Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 18

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Et, au même moment, elle sentit que, derrière elle, dans le coin sombre, quelqu'un se tenait. La peur s'empara d'elle. Elle savait qu'elle ne devait pas regarder. Mais elle ne put résister et se retourna. Dans le coin sombre se tenait celui qu'elle avait déjà vu une fois--long, long, long et plus noir que la nuit,--la tête inclinée sous une cagoule qui cachait son visage. Elle voulut crier, appeler Ricciardetto, mais sa voix s'étrangla. Elle se leva pour se sauver--ses jambes fléchirent. Elle tomba à genoux et murmura:

--Toi... toi encore... pourquoi?

Lentement il leva la tête.

Et elle vit, non pas le visage effrayant du défunt duc Galéas, mais vraiment son visage et entendit sa voix:

--Pardonne... pauvre... pauvre femme.

Il fit un pas vers elle, un froid sépulcral lui souffla à la figure. Elle poussa un cri déchirant, inhumain et perdit connaissance. Ricciardetto accourut, la vit privée de sens, étendue sur les dalles. Il se précipita à travers les couloirs sombres à peine éclairés par les lanternes sourdes des veilleurs, puis à travers les salles de fêtes, il chercha le duc en criant:

--Au secours! au secours!

Minuit venait de sonner. La folie dirigeait le bal. On venait de commencer la danse à la mode durant laquelle les cavaliers et les dames passaient en farandole sous «l'Arc des Amoureux fidèles». Un homme, qui représentait le génie de l'Amour, se tenait sur la cime de l'arc, armé d'une longue trompe. Au pied, se massaient les juges. Lorsque approchaient les «amoureux fidèles», le génie les accueillait par une suave musique. Les juges les laissaient passer avec joie. Les infidèles, par contre, tentaient de vains efforts: la trompe les assourdissait, les juges les accablaient de confetti et les malheureux, sous une pluie de railleries, étaient forcés de fuir.

Le duc venait de passer sous l'arc, accompagné des sons les plus suaves, comme le plus fidèle des amants.

A cet instant la foule s'écarta; Ricciardetto entrait en courant dans la salle, gémissant:

--Au secours! au secours!

Apercevant le duc, il se précipita vers lui.

--Quoi? qu'y a-t-il? demanda Ludovic.

--Votre Altesse... la duchesse est malade... Vite... vite..., venez!

--Malade?... encore!... où? Parle distinctement!

--Dans la tour du Trésor...

Le duc se prit à courir si vite, que la chaîne d'or de son cou bruissait à chaque pas et que sa perruque sursautait sur sa tête.

Le génie de l'amour, sur le faîte de l'arc, continuait à sonner de la trompe. Enfin, il s'aperçut qu'en bas se passait quelque chose d'insolite et se tut.

Plusieurs seigneurs coururent derrière le duc et subitement, toute la foule ondula, s'élança vers les portes, comme un troupeau de moutons saisis de panique. On renversa l'arc. Le sonneur de trompe eut à peine le temps de sauter et se foula la jambe.

Quelqu'un cria:

--Le feu!

--Voilà, je disais bien qu'on ne devait pas jouer avec le feu! dit en se lamentant la dame qui n'approuvait pas Léonard.

Une autre glapit et s'évanouit.

--Tranquillisez-vous, il n'y a pas d'incendie, assuraient les uns.

--Alors, qu'est-ce? demandaient les autres.

--La duchesse est malade...

--Elle se meurt! on l'a empoisonnée! déclara un seigneur qui crut aussitôt, lui-même, à son mensonge.

--Impossible! La duchesse était ici à l'instant et dansait...

--Ne savez-vous pas? La veuve du duc Jean Galéas, Isabelle d'Aragon, pour venger son mari...

--Un poison lent et sûr...

De la salle voisine parvenaient les sons de la musique. Là, on ne savait rien encore. Durant la danse «Vénus et Zeus», les dames avec un sourire charmeur promenaient leurs cavaliers par une chaîne d'or, comme des prisonniers, et lorsqu'ils tombaient devant elles, en soupirant langoureusement, elles leur posaient le pied sur la tête, telles des conquérantes.

Un chambellan accourut, fit de grands gestes et cria aux musiciens:

--Taisez-vous, taisez-vous! La duchesse est malade.

Tout le monde se retourna. La musique se tut. Seule, une viole, sur laquelle jouait un sourd, longtemps égrena encore ses notes grêles.

