Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 2

Chapter 23,791 wordsPublic domain

--Eh bien, voilà! Tu ne rêves que de Léonard. Il t'a donc envoûté? Écoute, petit; sors toute cette folie de ta tête. Reste plutôt mon secrétaire; je t'apprendrai le latin, je ferai de toi un jurisconsulte, un orateur, un poète de cour; tu t'enrichiras, tu conquerras la gloire. Qu'est-ce que la peinture? Le philosophe Sénèque disait déjà que c'était un métier indigne d'un homme libre. Regarde, tous les peintres sont des hommes ignorants et grossiers...

--J'ai entendu dire, répliqua Giovanni, que messer Leonardo était un grand savant.

--Un savant? Allons donc! Il ne sait même pas lire le latin. Il confond Cicéron avec Quintilien et ignore l'odeur du grec. Quel savant! Cela ferait rire les poules, si elles t'entendaient.

--On dit, continuait Beltraffio, qu'il a inventé de merveilleuses machines et que ses observations sur la nature...

--Des machines, des observations? Mon petit, avec cela on ne va pas loin. Dans mes _Beautés de la langue latine_, ÉLÉGANTIÆ LINGUÆ LATINÆ, se trouvent réunies plus de deux mille nouvelles formes élégantes de discours. Peux-tu te rendre compte du travail qu'il m'a fallu? Arranger d'ingénieux rouages à des machines, regarder voler les oiseaux et pousser les herbes... ce n'est pas de la science, c'est un amusement d'enfant!

Le vieillard se tut. Son visage devint sévère. Prenant son interlocuteur par la main, il lui dit avec une calme gravité:

--Écoute, Giovanni et retiens bien ceci. Nos maîtres sont les anciens, Grecs et Romains. Ils ont fait tout ce que les hommes peuvent faire sur la terre. Nous n'avons qu'à les suivre et les imiter. Car il est dit: «L'élève ne peut être au-dessus du maître.»

Il but une gorgée de vin, plongea son regard joyeusement malin dans les yeux de Giovanni et subitement ses rides se détendirent en un large sourire:

--Eh! jeunesse, jeunesse! Je te regarde, moinillon, et je t'envie. Un bourgeon printanier, voilà tout ce que tu es! Tu ne bois pas de vin, tu fuis les femmes... Saint Tranquille! Et à l'intérieur, c'est le démon. Tu es triste et tu me rends gai. Tu es, Giovanni, pareil à ce livre: dessus des psaumes repentants, et, dessous l'hymne à Aphrodite!

--Il fait nuit, messer Giorgio. Peut-être serait-il temps d'éclairer?

--Attends. J'aime à causer dans l'obscurité et me souvenir de ma jeunesse.

Sa langue s'empâtait, sa parole devenait difficile.

--Je devine, mon chéri, continuait-il, tu me regardes et tu penses: Le vieux barbon est ivre et dit des bêtises. Et pourtant, moi aussi j'ai quelque chose là dedans.

Avec suffisance, il désigna du doigt son front chauve.

--Je n'aime pas à me flatter, mais demande au premier professeur venu, il te dira si quelqu'un a surpassé Merula dans les élégances de la langue latine? Qui a découvert Martial? continuait-il, s'animant de plus en plus. Qui a lu la célèbre inscription sur les ruines de la porte Tiburtienne? Parfois je grimpais si haut que la tête me tournait; une pierre se détachait sous mes pieds, j'avais à peine le temps de m'agripper à un buisson pour ne pas la suivre. Des jours entiers en plein soleil, je déchiffrais et je transcrivais. De jolies paysannes passaient et riaient: «Regardez donc où s'est perchée la caille; l'imbécile cherche un trésor?» Je plaisantais avec elles et de nouveau je reprenais mon travail. Là, où les pierres s'étaient effritées sous le lierre et les ronces, seuls deux mots restaient: _Gloria Romanorum_.

Et comme s'il écoutait le son depuis longtemps éteint des grands mots, il répéta sourdement:

--_Gloria Romanorum!_ Gloire aux Romains! Eh, se souvenir n'est-ce pas revivre? déclara-il.

