Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 14

Chapter 143,783 wordsPublic domain

Une sueur glacée perla sur le front du moine. Il se jeta à genoux devant le crucifix.

On frappa à la porte.

--Qui est là?

--C'est moi, père!

Savonarole reconnut la voix de son adjoint et très fidèle ami, fra Dominico Buonviccini.

--Le vénérable Ricciardo Becchi, envoyé du pape, demande la permission de te parler.

--Bien. Qu'il attende. Envoie-moi le frère Sylvestre.

Sylvestre Maruffi était un moine faible d'esprit, épileptique, que Savonarole considérait comme la coupe élue des bienfaits de Dieu. Il l'aimait et le craignait, expliquait les visions de Sylvestre selon toutes les règles de la raffinée scolastique de Thomas d'Aquin, à l'aide de déductions astucieuses, de combinaisons logiques, d'apophtegmes et de syllogismes, trouvant un sens prophétique là où les autres ne voyaient qu'un balbutiement incompréhensible de fanatique. Maruffi ne témoignait d'aucun respect vis-à-vis de son supérieur, souvent l'outrageait, l'injuriait devant tout le monde et même le battait. Savonarole supportait ces offenses avec humilité et l'écoutait religieusement. Si le peuple florentin était en la puissance de Savonarole, celui-ci à son tour était entre les mains de l'idiot Maruffi.

Lorsqu'il fut entré dans la cellule, fra Sylvestre s'assit à terre dans un coin et, grattant ses jambes nues et rouges, chantonna une mélodie monotone. Son visage, couvert de taches de rousseur, avait une expression de bêtise et de tristesse, son petit nez était pointu comme une alène, sa lèvre inférieure pendait, et ses yeux verts, brouillés, semblaient toujours pleurer.

--Frère, dit Savonarole. Un messager secret du pape vient d'arriver de Rome. Dis-moi, dois-je le recevoir et que dois-je lui répondre? N'as-tu pas eu de vision? n'as-tu pas entendu des voix?

Maruffi fit une grimace, aboya comme un chien, puis grogna comme un cochon; il avait le don d'imiter tous les animaux.

--Frère chéri, suppliait Savonarole, sois bon, dis un mot! Mon âme est mortellement triste. Prie Dieu qu'il t'envoie l'inspiration divine.

L'hystérique tira la langue et son visage se contracta.

--Pourquoi m'ennuies-tu, siffleur enragé, caille sans cervelle, tête de mouton! Hou!... que les rats rongent ton nez! cria-t-il en un inopiné accès de colère. Tu as mis la soupe à cuire, mange-la. Je ne suis ni ton prophète, ni ton conseiller!

Il regarda en dessous Savonarole, soupira et continua d'une voix plus douce, presque tendre:

--J'ai pitié de toi, frérot, oh! que j'ai pitié de toi, bêta... Et pourquoi crois-tu que mes visions viennent de Dieu et non pas du diable?

Sylvestre se tut, ferma les yeux et son visage devint impassible, tel un visage de mort. Savonarole, pensant qu'il était sous l'influence divine, le contempla en une pieuse attente.

Mais Maruffi ouvrit les yeux, tourna lentement la tête comme s'il écoutait, regarda la fenêtre grillée et avec un sourire clair, bon, presque raisonnable, murmura:

--Maintenant l'herbe pousse dans les champs et les soucis aussi. Ah! frère Savonarole, tu as apporté ici suffisamment de trouble, tu as satisfait ton orgueil, tu as amusé le diable,--assez! Il faut penser maintenant un peu à Dieu. Quittons ce monde maudit, partons ensemble dans le désert calme.

Et il chanta d'une voix agréable, en se balançant:

Allons dans le bois vert, Refuge mystérieux, Où bruissent les sources à ciel ouvert, Où chantent les loriots amoureux.

Puis, il se leva d'un bond--des chaînes de fer sonnèrent sur son corps--il s'approcha de Savonarole, saisit sa main et balbutia, étouffant d'ardeur:

--J'ai vu, vu, vu! Hou! fils du diable, tête de mulet, que les rats rongent ton nez!... J'ai vu!...

--Parle, frère, parle vite...

--Le feu! le feu!... dit Maruffi.

