Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 19
Malgré son chagrin de la mort de Béatrice et de sa _crainte de Dieu_, non seulement il n'avait pas abandonné ses maîtresses, mais il s'était, au contraire, davantage attaché à elles. Les derniers temps, madonna Lucrezia et la comtesse Cecilia se rapprochèrent. Ayant la réputation d'«héroïne savante», _dotta eroina_, comme on s'exprimait alors, de «nouvelle Sapho», Cecilia était simple et bonne, quoiqu'un peu exaltée. La mort de Béatrice fut pour elle l'occasion d'une action chevaleresque, semblable à celles qu'elle lisait dans les romans et dont elle méditait depuis longtemps. Cecilia décida d'unir son amour à celui de sa jeune rivale pour consoler le duc. Lucrezia, d'abord, l'évita et la jalousa, mais _l'héroïne savante_ la désarma par sa magnanimité. Et, bon gré mal gré, Lucrezia dut subir cette étrange amitié féminine.
L'été de l'an 1497 elle donna le jour à un fils de Ludovic. La comtesse Cecilia désira en être la marraine et, avec une tendresse exagérée,--bien qu'elle eût elle-même des enfants du duc,--elle se prit à s'occuper de l'enfant, de son _petit-fils_, comme elle l'appelait. Ainsi s'accomplit le rêve du duc, ses maîtresses s'étaient réconciliées. Il commanda à son poète un sonnet dans lequel Cecilia et Lucrezia étaient comparées au _crépuscule_ et à _l'aurore_.
Lorsqu'il entra dans le calme _studio_ du palais Crivelli, il aperçut les deux femmes assises côte à côte près de la cheminée. Comme toutes les dames de la cour, elles portaient le grand deuil.
--Comment se sent Votre Altesse? lui demanda Cecilia, «le crépuscule» opposé à l'«aurore», mais tout aussi belle, avec sa peau mate, ses cheveux roux ardents, ses yeux tendres, verts, transparents comme les eaux calmes des lacs de montagne.
Depuis quelque temps le duc avait pris l'habitude de se plaindre de sa santé. Ce soir-là, il ne se sentait pas plus mal que de coutume. Mais il prit un air langoureux, soupira profondément et dit:
--Jugez vous-même, madonna, quel peut-être l'état de ma santé! Je ne songe qu'à une chose: rejoindre le plus vite possible ma colombe...
--Ah! non, non! monseigneur, ne parlez pas ainsi, s'écria Cecilia, c'est un grand péché! Si madonna Béatrice vous entendait!... Toutes nos peines viennent de Dieu et nous devons les accepter avec reconnaissance...
--Certainement, approuva Ludovic. Je ne murmure pas. Je sais que le Seigneur s'occupe de nous, plus que nous-mêmes. Heureux ceux qui pleurent, est-il dit, ils se consoleront.
Et, serrant dans ses mains les mains de ses maîtresses, il leva les yeux au plafond:
--Que le Seigneur vous récompense, mes chéries, de ne pas avoir abandonné le malheureux veuf!
Il tamponna ses yeux avec son mouchoir et sortit deux papiers de sa poche. L'un était l'acte de donation des terres de la villa Sforzesca au monastère delle Grazie.
--Monseigneur, s'étonna la comtesse, n'aimiez-vous pas cette terre?
--La terre! sourit amèrement le duc. Hélas! madonna, je n'aime plus rien. Et faut-il beaucoup de terre pour un homme?
Voyant qu'il voulait encore parler de la mort, la comtesse, câlinement, lui ferma la bouche de sa main rose.
--Et l'autre papier? demanda-t-elle curieusement.
Le visage du duc s'éclaira. L'ancien sourire gai et malin reparut sur ses lèvres.
Il leur lut l'autre papier: c'était la donation des terres, prés, bois, hameaux, jardins, métairies, chasses, faite par le duc à madonna Lucrezia Crivelli et à son fils illégitime Jean-Paolo. Cette donation comprenait également Cusnago, la villa favorite de Béatrice renommée par ses pêcheries. D'une voix émue, Ludovic lut les dernières lignes de l'acte: «Cette femme, dans ses merveilleuses et rares relations amoureuses, nous a prouvé un tel dévouement et des sentiments si élevés, que souvent, communiant avec elle, nous obtenions une infinie béatitude et l'oubli de toutes nos préoccupations.»