Et avec un geste large levant son verre, d'une voix enrouée il entonna la chanson bachique des rhéteurs:

Je ne me tromperai pas à jeun D'un iota, d'un mot. Toute ma vie s'écoula au cabaret, Et je mourrai Derrière un tonneau. J'aime la chanson comme le vin Et les latines grâces. Si je bois, je chante aussi, Et bien mieux qu'Horace. Dans mon coeur bouillonne l'ivresse. _Dum vinum potamus._ Frères, chantons l'hymne à Bacchus, _Te Deum laudamus..._

Une toux obstinée l'empêcha d'achever.

La chambre était maintenant plongée dans l'obscurité; Giovanni distinguait avec peine les traits du vieillard. La pluie devenait plus forte et l'on entendait les gouttes tomber dans le ruisseau.

--Voilà, moinillon!... murmurait Merula avec peine. Que te disais-je? Ma femme est une beauté. Non, ce n'est pas ça. Attends. Oui, oui... Tu te souviens du vers:

_Tu regere imperio populos, Romane, memento..._

»Écoute, c'étaient des hommes gigantesques! Les maîtres du monde!

Sa voix trembla et Giovanni crut distinguer des larmes dans ses yeux.

--Oui, des hommes gigantesques! Maintenant, c'est honteux à dire... Par exemple, ne fût-ce que notre duc de Milan, Ludovic le More. Certainement, je suis à ses gages, j'écris son histoire, à l'instar de Tite-Live, et je compare ce lièvre peureux, à Pompée et à César. Mais, au fond de mon âme, Giovanni, au fond de mon âme...

Par habitude de vieux courtisan, il jeta un coup d'oeil vers la porte et s'approchant de son interlocuteur, lui glissa à l'oreille:

--Dans l'âme du vieux Merula ne s'est jamais éteint et ne s'éteindra jamais l'amour de la liberté. Seulement ne le dis à personne. Les temps sont mauvais. Il n'y en a jamais eu de pires. Et qu'est-ce que tous ces gens-là?... ils vous donnent envie de vomir... Des pourritures! Et cependant, ils n'ont pas honte et se croient les égaux des antiques!... Et de quoi se réjouissent-ils? Tiens, un mien ami m'écrit de Grèce, que dernièrement, dans l'île de Chio, les lavandières du monastère, nettoyant le linge à l'aube, ont trouvé un véritable dieu ancien, un triton, avec une queue de poisson et des nageoires. Elles en eurent peur, les bêtes. Elles ont cru que c'était le diable et elles se sont sauvées. Puis, voyant qu'il était vieux, faible et malade probablement, puisqu'il restait étendu sur le sable, grelottant et chauffant son dos vert au soleil, les ignobles femmes prirent courage, l'entourèrent en récitant des prières et se mirent, au nom de la Sainte Trinité, à le frapper de leurs battoirs. Elles l'ont mis à mort comme un chien, ce dieu antique, le dernier des dieux de l'Océan, peut-être bien le petit-fils de Neptune.

Le vieillard se tut, sa tête s'inclina, morne, sur sa poitrine, et deux larmes roulèrent de ses yeux, deux larmes de pitié pour l'antique phénomème marin tué par les lavandières chrétiennes.

Un valet, portant des lumières, entra dans la pièce et ferma les volets. Les visions païennes s'évanouirent. Merula, alourdi par le vin, ne put descendre souper avec son hôte; il fallut le mettre au lit comme un enfant. Cette nuit-là, longtemps Beltraffio écouta l'insouciant ronflement de messer Giorgio, et ne parvenant pas à s'endormir, il songea à ce qui était sa pensée obsédante--à Léonard de Vinci.

IV

Giovanni était venu de Milan à Florence, envoyé par son oncle Oswald Ingrim, le maître ès vitraux, pour acheter des couleurs spécialement vives et transparentes, telles qu'on ne pouvait en trouver nulle part ailleurs que dans cette ville.

Le maître ès vitraux--_magister a vitriacis_--natif de Grätz, élève du célèbre artiste de Strasbourg Johann Kirchheim, Oswald Ingrim, travaillait aux vitraux de la chapelle Nord de la cathédrale de Milan. Giovanni, orphelin, fils naturel de son frère le sculpteur Rheinhold Ingrim, avait reçu le nom de Beltraffio, de sa mère, originaire de la Lombardie, femme de moeurs légères au dire d'Oswald et qui avait été le mauvais génie de Rheinhold.

Giovanni, élevé dans la maison de son oncle, en enfant peureux et solitaire, avait l'âme assombrie par les interminables récits d'Oswald Ingrim au sujet des forces impures, telles que les démons, les sorcières et les ogres. Le gamin ressentait une terreur spéciale pour le démon féminin des légendes septentrionales--la Diablesse blanche.

