Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 21
Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.
Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif plaisir.
--Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la timidité...
Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un combat de coqs.
--Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...
Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.
Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:
--Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux cuits de l'Adriatique--heureusement pas encore desséchée!--exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés de messer Leonardo.
VII
A souper, Luca Paccioli, assis près de Leonardo, lui dit tout bas:
--Ne me gardez pas rancune, mon ami, de ne pas vous avoir défendu lorsqu'on vous a attaqué. Ils ne vous ont pas compris. Et, en réalité, vous pouviez vous entendre avec eux, car une chose ne gêne pas l'autre, pourvu qu'on ne touche pas aux extrêmes. On peut tout concilier, tout réunir...
--Je suis entièrement de votre avis, fra Luca, répondit Léonard.
--Voilà, voilà! Comme cela c'est mieux. La paix et la concorde. Pourquoi se fâcher. Vive la métaphysique et vive la mathématique! Il y aura de la place pour tous. Vous me cédez et je vous cède. N'est-ce pas, mon ami?
--Parfaitement, fra Luca.
--Et il n'y aura plus aucun malentendu. Vous nous cédez, nous vous cédons.
--«Veau caressant tette deux mères!» pensa l'artiste en regardant le visage rusé et intelligent du moine mathématicien qui savait concilier Pythagore et saint Thomas d'Aquin.
--A votre santé, maître! lui dit en levant sa coupe, son autre voisin, l'alchimiste Galeotto Sacrobosco. Vous les avez adroitement ferrés. Quelle finesse dans l'allégorie!
--Quelle allégorie?
--Allons, encore? C'est mal, messer. Ne trichez pas avec moi, Dieu merci, je suis initié. Nous ne nous trahirons pas...
Le vieillard eut un sourire malin.
--Quelle allégorie, me demandez-vous? Le dessèchement, c'est le soufre; le sel de l'Océan qui couvrait jadis les montagnes, le mercure; est-ce bien cela?
--Tout à fait, messer Galeotto, approuva Léonard, vous avez fort bien compris mon allégorie!
--Vous voyez! Et les coquillages pétrifiés sont la pierre philosophale, le grand secret des alchimistes, formée par le soleil-sel, la sécheresse-soufre et le liquide-mercure. La divine transmutation des métaux!
Haussant ses sourcils flambés par les flammes de ses fours, le vieillard eut un rire enfantin, naïf:
--Et nos savants à bonnet rouge n'ont rien compris! Allons, buvons à votre santé, messer Leonardo, et à la floraison de notre mère l'Alchimie!
--Avec plaisir, messer Galeotto. Je vois en effet, maintenant, qu'on ne peut rien vous cacher et je vous donne ma parole de ne plus ruser avec vous dorénavant.
Après le souper, les invités se dispersèrent. Le duc ne retint qu'un petit cercle d'intimes dans un douillet petit salon où l'on apporta du vin et des fruits.
--C'est charmant, charmant! dit Hermelina se pâmant. Jamais je n'aurais cru que ce serait aussi amusant. J'avoue que je craignais de m'ennuyer. C'est mieux que n'importe quel bal! J'assisterais volontiers tous les jours à des tournois scientifiques. Comme ils se sont fâchés contre Léonard, comme ils ont crié! Dommage qu'on ne l'ait pas laisser achever. Je désirais tellement qu'il raconte quelque chose de ses sortilèges, qu'il parle de la nécromancie.
--Je ne sais si ce que l'on dit est vrai, dit un vieux courtisan, mais il paraît que Léonard s'est créé tant d'opinions hérétiques, qu'il ne croit même plus en Dieu. Adonné aux sciences naturelles, il préfère être philosophe plutôt que chrétien...
--Des bêtises, déclara le duc. Je le connais. C'est un coeur d'or. Il brave tout en paroles et en réalité il ne ferait pas de mal à une puce. On dit: «C'est un homme dangereux.» Les pères inquisiteurs peuvent crier tant qu'il leur plaira, je ne permettrai à personne d'offenser mon Léonard.