Cecilia applaudit joyeusement et embrassa son amie, les yeux pleins de larmes maternelles:
--Tu vois, petite soeur, je te disais qu'il avait un coeur d'or! Maintenant, mon petit-fils Paolo est le plus riche héritier de Milan!
--Quelle date aujourd'hui? demanda le More.
--Le 28 décembre, monseigneur, répondit Cecilia.
--Le 28! répéta-t-il pensif.
Juste à cette date, un an auparavant, la défunte duchesse était venue à l'improviste au palais Crivelli et avait failli trouver son mari auprès de sa maîtresse.
Il examina la pièce. Rien n'y était changé: tout était clair et douillet; le vent de même hurlait dans l'âtre, le feu de même flambait dans la cheminée et au-dessus dansaient les Amours nus qui jouaient avec les instruments du saint supplice. Et sur la table ronde, couverte de velours vert, étaient posés une coupe d'eau Baluca Aponitana, des rouleaux de musique et une mandoline. La porte était ouverte dans la chambre et plus loin, dans la salle d'atours, se profilait l'armoire dans laquelle le duc s'était caché.
Que n'aurait-il pas donné pour se retrouver à ce même instant, entendre frapper à la porte d'entrée, voir arriver la servante affolée, criant: «Madonna Béatrice!» rester, ne fût-ce qu'une seconde, comme un voleur, dans cette armoire, en écoutant la voix de «son admirable fillette». Hélas! tout était fini à jamais!
Ludovic inclina la tête sur sa poitrine et des larmes roulèrent le long de ses joues.
--Ah! mon Dieu! Tu vois, il pleure encore! s'écria la comtesse Cecilia émue. Câline-le donc! câline-le bien! Embrasse-le, console-le! Comment n'as-tu pas honte?
Doucement, elle poussait sa rivale dans les bras de son amant.
Lucrezia, depuis longtemps, éprouvait un dégoût de cette anormale amitié. Elle voulut se lever et partir, baissa les yeux et rougit. Néanmoins, elle prit la main du duc. Il lui sourit à travers ses larmes et appuya la main de Lucrezia sur son coeur.
Cecilia prit la mandoline et dans la pose de son fameux portrait peint douze ans auparavant par Léonard, elle chanta _la vision_ de Pétrarque:
_Levommi il pensier in parte ov'era Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra._
Le duc prit son mouchoir et langoureusement leva les yeux. Plusieurs fois il répéta la dernière strophe, sanglotant et tendant les bras dans le vide:
--Et avant le soir j'ai fini ma journée!
--Ma colombe! Oui, oui... avant le soir!... Savez-vous, il me semble qu'elle nous regarde et nous bénit tous les trois... O Bice, Bice!
Il s'appuya sur l'épaule de Lucrezia en pleurant et en même temps cherchant à l'enlacer, à l'attirer à soi. Elle résistait. Elle avait honte. Il l'embrassa furtivement sur la nuque. Cecilia s'en aperçut, se leva, et désignant le duc à Lucrezia,--telle une soeur confiant à sa soeur son frère malade--elle sortit, non dans la chambre, mais du côté opposé, et ferma la porte. Le «Crépuscule» ne jalousait pas «l'Aurore», car elle savait par expérience qu'elle tenait le bon rôle et qu'après les cheveux noirs, le duc trouverait encore plus enivrante sa toison rousse.
Ludovic leva la tête, enlaça Lucrezia d'un mouvement brusque, presque grossier, et l'assit sur ses genoux. Les larmes versées pour Béatrice n'étaient pas encore séchées que déjà sur ses lèvres se jouait un sourire polisson.
--Tu es comme une nonne--toute noire! dit-il en riant--et il couvrit de baisers le cou de Lucrezia. Ta robe est simple pourtant et combien elle te sied! Le noir rend ta peau plus blanche!