Lorsque, tout enfant, il pleurait la nuit, l'oncle Ingrim le menaçait de la Diablesse blanche et immédiatement Giovanni se taisait, enfouissait la tête sous les couvertures; mais à côté de la peur, naissait chez lui un ardent et curieux désir de voir une fois au moins celle qui lui causait tant d'effroi.

Dès que Beltraffio fut en âge d'apprendre un métier, Oswald le confia à un moine iconographe, fra Benedetto.

C'était un bon et simple vieillard. Il apprit à Giovanni, avant toute chose, au début d'un travail, à appeler la protection de Dieu puissant, de la Vierge Marie, défenderesse des pécheurs, de saint Luc, le premier iconographe chrétien, et de tous les saints du paradis; ensuite à s'orner d'amour, de crainte, d'obéissance et de patience; enfin, à maroufler des toiles avec un jaune d'oeuf mêlé au suc lacté des jeunes branches de figuier, délayé dans du vin coupé d'eau; à préparer, pour les tableaux, des planches en bois de figuier ou de hêtre, en les frottant avec de la poudre d'os calcinés et en employant à cet usage des os de poulet ou de chapon ou encore des côtes ou des épaules de mouton.

C'étaient des recommandations infinies. Giovanni savait à l'avance avec quel dédain fra Benedetto dresserait les sourcils quand quelqu'un lui parlerait de la couleur dénommée _sang de dragon_, sans manquer de répondre: «Laisse-la; elle ne peut t'apporter aucun honneur.» Giovanni devinait que les mêmes paroles avaient dû être prononcées par le professeur de fra Benedetto et par le professeur du professeur de celui-ci.

Aussi invariable était le sourire fier de fra Benedetto lorsqu'il lui confiait les secrets du métier qui semblaient au moine le comble de l'art et de la ruse: tel, par exemple, le principe de prendre, pour les visages jeunes, des oeufs de poule citadine, à cause du jaune plus clair, tandis que le jaune plus foncé des oeufs de poule villageoise convenait mieux aux chairs vieillies.

En dépit de ces ruses, fra Benedetto restait un artiste naïf comme un enfant; il se préparait à l'ouvrage par des jeûnes et des veilles et, avant de commencer, priait Dieu de lui donner la force et la raison. Chaque fois qu'il peignait le Christ crucifié, son visage s'inondait de pleurs.

Giovanni aimait son maître et l'avait longtemps considéré comme l'un des plus grands artistes. Mais dans les derniers temps, un trouble s'emparait de l'élève quand, expliquant son unique règle d'anatomie--la grandeur du corps de l'homme est de huit fois plus un tiers celle de son visage--fra Benedetto ajoutait, avec le même mépris que pour le sang de dragon: «En ce qui concerne celui de la femme, laissons-le de côté, car il ne contient en soi aucune proportion.» Et il était aussi convaincu de cela que de cette autre tradition qui voulait que chez les poissons et tous les animaux non pensants, le dos soit sombre et le ventre clair; ou que l'homme ait une côte de moins, puisque Dieu avait enlevé une côte à Adam pour créer Ève.

Forcé de représenter les quatre éléments en allégorie, en personnifiant chaque élément par un animal, Fra Benedetto choisit la taupe pour la terre, le poisson pour l'eau, la salamandre pour le feu et le caméléon pour l'air. Mais s'imaginant que le mot caméléon était un superlatif de _camello_, qui veut dire en italien «chameau», le moine dans la simplicité de son coeur avait représenté l'air sous l'aspect d'un chameau ouvrant la gueule pour mieux respirer. Et lorsque les jeunes artistes se moquèrent de lui en lui signalant son erreur, il supporta leurs plaisanteries avec une humilité chrétienne, tout en gardant sa conviction qu'il n'y avait pas de différence entre un chameau et un caméléon.

Toutes les autres connaissances du moine en histoire naturelle étaient au même niveau.