--Et la postérité, dit en s'inclinant profondément Balthazare Castiglione, élégant seigneur de la cour d'Urbino, venu à Milan, la postérité sera reconnaissante à Votre Altesse d'avoir conservé un aussi extraordinaire, un aussi unique artiste dans le monde entier. C'est dommage qu'il néglige ainsi son art, pour employer son cerveau à d'aussi étranges pensées, à d'aussi monstrueuses chimères.
--Vous dites vrai, messer Balthazare, approuva le duc. Combien de fois ne lui ai-je pas dit: «Laisse là ta philosophie.» Mais les artistes sont volontaires. On ne peut rien en faire, on ne peut rien exiger d'eux. Ce sont des originaux!
--Vous avez admirablement traduit notre pensée à tous, Monseigneur, acquiesça le commissaire principal des impôts sur le sel, qui depuis longtemps voulait raconter quelque chose sur Léonard. Ce sont des originaux! Ils ont parfois des inventions qui vous ahurissent. J'arrive dernièrement dans son atelier, j'avais besoin d'un petit dessin allégorique pour un coffret de mariage. Je demande:
»--Le maître est-il à la maison?
»--Non, il est très occupé et ne reçoit pas de commandes.
»--Et à quoi est-il occupé?
»--Il mesure la pesanteur de l'air.
»Alors, j'ai cru qu'on se moquait de moi. Puis je rencontre Léonard:
»--Est-il vrai, messer, que vous mesurez la pesanteur de l'air?
»--Oui! m'a-t-il répondu en me regardant comme si j'étais un imbécile. La pesanteur de l'air! Comment cela vous plaît-il, madonni? Combien de livres, combien de grammes, dans le zéphir printanier?»
--Cela, ce n'est rien! observa un jeune chambellan au visage abêti et satisfait. Moi j'ai entendu dire qu'il a inventé un canot qui se meut sans avirons.
--Sans avirons! Tout seul?
--Oui, sur des roues, par la force de la vapeur.
--Un canot sur des roues! Vous venez de l'inventer vous-même...
--Je vous jure sur mon honneur, madonna Cecilia, que je l'ai su par fra Luca Paccioli qui a vu le dessin de la machine. Léonard suppose que par la force de la vapeur, on peut faire bouger non seulement un canot, mais des navires.
--Vous voyez, s'écria Hermelina, c'est de la magie noire!
--Pour un original, c'est un original, conclut le duc avec un sourire. Je ne puis le cacher. Mais je l'aime tout de même. On respire la gaieté avec lui. Jamais on ne s'ennuie!
VIII
Revenant chez lui, Léonard suivait une calme ruelle près des portes Vercelli. Des chèvres broutaient sur les remblais, un gamin armé d'une gaule chassait devant lui une bande d'oies. Le crépuscule était radieux. Au nord seulement, au-dessus des Alpes invisibles, des nuages s'amoncelaient, bordés d'or et, entre eux, dans le ciel pâle, brillait une étoile solitaire.
Se souvenant des deux «duels» dont il avait été témoin, Léonard songeait combien ils étaient différents et en même temps proches comme des jumeaux.
Sur l'escalier de pierre d'une vieille maison, parut une fillette de six ans environ, qui mangeait une galette rassie et un oignon cuit.
Léonard s'arrêta et l'appela. Elle le regarda effrayée. Puis, se fiant à son bon sourire, lui sourit aussi et descendit les marches, ses pieds bruns marqués d'eau de vaisselle et de carapaces d'écrevisses. Léonard retira de sa poche une orange dorée. Souvent, lorsqu'il mangeait à la table du duc, il emportait les sucreries pour les distribuer aux enfants, au hasard de ses promenades.
--Une balle dorée, dit la petite, une balle dorée!
--Ce n'est pas une balle, mais une orange. Goûte-la, c'est bon.
Elle ne se décidait pas, et admirait.
--Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.
--Maïa.
--Eh bien! sais-tu, Maïa, comment le coq, la chèvre et l'âne sont allés pêcher du poisson?
--Non.
--Veux-tu que je te le raconte?
