Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 17
--Nous parlons de l'amour platonique, Altesse, répondit une des dames. Messer Antoniotto Fregoso nous prouve qu'une femme peut baiser un homme sur les lèvres, sans que sa chasteté en soit atteinte si ce dernier l'aime d'amour céleste.
--Comment le prouvez-vous, messer Antoniotto? demanda la duchesse en clignant distraitement des yeux.
--Avec l'autorisation de Votre Altesse, j'affirme que les lèvres--armes de la parole--servent de porte à l'âme, et, lorsqu'elles s'unissent en un baiser platonique, les âmes des amoureux se dirigent vers les lèvres, comme à leur sortie naturelle. Voilà pourquoi Platon ne défend pas le baiser; pourquoi le roi Salomon dans le _Cantique des cantiques_, lorsqu'il parle de l'union de l'âme humaine avec Dieu, dit: «Baise-moi lèvres à lèvres.»
--Pardon, messer, interrompit un des auditeurs, vieux baron, chevalier provincial au visage honnête et brutal. Je ne comprends peut-être pas toutes ces finesses, mais admettez-vous vraiment qu'un mari, s'il surprenait sa femme dans les bras de son amant, dût tolérer...
--Certainement, répliqua le philosophe de cour, c'est conforme à la sagesse de l'amour spirituel...
--Permettez-moi d'observer, cependant, que dans ce cas le mariage...
--Ah! mon Dieu! nous parlons d'amour, comprenez-vous! d'amour et non de mariage! s'écria impatientée la jolie madonna Fiordeliza en haussant ses belles épaules nues.
--Mais le mariage, madonna, d'après toutes les lois humaines, continua le chevalier.
--Les lois! repartit madonna Fiordeliza en fronçant en une moue méprisante ses jolies lèvres rouges. Comment pouvez-vous, messer, dans une causerie aussi élevée, mentionner les lois humaines,--piteuses créations des peuples,--qui transforment les saints noms d'amant et de maîtresse en des mots aussi sauvages que «mari» et «femme!»
Le baron resta stupide. Et messer Fregoso, ne lui prêtant plus aucune attention, continua son discours sur les mystères de l'amour spirituel.
La duchesse s'ennuya. Doucement elle s'éloigna et passa dans une autre salle.
Là, un poète célèbre, venu de Rome, Serafino d'Aquila, surnommé l'Unique (_Unico_), récitait des vers. Petit, maigre, soigné de sa personne, rasé de frais, frisé, parfumé, il avait un visage rosé d'enfant, un sourire langoureux, de vilaines dents et des yeux dans lesquels, à travers les larmes d'enthousiasme, brillait une ruse coquine.
En voyant parmi les dames qui l'entouraient madonna Lucrezia, Béatrice s'émut, pâlit, mais elle se domina aussitôt, s'approcha d'elle avec sa grâce habituelle et l'embrassa.
A ce moment parut, dans l'embrasure de la porte, une dame mûre, fort maquillée, vêtue de couleurs criardes, qui tenait un mouchoir à son nez.
--Eh bien! madonna Dionigia, vous seriez-vous blessée? demanda la donzella Hermelina avec une compassion maligne.
Dionigia expliqua que durant les danses, chaleur ou fatigue, elle avait été prise d'un saignement de nez.
--Voilà un cas sur lequel messer Unico lui-même serait embarrassé de composer un quatrain amoureux, déclara un des seigneurs.
Unico sursauta, avança une jambe, passa furtivement une main dans ses cheveux, leva les yeux au plafond.
--Doucement, doucement, murmurèrent les dames, messer Unico compose. Votre Altesse veut-elle venir de ce côté, on entend mieux.
Donzella Hermelina prit un luth, en pinça distraitement les cordes et, sur cet accompagnement, le poète, d'une voix solennellement assourdie, récita son sonnet.
L'Amour, ému des prières de l'amant, avait dirigé sa flèche vers le coeur de l'insensible. Mais, ses yeux étant bandés, il visa mal et, au lieu du coeur
Dans le tendre nez s'encrête Et le mouchoir de linon blanc, De rosée pourpre se mouchète.
Les dames applaudirent.
--Charmant, charmant, étonnant! Quelle rapidité! Quelle facilité! Oh! Bellincioni n'a qu'à se bien tenir, lui qui sue des journées entières sur un sonnet.
