Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 15

Chapter 153,739 wordsPublic domain

_Quand j'écoute tes discours charmeurs, O divine Lena--je quitte ces lieux, Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs Des idées platoniciennes et des éternels cieux._

La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout son temps _nell' Academie degli uomini virtuosi_, à l'Académie des hommes vertueux.

L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:

--Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!

Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:

_Amore a nullo amalo amar perdona._

Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.

Le gamin approcha, les yeux baissés.

--Enlevez les vêtements! criaient les enfants.

--Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont pas à moi.

Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:

--Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...

Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée _les enragés_ (_arrabiati_), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.

Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.

Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet épiscopal:

_Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin._

Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.

VI

Dans les appartements sombres et muets, où tout respirait la grandeur passée, les enfants se sentirent intimidés.

Mais lorsqu'on eut ouvert les volets, les trompes sonnèrent, les tambours battirent au champ. Et avec des cris de joie, des rires, des chants sacrés, les petits inquisiteurs envahirent les salles, rendant le jugement de Dieu, sur les tentations de l'art et de la science, cherchant et se saisissant des «frivolités et anathèmes» d'après les inspirations de l'Esprit-Saint.

Giovanni les observait.

Ridant le front, les mains croisées derrière le dos, avec une gravité lente de juges, les enfants circulaient entre les statues des grands philosophes et des héros de l'antiquité païenne.

--Pythagore, Anaximène, Héraclite, Platon, Marc-Aurèle, Epictète, épelait un des gamins, déchiffrant les inscriptions latines des piédestaux.

--Epictète! s'exclama Federicci, en fronçant les sourcils. C'est cet hérétique qui assurait que tous les plaisirs étaient permis et que Dieu n'existait pas. Dommage qu'il soit en marbre, il faudrait le brûler...

--Cela ne fait rien, repartit le pétulant Pippo, il aura sa part de festin.

--Vous vous trompez! intervint Giovanni. Vous prenez Epictète pour Epicure...

Il était trop tard. Pippo d'un coup de marteau venait de briser le nez du philosophe, si adroitement, que tous les enfants se prirent à rire.

Devant un tableau de Botticelli, une discussion s'éleva.

Dolfo assurait que l'oeuvre était tentatrice, puisqu'elle représentait Bacchus percé par les flèches de l'Amour. Mais Federicci, rivalisant avec Dolfo dans l'art de distinguer les «vanités et anathèmes» s'approcha, regarda et déclara que ce n'était point Bacchus.

En entendant les cris joyeux de leurs camarades, ils revinrent dans la grande salle.

Là, Federicci avait découvert un placard à nombreux tiroirs pleins de telles «frivolités» qu'aucun des enfants expérimentés n'en avait encore vu. C'étaient des masques et des costumes pour les cortèges carnavalesques qu'aimait à organiser Laurent de Médicis le Magnifique. Les enfants se massèrent devant la porte. A la lueur d'une chandelle, apparaissaient devant eux les figures monstrueuses, des femmes en carton, les grappes de raisin en verre des Bacchantes, le carquois et les ailes de l'Amour, le caducée de Mercure, le trident de Neptune et enfin, recouverts de toiles d'araignée, les foudres de Jupiter et un piteux aigle olympien, rongé par les vers, déplumé, le ventre crevé qui laissait passer le crin.

Tout à coup, d'une perruque blonde qui avait dû appartenir à une Vénus quelconque, une souris sauta. Les filles poussèrent des cris. Les plus petites grimpèrent sur des sièges, soulevant leurs robes plus haut que les genoux. Une atmosphère de terreur et de dégoût plana. Les ombres des chauves-souris, effrayées par la lumière et le bruit, qui se buttaient contre le plafond, semblaient des esprits impurs.

Mais Dolfo accourut et déclara qu'en haut, il y avait encore une chambre fermée; un petit vieux, méchant et chauve en défendait l'entrée.

Tous s'y rendirent. Dans le vieillard qui gardait la porte, Giovanni reconnut son ami, messer Giorgio Merula, le bibliomane.

