Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 16

Chapter 163,732 wordsPublic domain

L'enfant avait huit ans. Son intelligence et sa beauté étaient remarquables. D'après l'ambassadeur de Venise, Marino Saunto, «le peuple le désirait pour roi, comme on désire un Dieu». Béatrice et Ludovic voyaient que la mort de Jean Galéas avait déçu leurs espérances, puisqu'elle ne les avait pas légitimés. Et dans la personne de cet enfant, l'ombre du défunt sortait de sa tombe.

A Milan, on parlait de mystérieux présages. On racontait que la nuit, au-dessus des tours du château, se montraient des feux pareils à des lueurs d'incendie et que dans les appartements retentissaient d'horribles râles. On se souvenait que lors de la mise en bière, l'oeil gauche de Jean Galéas ne se fermait pas, ce qui annonçait la mort prochaine d'un de ses parents. La Vierge del Albora avait des paupières frémissantes. La vache d'une vieille paysanne avait mis bas un veau à deux têtes. La duchesse était tombée évanouie dans une salle abandonnée, effrayée par une vision et ensuite n'en voulut parler à personne, pas même à son mari.

Depuis quelque temps elle avait perdu la gaieté qui plaisait tant au duc et attendait avec de tristes pressentiments le moment de ses couches.

III

Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.

Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés--anges chrétiens ou amours païens--dansaient en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur--clous, lance, éponge, et couronne d'épines--et semblaient tout roses par le reflet des flammes.

Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le _studio_ élégant tout respirait une douce langueur.

Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir la duchesse Béatrice.

--Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir...

--Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée--tous les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels, résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal--ou presque pas.

Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant.

--Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui m'aime comme sienne...

--Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme brillait au milieu du front.

Ses longs cils abaissés,--sans ivresse, sans passion, froide et pure--elle s'abandonnait à ses caresses.

--Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et de musc.

La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce.

--Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!

--Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte?

--La duchesse Béatrice!

Ludovic pâlit.

--La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!

--Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est cernée...

--Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a dit?

--Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde...

--Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême.

On entendait frapper à la porte de la rue.

La servante se précipita dans l'escalier.

--Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!

--Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement à elle?

--Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, cache-moi, cache-moi donc!

--Vraiment, je ne sais...

--N'importe où, mais plus vite!

Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.

Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde robe chez les dames de haut rang.

Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.

«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.»

Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre pareille qui renfermait le talisman à la mode--un morceau de momie égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière.

Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi.

Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser percer ses soupçons.

Ce fut un duel de ruse féminine.

--Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.

--De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir? répondit Lucrezia, calme.

Et elle entre-bâilla la porte.

--Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...

--Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette armoire!

Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.

«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!»

Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.

Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses mains l'amulette-relique et l'amulette-momie.

--Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur.

La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.

Il se signa dévotement, retourna au _studio_, but un verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.

--Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...

Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.

Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres.

La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.

IV

Le premier jour de l'an 1497, un grand bal eut lieu au palais.

Les préparatifs durèrent trois mois sous la direction de Bramante, de Caradosso et de Léonard de Vinci.

A cinq heures du soir, les invités commencèrent à arriver. Ils étaient plus de deux mille. La bourrasque avait amoncelé la neige sur les routes et dans les rues. Sur le front sombre du ciel, se détachaient toutes blanches les crénelures des murs, les embrasures, les saillies de pierres qui soutenaient les gueules des canons. Dans la cour flambaient de grands brasiers autour desquels se chauffaient en bavardant gaiement, les écuyers, les coureurs, les piqueurs, les porteurs de palanquins. A l'entrée du palais ducal et plus loin, près de la herse qui défendait la petite cour intérieure du petit palais Rochetti, des carrosses disgracieux sous leur dorures, de mauvais équipages, attelés de six chevaux, se pressaient, s'accrochant, déposant les seigneurs et les chevaliers enveloppés de précieuses fourrures de Russie. Les croisées gelées brillaient de mille feux.

En entrant dans le vestibule, les invités passaient entre une double rangée de gardes du corps ducaux--mameluks, turcs, archers grecs, arbalétriers écossais et lansquenets suisses--scellés dans leurs armures et munis de lourdes hallebardes.

En avant se tenaient, sveltes et charmants comme des jeunes filles, les pages en livrées de deux teintes, garnies de duvet de cygne--le côté droit en velours rose, le côté gauche en satin bleu--avec, brodées en argent, sur la poitrine, les armes des Sforza-Visconti. Le vêtement était collant au point d'épouser tous les plis du corps et seulement devant, à partir de la ceinture, tombait en gros plis creux. Ils portaient, allumés, de longs cierges de cire jaune et rouge, pareils aux cierges d'église.