Des laquais passèrent vivement, portant un lit étroit, long, muni d'un matelas dur, composé de deux planches transversales pour la tête, de deux poignées pour les mains, et d'une traverse pour les pieds. Ce lit était conservé de temps immémorial dans les garde-robes du palais et avait servi pour les couches de toutes les duchesses de la maison Sforza. Étrange et menaçant paraissait ce grabat, transporté ainsi sous le feu des lumières du bal, au-dessus des têtes de toutes ces femmes en pompeux atours.

Tout le monde comprit.

--Si c'est une peur ou une chute, observa une vieille dame, il faudrait immédiatement lui faire avaler un blanc d'oeuf cru, mêlé à de la soie pourpre effilochée.

Une autre assurait que la soie pourpre n'avait aucune action, l'important était d'avaler sept germes d'oeuf de poule délayés dans un jaune.

Cependant, Ricciardetto, entrant dans une des salles du haut, entendit derrière la porte de la chambre voisine un si terrible gémissement, qu'il s'arrêta interdit et demanda à l'une des servantes qui passait portant du linge, des bassinoires et des cruches d'eau chaude:

--Qu'est-ce?

Elle ne lui répondit pas.

Une vieille, sage-femme probablement, le regarda sévèrement et lui dit:

--Va-t'en, va-t'en. Tu barres le chemin, tu gênes... Ce n'est pas ici la place des gamins.

La porte s'entr'ouvrit un instant et Ricciardetto vit, dans le fond de la pièce, parmi le désordre des vêtements et de linge arrachés, celle qu'il adorait d'un amour sans espoir; elle avait le visage rouge, suant, avec des mèches de cheveux collées au front et la bouche ouverte d'où s'échappait un râle continu.

L'adolescent pâlit et cacha sa tête dans ses mains.

A côté de lui, bavardaient, à voix basse, des commères, des bonnes, des rebouteuses, des accoucheuses. Chacune avait son remède!

L'une proposait d'envelopper la jambe droite de la malade dans de la peau de serpent; l'autre, de l'asseoir sur une bassine de fonte emplie d'eau bouillante; la troisième, d'attacher sur son ventre le chaperon de son mari; la quatrième, de lui faire boire de l'alcool filtré sur une poudre de corne de cerf et de graine de cochenille.

--La pierre d'aigle, sous l'aisselle droite; la pierre d'aimant sous l'aisselle gauche, mâchonnait une vieille édentée, cela, ma petite mère, c'est la première chose à faire. La pierre d'aigle ou bien une émeraude.

De la chambre sortit le duc. Il tomba sur une chaise et, tenant sa tête à deux mains, sanglota comme un enfant:

--Seigneur! Seigneur! Je ne peux plus... je ne peux plus! Bice!... Bice!... A cause de moi, maudit.

Il se souvenait que, dès qu'elle l'avait aperçu, la duchesse avait crié d'une voix colère:

--Va-t'en!... va chez ta Lucrezia!

La vieille édentée s'approcha de lui, tenant une assiette en fer-blanc.

--Daignez manger, monseigneur.

--Qu'est-ce?

--De la chair de loup. Il y a une raison à cela: dès que le mari aura mangé de la chair de loup, l'accouchée se sentira mieux. La chair de loup, c'est la première chose à faire.

Le duc, avec une expression soumise et distraite, s'efforçait d'avaler le morceau de viande noire et dure qui s'arrêtait dans sa gorge.

La vieille, inclinée au-dessus de lui, marmonnait:

«Notre père Sept loups et une louve mère, Qui êtes aux cieux et sur la terre; Vent lève-toi et notre mal Emporte vite dans le canal.

«Au nom de la très Sainte-Trinité consubstantielle et éternelle. Notre mot sera fort. Amen!»

Le médecin principal, Luigi Marliani, accompagné de deux autres docteurs, sortit de la pièce. Le duc se précipita à leur rencontre.

--Eh bien?

Ils se taisaient.

--Monseigneur, dit enfin Luigi, toutes les mesures sont prises. Nous espérons que le Seigneur dans sa grande miséricorde...

Le duc lui saisit la main.

--Non, non!... Il doit y avoir un remède... Au nom de Dieu, tentez quelque chose!...

Les médecins se regardèrent comme des augures, sentant qu'il fallait le calmer.