Depuis longtemps des inquiétudes s'étaient glissées dans l'esprit de Giovanni: «Le démon de la science humaine», disait le moine. Mais quand, avant son départ pour Florence, l'élève de fra Benedetto eut l'occasion de voir des dessins de Léonard de Vinci, tous ces doutes envahirent son âme avec une telle force, qu'il ne put y résister. Cette nuit-ci, couché auprès de messer Giorgio qui ronflait paisiblement, pour la millième fois Giovanni remuait ces pensées, mais plus il les approfondissait et plus il les embrouillait. Alors il résolut de recourir au pouvoir céleste et fixant un regard plein d'espoir, dans l'impénétrable obscurité, il pria:

--Seigneur, aide-moi et ne m'abandonne pas! Si messer Leonardo est réellement un athée et que sa science contienne le péché et la tentation, fais en sorte que je ne songe plus à lui et que j'oublie ses dessins.

Éloigne de moi les tentations, car je ne veux pas pécher. Mais si, sans te déplaire et glorifiant ton nom, il est possible d'apprendre, dans le noble art de la peinture, tout ce que fra Benedetto ignore et que je désire tant savoir: l'anatomie, la perspective, les merveilleuses lois des ombres et des lumières--alors, ô Seigneur, donne-moi la volonté inébranlable, éclaire mon âme afin que je ne doute plus; fais en sorte que messer Leonardo me prenne pour élève et que fra Benedetto--si bon--me pardonne et comprenne que je ne suis pas fautif devant toi.

Sa prière achevée, Giovanni ressentit un soulagement et se calma. Ses pensées s'embrouillèrent: il se rappelait le bruit de la pointe émeri rougie à blanc, coupant le verre; il voyait les bandes de plomb se découper en fins copeaux pour encadrer les vitraux. Une voix, ressemblant à celle de son oncle, disait: «Plus d'ébréchures, plus d'ébréchures sur les bords, le vitrail tiendra mieux», et tout disparut. Il se tourna sur le côté et s'endormit. Giovanni eut un songe qu'il se rappela souvent par la suite: il lui semblait qu'il était dans l'obscurité, au milieu d'une cathédrale, devant une grande fenêtre à verres multicolores. Le vitrail représentait la récolte de la vigne mystérieuse dont il est dit dans l'Évangile: «Je suis la vigne de la vérité et mon Père est mon vigneron.» Le corps du Crucifié reposait nu sous la meule et le sang coulait de ses plaies. Les papes, les cardinaux, les empereurs, le recueillaient et roulaient des fûts. Les apôtres apportaient les grappes que saint Pierre piétinait. Dans le fond, les prophètes et les patriarches binaient les ceps ou coupaient le raisin. Et, portant une cuve de vin, passa un chariot attelé d'animaux évangéliques: le lion, le taureau, l'aigle, que conduisait l'ange de saint Matthieu. Giovanni avait vu des vitraux avec de semblables allégories dans l'atelier de son oncle. Mais jamais il n'avait vu de telles couleurs--sombres et lumineuses comme des pierres précieuses. Celle qu'il admirait le plus était le sang vif du Sauveur. Du fond de la cathédrale parvenaient, éteints et doux, les sons de sa chanson favorite:

_O fior di castitate,_ _Odorifero giglio,_ _Con gran soavitate_ _Sei di color vermiglio,_

O fleur de pureté, Lis parfumé, Avec grande suavité Tu es de couleur vermeille.

Mais la chanson cessa, le vitrail s'assombrit: la voix d'Antonio da Vinci murmura à son oreille: «Fuis, Giovanni, fuis, _elle_ est ici!» Il voulut demander _qui_? mais comprit que la Diablesse blanche se tenait derrière lui. Un froid sépulcral souffla et tout à coup, une main lourde, une main qui n'avait rien d'humain, le saisit à la gorge, cherchant à l'étrangler. Il lui sembla qu'il mourait. Il cria, s'éveilla et vit messer Giorgio qui se tenait devant son lit et rejetait les couvertures:

--Lève-toi, lève-toi, sans cela on ira sans nous.

--Où? Qu'y a-t-il?... demanda Giovanni encore endormi.

--As-tu oublié?... A San Gervasio, pour les fouilles.

--Je n'irai pas...

--Comment cela? Crois-tu que je t'ai éveillé pour rien? J'ai commandé exprès de seller la mule noire pour qu'il nous soit plus commode d'y monter à deux. Mais lève-toi donc, je t'en prie, ne t'entête pas! De quoi as-tu peur, moinillon?

--Je n'ai pas peur, mais je n'ai pas envie...

--Écoute, Giovanni: il y aura là-bas ton grand maître Léonard de Vinci.

