Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 13
--Tu ne peux même pas, Giovanni, te figurer ce qu'est cet homme! ajouta Cesare avec un sourire amer. Il relèvera un vermisseau et le posera sur une feuille pour ne pas l'écraser, et parfois il a des périodes durant lesquelles, si sa propre mère pleurait, il se contenterait d'observer comment elle hausse les sourcils, fronce le front et abaisse les coins de la bouche.
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Léonard a dit: «Apprends auprès des sourds-muets les mouvements expressifs.»
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Quand tu observes quelqu'un, tâche qu'on ne s'en aperçoive pas: alors, le mouvement, le rire, les pleurs sont plus naturels.
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La diversité des mouvements est aussi infinie que la diversité des sentiments. Le but le plus élevé de l'artiste est d'exprimer, dans les visages et les mouvements, la passion de l'âme.
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L'ombre d'un homme projetée par le soleil sur un mur et entourée d'un trait en couleur, fut la première oeuvre picturale.
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«Ce n'est pas l'expérience, mère de tous les arts et de toutes les sciences, qui trompe les hommes, mais l'imagination qui leur promet ce que l'expérience ne peut donner. L'expérience est innocente, mais nos désirs frivoles et insensés sont coupables. En discernant le mensonge de la vérité, l'expérience nous apprend à tendre vers le possible et à ne pas compter, par ignorance, sur ce que nous ne pouvons atteindre, afin que, si nous nous trompons dans nos illusions, nous ne nous abandonnions pas au désespoir».
Lorsque nous restâmes seuls, Cesare me rappela ces paroles et dit avec une grimace dégoûtée:
--Encore le mensonge et l'hypocrisie!
--Où vois-tu le mensonge, Cesare? demandai-je avec étonnement. Il me semble que le maître...
--Ne tend pas vers l'impossible, ne désire pas l'inaccessible!... Il se trouvera encore des imbéciles pour le croire. Mais nous ne serons pas de ceux-là. Il ne devrait pas le dire, je ne devrais pas l'écouter! Je le connais par coeur... Je vois au travers de lui...
--Et que vois-tu, Cesare?
--Que toute son existence n'a été consacrée qu'à la poursuite de l'impossible. Non, dis-moi, je te prie, inventer des machines permettant aux hommes de voler, tels des oiseaux, de nager comme des poissons, n'est-ce pas tendre vers l'impossible? Et les monstres extraordinaires formés par les taches d'humidité, par les nuages, la beauté divine pareille à celle des séraphins, où prend-il tout cela? Dans l'expérience, dans les tablettes mathématiques pour les mesures de nez, ou la cuiller pour mesurer la couleur? Pourquoi se trompe-t-il lui-même et trompe-t-il les autres? Pourquoi ment-il? La mécanique lui est nécessaire pour des miracles, pour s'élever sur des ailes vers le ciel, vers Dieu ou vers le diable, cela lui est indifférent, pourvu que ce soit de l'inconnu, de l'impossible! Car il n'a peut-être pas la foi, mais la curiosité qui brûle en lui comme un tison ardent et que rien ne saurait éteindre, ni aucune science, ni aucune expérience!
Les paroles de Cesare ont empli mon âme de trouble et de peur. Tous ces jours-ci j'y songe. Je veux et ne puis les oublier.
Aujourd'hui, comme s'il répondait à mes doutes, le maître dit:
--La science incomplète donne aux hommes la fierté; la science parfaite, l'humilité. Ainsi les épis vides dressent vers le ciel leur tête arrogante et les épis pleins l'abaissent vers la terre, leur mère.
--Comment se fait-il alors, maître, répliqua Cesare avec son habituel sourire sarcastique, comment se fait-il alors que la science parfaite que possédait le plus éclairé des séraphins, Lucifer, lui ait inspiré non pas l'humilité, mais l'orgueil pour lequel il fut précipité dans l'abîme?