Dolfo donna le signal. Messer Giorgio se plaça devant la porte, la défendant de sa poitrine. Les enfants se précipitèrent sur lui, le renversèrent, le meurtrirent de leurs croix, fouillèrent ses poches, trouvèrent la clef et ouvrirent la chambre. C'était un petit cabinet de travail bibliothèque.

--Ici, ici, dans ce coin, indiquait Merula, vous trouverez ce que vous cherchez. Ne grimpez pas sur les rayons, il n'y a rien là-bas...

Les inquisiteurs ne l'écoutaient pas. Tout ce qui tombait sous leurs mains--particulièrement les livres à riches reliures--était jeté dans le même tas, puis, la croisée ouverte, précipité dans la rue où se tenait une charrette chargée de «frivolités». Tibulle, Horace, Ovide, Apulée, Aristophane, les manuscrits rares, les éditions uniques, volaient sous les yeux de Merula.

Giovanni remarqua que le vieillard avait pu soustraire un tout petit livre de Marcellin, l'histoire de l'Empereur Julien l'Apostat.

Voyant par terre une transcription des tragédies de Sophocle, sur parchemin pâte lisse, avec de délicates enluminures, Merula se précipita avidement, s'en saisit et supplia:

--Mes enfants! Mes mignons! Ayez pitié de Sophocle! C'est le plus innocent des poètes! N'y touchez pas!...

Il serrait avec désespoir le livre contre sa poitrine, mais sentant les feuillets se déchirer, il se prit à pleurer, lâcha l'in-folio et hurla de douleur impuissante.

Les enfants sortirent du palais et passant devant Santa Maria del Fiore, se dirigèrent vers la place de la Seigneurie.

VII

Devant la sombre tour du Palazzo Vecchio, à côté de la loggia Orcagni, le bûcher était prêt, haut de trente coudées, large de cent vingt et représentait une pyramide octogonale, clouée en planches et munie de quinze marches.

Sur la première marche du bas étaient réunis les masques, les costumes, les perruques et autres accessoires de carnaval. Sur les trois suivantes, les livres de libre pensée depuis Anacréon et Ovide, jusqu'au Décaméron de Boccace et Morgante Pulci. Au-dessus des livres, les parures de femmes, les pâtes, les parfums, les miroirs, les limes à ongles et les pinces à épiler. Encore au-dessus, la musique, les mandolines, les cartes à jouer, les jeux d'échecs, tous les jeux qui satisfont le démon. Puis, les tableaux excitants, les dessins, les portraits de jolies femmes. Enfin, les bustes des dieux païens, des héros, des philosophes, sculptés dans le bois et modelés en cire. Tout en haut de l'édifice, se dressait un énorme pantin qui figurait le diable, le créateur des «frivolités et anathèmes», rempli de soufre et de poudre, épouvantablement barbouillé de peinture, couvert de poils, les pieds fourchus, rappelant l'ancien dieu Pan.

Le crépuscule tombait. L'air était froid, sonore et pur. Les premières étoiles brillaient au ciel. La foule bruissait sur la place et se mouvait avec des murmures respectueux comme dans une église. Des hymnes religieux s'élevaient chantés par les élèves de Savonarole.

Les moines remuaient comme des ombres, occupés aux derniers préparatifs. Un homme, qui marchait à l'aide de béquilles, encore jeune, mais probablement paralysé, les mains et les jambes tremblantes, les paupières immobiles s'approcha du frère Dominico Buonvincini, le principal ordonnateur, et tendit un rouleau au moine.

--Qu'est-ce? demanda Dominico. Encore des dessins?

--Des académies. Je n'y songeais plus. Mais hier, une voix me dit: «Tu as, Sandro, dans ton grenier encore quelques frivolités.» Je me suis levé et j'ai trouvé ces croquis de corps nus.

Le moine prit le rouleau et dit avec un joyeux sourire:

--Nous allons en allumer un bon feu, messer Filipepi!