Il défit les boutons d'agathe du corsage et, tout à coup, la chair brilla plus aveuglante de blancheur entre les plis de l'étoffe de deuil. Lucrezia cacha son visage dans ses mains. Au-dessus de l'âtre flambant joyeusement, les Amours nus continuaient leur ronde en brandissant les instruments du saint supplice: les clous, le marteau, les tenailles, la lance, et il semblait, dans le reflet rose de la flamme, qu'ils clignaient malicieusement leurs yeux, qu'ils chuchotaient en se glissant sous la vigne de Bacchus pour regarder le duc Sforza et madonna Lucrezia et que leurs joues bouffies étaient sur le point d'éclater de rire contenu.
De loin parvenaient les sons très doux de la mandoline et le chant de la comtesse Cecilia:
_Ivi fra lor, che il terzo cerchio terra. La rividi, più bella e meno altera._
Et les petits dieux antiques, entendant les vers de Pétrarque, riaient comme des fous.
CHAPITRE IX
LES JUMEAUX
1498-1499
_In sensi sono terrestri, la ragione sta fuor di quelli, quando contempla._
LEONARDO DA VINCI.
Les sens appartiennent à la terre; la raison est en dehors des sens, quand elle contemple.
LÉONARD DE VINCI.
Le ciel en haut--le ciel en bas. [Grec: Ouranos anô, ouranos chadô.]
(TABULA SMARAGDINA.)
I
--Voyez plutôt: ici, sur la carte, dans l'océan Indien, au sud de l'île de Taprobane, il y a l'inscription «Phénomènes marins, les Sirènes». Christophe Colomb me disait qu'il avait été fort surpris en arrivant à cet endroit de ne pas trouver de sirènes. Pourquoi souriez-vous?
--Rien, Guido, rien. Continuez, je vous écoute.
--Oui, je sais... Vous ne croyez pas, messer Leonardo, à l'existence des sirènes. Et que diriez-vous des sciapodes qui se cachent du soleil à l'ombre de leurs pieds, comme sous une ombrelle, ou encore des pygmées qui ont de si grandes oreilles que l'une leur sert de lit et l'autre de couverture? Ou encore si je vous parlais de l'arbre qui, au lieu de fruits, produit des oeufs, desquels sortent des oisillons couverts de duvet jaune comme les canards et dont la chair a un goût de poisson, si bien qu'on en peut manger même les jours de maigre? Ou bien de cette île sur laquelle ont débarqué des mariniers qui, après avoir allumé du feu, cuit leur souper, se sont aperçus qu'ils ne se trouvaient pas sur une île, mais sur un poisson? Cela m'a été conté par un vieux loup de mer à Lisbonne, un homme sobre, qui m'a juré, par la chair et le sang du Christ, qu'il me disait la vérité.
Cette conversation se tenait cinq ans après la découverte de l'Amérique, la semaine des Rameaux, le 6 avril 1498, à Florence, non loin du Vieux Marché, dans une chambre au-dessus des caves de la maison Pompeo Berardi, qui, ayant des dépôts de marchandises à Séville, y dirigeait des chantiers de construction de navires destinés aux terres découvertes par Colomb. Messer Guido Berardi, neveu de Pompeo, rêvait depuis son enfance de voyages en mer, et il avait même l'intention de prendre part à l'expédition de Vasco de Gama, lorsqu'il fut atteint d'une maladie terrible à cette époque, appelée par les Italiens le mal français et par les Français le mal italien, par les Polonais le mal allemand, par les Moscovites le mal polonais, et par les Turcs le mal chrétien. Vainement, il s'était fait soigner par les docteurs de toutes les facultés et attachait les emblèmes en cire de Priape à tous les autels. Brisé par la paralysie, condamné pour l'existence, il gardait une extraordinaire activité cérébrale, et, écoutant les récits des marins, passant des nuits à lire des livres et à consulter des cartes, il faisait des voyages imaginaires et découvrait des terres inconnues.
Un assemblage de boussoles, de compas, de sphères célestes, de sextants, de cadrans, d'astrolabes, rendait sa chambre pareille à une cabine de navire. A travers la fenêtre ouverte sur la loggia, se voyait le crépuscule d'un jour d'avril. Par moments, la lumière de la lampe vacillait sous la brise. Des caves montait le parfum des condiments exotiques: carry, muscade, girofle, cannelle.