--Après?

--Le feu d'un bûcher! continua Sylvestre--et, dedans, un homme!

--Qui? demanda Savonarole.

Maruffi fit un mouvement de tête et ne répondit pas tout de suite. Fixant ses yeux dans les yeux du supérieur, il se prit à rire, pareil à un fou, puis, se penchant vers l'oreille de Savonarole, il lui dit:

--Toi!

Savonarole frissonna, blêmit et recula terrifié.

Maruffi se détourna de lui, sortit de la cellule et s'éloigna en fredonnant:

Allons dans le bois vert, Refuge mystérieux, Où bruissent les sources à ciel ouvert, Où chantent les loriots amoureux.

Revenu à soi, Savonarole ordonna d'introduire l'envoyé du pape, Ricciardo Becchi.

II

Froufroutant de sa longue robe de soie, couleur violette de mars, à manches vénitiennes rejetées en arrière et bordées de renard bleu, répandant un parfum d'ambre musqué, le secrétaire de la très sainte chancellerie apostolique entra dans la cellule de Savonarole. Messer Ricciardo Becchi possédait cette parfaite onction particulière aux seigneurs-prélats de la cour de Rome, qui se laissait voir dans ses mouvements, dans son sourire spirituel et aimable, dans ses yeux clairs, dans les plis rieurs de ses joues rasées de près.

Il sollicita la bénédiction en se pliant en un demi-salut de courtisan, baisa la main maigre du prieur de San Marco et parla latin avec d'élégantes tournures de phrases cicéroniennes, exposant et développant lentement, dignement ses propositions. Il commença par ce que, dans les règles oratoires, on appelle «la recherche de l'attention»; il loua la gloire du prédicateur florentin, puis attaqua le sujet: le Saint-Père, bien que justement irrité des refus réitérés du frère Savonarole de se présenter à Rome, mais plein de zèle ardent pour le bien de l'Église, pour l'union de tous les catholiques, pour la paix du monde, désirant, non la perte mais le salut de son troupeau, avait exprimé l'idée possible, dans le cas où Savonarole se repentirait, de lui rendre ses faveurs.

Le moine leva les yeux et dit:

--Messer, selon votre avis, le Très Saint Père croit-il en Dieu?

Ricciardo ne répondit pas, comme s'il n'avait pas entendu la demande indiscrète et de nouveau reprit son discours, insinuant que la barrette cardinalice pourrait bien coiffer le front de Savonarole, une fois sa soumission faite, et, après s'être incliné vivement vers le moine, dont il touchait du doigt la main, il ajouta avec un sourire captivant:

--Un mot, frère Savonarole, rien qu'un mot; et la barrette est à vous!

Savonarole fixa sur lui son regard impénétrable et répondit lentement:

--Messer, et si je ne me soumets pas, si je ne me tais pas? si le moine déraisonnable refusait l'honneur de la pourpre romaine, et continuait d'aboyer, afin de garder la maison du Seigneur, comme un chien fidèle qu'aucune friandise ne peut tenter?

Ricciardo le regarda curieusement, fronça les sourcils, contempla ses ongles taillés en amande et arrangea ses bagues, puis, sans se presser, tira de sa poche, déplia et tendit au prieur un parchemin tout prêt à la signature et au grand cachet du représentant de saint Pierre, acte d'excommunication qui visait le frère Girolamo Savonarole, dans lequel le pape le dénommait «fils de perdition», le plus «méprisable des insectes» _nequissimus omnipedum_.

--Vous attendez la réponse? dit le moine après avoir lu.

Le secrétaire fit un signe affirmatif.

Savonarole se dressa de toute sa taille et jeta la lettre du pape aux pieds de l'envoyé.

--Voici ma réponse! Allez à Rome et dites que j'accepte le combat avec le pape Antechrist. Nous verrons qui de lui ou de moi sera l'excommunié!

La porte de la cellule s'entr'ouvrit doucement. Fra Dominico glissa la tête. Ayant entendu le prieur élever la voix il était accouru savoir ce qui se passait. Derrière la porte, les moines s'étaient massés.