Giovanni sauta à bas de son lit et ne répliquant plus, se vêtit hâtivement.

Ils sortirent dans la cour.

Tout était prêt pour le départ. Grillo donnait des conseils, courait, s'agitait. Quelques amis de messer Cipriano, entre autres Léonard de Vinci, devaient se rendre directement, par un autre chemin, à San Gervasio.

V

La pluie avait cessé. Le vent du nord chassait les nuages. Dans le ciel sans lune, les étoiles clignotaient comme de petites lampes soufflées par la brise.

Les torches résineuses fumaient et crépitaient, projetant des étincelles. Suivant la rue Ricasoli, devant San Marco, ils approchèrent de la tour dentelée qui défend la porte San Gallo. Les gardiens, endormis, discutèrent longtemps, jurant, ne comprenant pas de quoi il s'agissait et grâce seulement à un généreux pourboire, consentirent à les laisser sortir de la ville.

La route, très étroite, suivait la vallée du Munione. Évitant plusieurs villages pauvres à ruelles serrées ainsi que celles de Florence, à maisons hautes comme des forteresses, bâties en pierres mal équarries, les voyageurs pénétrèrent dans le champ d'oliviers appartenant aux habitants de San Gervasio, descendirent de cheval au rond-point des deux routes et à travers les vignes de messer Cipriano, atteignirent la colline du Moulin.

Des ouvriers armés de pelles et de pics les attendaient.

Derrière la colline, du côté des marais de la «Grotte Humide» se dessinaient vaguement dans l'obscurité, les murs de la villa Buonaccorsi. En bas, sur le Munione, se dressait un moulin à eau. De fiers cyprès noircissaient le haut de la colline.

Grillo indiqua l'endroit où, d'après lui, on devait creuser. Merula désigna un autre emplacement, au pied de la colline, où l'on avait trouvé la main de marbre. Et le principal ouvrier, le jardinier Strocco, assurait qu'il fallait fouiller en bas, près de la Grotte Humide, «les impuretés ayant une préférence marquée pour les marais».

Messer Cipriano ordonna de creuser là où conseillait Grillo.

Les pics résonnèrent. Cela sentit la terre fraîchement remuée. Une chauve-souris effleura le visage de Giovanni. Il frissonna.

--Ne crains rien, moinillon, ne crains rien! dit pour l'encourager Merula en frappant amicalement sur son épaule. Nous ne trouverons aucun diable. Si encore cet âne de Grillo... Gloire à Dieu, nous avons assisté à d'autres fouilles! Par exemple, à Rome, dans la quatre cent cinquantième olympiade--Merula employait toujours la chronologie antique--sous le pape Innocent VIII, sur la voie Appienne, près du tombeau de Cecilia Metella, dans un ancien sarcophage romain portant l'inscription: «Julie, fille de Claude», les terrassiers lombards ont trouvé le corps, couvert de cire, d'une jeune fille de quinze ans qui paraissait endormie. Le rose de la vie était encore sur ses joues. On aurait cru qu'elle respirait. Une foule incalculable entourait son cercueil. Des pays lointains, on venait la voir, tant Julie était belle; si belle que si l'on n'avait décrit sa beauté, ceux qui ne l'ont pas vue n'y croiraient guère. Le pape s'effraya, en apprenant que le peuple adorait une païenne morte, et ordonna de l'enterrer une nuit, mystérieusement... Voilà, mon petit frère, quelles fouilles on fait parfois!

Merula regarda dédaigneusement la fosse qui s'agrandissait rapidement. Tout à coup, la pioche d'un ouvrier sonna. Tous se penchèrent.

--Des os! dit le jardinier. Le cimetière s'étendait jadis jusqu'ici.

A San Gervasio, un chien hurla.

«On a profané une tombe, songea Giovanni. Mieux vaudrait fuir le péché...»

--Un squelette de cheval, annonça Strocco, ironique, en jetant hors de la fosse un crâne long à demi pourri.

--En effet, Grillo, je crois que tu t'es trompé, dit messer Cipriano. Si l'on essayait ailleurs?

--Parbleu! quelle idée d'écouter un imbécile! déclara Merula.

Et, prenant deux ouvriers, il alla creuser en bas, au pied de la colline. Strocco emmena également plusieurs hommes pour tenter des fouilles près de la Grotte Humide. Au bout de quelque temps, messer Giorgio s'écria triomphant:

--Voilà, regardez! Je savais bien où il fallait creuser!