Quand un invité entrait, le héraut criait le nom et les trompes sonnaient.

Alors, s'ouvraient les appartements aveuglants de lumières--la «Salle des tourterelles blanches sur champ de gueule»; la «Salle d'or», qui représentait une chasse ducale; la «Salle écarlate», tendue de satin du haut en bas, avec, brodées en or, des torches flambantes et des seaux, emblèmes de la puissance des ducs de Milan, qui pouvaient, selon leur désir, allumer le feu de la guerre, et l'éteindre avec l'eau de la paix. Dans la luxueuse petite «Salle noire» qui servait de salon de toilette pour les dames, et construite par Bramante, on voyait sur le plafond et sur les murs des fresques inachevées de Léonard de Vinci.

La foule élégante bourdonnait comme une ruche. Les vêtements se distinguaient par leurs couleurs vives et parfois par un luxe qui manquait de goût. Les étoffes des robes féminines, à plis longs et lourds, raidis par la profusion d'or et de pierreries, rappelaient les dalmatiques. Elles étaient tellement solides qu'on se les transmettait de grand'mère à petite-fille. De larges découpures mettaient à nu la poitrine et les bras. Les cheveux, cachés par devant sous un filet d'or, se tressaient, pour les femmes ou les vierges, selon la coutume lombarde, en une natte que l'on allongeait jusqu'à terre à l'aide de faux cheveux, et que l'on ornait de rubans. La mode exigeait que les sourcils fussent à peine indiqués: les femmes qui possédaient des sourcils épais les épilaient avec une pince spéciale (_pelatoïo_); se passer des fards était considéré comme indécent. On n'employait que des parfums forts et pénétrants: le musc, l'ambre, la verveine, la poudre de Chypre.

Dans la foule se remarquaient des jeunes filles et des femmes, avec ce charme particulier qu'ont les femmes de Lombardie. Sur leur peau mate et blanche, sur les contours tendres et souples du visage, tels qu'aimait les représenter Léonard de Vinci, des ombres légères se dissipaient comme la fumée.

Madonna Violanta Borromeo, par sa victorieuse beauté de brune aux yeux noirs, avait été, de l'avis de tous, déclarée la reine du bal. Comme avertissement aux amoureux, elle avait fait broder, sur le velours pourpre de sa robe, des phalènes d'or. Pourtant l'attention des raffinés n'allait pas vers madonna Violanta, mais vers Diana Pallavincini, dont les yeux froids étaient purs comme la glace, avec ses cheveux blond cendré, son sourire indifférent et sa parole lente et mélodieuse comme un son de viole. Elle était vêtue de damas blanc zébré de longs rubans vert pâle, couleur de varech. Entourée d'éclat et de bruit, elle semblait étrangère à tout, solitaire et triste, comme les pâles fleurs aquatiques qui sommeillent sous les rayons de la lune dans les étangs abandonnés.

Les trompes et les timbales sonnèrent et les invités se dirigèrent dans la grande «Salle du jeu de paume».

Sous le plafond de soie bleue constellé d'étoiles d'or, des traverses en forme de croix supportaient des cierges qui brûlaient en clous de feu. Du balcon servant de tribune pendaient des tapis de soie, des guirlandes de laurier, de lierre et de genévrier.

A l'heure, à la minute, à la seconde, marquées par les astrologues (car le duc, selon l'expression d'un ambassadeur, ne faisait pas un pas, ne changeait pas de chemise, n'embrassait pas sa femme sans se conformer à la position des astres), Ludovic et Béatrice, entrèrent dans la salle revêtus du manteau royal en drap d'or, doublé d'hermine et dont la longue traîne était portée par des barons et des chambellans. Sur la poitrine du duc, monté en pendentif, brillait le rubis énorme, volé à Jean Galéas.

Béatrice avait maigri et enlaidi. Il était étrange de constater cet état de grossesse chez cette gamine, presque enfant, à la poitrine plate, aux mouvements garçonniers.

Le More fit un signe. Le grand sénéchal leva la crosse, la musique retentit et les invités se placèrent aux tables du festin.

V

A ce moment se produisit un incident. L'ambassadeur du grand-duc de Moscovie, Danilo Mamirof, refusa de s'asseoir au-dessous de l'ambassadeur de la République de Venise. En vain, on tenta de lui faire entendre raison. L'entêté vieillard, sans écouter, restait debout, répétant:

--Je ne m'assoirai pas... c'est un affront!