Ricciardo à plusieurs reprises avait regardé la porte; enfin, il fit observer poliment:

--J'ose vous rappeler, frère Savonarole, que je ne suis accrédité que pour un entretien secret.

Savonarole se leva, alla à la porte et l'ouvrit toute grande.

--Écoutez! cria-t-il, écoutez tous, car non seulement à vous, frères, mais à toute la ville de Florence, j'annonce ce honteux marché--le choix entre l'excommunication ou la barrette!

Ses yeux creux brûlaient comme des tisons sous son front bas. Sa mâchoire inférieure difforme, tremblante, s'avançait avec une expression de haine et de diabolique orgueil.

--Le temps est venu! Je marcherai contre vous, cardinaux et prélats romains, comme contre des païens! Je tournerai la clef dans la serrure, j'ouvrirai le coffret abominable, et il s'échappera de votre Rome une telle puanteur, que les gens en seront asphyxiés. Je dirai des mots qui vous feront pâlir, et le monde tremblera sur ses bases et l'Église de Dieu, tuée par vous, entendra ma voix: «Lève-toi, Lazare!» et elle se lèvera et sortira de sa tombe... Je ne veux ni vos mitres, ni vos barrettes!... Je n'aspire, ô Seigneur, qu'à la barrette de la mort, à la couronne sanglante de tes martyrs!

Il tomba à genoux, en sanglotant, ses mains pâles tendues vers le crucifix.

Ricciardo profita de cet instant de confusion générale, il s'échappa adroitement de la cellule et s'éloigna rapidement.

III

Parmi les moines qui écoutaient Savonarole, se trouvait le novice Giovanni Beltraffio.

Lorsque les frères commencèrent à se disperser, il descendit avec eux l'escalier qui conduisait à la cour principale du monastère et s'assit à sa place préférée, dans la longue galerie couverte, où toujours, à cette heure, régnaient le calme et la solitude.

Entre les murs blancs du couvent, croissaient des lauriers, des cyprès et un buisson de roses de Damas, à l'ombre duquel frère Savonarole aimait à prêcher. La tradition rapportait que des anges, la nuit, arrosaient ces roses.

Le novice ouvrit l'Épître de l'apôtre Paul aux Corinthiens et lut:

«Vous ne pouvez boire à la coupe du Seigneur et à celle du diable; vous ne pouvez manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»

Il se leva et commença à marcher le long de la galerie, il se rappelait toutes les pensées et les sentiments qui l'avaient agité depuis un an qu'il faisait partie de la communauté de San Marco. Les premiers temps, il avait éprouvé une grande douceur d'âme en se trouvant parmi les disciples de Savonarole. Parfois le matin, le frère Savonarole les emmenait aux portes de la ville. Par un sentier ardu, qui semblait conduire directement au ciel, ils montaient sur les hauteurs de Fiesole, d'où, à travers les cimes, on apercevait Florence et la vallée de l'Arno. Le prieur s'asseyait sur le petit pré criblé de violettes, d'iris et de muguet. Les moines se couchaient sur l'herbe, à ses pieds, tressaient des couronnes, discutaient, dansaient, couraient comme des enfants, tandis que d'autres jouaient du violon et de la viole.

Savonarole ne leur enseignait rien, ne prêchait pas; il leur tenait seulement des discours aimables, jouait et riait comme un enfant. Giovanni contemplait le sourire qui illuminait alors son visage et il lui semblait que dans le bocage désert, plein de musique et de chant, sur les hauteurs de Fiesole, entourés d'azur, ils étaient pareils aux anges du paradis.

Savonarole s'approchait du précipice et regardait avec amour Florence enveloppée de brume, comme une mère admire son nouveau-né. D'en bas parvenait le premier son des cloches en un bégaiement.

Et durant les nuits d'été, quand les vers luisants brillaient, tels les cierges d'invisibles anges, sous le buisson parfumé des roses de Damas dans la cour de San Marco, Savonarole parlait des stigmates saignants,--plaies d'amour divin sur le corps de sainte Catherine de Sienne, semblables aux blessures du Christ,--odorants comme les roses.

--_Laisse-nous nous griser des plaies Du martyre, du Crucifié, Du martyre de ton Saint Fils!_

chantaient les moines.