Il caressait les cheveux de l'enfant de sa main blanche et fine comme celle d'une jeune fille.
--Allons; asseyons-nous. Attends, je dois avoir des biscuits à l'anis, car je vois que tu ne veux pas manger l'orange.
Il fouilla dans ses poches.
A cet instant, sur le perron, parut une jeune femme. Elle regarda Léonard et Maïa, fit un salut amical et prit sa quenouille. Derrière elle, sortit de la maison une vieille bossue; probablement la grand'mère de Maïa.
Elle aussi regarda Léonard et subitement, comme si elle l'eût reconnu, elle se pencha vers la fileuse, lui parla. La jeune femme se leva et cria:
--Maïa! Maïa! Viens ici, vite!
La fillette hésitait.
--Mais viens donc, vaurienne! Attends, je vais t'apprendre...
Effrayée, Maïa remonta l'escalier. La grand'mère lui arracha des mains l'orange dorée et la jeta dans la cour voisine où grognaient des cochons. La petite pleura. Mais la vieille lui chuchota quelque chose en désignant Léonard, et Maïa se tut aussitôt, fixant sur lui de grands yeux terrifiés.
Léonard se détourna, baissa la tête et silencieux, s'éloigna précipitamment.
Il avait compris que la vieille le connaissait, qu'elle le considérait, comme tant d'autres, comme un sorcier et qu'elle craignait qu'il ne portât malheur à Maïa.
Il s'éloignait, il fuyait presque, si ému qu'il continuait à chercher dans ses poches les galettes d'anis, inutiles maintenant, en souriant d'un sourire fautif et confus.
Devant ces yeux terrifiés d'enfant, il se sentait plus seul que devant la foule qui voulait le lapider comme impie, que devant l'assemblée de savants qui raillaient la vérité; il se sentait aussi éloigné des hommes que l'étoile solitaire qui brillait dans les cieux désespérément purs.
Rentré chez lui, il pénétra dans sa salle de travail. Avec ses livres poussiéreux et ses appareils scientifiques, elle lui parut sombre telle une prison; il s'assit devant sa table, alluma une bougie, prit un de ses cahiers et se plongea dans l'étude des lois du mouvement des corps sur les plans inclinés.
La mathématique, comme la musique, avait le don de le calmer. Et ce soir-là aussi, elle procura à son coeur l'habituelle jouissance.
Après avoir terminé ses calculs, il tira d'un casier secret son journal et de sa main gauche, avec son écriture retournée qu'on ne pouvait lire qu'à l'aide d'un miroir, il nota les pensées inspirées par le tournoi des savants:
«Les érudits et les orateurs, élèves d'Aristote, sont des corbeaux sous des plumes de paon; ils récitent les oeuvres d'autrui et me méprisent parce que je _découvre_. Mais je pouvais leur répondre comme Marius, le patricien romain: vous parant des oeuvres d'autrui, vous ne voulez pas me laisser jouir du produit des miennes.
»Entre les observateurs de la nature et les imitateurs des antiques, existe la même différence qu'entre un objet et son reflet dans une glace.
»Ils croient que, n'étant pas littérateur comme eux, je n'ai pas le droit d'écrire et de parler de la science, parce que je ne puis exprimer mes pensées selon les règles. Ils ignorent que ma force n'est pas dans mes paroles, mais dans l'expérience, maître de tous ceux qui ont bien écrit.
»Je ne désire et ne sais pas comme eux m'appuyer sur les livres des anciens, je m'appuierai sur ce qui est plus véridique que les livres: l'expérience, le maître des maîtres.»
La bougie projetait une faible lumière. L'unique ami de ses nuits d'insomnie, le chat, sautant sur la table, se caressait à lui en ronronnant. A travers les vitres poussiéreuses, l'étoile solitaire semblait plus éloignée, plus désespérée encore. Il la contempla, se souvint du regard de Maïa fixé sur lui avec une expression de crainte infinie, mais ne s'en affligea pas. Il était de nouveau radieux et ferme dans sa solitude.