--Messer Unico, désirez-vous du vin du Rhin? demandait une de ses adoratrices.
--Messer Unico, voici des pastilles à la menthe, offrait une autre.
On l'asseyait dans un fauteuil; on l'éventait.
Il se pâmait, clignait des yeux, comme un chat repu au soleil. Puis, il récita un autre sonnet en l'honneur de la duchesse, dans lequel il disait que la neige, honteuse de la blancheur de sa peau, avait imaginé une perfide vengeance et s'était transformée en glace. Voilà pourquoi, lorsqu'elle était sortie se promener dans la cour du palais, la duchesse avait fait une chute.
Il lut aussi des vers dédiés à une belle à laquelle il manquait une dent, une ruse de l'amour qui, habitant sa bouche, profitait de cette meurtrière pour décocher ses traits.
--Un génie! glapit une dame. Le nom d'Unico, dans la postérité, figurera à côté de celui du Dante.
--Plus haut que le Dante! renchérit une autre. Trouvez-vous, chez le Dante, ces finesses amoureuses de _notre_ Unico?
--Madonna, répliqua humblement le poète, vous exagérez. Le Dante a aussi ses qualités. Mais à chacun les siennes. En ce qui me concerne, pour vos applaudissements, je donnerais la gloire du Dante.
--Unico! Unico! soupiraient les admiratrices épuisées d'enthousiasme.
Lorsque Serafino commença un nouveau sonnet dans lequel il racontait comment, le feu s'étant déclaré dans la maison de sa bien-aimée, on ne parvint pas à l'éteindre, parce que chacun devait songer à arroser d'eau son coeur allumé par les regards de la belle, Béatrice, n'y tint plus et sortit.
Elle revint vers les grandes salles, commanda à son page Ricciardetto, qui lui était tout dévoué et, lui semblait-il, amoureux d'elle, de monter à sa chambre et de l'y attendre avec une torche. Elle se dirigea alors vers une galerie éloignée où les gardes dormaient appuyés sur leurs lances, ouvrit une porte de fer et monta un escalier tournant et sombre, conduisant à la salle voûtée qui servait de chambre à coucher au duc et sise dans la tour nord.
Béatrice s'approcha, une lumière à la main, de la cachette pratiquée dans le mur où le duc gardait les papiers importants et les lettres secrètes, introduisit la clef dans la serrure, mais sentit que cette dernière était brisée, ouvrit la porte et vit les planches nues; Ludovic s'étant un jour aperçu de la disparition de la clef, avait mis en sûreté ses papiers.
Elle s'arrêta, saisie et indécise.
Derrière les croisées les flocons de neige volaient comme des fantômes blancs. Le vent, tantôt sifflait, tantôt hurlait, tantôt pleurait.
Les regards de la duchesse tombèrent sur la fermeture de fonte de l'Oreille de Denys. Elle s'approcha de l'ouverture, souleva le lourd couvercle et écouta. Des flots de sons parvinrent jusqu'à elle, pareils aux murmures des vagues dans les coquillages. Tout à coup, il lui sembla que, non pas en bas, mais tout près d'elle, quelqu'un avait murmuré:
--Bellincioni... Bellincioni...
Elle poussa un cri et pâlit.
--Bellincioni! Comment n'y avait-elle pas songé à lui. Oui, oui, certainement! Voilà de qui elle saurait tout... Chez lui, inaperçue... pour qu'on ne la cherche pas... Ah! tant pis! Je veux savoir, je ne puis plus supporter ce mensonge!
Elle se souvint que, sous prétexte de maladie, Bellincioni n'était pas venu au bal, elle calcula qu'il devait être seul chez lui à cette heure et appela le page Ricciardetto qui se tenait à la porte.
--Ordonne à deux porteurs de m'attendre avec un palanquin dans le parc, près de la porte secrète du palais. Seulement, si tu veux me plaire, que personne n'en sache rien? tu entends?... personne!
Elle lui donna sa main à baiser. L'adolescent courut exécuter les ordres.
Béatrice revint dans la chambre, jeta sur ses épaules un manteau de martre, assujettit sur son visage un masque de soie noire et quelques minutes après se trouva dans son palanquin qui prenait la direction de la porte Ticcini où habitait Bellincioni.