Et Giovanni désirait qu'en lui s'accomplît le miracle dont parlait Savonarole, que des rayons de feu, jaillissant du saint ciboire, marquassent sur son corps, comme au fer rougi, les grandes blessures en croix.

--Gesù, Gesù, amore! soupirait-il, exténué de langueur.

Une fois, Savonarole, ainsi qu'il le faisait avec les autres novices, l'envoya soigner un malade à la villa Careggi, à deux milles de Florence, cette même villa où longtemps vécut et mourut Laurent de Médicis. Dans l'une des pièces abandonnées du palais, où ne filtrait qu'un jour sépulcral à travers les fentes des volets, Giovanni vit un tableau de Sandro Botticelli, la _Naissance de Vénus_. Toute blanche, pareille à un lis, moite, sentant la brise saline, elle glissait sur les flots, debout dans une coquille de perle. Ses lourds cheveux blonds ondulaient comme des serpents. D'un mouvement pudique, elle les retenait contre elle, pour voiler sa nudité, et son corps superbe respirait la tentation du péché, tandis que ses lèvres innocentes et ses yeux enfantins exprimaient une étrange tristesse.

Le visage de la déesse n'était pas inconnu à Giovanni. Longtemps il le regarda et se souvint qu'il avait vu les mêmes traits dans un autre tableau de ce même Botticelli, la _Sainte Vierge_. Une inexprimable émotion emplit son âme. Il baissa les yeux et quitta la villa.

En descendant vers Florence il suivait une étroite impasse. Il remarqua, dans le renfoncement d'un vieux mur, un crucifix, se mit à genoux et commença à prier afin de chasser la tentation. Derrière le mur, dans le jardin, sous les branches du même rosier, une mandoline se fit entendre. Quelqu'un cria, une voix murmura peureuse:

--Non... non... laisse-moi.....

--Ma jolie, répondit une autre voix, ma jolie, mon adorée! _Amore!_

La mandoline tomba, les cordes résonnèrent et le bruit d'un baiser frissonna dans le calme.

Giovanni sursauta, répétant:

--_Gesù!_ _Gesù!_ et n'osa plus ajouter: _Amore._

«Encore, songea-t-il, elle est encore ici. Sur le visage de la madone, dans les paroles du saint hymne, dans le parfum des roses qui entourent le crucifix!...»

Il cacha son visage dans ses mains et se prit à courir.

Rentré au couvent, Giovanni se rendit auprès de Savonarole et se confessa. Le prieur lui donna le conseil habituel de lutter contre le diable par le jeûne et la prière. Lorsque le novice voulut expliquer que ce n'était pas le diable de la passion charnelle, mais le démon de la beauté païenne, qui le tentait, le moine ne le comprit pas, s'étonna d'abord, puis fit observer sévèrement que tous ces dieux menteurs ne contenaient que désir impur et orgueil, qu'ils étaient toujours difformes et indécents et que, seule, la bienfaisance chrétienne possédait la beauté.

Giovanni le quitta inconsolé. A partir de ce jour il fut la proie du démon de la tristesse et de la révolte.

Une fois, il entendit le frère Savonarole prêcher contre la peinture et exiger que chaque tableau apportât son profit utilitaire, instructif et suggestif, dans la grande oeuvre du salut des âmes. Selon Savonarole, en détruisant par la main du bourreau toutes les oeuvres d'art tentatrices, les habitants de Florence feraient action agréable à Dieu.

Le moine jugeait de même la science: «Imbécile est celui, disait-il, qui s'imagine que la logique et la philosophie confirment les vérités de la Foi. Une vive lumière a-t-elle besoin d'un faible rayon? la sagesse de Dieu, de la sagesse humaine? Les apôtres et les martyrs se souciaient-ils de la logique et de la philosophie? Une vieille ignorante qui prie sincèrement, est plus près de la connaissance de Dieu que tous les sages et tous les savants. Leur philosophie et leur sagesse ne les sauveront pas le jour du Grand Jugement. Homère et Virgile, Platon et Aristote,--tous vont vers l'antre de Satan--_tuttu vanno al casa del diavolo_.--Pareils aux sirènes, qui charment l'ouïe par de perfides chants, ils conduisent à la perte éternelle de l'âme.