Seulement au fin fond de son coeur qu'il ignorait lui-même, bouillonnait comme une source chaude sous l'épaisseur de glace d'une rivière gelée, une incompréhensible amertume semblable au remords, comme si en réalité il était fautif de quelque chose envers Maïa--de quoi? il voulut se le demander et ne le put.
IX
Le lendemain matin, Léonard se rendit au monastère delle Grazie pour travailler au visage du Christ.
Le mécanicien Astro l'attendait sur le perron, tenant les cartons, les pinceaux et les boîtes de couleurs. En sortant dans la cour, l'artiste vit le palefrenier Nastagio qui brossait consciencieusement la jument gris pommelé.
--Et Gianino? demanda Léonard.
Gianino était le nom d'un de ses chevaux favoris.
--Ça va, répondit négligemment le palefrenier. Le bai boîte.
--Le bai! dit Léonard ennuyé. Depuis quand?
--Depuis quatre jours.
Sans regarder le maître, Nastagio continuait rageusement à brosser l'arrière-train du cheval avec une force telle que la bête piétina.
Léonard désira voir le bai. Nastagio le mena dans l'écurie.
Lorsque Giovanni sortit dans la cour pour se débarbouiller au puits, il entendit la voix perçante, aiguë, presque féminine, celle que prenait Léonard dans ses accès de violente colère dont il était coutumier, mais que personne ne craignait.
--Qui, qui, imbécile, soûlard, qui t'a prié de faire soigner le cheval par le vétérinaire?
--Mais, messer, on ne peut pas laisser un cheval malade sans soins!
--Soigner! Tu crois, tête d'âne, qu'avec ce puant ingrédient...
--Pas l'ingrédient, mais l'influence... Vous ne vous connaissez pas dans cette question, c'est pourquoi vous vous fâchez.
--Va-t'en au diable, avec tes influences! Comment peut-il soigner, cet idiot, quand il ignore la construction du corps, qu'il n'a jamais su ce qu'était l'anatomie?
Nastagio leva ses yeux paresseux, regarda le maître et avec un profond mépris, murmura:
--L'anatomie!
--Vaurien!... Va-t'en de ma maison!
Le palefrenier ne sourcilla même pas. Par expérience, il savait que l'accès de colère passé, le maître le rechercherait, le supplierait de rester, car il appréciait en lui le grand connaisseur et amateur de chevaux.
--Précisément, je voulais vous demander mon compte, dit Nastagio. Trois mois de gages. En ce qui concerne le foin, il n'y a pas de ma faute. Marco ne donne pas d'argent pour le foin.
--Qu'est-ce encore? Comment ose-t-il quand j'ai ordonné...
Le palefrenier haussa les épaules, se détourna, montrant ainsi qu'il ne désirait pas continuer la conversation et reprit le pansage de la bête comme s'il voulait la rendre responsable de l'affront.
Giovanni écoutait avec un sourire curieux et joyeux.
--Eh bien! maître? Partons-nous? demanda Astro ennuyé d'attendre.
--Tout à l'heure, répondit Léonard, je dois parler à Marco au sujet du foin, savoir si cette canaille dit la vérité.
Il entra dans la maison. Giovanni le suivit.
Marco travaillait dans l'atelier. Comme toujours, il exécutait les instructions du maître avec une précision mathématique, et mesurait la couleur à l'aide de la cuiller minuscule, en consultant à chaque minute une feuille de papier couverte de chiffres. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Les veines du cou étaient gonflées. Il respirait péniblement. Ses lèvres fortement serrées, son dos voûté, ses cheveux roux tordus en un toupet obstiné, ses mains rouges et calleuses semblaient dire: La patience et le travail arriveront à bout de tout.
--Ah! messer Leonardo, vous n'êtes pas encore parti. Je vous prie, voulez-vous vérifier mes calculs? Je crois que je me suis embrouillé...
--Bien, Marco. Après, moi aussi j'ai à te demander quelque chose. Pourquoi ne donnes-tu pas d'argent pour le foin des chevaux? Est-ce vrai?
--C'est vrai.