Celui-ci contempla la pyramide.

--Oh! Seigneur aie pitié de nous! soupira-t-il. Sans le frère Savonarole, nous serions tous morts sans repentir. Et encore maintenant, qui sait? Aurons-nous le temps de racheter nos fautes?

Il se signa, murmura une prière en égrenant son chapelet.

--Qui est-ce? demanda Giovanni à un moine.

--Sandro Botticelli, le fils de Mariano Filipepi, répondit l'autre.

Giovanni écoutait tout, et la douleur s'empara de de son âme à la vue de ces scènes de vandalisme et il s'éloigna.

La nuit venue, un mouvement courut dans la foule:

--On vient, on vient.

Silencieux, environnés de ténèbres, sans hymnes, sans torches, vêtus de longues robes blanches, les enfants inquisiteurs s'avançaient, portant la statue de Jésus enfant qui, d'une main désignait sa couronne d'épines, de l'autre, bénissait le peuple. Derrière marchaient les moines, les chantres, les gonfaloniers, les membres du Conseil des Quatre-Vingts, les chanoines, les docteurs et les maîtres ès théologie, les chevaliers du capitaine Bargello, les sonneurs de trompe et les massiers.

Le silence régna sur la place comme à une mise à mort. Savonarole monta sur la chaussée devant le Vieux Palais, leva au-dessus de sa tête le crucifix et dit à haute et solennelle voix:

--Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, allumez le bûcher!

Quatre moines porteurs de torches résineuses, s'approchèrent de la pyramide et l'allumèrent aux quatre coins. La flamme crépita. Tout d'abord ce fut une fumée grise, puis ensuite une fumée noire. Les trompes sonnèrent. Les moines entonnèrent «le _Te Deum Laudamus_». Les enfants répétèrent:

--_Lumen ad revelationem gentium et glorian plebis Israel._

La cloche de la tour du Palazzo Vecchio sonna, les cloches de toutes les églises de Florence lui répondirent.

La flamme s'avivait, montait. Les feuilles tendres des antiques manuscrits se tordaient comme si elles fussent vivantes. De la dernière marche sur laquelle étaient étalés les accessoires carnavalesques, une perruque en feu s'envola. La foule eut un murmure joyeux.

Les uns priaient, les autres pleuraient. Quelques-uns riaient, sautaient, agitant leurs mains et leurs chaperons. D'autres prophétisaient.

--Chantez un nouvel hymne au Seigneur! criait un bancal. Tout s'effondrera, brûlera, comme ces vanités, dans le feu purificateur, tout, tout, tout,--l'église, les lois, les gouvernements, les arts, les sciences,--il ne restera pas pierre sur pierre et ce sera un ciel nouveau, une terre nouvelle! Et Dieu essuiera nos larmes et il n'y aura plus ni mort, ni pleurs, ni tristesse, ni maladie! Viens, viens, Seigneur Jésus!...

Une jeune femme enceinte, le visage amaigri par la misère, tomba à genoux et tendant ses bras vers le bûcher comme si elle y voyait le Christ, hurla de toutes ses forces:

--Viens, Seigneur Jésus! Amen! amen! Viens!...

VIII

Giovanni regardait un tableau éclairé par le feu, mais non léché encore par la flamme. C'était une oeuvre de Léonard de Vinci. Léda, debout devant un lac, se mirait dans ses eaux. Un gigantesque cygne l'enlaçait de son aile, en tendant son cou, et emplissait l'air et les cieux de son cri d'amour triomphal. Aux pieds de Léda, parmi les plantes aquatiques, les insectes et les batraciens, les graines transies, les larves et les germes; dans les ténèbres chaudes, dans l'humidité asphyxiante, grouillaient les jumeaux nouveau-nés, demi-dieux, demi-fauves, Castor et Pollux, à peine éclos d'un énorme oeuf. Et Léda admirait ses enfants en embrassant pudiquement le cygne.