»La science donne aux gens, en place de pain, une pierre.

»Regardez ceux qui s'adonnent aux études de ce monde--leurs coeurs sont de granit.

«Qui sait peu aime mal. Le grand amour est fils de la grande science.» Maintenant, Giovanni comprenait la profondeur de ces mots, et, en écoutant les malédictions du moine contre les tentatives de l'art et de la science, il se souvenait des causeries de Léonard, de son visage calme, de ses yeux purs comme le ciel, de son sourire plein de charmeuse sagesse. Il n'avait pas oublié les terribles fruits de l'arbre empoisonné, les bombes, l'oreille de Denys, la machine élévatoire du Clou sacré, le visage de l'Antechrist caché sous celui du Christ. Mais il lui semblait qu'il avait mal compris le maître, qu'il n'avait pas deviné le secret de son coeur, qu'il n'avait pas tranché le noeud de cette existence dans laquelle se rencontraient toutes les voies et se résolvaient toutes les contradictions.

Ainsi Giovanni se rappelait l'année écoulée au couvent de San Marco. Et pendant que, plongé dans ses méditations, il se promenait dans la galerie, le soir tomba, les cloches sonnèrent l'_Ave Maria_, et, en une longue file noire, les moines se rendirent à l'église.

Giovanni ne les suivit pas, il s'assit à sa place accoutumée, ouvrit de nouveau l'Épître de saint Paul et, assombri par les insinuations du diable, le grand logicien, il transposa dans son esprit ainsi, les paroles de l'Épître.

«Vous ne pouvez pas _ne pas_ boire dans la coupe du Seigneur et dans celle du diable; vous ne pouvez pas _ne pas_ manger à la table du Seigneur et à celle du démon.»

Souriant amèrement, il leva les yeux vers le ciel où il vit l'étoile du soir, pareille à la lumière du plus superbe des anges des ténèbres, Lucifer-le-Fulgurant.

Le matin il eut un rêve: assis avec monna Cassandra sur un bouc noir qui volait dans les airs. «Au sabbat! au sabbat!» murmurait la sorcière, tournant vers lui son visage pâle comme du marbre, ses lèvres rouges comme du sang, ses yeux transparents comme l'ambre. Et il reconnut en elle la déesse de l'amour terrestre, portant dans ses yeux une tristesse céleste--la Diablesse blanche. La pleine lune éclairait sa nudité; de son corps émanait un parfum si doux et si terrible que les dents de Giovanni s'entrechoquaient; il l'enlaçait, se serrait contre elle.

--_Amore! amore!_ murmurait-t-elle en riant.

Et la toison noire du bouc s'enfonçait sous eux, moelleuse et chaude comme un lit. Et il semblait à Giovanni que c'était la mort.

IV

Le soleil, le carillon des cloches et des voix d'enfants éveillèrent Giovanni; il descendit dans la cour et y vit une foule de gens uniformément vêtus de blanc, tenant d'une main une branche d'olivier et dans l'autre une petite croix rouge. C'était l'armée sacrée des enfants inquisiteurs, formée par Savonarole pour l'observation des bonnes moeurs dans Florence. Giovanni se mêla à la foule et écouta les conversations.

A cet instant, les rangs de l'armée sacrée s'agitèrent. Un nombre infini de petites mains élevèrent les croix rouges et les branches d'olivier et, acclamant Savonarole qui pénétrait dans la cour, les voix enfantines chantèrent:

_Lumen ad revelationem gentium et gloriam plebis Israel._

Les fillettes entourèrent le moine, lui jetant des fleurs, se mettant à genoux, embrassant ses pieds.

Inondé de lumière, silencieux, souriant, il bénit les enfants.

--Vive le Christ, roi de Florence! Vive sainte Marie, notre reine! criaient les petits.

--De front! En avant! ordonnaient les jeunes capitaines.

La musique retentit, les étendards se déplièrent et les régiments se mirent en marche.

Sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, était ordonné «le bûcher des vanités»--_Bruciamento delle vanità._ L'armée sacrée, pour la dernière fois, devait faire sa ronde dans Florence pour ramasser les _Vanités et les anathèmes_.