Léonard ne répondit pas, mais ayant réfléchi quelques instants, il nous conta une fable:
«Une fois une goutte d'eau désira monter jusqu'au ciel. Aidée par le feu, elle s'élança sous forme de vapeur. Mais ayant atteint une certaine hauteur, elle rencontra l'atmosphère glacée, se resserra, s'appesantit, et sa fierté se changea en terreur. La goutte tomba en pluie. La terre sèche la but et longtemps l'eau enfermée dans sa prison souterraine dut se repentir de son péché.»
Le maître n'ajouta pas un mot, mais j'ai compris le sens de la fable.
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Il semble que plus on vit avec lui, moins on le connaît. Aujourd'hui il s'est encore amusé comme un gamin. Et quelles plaisanteries étranges! J'étais dans une chambre en haut, lisant mon livre favori _Fioretti di S. Francesco_, lorsque dans toute la maison retentirent les cris de notre cuisinière, la bonne et fidèle Mathurine.
--Au feu! au feu! A l'aide! nous brûlons!
Je me précipitais et l'épouvante me saisit en voyant une épaisse fumée blanche qui remplissait l'atelier de Léonard. Illuminé par le reflet bleu de la flamme, le maître se tenait au milieu des nuages de fumée, tel un mage antique, et contemplait avec un sourire malin et joyeux Mathurine, blême de terreur, faisant de grands gestes et Marco accourant avec deux seaux d'eau qu'il aurait incontinent vidés sur la table, sans souci des dessins et des manuscrits, si le maître ne l'avait arrêté à temps en lui criant que c'était une plaisanterie. Alors, nous vîmes que la fumée et la flamme provenaient d'une poudre blanche, mélange de colophane et d'encens, posée sur une pelle en cuivre, poudre inventée par lui pour simuler les incendies. Je ne sais lequel des deux était le plus heureux de cette gaminerie, du compagnon inséparable de ses jeux, cette petite canaille de Giacopo ou de Léonard lui-même. Comme il riait de la peur de Mathurine et des seaux de Marco! Dieu est témoin qu'un homme qui rit ainsi ne peut être un mauvais homme. Cesare ment lorsqu'il parle de lui. Mais, malgré sa joie et ses rires, Léonard n'a pas manqué d'inscrire ses observations sur les rides formées par la peur que reflétait le visage de Mathurine.
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Il ne parle presque jamais des femmes. Une fois seulement il a dit que les hommes les traitaient aussi illégalement que des bêtes. Cependant il se moque de l'amour platonique. Cesare assure que durant toute sa vie, Léonard a été à ce point occupé de la mécanique et de la géométrie, qu'il n'a pas eu le temps d'aimer les femmes, mais que, cependant, il ne le croyait pas vierge, car il avait dû sûrement aimer une fois, non comme tous les mortels, mais par curiosité, par observation scientifique, pour étudier le mystère d'amour, avec le peu de passion et la précision mathématique, qu'il apporte à l'examen des autres sciences naturelles.
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Par moments, il me semble que je ne devrais jamais parler avec Cesare de Léonard. Nous avons l'air de l'écouter, de le surveiller comme des espions. Cesare éprouve une joie méchante, chaque fois qu'il peut jeter une ombre nouvelle sur le maître. Et pourquoi empoisonne-t-il ainsi mon âme? Maintenant, nous allons souvent dans un mauvais petit cabaret, près de l'octroi maritime. Pendant des heures, devant un demi-broc de vin aigre, nous causons et nous conspirons comme des traîtres, entourés de bateliers qui jurent en jouant aux cartes.
Aujourd'hui Cesare m'a demandé si je savais qu'à Florence, Léonard eût été accusé de débauche. Je n'en croyais pas mes oreilles, je pensais que Cesare était ivre. Mais il m'expliqua tout en détails et exactement.