--Comment cela, mon ami? Je t'ai pourtant dit, continua le maître avec une expression de plus en plus timide et indécise en regardant le visage sévère de son intendant, je t'ai déjà dit, Marco, de payer le foin des chevaux. Tu te souviens...
--Je me souviens. Mais il n'y a pas d'argent.
--Ah! voilà, je le savais, de nouveau plus d'argent! Voyons, réfléchis toi-même, Marco, les chevaux peuvent-ils se passer de foin?
Marco ne répondit pas, et jeta coléreusement ses pinceaux.
Giovanni suivait la transformation d'expression de leurs visages: le maître maintenant paraissait l'élève et l'élève le maître.
--Écoutez, maître, dit Marco. Vous m'avez prié de m'occuper de la maison et de ne plus vous déranger. Pourquoi vous en mêlez-vous?
--Marco! murmura Léonard avec reproche. Marco, pas plus tard que la semaine dernière, je t'ai donné trente florins.
--Trente florins! Dont il faut déduire: quatre prêtés à Paccioli; deux à Galeotto Sacrobosco; cinq au bourreau qui vole les cadavres pour votre anatomie; trois pour les réparations de l'aquarium, six ducats d'or pour ce grand diable bigarré...
--Tu veux parler de la girafe?
--Eh! oui! La girafe! Nous n'avons rien à manger nous-mêmes et nous nourrissons cette maudite bête. Et vous aurez beau faire, elle crèvera.
--Cela ne fait rien, observa timidement Léonard, j'en étudierai l'anatomie. Les vertèbres de son cou sont étonnantes.
--Les vertèbres de son cou! Ah! maître, maître, sans toutes ces fantaisies, chevaux, cadavres, girafes, poissons et autres vermines, nous pourrions vivre heureux, sans saluer personne. Le morceau de pain quotidien ne vaut-il pas mieux que tout cela?
--Le pain quotidien! Mais est-ce que j'exige autre chose! Cependant je sais, Marco, que tu serais enchanté que toutes ces bêtes que j'acquiers avec tant de peine, contre tant d'argent et qui me sont absolument indispensables crèvent. Pourvu que tu aies gain de cause...
Une peine impuissante résonna dans la voix du maître. Marco se taisait, sombre, les yeux baissés.
--Et qu'est-ce? continua Léonard. Qu'allons-nous devenir? Il n'y a pas de foin. Voilà à quoi nous en sommes arrivés. Jamais chose pareille ne s'est vue.
--Cela a toujours été et cela sera toujours ainsi, répliqua Marco. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Depuis un an nous ne recevons pas un centime du duc. Ambrogio Ferrari nous en promet tous les jours: «Demain et demain»... Il se moque de nous...
--Il se moque de moi! s'écria Léonard. Attends, je lui montrerai comment on se moque de moi! Je me plaindrai au duc! Je le tordrai en corne de bouc, ce misérable Ambrogio. Que le Seigneur lui envoie mauvaise Pâque!
Marco fit un geste de la main, signifiant qu'il n'en croyait rien.
--Laissez-le, maître, laissez-le, dit-il,--et subitement sur ses traits durs s'estompa une expression bonne, tendre et protectrice.--Dieu est miséricordieux. Nous nous arrangerons. Si vous y tenez vraiment, je m'arrangerai de façon que les chevaux ne manquent pas de foin...
Il savait que pour cela, il faudrait prendre sur son argent personnel, qu'il envoyait à sa vieille mère malade.
--Il s'agit bien du foin! cria Léonard.
Et épuisé, il s'affala sur une chaise.
Ses yeux clignèrent, se rapetissèrent, comme sous l'action d'un froid vif.
--Écoute, Marco. Je ne t'ai pas encore parlé de cela. Le mois prochain, il m'est nécessaire d'avoir quatre-vingts ducats, parce que... parce que j'ai emprunté... Oui, ne me regarde pas ainsi...
--A qui?
--A Arnoldo.
Marco battit désespérément des bras. Son toupet roux frémit.