VII
Le poète appelait sa vieille maison, à moitié en ruines, une «niche à grenouilles». Il recevait de nombreux cadeaux, mais menait une vie de désordres, buvait ou jouait tout ce qu'il possédait et c'est pourquoi la pauvreté, selon l'expression de Bellincioni lui-même, le poursuivait «comme une épouse fidèle et détestée».
Couché sur son lit à trois pieds, avec une bûche en guise de quatrième, sur un matelas crevé, mince comme une crêpe, il achevait de boire un troisième broc de vin aigre, tout en composant une épitaphe pour le chien favori de madonna Cecilia.
Le poète tout en observant les derniers charbons s'éteindre dans son poêle, essayait vainement de se réchauffer en entortillant ses jambes maigres dans le manteau doublé d'écureuil, rongé par les mites, qui lui servait de couverture. Il écoutait les hurlements du vent et songeait au froid de la nuit.
Au bal de la cour, l'on devait représenter une allégorie composée par lui en l'honneur de la duchesse: _Le Paradis_. S'il avait refusé de s'y rendre, ce n'était pas qu'il fût malade, bien que souffrant depuis longtemps et si amaigri que, selon lui, «on pouvait en regardant son corps étudier l'anatomie de tous les muscles, de toutes les veines et de tous les os». Même à son dernier souffle, il se serait traîné jusqu'au palais. La véritable cause de son absence était la jalousie: il aimait mieux geler dans sa mansarde plutôt que d'assister au triomphe de son rival, ce fripon et intrigant d'Unico qui, par des vers stupides, avait su faire tourner la tête de toutes les grandes dames.
Rien que de penser à Unico, toute la bile remontait au coeur de Bellincioni. Il serrait ses poings et sautait à bas de son lit. Mais il faisait si froid dans sa chambre que tout de suite, raisonnablement, il se recouchait, tremblant, toussant, et s'enveloppait dans la vieille fourrure.
«Les misérables! jurait-il. Quatre sonnets sur le chantier avec des rythmes merveilleux et en échange pas un fagot! L'encre est capable de geler, je ne pourrai plus écrire. Si j'enlevais la rampe de l'escalier? Les gens convenables ne viennent pas chez moi et, si un usurier se casse la tête, le mal ne sera pas grand.
Ses regards se fixèrent sur la grosse bûche qui servait de quatrième pied à son grabat. Il hésita une minute, se demandant s'il était préférable de grelotter toute la nuit ou de dormir sur un lit branlant.
Le vent siffla dans une fente de fenêtre, pleura, ricana, comme une sorcière dans l'âtre. En une décision désespérée, Bernardo se leva, prit la bûche, la fendit et commença à en jeter les morceaux dans la cheminée. La flamme s'éleva, éclairant la triste demeure. Accroupi sur les talons. Bellincioni tendit ses mains bleuies vers le feu, dernier ami des poètes solitaires.
«Chienne d'existence! pensait-il. En quoi suis-je moins bien que les autres?
»N'est-ce pas de mon aïeul, lorsque la maison des Sforza n'existait pas encore, que le Dante a dit:
_Bellincion Berti vid'io andar einto Di cuojo e d'osso..._
«Quand je suis arrivé à Milan les pique-assiettes de la cour ne savaient pas distinguer un strambotto d'un sonnet. N'est-ce pas moi qui leur ai appris les beautés de la nouvelle poésie? N'est-ce pas ma main qui a fait couler la source d'Hippocrène au point de la transformer en une mer qui menace de tout inonder? Et voilà ma récompense! Je crèverai comme un chien sur la paille. Personne ne reconnaît le poète malheureux, comme si son visage se cachait sous un masque ou était défiguré par la petite vérole.»
Avec un sourire amer, il inclina sa tête chauve. Grand, maigre, assis sur les talons devant le feu, avec son long nez rouge, il ressemblait à un oiseau malade et transi.
On frappa en bas, à la porte de la maison; puis il entendit les jurons de sa vieille bonne hydropique et le bruit de ses socques sur les briques.
«Quel est le démon? pensa Bernardo intrigué. Serait-ce encore Salomone pour ses intérêts? Oh! les impies maudits! Même la nuit ils ne me laissent en paix...»