--Oui, messer Leonardo, conclut Guido en frottant ses jambes enveloppées, il n'est pas dit pour rien: «La foi transporte les montagnes.» Si Colomb avait douté comme vous, il n'aurait rien fait. Convenez que cela vaut la peine de grisonner à trente ans par suite d'énormes souffrances, pour arriver à découvrir le Paradis Terrestre!
--Le Paradis? fit Léonard étonné. Qu'entendez-vous par cela, Guido?
--Comment? Vous ne le savez pas? Vous n'avez pas appris que, d'après les observations de Colomb sur l'étoile polaire au méridien des îles Açores, il avait prouvé que la terre n'était pas ronde comme on l'avait supposé, mais qu'elle avait l'aspect d'une poire surmontée d'une excroissance, tel un sein de femme? Justement, sur cette excroissance, se trouve une montagne dont la cime s'appuie dans la sphère lunaire, et là est le Paradis...
--Mais, Guido, cela contredit toutes les déductions de la science.
--La science! dit Guido en haussant avec mépris les épaules. Savez-vous, messer, ce que Colomb dit de la science? Je vous citerai les paroles de son «Livre prophétique», _Libro de las Profecias_: «Ni la mathématique, ni des cartes géographiques, ni des déductions de la raison ne m'ont aidé à faire ce que j'ai fait, mais simplement la prophétie d'Isaïe sur la nouvelle terre.»
Guido se tut. Il sentait que ses habituelles douleurs articulaires le reprenaient. Léonard appela les domestiques, qui emportèrent le malade dans sa chambre.
Resté seul, l'artiste se mit à vérifier les calculs de Colomb concernant la marche de l'étoile polaire et y trouva de si grossières erreurs qu'il n'en voulut croire ses yeux.
--Quelle ignorance! pensa-t-il tout étonné. On pourrait supposer qu'il a découvert le Nouveau-Monde par hasard, comme on butte sur un objet dans les ténèbres, et que, ainsi qu'un aveugle, il ne sait ce qu'il a découvert, la Chine, l'Ophir de Salomon, le Paradis Terrestre. Il mourra sans le savoir.
Il lut la première lettre du 29 avril 1493, dans laquelle Colomb annonçait à l'Europe sa découverte.
Léonard passa toute la nuit à calculer et à étudier des cartes. Par instants, il sortait sur la loggia, contemplait les étoiles et en songeant au prophète de la nouvelle terre et du nouveau ciel, cet étrange visionnaire à coeur et cerveau d'enfant, involontairement il comparaît sa destinée à la sienne:
--Quelles grandes choses il a faites et combien il savait peu! Tandis que moi, malgré tout mon savoir, je suis immobile comme ce Berardi brisé par la paralysie. Toute ma vie j'aspire à des mondes inconnus et je n'ai pas fait un pas vers eux. La foi!--disent les uns.--Mais la foi parfaite et la science parfaite, n'est-ce pas la même chose? Mes yeux ne voient-ils pas plus loin que les yeux de Colomb, prophète aveugle? Ou bien la destinée humaine veut-elle qu'on soit clairvoyant pour savoir et aveugle pour agir?
II
Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le bruit des pas et des voix.
On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître que ce même jour--le samedi des Rameaux--devait avoir lieu le «duel du feu».
--Quel duel? demanda Léonard.
--Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.
--Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.
--Ne viendrez-vous pas?
--Non, tu vois, je suis occupé.
L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:
--En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore...
Léonard sourit.
--Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?
Giovanni baissa les yeux.
--Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!
A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible ennemi de Savonarole.
--Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique!
--Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura Léonard.
--Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les deux brûlaient!
--Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.
--Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?
--Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo.
Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que devait résoudre le duel du feu:
I.--L'Eglise de Dieu se renouvellera.
II.--Dieu la châtiera.
III.--Dieu la transformera.
IV.--Après le châtiment, Florence se renouvellera également et dominera tous les peuples.
V.--Les infidèles se convertiront.
VI.--Tout cela est imminent.
VII.--L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est sans effet.
VIII.--Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.
Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.
--Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait un vieil ouvrier.
--Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun péché...
--La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»
--Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.
--Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.
--Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra Girolamo?