Giovanni suivait les progrès de la flamme qui s'approchait toujours et frôlait maintenant le tableau,--et son coeur se glaçait d'effroi. A ce moment, les moines élevèrent une croix noire au milieu de la place et, se tenant par la main, formèrent une triple ronde à la gloire de la Trinité, exprimant ainsi la joie des fidèles à la destruction des «frivolités». Ils commencèrent une danse lente d'abord, puis de plus en plus vive, enfin tourbillonnante en chantant:

_Ognun gridi, com'io grido, Sempe pazzo, pazzo, pazzo!_

Il faut devant le Seigneur, Tous nous réconcilier, Et danser sans aucune crainte, Comme devant l'arche sainte, Le saint Roi David dansait. Relevons tous nos soutanes, Et que dans notre folle ronde, Personne ne reste en panne. Ivres d'amour du Seigneur, Et du sang de ses blessures, Gais, heureux et tapageurs, Nous sommes ivres de l'amour, De l'amour de Notre-Seigneur.

Les spectateurs de cette scène sentaient le vertige les saisir, leur tête tourner, leurs jambes frémir et, tout à coup, n'y tenant plus, enfants, vieillards, femmes et enfants, tous se mêlèrent à la ronde infernale. Un gros moine, ayant fait un saut maladroit, glissa, roula par terre et se fendit le front. A peine put-on le sauver du piétinement des furibonds. Le reflet pourpre illuminait les visages grimaçants. Le crucifix projetait une énorme ombre sur les danseurs.

Nous agitons nos croix Et nous dansons, dansons, dansons, Comme dansait David, le Roi.

La flamme atteignait maintenant la Léda, léchait de sa langue rouge son corps très blanc, rosé subitement et, par cela même, devenu presque vivant, encore plus mystérieux et plus superbe.

Giovanni la contemplait, tremblant et pâle. Léda eut un dernier sourire, s'enflamma, fondit dans le feu et disparut pour l'éternité.

Le grand pantin à son tour s'alluma. Son ventre bourré de poudre éclata avec fracas. Les flammes montèrent alors jusqu'au ciel. Le monstre lentement oscilla, se flétrit et s'effondra parmi les charbons rougis.

De nouveau les trompes et les timbales retentirent. Toutes les cloches s'ébranlèrent à la fois. Et la foule hurla, triomphante, comme si elle avait vaincu le diable lui-même, le mensonge, la souffrance, tous les maux de l'univers. Giovanni prit sa tête dans ses mains et voulut fuir, mais une main s'abaissa sur son épaule, il se retourna, et aperçut le visage calme du Maître.

Léonard le prit par la main et l'emmena hors de la foule.

X

Lorsqu'ils eurent quitté la place emplie de fumée nauséabonde, ils suivirent une sombre impasse et se trouvèrent sur les bords de l'Arno.

Tout était, ici, calme et désert. Seules les vagues clapotaient. Le croissant de la lune éclairait les cimes majestueuses argentées par le givre. Les étoiles brillaient, tantôt sévères et tantôt tendres.

--Pourquoi t'es-tu enfui, Giovanni? demanda Léonard de Vinci.

L'élève leva vers lui les yeux, voulut parler, mais sa voix se brisa, ses lèvres tremblèrent et il pleura.

--Pardonnez, maître...

--Tu n'es point fautif devant moi, répondit l'artiste.

--Je ne savais ce que je faisais, continua Beltraffio. Comment, mon Dieu! comment ai-je pu vous quitter?

Il voulait raconter sa folie au maître, ses tourments, ses terribles idées de la coupe du Seigneur et de celle du diable, ses visions doubles du Christ et de l'Antechrist, mais il sentit de nouveau, comme devant le tombeau de Sforza, que Léonard ne le comprendrait pas, et il se contenta de fixer un regard suppliant dans ses yeux purs, calmes et étranges ainsi que des étoiles.