De partout se fixaient sur lui des regards curieux et moqueurs.

--Qu'est-ce? Encore des ennuis avec les Moscovites? Quel peuple sauvage! Ils désirent les premières places et ne veulent rien comprendre. On ne peut les inviter nulle part. Des barbares. Leur langage est presque turc. Quelle tribu de fauves!

L'alerte et intrigant Boccalino, interprète mantouan, se faufila près de Mamirof:

--Messer Daniele, messer Daniele, murmura-t-il avec force courbettes en estropiant la langue russe; cela n'est pas possible, vraiment pas possible. Il faut vous asseoir. C'est la coutume à Milan. Discuter est de mauvais goût. Le duc se fâche.

Le jeune compagnon du vieillard, Nikita Karatchiarof, secrétaire de l'ambassade, s'approcha également:

--Danilo Kouzmitch, mon petit père, daigne ne pas te fâcher. Dans un couvent étranger, on n'impose pas ses lois. Ces gens sont d'une autre race que nous et ignorent nos habitudes. Un affront est vite reçu. On pourrait nous faire sortir...

--Tais-toi, Nikita! Tu es trop jeune pour donner des leçons. Je sais ce que je fais. Non, je ne m'assoirai pas au-dessous de l'ambassadeur de Venise. C'est une offense à notre ambassade. Il est dit: Chaque ambassadeur représente en personne et en discours son empereur. Et le nôtre est le très chrétien autocrate de toutes les Russies...

--Messer Daniele, ô messer Daniele! disait l'interprète Boccalino affolé.

--Laisse-moi! Pourquoi te trémousses-tu, sale gueule de singe? J'ai dit, je ne m'assoirai pas et je ne m'assoirai pas.

Sous les sourcils froncés, les petits yeux d'ours de Mamirof étincelaient de colère, de fierté et d'irréductible obstination. La crosse de sa canne, constellée d'émeraudes, tremblait dans ses mains. Il était visible qu'aucune force n'aurait raison de son entêtement.

Ludovic appela près de lui l'ambassadeur de Venise, et, avec l'amabilité charmeuse qui lui était particulière, s'excusa, lui promit sa bienveillance et le pria, comme un service personnel, d'échanger sa place pour éviter les discussions, lui assurant que personne n'attachait d'importance au stupide orgueil de ces barbares. En réalité, le duc attachait un grand prix à l'amitié du «grand-duc de Rossia», car il espérait par son entremise conclure une alliance avantageuse avec le sultan.

Le Vénitien contempla Mamirof avec un fin sourire et, haussant dédaigneusement les épaules, observa que Son Altesse avait raison--de telles discussions au sujet d'une préséance, étaient indignes de gens cultivés. Puis il s'assit à la place désignée.

Sans prêter attention aux regards hostiles, caressant avec satisfaction sa longue barbe grise, remontant sa ceinture sur son gros ventre et son manteau d'aksamyte pourpre, doublé de martre sur les épaules, Danilo Kouzmitch, d'une marche pesante et digne vint s'asseoir à la place conquise. Un sentiment sombre, joyeux et enivrant, emplissait son âme.

Nikita et l'interprète Boccalino prirent place au bas bout de la table, auprès de Léonard de Vinci.

Le Mantouan vantard racontait les merveilles qu'il avait vues à Moscou et mêlait la réalité à la fantaisie. L'artiste, espérant recevoir de plus exacts renseignements de Karatchiarof, s'adressa à lui par l'entremise de l'interprète et commença à le questionner sur sa contrée lointaine, qui excitait la curiosité de Léonard, comme tout ce qui était immense et énigmatique; il s'enquit de ses plaines infinies, de son climat rigoureux, de ses fleuves et de ses bois immenses, du flux et du reflux dans l'Océan hyperboréen et la mer Caspienne, de l'aurore boréale, de ses amis qui habitaient Moscou.

--Messer, demanda à l'interprète, la curieuse et malicieuse Hermelina, j'ai entendu dire qu'on dénommait cette étrange contrée «Rossia», parce qu'il y poussait beaucoup de roses. Est-ce vrai?

Boccalino se prit à rire et assura à la jeune fille que c'était pure invention, que la _Rossia_, en dépit de son nom, produisait moins de roses que n'importe quel pays et conta, à l'appui de son affirmation, la nouvelle italienne symbolisant le froid russe.