En l'an 1476, Léonard avait alors vingt-quatre ans et son maître, le célèbre peintre florentin Andrea Verocchio, quarante. Un rapport anonyme qui les accusait de débauche contre nature fut déposé dans une des caisses rondes, _tamburi_ que l'on pendait aux colonnes des principales églises florentines, particulièrement à Santa Maria del Fiore. Le 9 avril de la même année, les inspecteurs nocturnes et monastiques--_ufficiali di notte e monasteri_--examinèrent l'affaire et acquittèrent les accusés, mais à la condition que le rapport se renouvellerait _assoluti cum conditione ut retamburentur_, et, après la seconde accusation, le 9 juin, Léonard et Verocchio furent déclarés innocents. Personne n'en sut davantage. Bientôt après, Léonard abandonna l'atelier de Verocchio et vint s'installer à Milan.
--Oh! sûrement, c'est une infâme calomnie, ajouta Cesare, une étincelle railleuse dans le regard. Bien que tu ne saches pas encore, ami Giovanni, quelles contradictions règnent dans son coeur. Vois-tu, c'est un labyrinthe où le diable lui-même se casserait la patte. D'un côté il semble vierge, et de l'autre, on dirait que...
Je me levai, je pâlis sûrement, car je sentis tout le sang affluer à mon coeur et je m'écriais:
--Comment oses-tu, comment oses-tu, misérable?
--Qu'as-tu?... Bien, bien... je ne dirai plus rien! Calme-toi. Je ne pensais pas que tu donnerais ce sens à mes paroles...
--Quel sens? Dis-le! Dis tout, ne tergiverse pas!
--Eh! des bêtises!... Pourquoi te fâches-tu? Des amis tels que nous, doivent-ils se brouiller pour de semblables peccadilles? Allons, buvons à ta santé. _In vino veritas!_
Et nous avons continué à boire et à causer.
Non, non, assez! Je voudrais oublier vite! C'est fini. Je ne parlerai jamais plus avec lui du maître. Il est non seulement son ennemi à lui, mais aussi, le mien. C'est un méchant homme.
Je me sens écoeuré: je ne sais si c'est le vin bu dans ce maudit cabaret ou ce que nous y avons dit.
Il est honteux de penser quel plaisir certaines gens trouvent à abaisser ceux qui les dominent.
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Le maître a dit:
--Artiste, ta force est dans la solitude. Lorsque tu es seul tu t'appartiens entièrement. _Se tu sarai solo, tu sarai tutto tuo_; quand tu es, ne fût-ce qu'avec un seul ami, tu ne t'appartiens qu'à moitié ou encore moins, selon l'indiscrétion de l'ami. Si tu as plusieurs amis, tu t'enfonces encore davantage. Et lorsque tu déclares à ceux qui t'entourent: «Je vais m'éloigner de vous et être seul pour mieux m'adonner à la contemplation de la nature», je te le dis, cela ne te réussira guère, car tu n'auras pas assez de volonté pour ne pas être distrait par leur conversation. En agissant ainsi, tu seras un mauvais camarade et encore un plus mauvais ouvrier, car personne ne peut servir deux maîtres. Et si tu répliques: Je m'éloignerai de vous si loin, que je ne vous entendrai pas--ils te considéreront comme un fou--mais tu seras seul. Pourtant si tu tiens absolument à avoir des amis, que ce soient des artistes comme toi ou des élèves de ton atelier. Tout autre amitié est dangereuse. Souviens-toi, artiste, ta force est dans ta solitude.
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Maintenant je comprends pourquoi Léonard fuit les femmes. Pour la profonde contemplation, il a besoin de calme et de liberté.
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Andrea Salaino se plaint, amèrement parfois, de l'ennui de notre existence monotone et solitaire, assurant que les élèves des autres maîtres vivent bien plus gaiement. Comme une jeune fille, il adore avoir de nouveaux vêtements et est désolé de ne pouvoir les montrer à personne. Il aimerait les fêtes, le bruit, l'éclat, la foule et les regards amoureux. Aujourd'hui le maître après avoir écouté ses doléances, caressa ses cheveux bouclés et lui répondit, doucement railleur:
--Ne te chagrine pas, petit. Je te promets de t'emmener avec moi à la prochaine fête du Palais. En attendant, veux-tu? je te conterai une fable.
