Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 22
Un soir de novembre, après une journée passée en démarches auprès du généreux seigneur de Visconti, chez Arnoldo le prêteur, chez le bourreau qui réclamait le montant de deux cadavres de femmes enceintes, et menaçait d'un rapport à la Très Sainte Inquisition au cas de non-paiement, Léonard fatigué rentra à la maison et tout d'abord passa à la cuisine sécher ses vêtements humides. Puis, ayant pris la clef chez Astro, il se dirigea vers sa salle de travail. Mais en approchant, il entendit parler derrière la porte.
--La porte est fermée, songea-t-il. Qu'est-ce que cela signifie? Des voleurs peut-être?
Il écouta, reconnut les voix de ses élèves Giovanni et Cesare et devina qu'ils examinaient ses papiers secrets, qu'il n'avait jamais montrés à personne; il voulut ouvrir la porte, mais subitement il s'imagina les regards des traîtres et il eut honte pour eux; sur la pointe des pieds, il recula, rougissant comme un coupable et entrant dans l'atelier par le côté opposé, il cria de façon à ce qu'ils puissent l'entendre:
--Astro! Astro! donne de la lumière. Où êtes-vous donc tous? Andréa, Marco, Giovanni, Cesare!
Les voix dans la salle de travail se turent. Quelque chose tinta comme une vitre brisée. Une fenêtre battit.
Il écoutait toujours, ne se décidant pas à entrer. Dans son coeur il n'avait ni colère, ni douleur, mais seulement de l'ennui et du dégoût.
Il ne s'était pas trompé. Entrés par la croisée qui donnait sur la cour, Giovanni et Cesare fouillaient les tiroirs de la table de travail, examinaient les papiers secrets, les dessins, son journal. Beltraffio, très pâle, tenait un miroir. Cesare penché lisait dans la glace l'écriture de Leonardo:
«_Laude del Sole._ Gloire au soleil.
»Je ne puis ne pas blâmer Epicure qui affirme que la grandeur du soleil est réellement telle qu'elle paraît; je m'étonne que Socrate abaisse un pareil astre, en disant que ce n'est qu'une pierre incandescente. Et je voudrais connaître des mots, suffisamment puissants pour blâmer ceux qui préfèrent la déification d'un homme à la déification du soleil...»
--On peut passer? demanda Cesare.
--Non, lis jusqu'à la fin, murmura Giovanni.
--«Ceux qui adorent des dieux sous l'aspect d'hommes, sont dans l'erreur, car l'homme serait-il grand comme la terre paraîtrait moins que la plus petite planète--un point à peine perceptible dans l'univers.--De plus, tous les hommes sont exposés à être brûlés...»
--Voilà qui est étrange! s'étonna Cesare. Il adore le soleil, et Celui qui a vaincu la mort par sa mort, semble ne pas exister pour lui...
Il tourna une page.
--Tiens... encore, écoute:
«Dans toutes les parties de l'Europe on pleurera la disparition d'un homme mort en Asie.»
--Tu comprends?
--Non.
--Le Vendredi Saint, expliqua Cesare.
«O mathématiciens, continua Cesare, versez vos lumières sur cette démence. L'âme ne peut être sans corps et là où il n'y a ni sang, ni chair, ni nerfs, ni os, ni langue, ni muscles, il ne peut exister ni voix, ni mouvement»... Ici on ne peut pas déchiffrer, c'est biffé. Et voilà la fin... «En ce qui concerne toutes les autres définitions de l'âme, je les cède aux saints Pères qui enseignent le peuple et par l'inspiration du Saint-Esprit, sont plus savants que les secrets de la nature.»
--Hum! messer Leonardo serait bien malade si ces lignes tombaient entre les mains des Pères Inquisiteurs... Et voici encore une prophétie:
«Sans rien faire, méprisant la pauvreté et le travail, des hommes vivront luxueusement dans des maisons pareilles à des palais et assurant qu'il n'y a pas de meilleure façon d'être agréable à Dieu, qu'en acquérant les trésors visibles au prix des invisibles.»
--Les indulgences! devina Cesare. Cela ressemble à du Savonarole. Une pierre dans le jardin du pape...
«Morts depuis mille ans, ils nourriront les vivants.»
--Je ne comprends pas. C'est compliqué... Cependant... Mais oui! «Morts depuis mille ans...» les martyrs, les saints, au nom desquels les moines amassent l'argent. Une excellente devinette!