Les marches de l'escalier craquèrent. La porte s'ouvrit et une femme en manteau de martre, le visage caché par un loup de soie noire, pénétra dans la chambre.
Le poète sursauta et la regarda fixement.
Elle s'approcha, silencieuse, de l'unique chaise.
--Doucement, madonna, la prévint le poète, le dossier est cassé.
Et avec une amabilité toute mondaine, il ajouta:
--A quel bon génie dois-je le bonheur de voir une aussi belle dame dans mon humble logis?
«Probablement une commande, un madrigal amoureux, songea-t-il. Tant mieux, c'est du pain! ou du bois! Seulement, c'est bien étrange, toute seule à cette heure-ci! Après tout, mon nom est honorablement connu. Une admiratrice peut-être?...»
Il s'anima, courut à la cheminée et généreusement y précipita les derniers éclats de la bûche.
La dame enleva son masque.
--C'est moi, Bernardo.
Il poussa un cri, recula et, pour ne pas tomber, dut se retenir au loquet de la porte.
--Jésus! Sainte Vierge! balbutia-t-il, les yeux écarquillés. Votre Altesse... Duchesse sérénissime...
--Bernardo, tu peux me rendre un grand service, dit Béatrice.
Puis, après avoir examiné la pièce, elle demanda:
--Personne ne peut entendre?
--Soyez rassurée, Altesse, personne sauf les rats et les souris.
--Écoute, continua lentement la duchesse, en fixant sur lui un regard scrutateur, je sais que tu as écrit pour madonna Lucrezia des vers d'amour. Tu dois avoir du duc des lettres de commande.
Il pâlit et silencieux la regarda, ahuri.
--Ne crains rien, ajouta-t-elle, personne ne le saura, je t'en donne ma parole. Je saurai te récompenser, si tu exécutes ma prière. Je te ferai riche, Bernardo...
--Votre Altesse, dit-il avec effort, ne croyez pas... c'est une calomnie... pas une lettre... je le jure devant Dieu!...
Dans les yeux de Béatrice, une flamme de colère brilla. Ses fins sourcils se froncèrent. Elle se leva et s'approcha de Bellincioni, son lourd regard toujours posé sur lui.
--Ne mens pas. Je sais tout. Donne-moi les lettres du duc, si tu tiens à ta vie, entends-tu? donne! Prends garde, Bernardo! Mes gens attendent en bas. Je ne suis pas venue pour plaisanter avec toi!
Il tomba à genoux devant elle:
--Comme il vous plaira, signora! Je n'ai pas de lettres...
--Non? répéta-t-elle en s'inclinant vers lui. Tu dis que tu n'en as pas?
--Non.
La rage s'empara de Béatrice.
--Attends donc, maudit procureur, je te forcerai à me dire la vérité. Je t'étranglerai de mes mains, misérable!
Et, en effet, ses tendres doigts enserrèrent son cou avec une force telle, qu'il étouffa et que les veines de son front se gonflèrent à éclater. Sans se défendre, les bras ballants, clignant impuissamment des paupières, il ressembla encore davantage à un piteux oiseau malade.
«Elle me tuera, aussi vrai qu'il y a un Dieu dans les cieux, elle me tuera, songeait Bernardo. Eh bien! tant pis!... Mais je ne trahirai pas le duc!»
Bellincioni avait été toute sa vie un bouffon de cour, un bohème invétéré, un poète à tout faire, mais jamais il n'avait été un traître. Dans ses veines coulait un sang noble, plus pur que celui des mercenaires romagnols, les parvenus Sforza, et il était prêt maintenant à le prouver.
_Bellincion Berti vid'io andar cinto Di cuojo e d'osso..._
il se remémora les vers d'Alighieri concernant son aïeul.
La duchesse se ressaisit. De dégoût elle lâcha la gorge du poète, le repoussa et, s'approchant de la table, prit la petite lampe tachée, bosselée et se dirigea vers la porte de la chambre voisine. Elle l'avait déjà remarquée et avait deviné que ce devait être le _studio_, la cellule de travail du poète.
Bernardo se leva, se plaça devant la porte, avec l'intention de lui barrer le chemin. Mais la duchesse lui adressa un tel regard, qu'il se rapetissa, se courba et recula.