Marliani, en fronçant sévèrement les sourcils, dit en latin au jeune docteur au visage impertinent:

--Trois onces de limaces de rivière, mêlées à de la muscade et à du corail rouge pillé.

--Peut-être une saignée? observa le vieillard à l'air très bon.

--La saignée? j'y avais songé, continua Marliani, mais malheureusement, Mars est dans le signe du Cancer, dans la quatrième sphère solaire. De plus, l'influence d'une date impaire...

Le vieillard soupira et se tut.

--Ne croyez-vous pas, maître, demanda le jeune docteur aux yeux rieurs, qu'il faudrait ajouter aux limaces de la fiente de mars... de la fiente de vache?

--Oui, consentit Luigi de la fiente de vache...

--Oh! Seigneur! Seigneur! gémit le duc.

--Votre Altesse, lui dit Marliani, calmez-vous, je puis vous assurer que tout ce que la science...

--Au diable, la science! cria tout à coup le duc en serrant les poings. Elle se meurt, entendez-vous? elle se meurt! Et vous parlez ici de bouillon de limaces et de fiente de vache!... Misérables! Je vous ferai tous pendre!

Et, mortellement triste, il erra par la chambre, écoutant la plainte continue.

Subitement son regard tomba sur Léonard. Il le prit à part:

--Écoute, murmura-t-il, comme dans un songe, sans se rendre compte de ses paroles, écoute, Léonard, tu vaux plus qu'eux tous. Je sais que tu possèdes de grands secrets... Non, non, ne réponds pas... Je sais... Ah! mon Dieu! ce cri!... Que voulais-je dire? Oui, oui, aide-moi, mon ami, fais quelque chose... Je donnerais mon âme pour la soulager... pour ne pas entendre ce cri!...

Léonard voulut répondre. Mais le duc ne s'occupait déjà plus de lui, et s'était élancé à la rencontre de chanoines et de moines.

--Enfin! Dieu merci! Qu'apportez-vous?

--Une partie des reliques de saint Ambrosio, la ceinture de sainte Marguerite, la dent de saint Christophle, un cheveu de la Vierge.

--Bon! bon! allez prier!

Le More voulut pénétrer avec eux dans la pièce, mais un cri perçant, un râle terrifiant retentit, alors il se boucha les oreilles et s'enfuit, traversant les salles sombres, jusqu'à la chapelle faiblement éclairée. Là, il tomba à genoux.

--J'ai péché, sainte Mère de Dieu, j'ai péché, maudit! J'ai empoisonné un innocent adolescent, le duc légitime Jean Galéas!... Mais, Tu es miséricordieuse, Protectrice unique, entends ma prière et pardonne-moi! Je donnerai tout, je me repentirai de tout, prends mon âme... mais sauve-la!

Des bribes de pensées stupides se pressaient dans son cerveau et l'empêchaient de prier. Il se souvint d'un récit qui l'avait fait rire récemment. Un marinier se sentant perdu dans un coup de tempête, promit à la Vierge Marie un cierge haut comme le mât du navire et, lorsque son camarade lui demanda où il prendrait la cire nécessaire pour ce cierge phénoménal: «Tais-toi, lui avait-il répondu, pourvu que nous nous sauvions maintenant, nous aurons le temps d'y songer plus tard. Du reste, j'espère que la Madone se contentera d'un cierge plus petit.»

--A quoi vais-je penser! se dit le duc. Deviendrais-je fou?

Il fit un effort pour se ressaisir et de nouveau pria.

Mais les brillantes sphères de cristal, les soleils transparents, tournèrent devant ses yeux au son d'une musique douce et du refrain obsédant de _l'Enfant doré_:

Je reviendrai parmi vous, Sur l'ordre du More.

Puis tout s'effaça. Lorsqu'il s'éveilla, il lui sembla qu'il n'avait dormi que deux ou trois minutes. Mais, lorsqu'il sortit de la chapelle, il vit, à travers les fenêtres ternies par la neige, le jour gris d'un matin d'hiver.

X

Le duc revint dans les salles du petit palais Rocchetto. Partout régnait un pénible silence. Il croisa une femme qui portait des langes. Elle s'approcha de lui et dit:

--Son Altesse est délivrée.

--Elle est vivante? balbutia le More pâlissant.

--Oui. Mais l'enfant est mort. Son Altesse est très faible et désire vous voir. Venez.