Le maître ne lui demanda rien, comme s'il eût tout deviné, et avec un sourire d'infinie pitié, posant sa main sur la tête de Giovanni, lui dit:

--Que le Seigneur te vienne en aide, mon pauvre enfant! Tu sais que je t'ai toujours aimé comme un fils. Si tu veux de nouveau redevenir mon élève, je te reprendrai avec joie.

Et comme s'il se parlait à lui-même, avec ce laconisme mystérieux par lequel il exprimait ses pensées intimes, il ajouta tout bas:

--Plus la sensibilité est grande, plus forte est la douleur. Grand martyr!

Le son des cloches, les chants des moines, les cris de la foule affolée s'entendaient au loin, mais ne troublaient plus le calme qui enveloppait le maître et l'élève.

CHAPITRE VIII

LE SIÈCLE D'OR

1496-1497

«Tornerà l'età dell'oro. Cantiàn tutti: viva l' Moro!»

BELLINCIONI.

Le siècle d'or viendra bientôt. Criez tous: Gloire au More!

I

Vers la fin de l'année 1496, la duchesse de Milan, Béatrice, écrivait à sa soeur Isabelle, épouse du marquis Francesco Gonzague qui régnait à Mantoue:

«Sérénissime madonna, ma petite soeur bien-aimée, moi et mon époux, le seigneur Ludovic, vous souhaitons heureuse santé, à vous et au très renommé seigneur Francesco.

»En réponse à votre prière, je vous envoie le portrait de mon fils Massimiliano. Seulement, ne croyez pas, je vous prie, qu'il soit aussi petit. Nous voulions prendre sa mesure exacte, afin de la soumettre à Votre Seigneurie, mais la nourrice nous a assuré que cela empêcherait la croissance. Il grandit étonnamment; lorsque je ne le vois durant plusieurs jours, quand je le regarde, il me semble qu'il a encore poussé et j'en reste infiniment contente et consolée.

»Nous avons eu une grande douleur: notre bouffon Nannino est mort. Vous l'avez connu et aimé; aussi comprendrez-vous que si j'avais perdu tout autre chose, j'aurais essayé de la remplacer; mais pour refaire un nouveau Nannino, la nature elle-même serait impuissante car elle a épuisé en lui toutes ses forces en unissant en un seul être pour l'amusement des rois, la plus rare des bêtises et la plus charmante des horreurs. Le poète Bellincioni, dans son épitaphe, a dit que: «Si son âme est au ciel, il doit faire rire tout le paradis; si elle est en enfer, Cerbère se tait et se réjouit.» Je l'ai fait inhumer dans notre caveau à Santa Maria delle Grazie, à côté de mon faucon favori et de mon inoubliable chienne Puttina, afin de ne pas être séparée, après notre mort, d'aussi agréables choses. J'ai pleuré pendant deux nuits, et le seigneur Ludovic afin de me consoler m'a promis pour la Noël une magnifique chaise en argent pour les débarras de l'estomac, représentant la bataille des Centaures et des Lapithes. A l'intérieur se trouve un bassin en or pur et le baldaquin est de velours cramoisi avec l'écusson ducal; bref, ma chaise est pareille en tout point à celle de la duchesse de Lorraine. Non seulement aucune duchesse d'Italie, mais le Pape, l'Empereur et même le Grand Turc, ne possèdent siège semblable. Il est plus beau que le siège de Bazade, décrit dans les épigrammes de Martial.

»Le seigneur Ludovic voulait que le peintre florentin Léonard de Vinci installât à l'intérieur une machine à musique à l'instar d'un petit orgue. Mais Léonard a refusé en prétextant qu'il était trop occupé par le _Colosse_ et la _Sainte Cène_.

»Vous me demandez, soeur chérie, de vous envoyer pour quelque temps ce maître. J'aurais aimé me rendre à votre prière et vous l'envoyer non seulement pour quelque temps, mais pour toujours. Mais le seigneur Ludovic, je ne sais pourquoi, lui témoigne une grande amitié et ne veut pas se séparer de lui. Cependant, ne le regrettez pas outre mesure, car ce Léonard est adonné à l'alchimie, à la magie, à la mécanique et autres utopies du même genre, beaucoup plus qu'à la peinture et se distingue par une telle lenteur dans l'exécution des commandes, qu'il en arriverait à impatienter un ange. De plus, d'après ce que j'ai ouï dire, c'est un hérétique et un impie.