Elle entra dans le temple de la Muse misérable. Cela sentait les livres moisis. Sur les murs, de grandes taches d'humidité s'étalaient. La vitre cassée de la croisée était bouchée avec des chiffons. Sur le pupitre couvert d'éclaboussures d'encre, à côté des plumes mordillées et déplumées, traînaient des papiers, brouillons de vagues poèmes.
Sans accorder la moindre attention à Bernardo, après avoir posé la lampe sur une planche, la duchesse fouilla les papiers. Il y avait là quantité de sonnets adressés aux trésoriers de la cour, aux échansons, aux officiers de bouche, pour solliciter, en des rimes comiques, de l'argent, du bois, du vin, des vêtements et de la nourriture. Dans un sonnet, le poète demandait à messer Palavincini une oie rôtie farcie de coings. Dans un autre, intitulé «du More à Cecilia», il comparait le duc à Jupiter et la duchesse à Junon, et racontait comment Ludovic le More se rendant à un rendez-vous, surpris en route par la bourrasque, avait été forcé de rentrer au palais, parce que la «jalouse Junon, qui avait deviné la trahison de son époux, avait arraché de sa tête son diadème et dispersé les perles sous forme de pluie et de grêle».
Soudain, sous un tas de papiers, elle remarqua une élégante cassette en bois d'ébène, l'ouvrit et y découvrit une liasse de lettres joliment enrubannées.
Bernardo, qui suivait tous ses mouvements, effaré, leva les bras au ciel. La duchesse le regarda d'abord, puis se saisit des lettres, lut le nom de Lucrezia, reconnut l'écriture du duc et comprit que c'était bien là ce qu'elle cherchait--les brouillons des poésies commandées pour Lucrezia.--Elle prit la liasse, la glissa dans son corsage et, sans mot dire, jetant au poète, comme à un chien, une bourse pleine de ducats, se retira.
Bellincioni l'entendit descendre l'escalier, claquer la porte et il resta longtemps au milieu de la pièce, comme foudroyé. Le parquet sous ses pieds, lui semblait-il, oscillait comme un navire secoué par la tempête.
Enfin, épuisé, il tomba sur son lit boiteux et s'endormit d'un profond sommeil.
VIII
La duchesse revint au palais.
Les invités qui avaient remarqué son absence, murmuraient, se demandaient ce qui avait pu arriver. Le duc lui-même s'inquiétait. Elle entra dans la salle, s'approcha de lui, un peu pâlie et lui dit que, prise de fatigue après le festin, elle s'était retirée dans ses appartements pour se reposer.
--Bice, murmura le duc en lui prenant sa main glacée et tremblante, si tu te sens indisposée, dis-le, au nom de Dieu. N'oublie pas ton état. Veux-tu que nous remettions la seconde partie de la fête à demain? Du reste, je n'ai organisé tout cela que pour toi.
--Non, Vico, répliqua la duchesse, ne t'inquiète pas. Depuis longtemps je ne me suis sentie aussi bien qu'aujourd'hui. C'est si gai!... Je veux voir _le Paradis_. Je veux danser.
--Allons, tant mieux, Dieu merci! dit le duc, calmé, en baisant avec une tendresse respectueuse la main de sa femme.
Les invités se rendirent de nouveau dans la salle du jeu de paume, où, pour la représentation du _Paradis_ de Bellincioni, était installée une machine inventée par le mécanicien de la cour, Léonard de Vinci.
Lorsque tout le monde fut assis et qu'on eut soufflé les lumières, la voix de Léonard retentit:
--Tout est prêt!
Un fil de poudre s'alluma et, dans l'obscurité, tels d'énormes soleils de glace, brillèrent des sphères de cristal, emplies d'eau et éclairées intérieurement par un feu violent qui prenaient les teintes de l'arc-en-ciel.
--Regardez, disait à sa voisine donzella Hermelina en désignant le peintre, regardez son visage! Un vrai mage! Il serait peut-être capable de soulever le palais tout entier, comme dans la fable!
--On ne doit pas jouer avec le feu, c'est dangereux, murmura la voisine.