«On parlera avec ceux qui, ayant des oreilles, n'entendent pas; on allumera des cierges devant ceux qui, ayant des yeux, ne voient pas.» Les tableaux saints.
«Les femmes avoueront aux hommes tous leurs désirs, toutes leurs actions secrètes et honteuses.»--La confession. Comment cela te plaît-il, Giovanni? Hein? Quel homme étonnant! Pense un peu pour qui il invente toutes ces énigmes? Et elles ne sont même pas méchantes. Simplement un amusement... Il joue au sacrilège...
Ayant feuilleté plusieurs pages, il lut:
«Beaucoup, faisant commerce de miracles, trompent la populace et punissent ceux qui dévoilent leurs trafics.»--C'est probablement au sujet de fra Girolamo et de la science qui détruit la foi dans les miracles.
Il ferma le cahier et regarda Giovanni.
--Assez, n'est-ce pas? Les preuves sont suffisantes?
Beltraffio secoua la tête.
--Non, Cesare... Oh! si on pouvait trouver un endroit où il dit bien nettement.....
--Nettement? Tu peux attendre. Ce n'est pas dans sa nature. Chez lui, tout est double, coquet et rusé comme chez une femme. Ses devinettes en font foi. Attrape-le! Il s'ignore lui-même. Il est pour soi-même la plus grande énigme.
«Cesare a raison, pensait Giovanni. Mieux vaut un franc sacrilège que ces plaisanteries, ce sourire de Thomas l'Incrédule sondant les plaies du Sauveur...»
Cesare lui montra un dessin au crayon orange sur papier bleu,--tout petit, perdu entre des croquis de machines et des calculs,--qui représentait la Vierge Marie et l'Enfant Jésus dans le désert. Assise sur une pierre, elle dessinait sur le sable des triangles, des cercles et autres figures. La mère du Seigneur apprenait à son fils la géométrie, source de toutes les sagesses.
Longtemps Giovanni contempla cet étrange dessin. Il voulut lire l'inscription qui se trouvait au-dessus. Il approcha le miroir; Cesare eut à peine le temps de déchiffrer les trois premiers mots, «Nécessit--éternel maître», lorsque retentit la voix de Léonard, criant:
--Astro! Astro! donne de la lumière! Où êtes-vous donc tous? Andrea, Marco, Giovanni, Cesare!
Giovanni frissonna, blêmit et laissa tomber la glace. Elle se brisa.
--Mauvais présage, sourit Cesare.
Tels des voleurs surpris, ils jetèrent les papiers dans le tiroir, ramassèrent les débris du miroir, sautèrent sur l'appui de la fenêtre et glissèrent dans la cour en s'aidant des conduites d'eau et des branches de vigne. Cesare s'accrocha, tomba et faillit se casser la jambe.
XII
Ce soir-là, Léonard ne trouva pas sa consolation habituelle dans la mathématique. Tantôt il se levait et marchait fiévreusement dans la pièce, tantôt il s'asseyait, commençait un dessin et de suite l'abandonnait. Dans son coeur s'agitait une inquiétude vague, comme s'il devait résoudre quelque chose et ne le pouvait pas. Sa pensée revenait toujours au même point.
Il songeait à la fuite de Giovanni chez Savonarole, puis à son retour chez lui Leonardo, à sa période de calme durant laquelle il le croyait guéri, entièrement pris par l'art. Mais le «duel du feu» et la nouvelle de la mort de fra Girolamo l'avaient rendu encore plus piteux, plus égaré.
Léonard voyait ses souffrances, voyait qu'il voulait et ne pouvait le quitter à nouveau; devinait la lutte qui s'opérait dans le coeur de son élève, trop profond pour ne pas sentir, trop faible pour vaincre les contradictions. Parfois, il semblait au maître qu'il devait chasser Giovanni pour le sauver. Mais il n'en avait pas le courage.
--Si je savais comment le soulager, pensait Léonard.
Il eut un sourire amer:
--Je lui ai jeté un sort! Les gens ont probablement raison quand ils disent que j'ai le mauvais oeil...
Montant les marches raides d'un escalier sombre, il frappa à une porte, et ne recevant pas de réponse, l'ouvrit.
L'obscurité régnait dans la cellule. On entendait la pluie crépiter sur le toit et le vent hurler. Une lampe brûlait faiblement devant une image de la Madone. Un grand crucifix noir pendait sur le mur blanc. Beltraffio était couché tout habillé sur son lit, contourné comme les enfants malades, les genoux repliés, la tête cachée dans l'oreiller.