Lorsque la cour fut vide de nouveau, Giovanni aperçut messer Cipriano Buonaccorsi, le prieur de Calimala, l'amateur d'antiquités, dans la villa duquel, à San Gervasio, avait été trouvée l'antique statue de Vénus. Giovanni le salua. Ils causèrent. Messer Cipriano raconta que Léonard de Vinci, envoyé par le duc de Milan, était depuis peu de jours arrivé à Florence pour acheter les oeuvres d'art des palais dévastés par l'armée sacrée. Dans ce même dessein également était à Florence Giorgio Merula. Le commerçant pria Giovanni de le conduire auprès du supérieur et ils se rendirent tous deux dans la cellule de Savonarole.

Resté près de la porte, Beltraffio entendit la conversation de Buonaccorsi et du prieur de San Marco.

Messer Cipriano proposa d'acheter pour vingt-deux mille florins or tous les livres, tableaux, statues et objets d'art qui devaient ce jour-là être livrés aux flammes.

Le prieur refusa.

Buonaccorsi réfléchit et ajouta huit mille florins.

Le moine ne daigna pas répondre, gardant un visage sévère et impénétrable.

Alors, Cipriano ramena sur ses genoux les pans de son vêtement, soupira, cligna des yeux et dit, de sa voix agréable, toujours égale et calme:

--Frère Savonarole, je me ruinerai, je vous donnerai tout ce que je possède--quarante mille florins.

Savonarole le regarda et demanda:

--Si vous vous ruinez et que vous n'ayez aucun bénéfice en cette affaire, quel est votre but?

--Je suis né à Florence et j'aime ce pays, répondit simplement le commerçant. Je ne voudrais pas que les étrangers puissent dire qu'à l'instar des barbares, nous brûlons les innocentes productions des sages et des artistes.

Le moine eut une expression étonnée et murmura:

--O mon fils, si tu pouvais aimer ta patrie céleste, comme tu aimes ta patrie terrestre! Console-toi, ce qui périra dans le bûcher sera digne du feu, car ce qui est mauvais et coupable ne peut être beau, selon l'opinion même de vos sages.

--Êtes-vous convaincu, mon père, demanda Cipriano, que les enfants puissent distinguer infailliblement ce qui est bon ou mauvais dans les productions artistiques et scientifiques?

--La vérité sort de la bouche des enfants, répliqua le moine. Si vous ne pouvez être semblable à eux, vous ne pourrez entrer dans le royaume céleste. Je vaincrai la sagesse des sages, les raisons des raisonneurs, a dit le Seigneur. Nuit et jour je prie pour eux, afin que ce qu'ils ne pourront comprendre dans les vanités de l'art et de la science, leur soit révélé par l'Esprit-Saint.

--Je vous en supplie, réfléchissez, conclut Buonaccorsi se levant. Peut-être une certaine partie...

--Pas de mots inutiles, messer, interrompit Savonarole, ma décision est inébranlable.

Cipriano marmonna quelque chose entre ses mâchoires édentées. Savonarole n'entendit que le dernier mot:

--Folie!...

--Folie! s'écria-t-il et ses yeux étincelèrent. Le Veau d'or des Borgia offert en des fêtes impies au pape, n'est-ce pas de la folie? Le clou sacré élevé à la gloire de Dieu par une diabolique machine par ordre de Ludovic le More, le meurtrier, le ravisseur du trône, n'est-ce pas de la folie? Vous dansez autour du Veau d'or, vous divaguez en l'honneur de votre dieu, l'or. Laissez-nous aussi, nous pauvres d'esprit, divaguer en l'honneur du nôtre, le Christ crucifié. Vous vous moquez des moines qui dansent autour de la croix sur la place. Attendez, vous verrez mieux que cela! Que direz-vous, les sages, lorsque j'obligerai non seulement les moines, mais tout le peuple de Florence, enfants et hommes, vieillards et femmes, dans leur ardeur zélée, agréable à Dieu, à danser autour de la sainte Croix, comme jadis David devant l'Arche sainte?...»

V

Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du corps.

C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République appelaient avec une respectueuse politesse: _puttana onesta_, _meretrix onesta_, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie tendre: _Mammola_, petite âme.

Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers: