Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 20
--Vous plaisantez toujours, messeri, dit un vieillard au visage intelligent et triste. Moi, quand j'entends les premiers citoyens de la ville tenir de pareils discours, je me demande ce qu'il vaut mieux, vivre ou mourir. Car, en vérité, quelle serait la stupéfaction de nos ancêtres, fondateurs de cette ville, s'ils pouvaient voir jusqu'à quelle ignominie ont atteint leurs descendants!
Les commissaires continuaient leurs pourparlers qui semblaient ne pas devoir prendre fin.
Les Franciscains assuraient que Savonarole avait ensorcelé l'habit de Domenico. Il l'enleva. Alors, on affirma que le sortilège pouvait se rapporter aux vêtements inférieurs. Domenico entra dans le palais et s'étant mis entièrement nu, endossa la robe d'un autre moine. On lui défendit de s'approcher de Savonarole, afin que celui-ci ne puisse à nouveau user d'enchantements. On exigea également qu'il déposât la croix qu'il tenait dans ses mains. Domenico y consentit, mais déclara qu'il n'entrerait dans le feu que portant le Saint-Sacrement. Alors, les Franciscains objectèrent que les élèves de Savonarole voulaient brûler la chair et le sang du Christ. En vain Domenico et Savonarole tentaient de prouver que le Saint-Sacrement ne peut brûler, que dans le feu périra seulement le _modus_ et non l'éternelle _substance_. Une insoluble discussion scolastique s'engagea.
La foule murmurait. Le ciel se couvrait de nuages. Tout à coup, derrière le Palazzo Vecchio, de la rue des Lions, _via dei Leoni_, où l'on gardait dans une fosse grillée des lions vivants, animaux héraldiques de Florence, s'éleva un long rugissement affamé. Dans la bousculade des préparatifs, on avait oublié l'heure du repas des fauves.
Il semblait que le Marzocio de bronze, indigné de l'infamie de son peuple, rugissait de colère.
A ce cri de fauve, la foule répondit par un hurlement beaucoup plus terrible d'humains avides:
--Plus vite! dans le feu! Fra Girolamo! Le miracle! Le miracle!
Savonarole, qui priait devant le Saint-Ciboire, sortit de sa torpeur, s'approcha du bord de la loggia et de son geste autoritaire, ordonna au peuple de se taire.
Mais la populace n'obéissait plus. Quelqu'un cria:
--Il a peur!
Et toute la foule répéta ce cri.
--Frappez, frappez les cagots!
Et Giovanni vit sur tous les visages une expression de férocité.
Il ferma les yeux pour ne pas voir, convaincu qu'à l'instant Savonarole allait être saisi et lapidé.
Mais à ce moment, un éclair sillonna le ciel, le tonnerre gronda et une pluie diluvienne fondit sur Florence. Elle ne dura pas longtemps. Mais il ne fallut plus songer au duel du feu: le passage entre les deux murs de bûches s'était transformé en torrent tumultueux.
--Voilà bien les moines! riait la foule. En allant dans le feu, ils sont tombés dans l'eau. Le voilà, le miracle!
Un détachement de soldats accompagnait Savonarole à travers la populace furieuse.
Le coeur de Beltraffio se serra, lorsqu'il vit sous la pluie fine, le frère Savonarole marcher d'un pas précipité et trébuchant, voûté, le capuchon rabattu sur les yeux, ses vêtements blancs souillés de boue. Léonard remarqua la pâleur de Giovanni et le prenant par la main, comme le jour du «Bûcher des Vanités», il l'emmena hors de la foule.
IV
Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa chambre.
--Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», il y avait corrélation.
Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la journée.
La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés en prison.
En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir les défendre contre les injures de la populace.
Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
--Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:--La clef, la clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.
Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des oeufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se rassasier:
--Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le postérieur en criant:
--Voilà d'où sortaient ses prophéties! _Egli ha la profezia nel forame!_
Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la _Sainte-Cène_.
V
Le jour même du «duel du feu» manqué, le samedi des Rameaux, septième d'avril 1498, le roi de France, Charles VIII, mourut subitement.
Cette nouvelle terrifia Ludovic le More, car le successeur au trône qui devait prendre le nom de Louis XII, le duc d'Orléans, était le pire ennemi de la maison des Sforza. Petit-fils de Valentine Visconti, fille du premier duc milanais, il se considérait comme l'unique héritier de la Lombardie et avait l'intention de la conquérir après avoir réduit en cendres «le repaire des brigands Sforza».
Déjà, avant la mort de Charles VIII, avait eu lieu à Milan, à la cour du duc, un «duel savant», _scientifico duello_, qui lui avait tellement plu, qu'il en avait fixé un second à deux mois plus tard. On supposait qu'en prévision de la guerre imminente, il reculerait la dispute, mais on se trompa, car le More avait calculé profitable pour lui de montrer à ses ennemis qu'il ne se souciait pas d'eux, que sous le doux règne de Sforza, plus que jamais, florissaient en Lombardie les beaux-arts, les belles-lettres et les sciences, «fruits d'une paix dorée»; que son trône était gardé non seulement par les armes, mais encore par la gloire du plus civilisé des rois d'Italie, protecteur des Muses.
Dans la grande salle du jeu de paume se réunirent donc les docteurs, les doyens, les licenciés de l'Université de Pavie, coiffés du bonnet carré rouge, portant l'épaulière de soie pourpre, doublée d'hermine, gantés de gants de peau de chamois violets, la ceinture ornée d'aumonières brodées d'or. Les dames de la cour portaient des robes de bal. Aux pieds du duc de chaque côté du trône, étaient assises madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia.
La séance débuta par un discours de Giorgio Merula qui, comparant le duc à Périclès, Epaminondas, Scipion, Caton, Auguste, Mécène, Trajan et Titus, prouvait que la nouvelle Athènes--Milan--avait dépassé l'antique.
Puis commença la dispute théologique sur l'Immaculée Conception, et la dispute médicale posa ces questions:
«Les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les laides? La guérison de Tobie par la bile de poisson est-elle naturelle? La femme est-elle une création incomplète de la nature? Dans quelle partie du corps s'est formée l'eau qui découla de la plaie du Christ lorsque sur la croix il fut percé d'un coup de lance? La femme est-elle plus voluptueuse que l'homme?»
Ensuite vint la dispute philosophique sur la question de savoir si la toute première matière était hétérogène ou homogène?
--Que signifie cet apophtegme? demandait un vieillard à la bouche édentée, au sourire venimeux, aux yeux troubles, grand docteur ès scolastique qui embrouillait ses adversaires et faisait une si rusée distinction entre _quidditas_ et _habitas_ que personne ne parvenait à la comprendre.
Léonard écoutait, comme toujours muet et solitaire. Par instants, un sourire ironique errait sur ses lèvres.
VI
La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la discussion.
--Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...
--Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...
--Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne sais...
Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un tel art!» pensait-il.
Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.
--Messer, chantaient-elles en choeur, en l'entourant, s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous quelque chose de gentil...
--Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.
--Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...
--Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les morts...
--Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...
Léonard ne savait refuser rien à personne.
--Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.
--Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va parler. Écoutez!
--Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.
--Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.
--On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?
--Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.
--De Vinci? Un docteur ou un licencié?
--Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...
--Un peintre? Alors il traitera de la peinture...
--Non, des sciences naturelles.
--Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?
--Aucun. Il ne publie pas.
--Il ne publie pas?
--Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.
--Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux et amuser le duc et les belles dames?
--Nous allons voir.
--Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que ce Léonard.
Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.
Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.
--Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui me passera par la tête--pourvu qu'ils me laissent tranquille.
Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante assistance.
--Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et rougissant comme un écolier--c'est pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.
Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la mer--témoins ultra-antiques des transformations subies par la terre--puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.
--Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir de la terre.
Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance dans la science--en dépit de sa modestie--si différentes des utopies pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un ignorant?
--Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!
Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son sourire plat la moquerie du duc:
--Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,--n'est-il pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages par le déluge?
--Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge. Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez--voilà ce qui est curieux!--les animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement, plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile également de repousser cette assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une période de quarante jours--durée du déluge, d'après Moïse--il ait pu franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.
Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.
Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.
Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de Léonard.
--Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges, vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme d'après les cornes des boeufs et des moutons, d'après le coeur des arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont inutiles...
Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.
--Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...
--Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui _n'est pas cela_ à votre avis?
--Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.
--Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, tout cela alors serait?...
--Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques--on les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences prétendues sophistiques...
Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son adversaire, il se tut.
--Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de l'Écriture Sainte...
--Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car ils sont la substance de la plus haute vérité...
On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement les épaules.
--Assez! assez!...--Permettez-moi de répondre, messer,...--Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...--Je demande la parole...--Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un oeuf pourri... Comment permet-on?...--Les vérités de notre très sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...