--Giovanni, tu dors? murmura le maître.
Beltraffio sursauta, poussa un cri, et fixa sur Léonard un regard dément, les bras tendus en avant, avec l'expression de terreur que Léonard avait vue dans les yeux de Maïa.
--Qu'as-tu, Giovanni? C'est moi.....
Beltraffio semble sortir d'un rêve et, passant lentement la main sur son front:
--Ah! c'est vous, messer Leonardo... j'avais cru... j'ai eu un rêve effrayant..... Ainsi ce n'est pas vous, continua-t-il en le dévisageant avec méfiance.
Le maître s'assit au pied du lit et lui posant la main sur le front:
--Tu as la fièvre. Tu es malade. Pourquoi ne me l'as-tu pas dit?
Giovanni se détourna, mais tout à coup regarda à nouveau Léonard, les coins de ses lèvres s'affaissèrent, tremblèrent et, joignant les mains, il balbutia:
--Chassez-moi, maître!... Car je ne pourrais m'en aller de mon gré et je ne puis rester chez vous, parce que je... je... Oui... je suis vis-à-vis de vous un misérable, un traître...
Léonard l'embrassa et l'attira à soi.
--Voyons, mon petit, le Seigneur soit avec toi! Est-ce que je ne vois pas combien tu souffres? Si tu te crois fautif de quoi que ce soit vis-à-vis de moi,--je te pardonne tout,--peut-être toi aussi me pardonneras-tu un jour...
Giovanni leva sur lui de grands yeux étonnés et, subitement, en un élan irrésistible, se serra contre lui, cacha son visage sur sa poitrine, dans la longue barbe douce comme de la soie.
--Si jamais, balbutiait-il entre les sanglots qui le secouaient, si jamais je vous quitte, maître, ne croyez pas que ce soit parce que je ne vous aime pas! Je ne sais pas moi-même ce que j'ai... J'ai des idées folles... Dieu m'a abandonné. Oh! seulement ne pensez pas, non! Je vous aime plus que tout au monde, plus que mon père fra Benedetto. Personne ne peut vous aimer autant que moi.....
Léonard, avec un doux sourire, caressait ses cheveux et le consolait comme un enfant:
--Allons, tais-toi, tais-toi! Je sais que tu m'aimes, mon petit, pauvre, sensible, naïf..... C'est Cesare qui a dû encore te conter quelques sottises. Pourquoi l'écoutes-tu? Il est intelligent et malheureux aussi: il m'aime, et il croit qu'il me déteste. Mais il y a bien des choses qu'il ne comprend pas.....
Giovanni se tut, cessa de pleurer, fixa sur le maître un regard scrutateur et dit:
--Non, ce n'est pas Cesare. Moi seul... et pas moi... Mais _lui_...
--Qui, lui? demanda Léonard.
Giovanni s'accrocha au maître. Ses yeux de nouveau s'emplirent d'effroi.
--Il ne faut pas, dit-il tout bas, je vous prie... il ne faut pas parler de _lui_...
Léonard le sentit trembler dans ses bras.
--Écoute, mon enfant, dit-il du ton sérieux et tendre que prennent les docteurs pour questionner les malades. Je vois que tu as quelque chose sur le coeur. Tu dois tout me dire. Je veux tout savoir, Giovanni, entends-tu? Cela t'apaisera.
Et après un instant de silence:
--Dis-moi, de qui parlais-tu tout à l'heure?
Giovanni approcha ses lèvres de l'oreille de Léonard et lui chuchota:
--De votre sosie...
--De mon sosie? Qu'est-ce? Tu m'as vu en rêve?
--Non, réellement...
Léonard le regarda et un moment il lui sembla que Giovanni délirait.
--Messer Leonardo, vous n'êtes pas venu chez moi avant-hier, mardi, la nuit?
--Non. Mais tu dois bien le savoir?
--Moi, oui, assurément... Eh bien! alors, voyez-vous, maître, maintenant je suis certain que c'était _lui_.
--Mais pourquoi te figures-tu que j'ai un sosie? Comment cela est-il arrivé?
Léonard sentait que Giovanni voulait lui raconter quelque chose et il espérait que cet aveu le soulagerait.
--Comment cela est arrivé? Tout simplement. Il est venu chez moi, comme vous ce soir, à la même heure; il s'est assis sur mon lit, comme vous maintenant et il parlait et faisait tout comme vous et son visage était semblable au vôtre, seulement dans un miroir. Il n'est pas gaucher. Et de suite cela m'a fait penser que ce ne devait pas être vous, et il savait ce à quoi je songeais, mais il feignait de l'ignorer. Seulement en partant, il s'est tourné vers moi et m'a dit: «Giovanni, tu n'as jamais vu mon sosie? Si tu le vois, ne t'effraie pas.» Alors j'ai tout compris.
--Et tu le crois jusqu'à présent, Giovanni?
--Puisque je l'ai vu _lui_ comme je vous vois! Et qu'il m'a parlé...
--De quoi?
Giovanni cacha sa figure dans ses mains.
--Dis-le, insista Léonard, cela vaut mieux, tu y penserais et te tourmenterais.
--Des choses terribles. Que tout dans l'univers n'était que mécanique, que tout ressemblait à cet horrible engin pareil à une araignée qu'il... ou plutôt non... que vous avez inventé...
--Quelle araignée? Je ne me souviens pas... Ah! si! Tu as vu chez moi le dessin d'une machine de guerre?
--Et il m'a dit encore, continua Giovanni, que ce que les hommes appelaient Dieu est la force éternelle qui fait mouvoir l'araignée et que tout lui était égal, la vérité et le mensonge, le bien et le mal, la vie et la mort. Et on ne peut le convaincre parce qu'il est mathématicien et que pour lui, deux et deux font quatre et non pas cinq...
--Bien! bien! Ne te tourmente pas. Assez! je sais...
--Non, messer Leonardo, attendez, vous ne savez pas tout. Écoutez, maître. Il m'a dit que le Christ était venu pour rien sur la terre, qu'il est mort et n'est pas ressuscité, qu'il s'est consommé dans son cercueil. Et quand il a dit cela, j'ai pleuré. Il a eu pitié de moi, m'a consolé en me disant: «Ne pleure pas, mon petit, il n'y a pas de Christ, mais il y a l'amour; le grand amour, fils de la science parfaite; celui qui sait tout, aime tout. Vous voyez, il se servait de vos paroles! Auparavant, l'amour provenait de la faiblesse, des miracles et de l'ignorance; maintenant, de la force, de la vérité et de la science, car le serpent n'a pas menti: goûtez le fruit de l'arbre de la science et vous serez pareils aux dieux.» Et après ces paroles j'ai compris qu'il était le diable, je l'ai maudit et il est parti en me disant qu'il reviendrait...
Léonard écoutait avec une attention curieuse, comme s'il ne s'agissait plus du délire d'un malade. Il sentait que le regard de Giovanni pénétrait dans la plus secrète profondeur de son coeur.
--Et le plus étrange, murmura l'élève, en s'écartant lentement du maître, le plus répugnant de tout cela était qu'en me disant tout cela, il souriait... oui, oui... tout à fait comme vous maintenant... comme vous!
Le visage de Giovanni blêmit, se convulsa, il repoussa Léonard avec un cri dément:
--Toi... toi encore! Tu as dissimulé... Au nom de Dieu va-t'en, maudit!
Le maître se leva et fixant sur lui un regard autoritaire:
--Le Seigneur soit avec toi, Giovanni! Je vois, en effet, qu'il vaut mieux pour toi me quitter. Tu te souviens, l'Écriture dit: «Celui qui a peur n'est pas parfait d'amour.» Si tu m'aimais vraiment, tu ne me craindrais pas, tu comprendrais que tout cela n'est que songes et folies, que je ne suis pas ce que pensent les gens, que je n'ai pas de sosie et que je crois plus fermement dans le Christ Sauveur que ceux qui m'appellent le serviteur de l'Antechrist. Pardonne-moi, Giovanni!... Ne crains rien... le sosie de Léonard ne reviendra jamais chez toi...
Sa voix trembla, pleine d'infinie pitié. Il se leva. «Est-ce bien cela? Lui ai-je dit la vérité?» pensa-t-il, et au même instant il sentit que si le mensonge était nécessaire pour le sauver--il était prêt à mentir. Beltraffio tomba à genoux et baisa les mains du maître.
--Non! non!... Je sais que c'est de la folie... Je vous crois... Vous verrez, je chasserai ces horribles pensées... Seulement, pardonnez-moi, maître, ne m'abandonnez pas!
Léonard le contempla avec compassion et l'embrassa.
--Bien, mais souviens-toi, Giovanni, que tu as promis. Et maintenant, ajouta-t-il de sa voix habituelle, descendons vite. Il fait froid ici. Je ne veux plus que tu couches dans cette chambre jusqu'à ce que tu sois tout à fait remis. J'ai un travail pressé, viens, tu m'aideras.
XIII
Il le conduisit dans sa chambre, voisine de l'atelier, ralluma le feu et lorsque la flamme crépita, dit qu'il avait besoin d'une planche pour un tableau.
Léonard espérait que le travail tranquilliserait le malade. Il avait prévu juste. Peu à peu, Giovanni se calma. Avec une grande attention, comme s'il se fût agi d'une oeuvre importante, il aida le maître à imprégner le bois avec un composé d'alcool, d'arsenic et de sublimé. Puis ils commencèrent à étendre la première couche en bouchant les rainures avec de l'albâtre, de la laque de cyprès et du mastic, égalisant les différences avec un ébauchoir. Comme toujours, le travail brûlait, semblait un jouet entre les mains de Léonard. En même temps, il donnait des conseils, enseignait comment il fallait monter un pinceau, en commençant par les gros, les plus durs, en poil de porc, enserrés dans du plomb, et en finissant par les plus fins et les plus doux en poil d'écureuil, enchâssés dans une plume d'oie.
La pièce s'imprégna de l'agréable odeur de térébenthine et de mastic, qui rappelait le travail. Giovanni frottait de toutes ses forces la planche avec un morceau de peau imbibée d'huile de lin chaude. Ses frissons avaient disparu. Un instant, fatigué, le visage rouge, il s'était arrêté et regardait le maître.
--Allons, plus vite, ne flâne pas! disait Léonard en le bousculant. L'huile refroidie n'adhère pas.
Et, le dos raidi, les jambes arquées, les lèvres serrées, Giovanni, avec une ardeur nouvelle, reprenait l'ouvrage.
--Eh bien! comment te sens-tu? demanda Léonard.
--Bien, répondit Giovanni avec un gai sourire.
Les autres élèves aussi s'étaient rassemblés dans ce coin chaud et lumineux de la vieille maison lombarde, d'où il était agréable d'entendre hurler le vent et cingler la pluie. Andrea Salaino, le cyclope Zoroastro, Giacopo et Marco d'Oggione étaient là. Seul, Cesare da Sesto, selon son habitude, manquait à ce cercle amical.
Après avoir placé la planche dans un coin pour la laisser sécher, Léonard enseigna à ses élèves le meilleur procédé pour obtenir de l'huile très pure pour les couleurs. On apporta un grand plat de terre dans lequel la pâte de noix trempée dans six eaux différentes avait déposé son suc blanc, recouvert d'une couche épaisse de graisse jaune. Prenant des morceaux de coton et les tordant, tels des cierges, il en plongea une extrémité dans le plat, l'autre dans un entonnoir placé dans le goulot d'une fiole. L'huile qui s'imbibait dans l'ouate coulait dans le récipient, en grosses gouttes dorées et transparentes.
--Regardez, regardez, admirait Marco, comme elle est pure! Et chez moi, elle est toujours trouble. J'ai beau la filtrer...
--Probablement parce que tu n'enlèves pas la peau des noix, observa Léonard. Elle ressort ensuite sur la toile et noircit les couleurs.
--Vous entendez? s'écriait Marco triomphant. La plus belle production de l'art, à cause de cette misérable saleté, d'une pelure de noix, peut être perdue à jamais! Et vous riez quand je dis qu'il faut observer les règles avec une précision mathématique...
Les élèves, tout en suivant attentivement la préparation de l'huile, causaient et s'amusaient. En dépit de l'heure tardive, personne ne songeait à dormir, et sans écouter les grognements de Marco qui tremblait pour la moindre bûche, ils jetaient joyeusement le bois dans l'âtre.
--Racontons des histoires! proposa Salaino.
Et le premier il conta la nouvelle du prêtre qui, le Samedi-Saint, allait bénir les maisons, et étant entré chez un peintre avait aspergé tous ses tableaux.
»--Pourquoi as-tu fait cela? lui demanda l'artiste.
»--Parce que je veux ton bien; car il est dit: «Le Ciel vous rendra au centuple une bonne action.»