Quelques marchands florentins étaient une fois venus en Pologne. On ne les laissa pas avancer plus loin, le roi polonais étant en guerre avec le grand-duc de Moscovie. Les Florentins qui désiraient acheter des fourrures, prièrent les marchands russes de se rendre sur la rive du Borysthène, fleuve séparant les deux pays. Les Moscovites, qui craignaient d'être faits prisonniers, se placèrent sur une rive, les Florentins sur l'autre et ils se prirent à marchander en criant. Mais le froid était si vif que les mots n'atteignaient pas la berge opposée et gelaient dans l'air. Alors, les Moscovites inventifs allumèrent un grand bûcher au milieu du fleuve, à l'endroit où les mots parvenaient encore non gelés. La glace, ferme comme du marbre, pouvait supporter n'importe quel feu. Et voilà que, le bûcher allumé, les mots restés glacés dans l'atmosphère durant une heure, commencèrent à fondre, à couler en un doux murmure et enfin furent entendus par les Florentins, distinctement, bien que les Moscovites se fussent depuis longtemps éloignés de la rive.

Ce récit plut à tout le monde. Les regards des dames se fixèrent, pleins de compassion, sur Nikita Karatchiarof qui habitait un pays aussi cruel, maudit de Dieu.

Cependant Nikita, stupéfait d'étonnement, contemplait un spectacle inconnu pour lui, c'était un énorme plat supportant une Andromède nue, en tendres poitrines de chapon, enchaînée à un rocher de fromage blanc, délivrée par un Persée taillé dans un quartier de veau.

Pour les viandes, le service avait été pourpre et or; pour le poisson, le service était d'argent. On servit des pains argentés, des citrons argentés dans des tasses d'argent et enfin, sur un plat, entre de gigantesques esturgeons et des lamproies phénoménales, apparut la déesse de l'Océan, Amphitrite, faite avec de la chair blanche d'anguille, sur un char de nacre traîné par des dauphins sur une gelée vert pâle, qui rappelait les vagues et qui était illuminée en dessous par des feux multicolores.

Puis on servit d'interminables sucreries, des sculptures en massepains, en pistaches, en noix de cèdre, en amandes et sucre brûlé, exécutées d'après les dessins de Bramante, Caradosso et Léonard--Hercule cueillant les pommes d'or du jardin des Hespérides, Hippolyte et Phèdre, Bacchus et Ariane, Jupiter et Danaé--tout l'Olympe ressuscité.

Nikita, avec une curiosité enfantine, considérait tous ces prodiges, tandis que Danilo Kouzmitch perdait l'appétit à la vue de ces déesses impudiques et ronchonnait sous son nez:

--Dégoûtation d'Antechrist! Horreur païenne!

VI

Le bal commença. Les danses d'alors «Vénus et Zeus», la «Cruelle Destinée», le «Cupidon», se distinguaient par leur lenteur, car les robes des dames, longues et lourdes, ne permettaient pas des mouvements vifs. Les dames et les cavaliers se rencontraient et se séparaient avec une importance emphatique, des saluts exagérés et des sourires exquis. Les femmes devaient marcher comme des paons, glisser comme des cygnes, afin, selon l'expression d'un poète «que leurs pieds mignons s'agitassent doucement, doucement». Et la musique aussi était douce, tendre, presque mélancolique, pleine de langueur passionnée, comme les chants de Pétrarque. Le principal officier de Ludovic le More, le jeune seigneur Galeazzo Sanseverino, élégant raffiné, tout de blanc vêtu, avec des manches rejetées, doublées de satin rose, des diamants à ses souliers blancs, son visage veule, efféminé, charmait les dames. Un murmure approbateur circulait dans la foule, lorsque dansant la «Cruelle Destinée», il laissait tomber son soulier ou son manteau en continuant à danser dans la salle avec cette «négligence attristée» que l'on considérait comme un signe de haute élégance.

Longtemps Danilo Mamirof le regarda, puis cracha:

--Paillasse, va!

La duchesse aimait les danses. Mais ce soir son coeur était sombre et oppressé. Seule, son hypocrisie habituelle l'aidait à remplir son rôle de maîtresse de maison, à répondre par des fadaises aux compliments stupides de nouvel an, aux écoeurantes platitudes des vassaux. Par instants, elle croyait, à bout de forces, qu'elle serait obligée de se sauver en sanglotant. Ne se trouvant bien nulle part, et errant dans les salles, elle entra dans le petit salon des dames où, autour de la cheminée dans laquelle flambaient gaiement les bûches, de jeunes dames et des seigneurs causaient en cercle.

Elle demanda le sujet de leur conversation.