Il entra dans la chambre et aperçut, sur les coussins, le visage minuscule, pareil à celui d'une fillette, calme, étrangement connu et étranger à la fois. Il s'inclina au-dessus d'elle.

--Envoie chercher Isabelle... vite! dit tout bas Béatrice.

Le duc donna des ordres. Quelques instants après, une grande femme élancée, à l'expression fière et triste, la duchesse Isabelle d'Aragon, la veuve de Jean Galéas, entra dans la chambre et s'approcha de l'agonisante. Tout le monde sortit, sauf le confesseur et Ludovic qui s'éloignèrent dans un coin de la pièce.

Les deux femmes causèrent à voix basse. Puis Isabelle embrassa Béatrice en prononçant des paroles de pardon et s'agenouillant, le visage dans les mains, pria.

Béatrice, de nouveau, appela son mari.

--Vico, pardonne-moi. Ne pleure pas. Souviens-toi... Je ne te quitte pas... Je sais que moi seule...

Elle n'acheva pas. Mais il comprit ce qu'elle voulait dire: «Je sais que tu n'as aimé que moi seule.»

Elle fixa sur lui un regard lent, infini et murmura:

--Embrasse-moi.

Le duc effleura le front de sa femme de ses lèvres. Elle voulut dire quelque chose, ne le put et soupira seulement:

--Sur la bouche.

Le moine commença à lire la prière des agonisants.

Les intimes revinrent dans la chambre.

Le duc, pendant ce long baiser d'adieu, sentait se glacer les lèvres de sa femme et dans un dernier embrassement reçut le dernier soupir de sa compagne.

--Elle est morte! murmura Marliani.

Tous s'agenouillèrent en se signant. Le duc lentement se releva. Son visage était impassible. Il exprimait non pas la douleur, mais une terrible tension. Il respirait péniblement et précipitamment, comme dans une dure ascension. Tout à coup, il leva brusquement les bras, cria: «Bice», et s'effondra sur le cadavre.

De tous ceux qui se trouvaient là, seul Léonard conserva son calme. De son regard clair et scrutateur il observait le duc. En de pareils instants la curiosité de l'artiste dominait tout. L'expression d'une grande douleur dans la figure humaine, dans les mouvements du corps, lui paraissait un sujet précieux, une nouvelle et superbe manifestation de la nature. Pas une ride, pas un frémissement des muscles n'avaient échappé à son regard impartial et clairvoyant.

Il désirait le plus vite possible inscrire dans son livre le visage du duc, défiguré par le désespoir. Il descendit dans les appartements inférieurs.

Les bougies achevaient de se consumer et de larges larmes de cire glissaient sur le parquet. Dans une des salles, il enjamba l'Arc des fidèles amoureux, piétiné, informe. Sous le jour froid, piteuses et sinistres semblaient les pompeuses allégories qui glorifiaient le More et Béatrice, les chars triomphaux de Numa Pompilius, d'Auguste, de Trajan et du siècle d'Or. Il s'approcha de la cheminée éteinte, se convainquit qu'il ne se trouvait personne dans la salle, sortit son livre de sa poche et commença à dessiner, lorsque subitement il aperçut, sous le manteau de l'âtre, le gamin qui avait incarné le siècle d'Or. Il dormait, engourdi par le froid, ramassé sur lui-même, crispé, les genoux encerclés dans ses bras, la tête sur les genoux. Le dernier souffle chaud des cendres ne pouvait ranimer son corps nu et doré.

Léonard lui toucha doucement l'épaule. L'enfant ne leva pas la tête et gémit seulement plaintivement. L'artiste le prit dans ses bras. Le gamin ouvrit de grands yeux effarés, pareils à des violettes, et pleura:

--A la maison, à la maison...

--Où habites-tu? Comment t'appelles-tu? demanda Léonard.

--Lippo. A la maison... Oh! que j'ai mal!... que j'ai froid!

Ses paupières se refermèrent. Il balbutia en rêve:

Bientôt parmi vous, bientôt, En une beauté nouvelle, Je reviendrai parmi vous, Sur l'ordre du More, Insouciant siècle d'Or!

Retirant sa cape de dessus ses épaules, Léonard y enveloppa l'enfant, le plaça sur un fauteuil, alla dans le vestibule, réveilla les domestiques qui avaient profité du désarroi pour s'enivrer et dormaient comme des masses à terre, et apprit de l'un d'eux que Lippo était le fils d'un pauvre veuf, boulanger dans la Broletto Novo, qui moyennant vingt sous avait loué le gamin pour représenter le triomphe, bien qu'on l'eût prévenu que le petit pouvait être empoisonné par la dorure. L'artiste alla rechercher son manteau de fourrure, revint vers Lippo, l'y entortilla soigneusement, avec l'intention de passer chez un pharmacien acheter les ingrédients nécessaires pour enlever la dorure et de rapporter l'enfant chez lui, il quitta le palais.

Tout à coup, il se rappela le dessin commencé, la curieuse expression de désespoir sur le visage du duc.

--Cela ne fait rien, songea Léonard, je ne l'oublierai pas. Le principal, les rides au-dessus des sourcils arqués haut, et l'étrange, lumineux et presque enthousiaste sourire sur les lèvres, celui-là même qui rend si ressemblantes les expressions humaines d'incommensurable douleur et de joie infinie--d'après le témoignage de Platon, divisées en bases dont les cimes se joignent.

Il sentit le gamin frissonner.

«Notre siècle d'Or», pensa l'artiste avec un triste sourire.

--Mon pauvre petit oiseau! murmura-t-il avec une pitié infinie.

Et enveloppant plus chaudement le gamin, il le serra contre sa poitrine si tendrement, si câlinement, que l'enfant malade rêva que sa mère défunte le caressait et le berçait.

XI

La duchesse Béatrice était morte le mardi 2 janvier 1497, à six heures du matin. Pendant vingt-quatre heures, le duc ne quitta pas le corps de sa femme, n'écoutant aucune consolation, refusant de dormir et de manger.

Les intimes craignirent qu'il ne devint fou.

Le jeudi matin, il exigea du papier et de l'encre, écrivit à Isabelle d'Este, soeur de la défunte duchesse, une lettre dans laquelle il lui annonçait la mort de Béatrice, et où il lui disait: «Il nous serait plus agréable de mourir. Nous vous prions de n'envoyer personne pour nous consoler, afin de ne pas renouveler notre douleur.»

Le même jour à midi, il cédait aux prières de ses proches, et consentait à prendre un peu de nourriture. Mais il ne voulut pas s'asseoir à table et mangea sur une planche que tenait devant lui Ricciardetto.

Tout d'abord le duc avait confié l'organisation des funérailles à son secrétaire principal, Bartholomeo Calco. Mais en indiquant l'ordre du cortège, ce que personne ne pouvait faire en dehors de lui, petit à petit il se laissa entraîner et, avec le même amour que jadis il combinait la superbe fête du siècle d'Or, il s'occupa de l'organisation de l'enterrement de Béatrice. Il se donnait beaucoup de peine, entrait dans tous les détails, décidait exactement le poids des énormes cierges de cire blanche et jaune, le métrage de drap d'or, de velours noir et pourpre pour chaque autel, la quantité de monnaie de billon, de foie et de lard pour la distribution aux pauvres en souvenir de l'âme de la défunte. Choisissant le drap pour les vêtements de deuil des serviteurs, il ne manqua pas de le palper et de le regarder au jour pour se rendre compte de la qualité. Pour lui-même, il commanda un costume solennel de «grand deuil» en drap grossier, tailladé de façon à imiter un vêtement déchiré dans un accès de désespoir.

L'enterrement avait été fixé au vendredi, tard dans la soirée. En tête du cortège marchaient les porteurs, les massiers, les hérauts qui sonnaient dans de longues trompettes ornées d'oriflammes de soie noire; les tambours battaient aux champs; la visière du heaume baissée, des chevaliers à cheval portaient des bannières de deuil, les coursiers étaient revêtus de caparaçons de velours noir brodé de croix blanches; des moines de tous les couvents et le chanoine de Milan tenaient des cierges de six livres allumés; l'archevêque de Milan était entouré de son clergé et des choeurs. Derrière le char énorme, tendu de drap d'argent, orné de quatre anges également en argent soutenant la couronne ducale, marchait le duc, son frère le cardinal Ascanio, les ambassadeurs d'Espagne, de Naples, de Venise et de Florence; plus loin, les membres du Conseil secret, les chambellans, les docteurs de l'Université de Pavie, les commerçants notables et enfin l'incalculable foule populaire.