Dans la machine, derrière les sphères de cristal étaient cachées des caisses rondes. De l'une d'elles sortit un ange avec de grandes ailes blanches, qui annonça le commencement de la représentation et dit un des vers du prologue, en désignant le duc:
Le grand roi fait tourner les sphères.
faisant comprendre ainsi que le duc dirigeait ses vassaux avec autant de sagesse que le Tout-Puissant les sphères célestes. Et, au même moment, les boules de cristal bougèrent, et tournèrent autour de l'axe de la machine en émettant une vague et étrange musique. Des cloches d'un verre spécial, inventé par Léonard, frappées par des touches, produisaient ces sons.
Les planètes s'arrêtèrent et au-dessus de chacune d'elles apparurent les dieux correspondants: Jupiter, Apollon, Mercure, Mars, Diane, Vénus, Saturne, qui adressèrent leurs souhaits à Béatrice.
A la fin, Jupiter présenta à la duchesse les trois Grâces helléniques, les Sept Vertus chrétiennes, et tout l'Olympe du Paradis à l'ombre des ailes blanches des anges et de la croix ornée de lampes vertes, symbole de l'espérance, se remit à tourner; les dieux et les déesses chantèrent un hymne à la gloire de Béatrice, accompagnés par la musique des sphères de cristal et les applaudissements des spectateurs.
--Écoutez, dit la duchesse au seigneur Gaspare Visconti assis auprès d'elle. Pourquoi n'avons-nous pas vu Junon, l'épouse jalouse de Jupiter qui, «arrachant de ses cheveux son diadème, disperse les perles sous forme de pluie et de grêle»?
En entendant ces mots, le duc se retourna vivement et regarda Béatrice. Elle eut un rire tellement faux que le duc sentit son coeur se glacer. Mais tout de suite, elle se domina, et parla d'autre chose, en serrant plus fort sur sa poitrine, sous son corsage, la liasse de lettres.
La vengeance, goûtée à l'avance, l'enivrait, la rendait forte et calme, presque gaie.
Les invités passèrent dans une autre salle où les attendait un nouveau spectacle: attelés de nègres, de léopards, de griffons, de centaures et de dragons, défilaient les chars triomphaux de Numa Pompilius, César, Auguste, Trajan, avec des inscriptions allégoriques qui enseignaient que tous ces héros étaient les précurseurs du duc. Pour apothéose, parut un char traîné par des licornes, portant un énorme globe, sur lequel était couché un guerrier revêtu d'une armure rouillée. Un enfant nu, doré, qui tenait une branche de mûrier, sortait d'une fente de la cuirasse. Cela symbolisait la mort du vieux siècle de Fer et la naissance du siècle d'Or. A l'étonnement général, l'enfant doré était vivant. Le gamin, par suite de l'épaisse couche de dorure qui couvrait son corps, se sentait malade. Dans ses yeux effrayés brillaient encore des larmes.
D'une voix tremblante, il commença le compliment au duc:
Bientôt, humain, bientôt, En une beauté nouvelle Je reviendrai parmi vous, Sur l'ordre du duc le More, Insouciant siècle d'Or.
Les danses reprirent autour du char. L'interminable compliment ennuya tout le monde. Et l'enfant, debout sur le faîte, balbutiait de ses lèvres dorées qui se glaçaient:
Sur l'ordre du duc le More, Insouciant siècle d'Or.
Béatrice dansa avec Gaspare Visconti. Par moments un accès de rire et de pleurs serrait sa gorge. Le sang battait douloureusement à ses tempes. Sa vue s'assombrissait. Mais son visage restait impénétrable. Elle souriait. Après avoir terminé la danse, la duchesse quitta la foule en fête et de nouveau s'éloigna inaperçue.
IX
Béatrice se rendit dans la tour solitaire du Trésor. Là, personne n'entrait qu'elle et le duc.
Prenant la lumière des mains du page Ricciardetto, elle lui ordonna de l'attendre à la porte, pénétra dans la haute et sombre salle, obscure et froide comme un caveau, s'assit, prit la liasse de lettres, la posa sur la table et elle s'apprêtait à les lire, lorsque, avec un sifflement aigu, grognant et ricanant, le vent s'engouffra dans la tour par l'âtre de la cheminée monumentale, hurla et faillit éteindre le cierge. Puis, tout à coup, régna un lourd silence. Et il sembla à Béatrice qu'elle distinguait les sons lointains de la musique du bal et aussi, celui presque imperceptible des chaînes de fer, en bas, dans le souterrain où se trouvait la prison.