--A Arnoldo! Je vous félicite! Savez-vous que c'est un démon pire que n'importe quel juif ou maure. Il ne craint pas la croix. Ah! maître, maître, qu'avez-vous fait? Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit?
Léonard baissa la tête.
--Marco, il me fallait de l'argent ou me tuer. Ne te fâche pas...
Puis après un instant de silence, il ajouta, craintif et piteux:
--Apporte les comptes, Marco. Nous trouverons peut-être ensemble...
Marco était convaincu qu'ils ne trouveraient rien du tout, mais comme rien n'était capable de calmer le maître que de boire le calice jusqu'à la lie, il courut chercher les comptes. En voyant le gros livre vert, si connu, Léonard grimaça, tel un homme qui considérerait une plaie béante sur son propre corps. Ils se plongèrent dans les calculs, le grand mathématicien faisait des erreurs dans les additions et les soustractions. Parfois il se rappelait un compte égaré de plusieurs milliers de ducats, le cherchait, bouleversait les coffrets, les tiroirs, les tas poussiéreux de papiers, trouvait simplement des annotations inutiles, écrites de sa main, comme par exemple la dépense de la cape de Salario:
Drap d'argent 15 lires 4 soldi. Velours pourpre 9 -- » Galons 9 -- 9 soldi. Boutons 9 -- 12 »
Rageusement il les déchirait et les jetait en jurant sous la table. Giovanni observait l'expression de la faiblesse humaine sur le visage du maître et se souvenait des paroles d'un admirateur de Léonard: «Le nouveau dieu Hermès Trismégiste s'est fondu en lui avec le nouveau titan Prométhée.» Il songea en souriant: «Le voilà, ni dieu, ni titan, mais pareil à nous autres, un homme. Et pourquoi le craignais-je? Oh! le bon et pauvre homme!...»
X
Deux jours s'écoulèrent et ce que Marco avait prévu arriva: Léonard ne pensait pas plus à l'argent que s'il n'existait pas. Déjà dès le lendemain, il demanda trois florins pour l'achat d'une plante pétrifiée, avec une telle insouciance, que Marco n'eut pas le courage de les lui refuser et lui donna ces trois florins de ses propres deniers.
En dépit des supplications de Léonard, le trésorier ducal n'avait pas encore payé les appointements. A ce moment le duc lui-même avait besoin d'argent pour les préparatifs de sa guerre contre la France.
Léonard empruntait à tous ceux susceptibles de lui prêter, même à ses élèves.
Le duc ne lui laissait même pas terminer le tombeau de Sforza. La statue en terre, le squelette de fer, le four de forge, tout était prêt. Mais lorsque l'artiste présenta le compte du bronze, Le More s'effara, se fâcha et refusa même une audience.
Vers le 20 novembre 1498, acculé à la dernière extrémité, Léonard écrivit une lettre au duc. Le brouillon de cette lettre retrouvé dans les papiers de Vinci, à bâtons rompus, sans liaisons, ressemblait au balbutiement d'un homme honteux qui ne sait pas demander.
«Seigneur, sachant que l'esprit de Votre Altesse est absorbé par de plus graves affaires, mais cependant, craignant que mon silence ne soit cause de la colère de mon très bienveillant Protecteur, j'ose rappeler ma misère, et parler de mes travaux d'art, condamnés au silence...
»Depuis deux ans je ne reçois pas mes appointements...
»Les autres personnages au service de Votre Altesse Sérénissime, qui ont des revenus indépendants, peuvent attendre, mais moi, avec mon art que j'aimerais pourtant abandonner pour un métier plus lucratif...
»Ma vie est au service de Votre Altesse et je suis prêt à obéir. Je ne parle pas du tombeau, je comprends que ce n'en est guère le moment...
»Je suis navré que par suite de la nécessité où je me trouve de gagner mon existence, je sois forcé d'interrompre mon travail et de m'occuper de bêtises. J'ai dû nourrir six hommes durant cinquante-six mois et je n'avais que cinquante ducats.
»Je ne sais à quoi je pourrais employer mes forces...
»Dois-je penser à la gloire ou au pain quotidien?»
XI