Le cortège était si long que, au moment où le commencement entrait dans l'église Maria delle Grazie, la fin se trouvait encore au château. Quelques jours plus tard, le duc fit orner le tombeau du mort-né Leone d'une superbe inscription. Il l'avait composée lui-même en italien et Merula l'avait traduite en latin.

«Malheureux enfant, je suis mort avant d'avoir vu le jour, et d'autant plus malheureux qu'en mourant j'ai privé ma mère de la vie, mon père de sa compagne. Je n'ai qu'une consolation dans ma triste destinée, c'est celle d'avoir été créé par des parents semblables aux dieux, Ludovic et Béatrice, duc et duchesse de Milan. 1497, troisième de janvier.»

Longtemps Ludovic admira cette inscription gravée en lettres d'or sur la plaque de marbre noir au-dessus du petit mausolée de Leone élevé dans le monastère de Maria delle Grazie où reposait Béatrice. Il partageait l'enthousiasme simple du marbrier qui, après avoir achevé son ouvrage, se recula, regarda de loin, la tête inclinée sur le côté et fermant un oeil, fit claquer sa langue:

--Ce n'est pas un tombeau--c'est un jouet!

La matinée était froide et ensoleillée. Sur les toits des maisons, la neige étalait sa blancheur. L'atmosphère était imprégnée de cette fraîcheur, pareille au parfum des muguets et qui semble la senteur de la neige.

Venant du froid et du soleil, Léonard entra dans la chambre semblable à un caveau, sombre, étouffante, tendue de taffetas noir, les volets clos, éclairée seulement par des cierges d'église. Durant les premiers jours qui suivirent l'enterrement, le duc ne quitta pas cette cellule obscure.

Ayant causé avec l'artiste de la _Sainte Cène_ qui devait rendre célèbre l'endroit de l'éternel sommeil de Béatrice, le duc lui dit:

--Il paraît, Léonard, que tu as pris sous ta protection l'enfant qui avait représenté la naissance du siècle d'Or, à cette fatale fête. Comment va-t-il?

--Votre Altesse, il est mort le jour de l'enterrement de la sérénissime duchesse:

--Il est mort! dit le duc étonné. Il est mort... Comme c'est étrange!

Il baissa la tête et soupira, puis, subitement, embrassa Léonard:

--Oui, oui, tout cela devait arriver ainsi! Notre siècle d'Or est mort avec notre épouse admirable! Nous l'avons enterré avec Béatrice, car il ne pouvait et ne voulait lui survivre! Mon ami, n'est-ce pas? quelle étrange coïncidence! quelle superbe allégorie!

XII

Toute une année s'écoula dans un deuil sévère. Le duc ne quittait pas ses vêtements noirs déchiquetés et, sans s'asseoir à table, mangeait sur une planche que tenaient devant lui des chambellans. «Après la mort de la duchesse, écrivait dans ses _Lettres secrètes_ Marino Sanuto, ambassadeur de Venise, le More est devenu dévot, suit tous les offices, jeûne, vit dans la continence,--du moins on le dit,--et dans toutes ses pensées a une sainte crainte de Dieu.» Dans la journée, préoccupé par les affaires de l'État, le duc se trouvait distrait, bien que là encore Béatrice lui manquât. Mais, la nuit, l'ennui le rongeait doublement. Souvent il voyait en rêve Béatrice à l'âge de seize ans, époque de son mariage, autoritaire, vive comme une écolière, maigre, basanée tel un gamin, si sauvage, qu'elle se cachait dans les armoires afin de ne pas paraître aux réceptions solennelles, si vierge que, durant trois mois après leurs épousailles, elle se défendait encore contre ses attaques amoureuses, des ongles et de la dent, comme une amazone.

Cinq nuits avant l'anniversaire de sa mort, il rêva encore d'elle, la vit en sa propriété favorite de Cusnago, qu'elle aimait tant. En s'éveillant, le duc s'aperçut que ses oreillers étaient humides de larmes.

Il se rendit au monastère delle Grazie, pria près du cercueil de sa femme, déjeuna avec le prieur et longtemps causa avec lui de la question qui, à ce moment, bouleversait tous les théologiens d'Italie,--l'immaculée conception de la Vierge Marie. Puis au crépuscule, sortant directement du monastère, le duc se dirigea vers la demeure de madonna Lucrezia.