Tout le monde se précipita vers lui. Mais la trouvaille n'était pas curieuse: l'éclat de marbre était une simple pierre. Cependant, personne ne retournait vers Grillo qui, se sentant déshonoré, au fond de son trou, éclairé par une lanterne, continuait son travail.

Le vent s'était calmé. L'air se réchauffait. Le brouillard se leva au-dessus de la Grotte Humide. L'atmosphère était imprégnée d'odeurs d'eau stagnante, de narcisses et de violettes. Le ciel devint plus transparent. Les coqs chantèrent pour la seconde fois. La nuit était sur son déclin.

Subitement, du fond du trou où se tenait Grillo, partit un appel désespéré:

--Oh! oh! tenez-moi, je tombe, je me tue!

Tout d'abord, on ne put rien distinguer dans l'obscurité, la lanterne de Grillo s'étant éteinte. On entendait seulement le malheureux se débattre, respirer péniblement et se plaindre. On apporta d'autres lanternes, et à leur lueur on aperçut la voûte de briques d'un souterrain, qui sous le poids de Grillo s'était effondrée.

Deux jeunes et forts gaillards descendirent dans la fosse.

--Où es-tu, Grillo? Donne ta main. Es-tu vraiment blessé, malheureux?

Grillo ne disait mot et oubliant la douleur de son bras--il le croyait cassé, mais il n'était que démis--tâtait, rampait et remuait étrangement dans le souterrain. Enfin, il cria joyeusement:

--L'idole! l'idole! messer Cipriano, une splendide idole!

--Ne crie pas tant! mâchonna Strocco, incrédule; encore quelque crâne de mulet.

--Non, non. Mais il manque une main... les pieds, le corps, la poitrine sont intacts, murmurait Grillo, essoufflé de bonheur.

S'attachant des cordes sous les bras afin de ne pas descendre sur la voûte friable, les ouvriers glissèrent dans le trou et avec précaution commencèrent à tirer les briques couvertes de moisissure.

Giovanni, à moitié étendu par terre, regardait, entre les dos courbés des hommes, dans le souterrain d'où soufflait un air renfermé et un froid sépulcral.

Lorsque la voûte fut démontée, messer Cipriano dit:

--Écartez-vous. Laissez voir.

Et Giovanni vit au fond du trou, entre les murs de briques, un corps blanc et nu, couché comme dans une tombe, paraissant rose, vivant et chaud sous le reflet vacillant des torches.

--Vénus! murmura messer Giorgio dévotieusement. Vénus de Praxitèle! Je vous félicite, messer Cipriano. Vous ne pourriez vous estimer plus heureux, même si l'on vous donnait le duché de Milan et Gênes par-dessus le marché.

Grillo sortit avec peine, bien que sur son visage sali de terre coulât un filet de sang provenant d'une blessure au front, et qu'il ne pût remuer son bras démis, dans les yeux du vieillard brillait la fierté du vainqueur.

Merula courut à lui.

--Grillo, mon ami, mon bienfaiteur! Moi qui te traitais d'imbécile!... toi, le plus intelligent d'entre les hommes!

Et il l'embrassa avec tendresse.

--L'architecte florentin, Filippo Brunelleschi, continua Merula, a également découvert sous sa maison, dans un caveau identique, une statue de marbre du dieu Mercure: probablement à cette époque, lorsque les chrétiens triomphaient des païens et détruisaient les idoles, les derniers adorateurs des dieux, chérissant la perfection des statues antiques et désirant les sauver, les cachaient dans ces sortes de tombeaux.

Grillo écoutait, souriait béatement et ne s'apercevait pas que la flûte du pâtre fêtait le réveil des champs, que les moutons bêlaient, que le ciel pâlissait de plus en plus et qu'au loin, au-dessus de Florence, les voix tendres des cloches échangeaient leur salut matinal.

--Doucement, doucement! Plus à droite, plus loin du mur, commandait Cipriano aux ouvriers. Chacun de vous recevra cinq _grossi_ argent, si vous me la tirez de là intacte.

La déesse montait lentement. Avec le même sourire que jadis à sa naissance de l'onde, elle sortait des ténèbres de la terre où elle gisait depuis mille ans.

--Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, Joie des dieux et des mortels!...

Ainsi l'accueillit Merula.