»L'artiste ne répondit pas. Mais lorsque le curé ouvrit la porte qui donnait sur la rue, il lui versa sur la tête un seau d'eau froide en criant:
»--Voilà, du Ciel, le centuple de la bonne action que tu as faite en m'abîmant tous mes tableaux.
Les nouvelles suivirent les nouvelles, les unes plus stupides que les autres. Tous s'amusaient follement et Léonard plus que tous les autres.
Giovanni aimait l'observer quand il riait. Ses yeux se ridaient, ne paraissaient plus que deux fentes; le visage prenait une expression d'enfantine naïveté et, il secouait la tête, essuyait ses larmes, s'esclaffait d'un rire très aigu, étrange pour sa taille et sa corpulence, dans lequel sonnaient les notes féminines comme dans ses cris de colère.
A minuit, ils eurent faim. On ne pouvait se coucher sans souper, d'autant plus qu'ils avaient plutôt légèrement dîné, Marco étant parcimonieux.
Astro apporta tout ce qu'il avait trouvé: des restes de jambon, du fromage, quatre douzaines d'olives et une miche de pain de froment rassis. Il n'y avait pas de vin.
--As-tu bien incliné la barrique? lui demandaient les compagnons.
--Parbleu! Dans tous les sens. Pas une goutte.
--Ah! Marco, Marco, qu'as-tu fait de nous! Que faire sans vin?
--Allons, voilà bien votre chanson, Marco et Marco. Suis-je fautif s'il n'y a plus d'argent?
--Il y a de l'argent et il y aura du vin! cria Giacopo en lançant vers le plafond une pièce d'or.
--D'où l'as-tu, diablotin? Tu as encore volé? Attends, je te frotterai les oreilles, dit Léonard, en le menaçant.
--Mais non, messer, je ne l'ai pas volé, vrai Dieu! Que je crève de suite, que ma langue se dessèche, si je ne l'ai gagné aux osselets!
--Prends garde, si tu nous régales avec le produit d'un larcin...
Courant à la taverne de l'Aigle-Vert où les mercenaires suisses passaient la nuit à jouer, Giacopo revint avec deux brocs de vin.
Le vin augmenta la gaieté. Le gamin le versait, tel Ganymède, de très haut, et de façon que le rouge moussât rose et que le blanc moussât doré; et, enchanté à l'idée qu'il régalait de sa poche, sautait, se contorsionnait et imitant les promeneurs ivres noctambules, chantait la chanson du _Moine défroqué_:
Au diable la soutane, la capuche, le chapelet! Hi hi hi et ha ha ha! Eh! vous les jolies filles, A pécher je suis prêt!
Ou bien encore l'hymne solennel de la folle _Messe de Bacchus_, inventé par les étudiants:
Ceux qui mettent de l'eau dans le vin, Comme des éponges s'imbiberont, Et dans le feu de l'enfer Les diables les sécheront.
Jamais, semblait-il à Giovanni, il n'avait mangé et bu avec autant de plaisir, comme à ce misérable souper de Léonard, composé de fromage sec, de pain rassis et de vin frelaté payé avec l'argent, volé probablement, de Giacopo.
On but à la santé du maître, à la gloire de l'atelier, à la richesse et à chacun.
Pour conclure, Léonard, contemplant ses élèves, dit avec un sourire:
--J'ai entendu dire, mes amis, que saint François d'Assise affirmait que l'ennui était le pire vice et que celui qui voulait plaire à Dieu devait toujours être gai. Buvons à la sagesse de saint François, à l'éternelle gaieté céleste.
Tous s'étonnèrent quelque peu. Mais Giovanni comprit ce qu'avait voulu exprimer le maître.
--Eh! maître! dit Astro en secouant la tête. Vous parlez de gaieté, quelle gaieté pouvons-nous avoir tant que nous rampons sur la terre, comme des vers de sépulcre? Que les autres boivent à ce qui leur plaira.--Moi, je bois aux ailes humaines, à la machine volante! Quand les hommes ailés atteindront les nuages, là commencera la gaieté. Et que le diable emporte les lois de pesanteur, la mécanique, qui nous gênent.
--Non, mon ami, sans mécanique tu ne volerais pas loin, interrompit le maître en riant.
Lorsque tous se séparèrent, Léonard retint Giovanni, lui installa son lit près du feu et ayant recherché un dessin en couleurs, le donna à son élève.