un plat d'or contenant du pain coupé en menus morceaux. D'un coin du fossé, glissant sur le fond sombre de l'eau, attirés par la lueur des torches, surgirent des cygnes blancs. Appuyé sur la balustrade, le duc jetait les morceaux de pain et admirait l'adresse avec laquelle les cygnes les attrapaient, l'élégance avec laquelle, silencieusement, ils fendaient de leur poitrail le miroir de l'eau.

La marquise Isabelle d'Este, soeur de feu Béatrice, lui avait envoyé en cadeau ces cygnes de Mantoue. Il les avait toujours aimés, mais ces derniers temps il s'y était attaché encore davantage et chaque soir venait leur jeter la pâtée de ses propres mains, ce qui constituait son unique délassement après les tourmentantes pensées des affaires de l'État, de la guerre, de la politique, de ses trahisons et de celles des autres. Les cygnes lui rappelaient son enfance; alors aussi il les nourrissait de même, dans les marais verdis de Vidgevano.

Mais ici, dans le fossé du palais, entre les menaçantes meurtrières, les tours sombres, les poudrières, les pyramides de bombes et les gueules des canons,--tranquilles, d'une blancheur immaculée dans le brouillard bleu argenté de la lune, ils lui semblaient encore plus beaux. Le poli de l'eau reflétait sous eux le ciel, et comme des visions, entourés de tous côtés d'étoiles, pleins de mystère, entre deux cieux ils se balançaient et glissaient.

Derrière le duc une petite porte s'ouvrit qui laissa passer la tête du chambellan Pusterla. Respectueusement courbé, il s'approcha du duc et lui tendit un papier.

--Qu'est-ce? demanda-t-il.

--Du trésorier général, messer Bornocio Botto, le compte des armements. Il s'excuse infiniment de déranger Votre Altesse... Mais les fourgons partent demain à l'aube.....

Le More saisit le papier, le froissa et le jeta au loin.

--Combien de fois t'ai-je dit de ne m'importuner avec aucune affaire après souper! Oh! Seigneur! bientôt ils ne me laisseront même plus dormir!

Le chambellan toujours courbé, gagna la porte à reculons et murmura de façon que le duc puisse ne pas entendre s'il ne lui plaisait pas:

--Messer Leonardo.

--Ah! oui! Léonard. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt? Fais-le entrer.

Et se tournant de nouveau vers ses cygnes, il songea:

--Léonard ne me gênera pas.

Son visage jaune, flasque, aux lèvres fines, rusées et cruelles, s'illumina d'un bon sourire.

Lorsque l'artiste entra dans la galerie, Ludovic continua à jeter le pain et reporta sur lui le sourire avec lequel il contemplait ses cygnes.

Léonard voulut s'agenouiller, mais le duc le retint et le baisa au front.

--Bonsoir. Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment te portes-tu?

--Je dois remercier Votre Altesse.....

--Eh! finis! N'es-tu pas digne d'autres cadeaux? Attends, le moment viendra où je saurai te récompenser selon tes services.

Il questionna le maître sur ses travaux, inventions et projets, cherchant exprès ceux qui lui paraissaient les plus irréalisables: la cloche à plongeur, les patins à naviguer, la machine volante. Dès que Léonard abordait la question sérieuse: la fortification du palais, le canal, la fonte du monument Sforza, de suite il détournait la conversation avec un air ennuyé et dégoûté.

Subitement il devint pensif, ce qui lui arrivait souvent depuis quelques mois, se tut, pencha la tête avec une expression si détachée, qu'il semblait avoir oublié son interlocuteur. Léonard prit congé.

--Allons, adieu, adieu! dit distraitement le duc; mais lorsque l'artiste fut à la porte, il le rappela, s'approcha de lui, lui posa ses deux mains sur les épaules et le fixa d'un long et triste regard.

--Adieu, murmura-t-il, et sa voix trembla. Adieu, cher Léonard! Qui sait si nous nous reverrons?

--Votre Altesse nous abandonne?

Le duc soupira péniblement et ne répondit pas.

--Oui, mon ami, continua-t-il. Voilà seize ans que nous vivons ensemble et je n'ai de toi que de bons souvenirs, et toi aussi tu n'en as pas de mauvais de moi. Que les gens disent ce qui leur plaira, mais dans les siècles futurs, celui qui nommera Léonard pensera aussi un peu à Ludovic le More!

L'artiste, qui n'aimait pas les effusions sentimentales, prononça les seules paroles qu'il gardait en sa mémoire pour les circonstances où l'éloquence de cour était indispensable:

--Monseigneur, je voudrais avoir plusieurs vies pour les mettre toutes au service de Votre Altesse.

--Je le crois, répondit le duc. Un jour tu te souviendras peut-être de moi et tu me plaindras.....

Il n'acheva pas, sanglota, enlaça fortement Léonard et l'embrassa sur les lèvres.

--Allons, que le Seigneur soit avec toi! que le Seigneur soit avec toi!

Quand Léonard fut parti, Ludovic resta longtemps encore assis sur la galerie Bramante, admirant les cygnes, et dans son coeur s'élevait un sentiment qu'il n'aurait pu exprimer par des mots. Il lui semblait que dans sa vie sombre et criminelle, Léonard était pareil aux cygnes blancs dans le fossé du palais, sur l'eau noire, entre les menaçantes meurtrières, les tours, les fondrières, les pyramides de bombes et les gueules des canons. Aussi inutile et aussi beau, aussi pur et aussi virginal.

On n'entendait dans le silence de la nuit que la tombée lente de la résine des torches aux trois quarts consumées. Dans leur reflet rose qui se fondait avec le clair de lune bleu, se balançant majestueusement, dormaient, pleins de mystère, entourés d'étoiles, telles des visions, entre les deux cieux,--le ciel d'en haut et le ciel d'en bas,--les cygnes et leurs sosies reflétés dans le sombre miroir des eaux.

XVI

En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.

C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort de Savonarole.

L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».

Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence avait l'aspect d'une croix.

Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro Maruffi.

Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:

--_Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante._ Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.

--_Militante, non triumphante--hoc enim tuum non est._ Combattante mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia Savonarole.

On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort au nom du peuple.

Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les condamnés.

Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:

--Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!

Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le vide.

Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le ciel.

Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.

Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.

Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le noeud coulant quelqu'un cria:

--Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!

Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.

Le bourreau poussa Savonarole.

Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des vanités»:

--Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!

La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:

--Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!

Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.

Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler quelques pincées de cendres et quelques parcelles du coeur non consumé de Savonarole.

Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.

Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.

En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.

Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.

Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.