--Ensemble...
--Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.
--Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent de San Marco.
--Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?
--Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»
--Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.
--_Amen! Amen!_ murmurait la foule.
Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les yeux.
La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, reconnaître le sourire de Léonard.
III
En approchant de la place de la Seigneurie, ils se trouvèrent pris dans une bousculade telle que Paolo dut s'adresser à un cavalier de la milice pour se faire conduire vers la Riaggiere où étaient réservées des places aux ambassadeurs et aux citoyens célèbres.
Jamais Giovanni, lui semblait-il, n'avait vu pareille foule. Non seulement la place, mais les loggia, les tours, les fenêtres, les toits étaient noirs de monde. S'accrochant à tout, rampes, grilles, avancées de pierre ou de fer, conduites d'eau, les gens pendaient en grappes à des hauteurs vertigineuses. On se battait pour les places. Quelqu'un tomba et se tua. Les rues étaient barrées par des chaînes, à l'exception de trois, gardées par la milice et par lesquelles n'entraient que les hommes désarmés.
Paolo, désigna à ses compagnons le brasier et leur expliqua l'installation de cette «machine»: un étroit passage pavé de pierres et de glaise entre deux murs de bûches enduites de goudron et saupoudrées de poudre.
De la rue Veccereccia, sortirent les Franciscains, ennemis de Savonarole, puis les Dominicains. Fra Girolamo vêtu d'une soutane de soie blanche et portant le Saint-Ciboire étincelant, et fia Domenico, en robe de velours rouge, fermaient le cortège. «Glorifiez Dieu!... chantaient les dominicains.--Sa grandeur est sur Israël et sa puissance dans les cieux. Terrible tu es Seigneur, dans ton sanctuaire.»
La foule répondit dans un cri frémissant:
--Hosanna! Hosanna! Gloire à Dieu en toute éternité!
Les ennemis de Savonarole et ses élèves prirent place dans la loggia Orcagni, séparée à cet effet par une cloison.
Tout était prêt. Il ne restait qu'à allumer le bûcher et à y entrer.
La perplexité, la tension devenaient insupportables; les uns se dressaient sur la pointe des pieds, haussaient la tête pour mieux voir; d'autres se signaient, égrenant des chapelets, récitant leur naïve prière:
--Fais un miracle, fais un miracle, Seigneur!
L'atmosphère était étouffante. Les roulements du tonnerre qui grondait depuis le matin, se rapprochaient. Le soleil brûlait.
Des membres du Conseil, citoyens renommés, vêtus de longues robes de drap rouge, pareilles aux antiques toges romaines, sortirent du Palazzo Vecchio.
--Signori! signori! répétait un vieillard, le nez chevauché par des lunettes rondes, une plume d'oie derrière l'oreille, le secrétaire du Conseil. La séance n'est pas terminée, venez, on réunit les voix...
--Au diable leurs voix! cria un des citoyens. J'en ai assez. Mes oreilles se dessèchent à entendre leurs sottises.
--Et qu'attendent-ils? observa un autre. S'ils désirent tellement être brûlés, qu'on les lâche dans le feu et que tout soit dit!
--Permettez, c'est un meurtre...
--Des bêtises! Quel malheur qu'il y ait deux imbéciles de moins sur la terre!
--Vous dites, ils brûleront? Soit. Mais il faut qu'il brûlent selon les lois de l'église. C'est une question délicate, théologique...
--Alors, que le pape décide.
--Il ne s'agit ici ni du pape, ni des moines. Nous devons penser au peuple, signori. Si l'on pouvait rétablir le calme dans la ville par cette épreuve, il ne faudrait pas hésiter d'envoyer non seulement dans le feu, mais aussi dans l'eau, dans l'air, sous terre, tous les moines et tous les curés!
--Dans l'eau... c'est suffisant. Mon avis est qu'on prépare une cuve et qu'on y plonge les deux moines. Celui qui sortira sec de l'eau aura raison. Et, au moins, ce n'est pas une épreuve dangereuse.
--Avez-vous entendu, signori? dit Paolo. Notre pauvre fra Juliano Rondinelli a été pris d'une telle panique, qu'il en est tombé malade. On a dû le saigner.