»Dernièrement nous avons chassé le loup. On ne me permet pas de monter à cheval, vu que je suis enceinte de cinq mois. J'ai suivi la chasse en me tenant sur l'arrière d'une voiture.

»Vous souvenez-vous, soeurette, comme nous galopions ensemble? Et nos chasses au sanglier? et nos pêcheries? Ah! c'était le bon temps!

»Maintenant nous nous amusons comme nous pouvons. Nous jouons aux cartes. Nous patinons. Un jeune seigneur des Flandres nous a appris cette nouvelle distraction. L'hiver est rude: non seulement les lacs, mais toutes les rivières sont gelées. Sur la glissoire du parc du palais, Léonard a modelé une superbe Léda avec son cygne, en neige blanche et ferme comme du marbre. Quel grand dommage qu'elle doive fondre au printemps.

»Et comment vous portez-vous, aimable soeur? La race des chats à longs poils a-t-elle réussi? Si vous avez dans la portée un chat roux à yeux bleus, envoyez-le-moi en même temps que la naine promise. Moi, je vous ferai cadeau des petits chiens de ma Soyeuse. N'oubliez pas, madonna, surtout n'oubliez pas de m'expédier le patron du mantelet de satin bleu à col en biais, doublé de zibeline. Je vous l'ai demandé dans ma dernière lettre. Envoyez-le-moi par courrier monté dès demain. Envoyez-moi aussi un flacon de votre merveilleux fluide contre les boutons et du bois d'outre-mer pour vernir les ongles.

»Nos astrologues prédisent la guerre et un été très chaud: «Les chiens deviendront enragés et les empereurs furieux.»

Que dit votre astrologue? On croit toujours davantage celui des autres que le sien.

»Moi et le seigneur Ludovic, nous confions à vos bienveillantes attentions, bien aimée soeur, et à celle de votre époux, le renommé marquis Francesco.»

BÉATRICE SFORZA.

II

Sous son aspect très franc, cette missive était pleine d'hypocrisie et de politique. La duchesse cachait à sa soeur ses préoccupations. La paix et la concorde que l'on pouvait supposer d'après la lettre ne régnait pas entre les époux. Béatrice détestait Léonard, non pour son hérésie et son impiété, mais bien parce que, par ordre du duc, il avait peint le portrait de Cecilia Bergamini, sa terrible rivale, la célèbre maîtresse de Ludovic le More. Ces derniers temps, elle soupçonnait encore une autre liaison amoureuse entre son mari et une de ses demoiselles, madonna Lucrezia.

Le duc de Milan atteignait alors l'apogée de la puissance.

Fils de Francesco Sforza, audacieux mercenaire romagnol, moitié soldat, moitié brigand, il rêvait de devenir le souverain maître de l'Italie unifiée.

--Le pape, se vantait le More, est mon confesseur, l'empereur mon chef d'armée, la ville de Venise, mon trésor, le roi de France, mon courrier.

Il signait _Ludovicus Maria Sfortia Anglus, dux Mediolani_, en tirant son origine du grand héros, compagnon d'Enée, Anténor le Troyen. Le Colosse, monument élevé à la gloire de son père et érigé par Léonard avec l'inscription: _Ecce deus!_ certifiait également, à ses yeux, son origine divine.

Mais, en dépit de son aisance extérieure, une peur et une inquiétude secrètes tourmentaient le duc. Il savait que le peuple ne l'aimait pas, le considérant comme l'usurpateur du trône. Une fois, en apercevant sur la place d'Arengo, la veuve du feu duc Jean Galéas qui tenait son fils par la main, la foule avait crié:

--Vive le duc légitime, Francesco!