--Oui, oui, maître! vous ne m'en avez conté depuis si longtemps! dit Andrea tout réjoui, tel un enfant, et s'asseyant aux pieds de Léonard pour écouter.
--Sur une colline au-dessus d'une grande route, commença le maître, là où se terminait le jardin, se trouvait une pierre entourée d'arbres, de mousse, de fleurs et d'herbe. Une fois, voyant une grande quantité de pierres sur la grande route, elle voulut les joindre et se dit: «Quelle joie ai-je parmi ces fleurs tendres et éphémères? J'aimerais vivre parmi mes semblables, parmi mes soeurs pierres!» Et la pierre roula sur la grande route auprès de celles qu'elle enviait. Mais là les roues des lourds chariots commencèrent à l'écraser; les fers des mules, des chevaux, les souliers ferrés la piétinèrent. Lorsque parfois elle pouvait un peu se soulever et croyait respirer plus librement, la boue ou les excréments des bêtes la recouvraient. Tristement elle regardait son ancienne place solitaire qui lui semblait maintenant le paradis.» Ainsi en advient-il, Andrea, de ceux qui quittent la calme contemplation et se plongent dans les passions de la foule pleine de méchanceté.
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Le maître défend que l'on cause le moindre mal aux bêtes et même aux plantes. Le mécanicien Zoroastro de Peretola me racontait que, depuis son enfance, Léonard ne mange pas de viande et dit qu'un temps viendra où tous les hommes, à son instar, se contenteront de légumes; le meurtre des animaux est à son avis aussi blâmable que celui des gens. Passant devant une boutique de boucher sur le Mercato Nuovo, et me montrant avec dégoût les corps éventrés des veaux, des moutons, des boeufs et des porcs, il me dit:
--En vérité l'homme est le roi des animaux, ou plutôt, le roi des brutes, _re delle bestie_, car rien n'égale sa cruauté.
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Que Dieu me pardonne, de nouveau je n'ai su résister, j'ai suivi Cesare dans ce maudit cabaret. J'ai parlé de la charité du maître.
--Est-ce de celle, Giovanni, qui pousse messer Leonardo à ne se nourrir que d'herbes?
--Quand bien même, Cesare? Je sais...
--Tu ne sais rien du tout! m'interrompit-il. Messer Leonardo ne fait point cela par bonté; il s'amuse simplement comme avec tout le reste, c'est un original, un fanatique.
--Comment, un fanatique? Que dis-tu?
Il rit et avec une gaieté forcée:
--Bon, bon, ne discutons pas. Attends, quand nous rentrerons, je te montrerai les curieux dessins du maître...
En effet, de retour à la maison, doucement, comme des voleurs, nous nous introduisîmes dans l'atelier vide. Cesare fouilla, tira un cahier de dessous une pile de livres et me montra les dessins. Je savais que j'agissais mal, mais je n'avais pas la force de résister et je regardais curieusement.
C'étaient des dessins de gigantesques bombes explosives, de canons à gueules multiples et autres engins de guerre, exécutés avec la même légèreté de traits et d'ombres que les visages de ses plus belles vierges. En marge, de la main de Leonardo, était écrit: «Ceci est une bombe d'un très bel et utile agencement. Le coup de canon tiré, elle s'allume et éclate, le temps de réciter _Ave Maria_.»
--_Ave Maria!_ répéta Cesare. Comment cela te plaît-il, mon ami? Quel emploi inattendu de la prière chrétienne! _Ave Maria_ à côté d'une semblable monstruosité! Que n'inventerait-il pas... A propos, sais-tu comment il qualifie la guerre?
--Non.
--_Pazzia bestialissima._ La plus cruelle des bêtises. N'est-ce pas un mot curieux, sur les lèvres de l'inventeur de pareilles machines? Voilà l'homme pur qui protège les bêtes, s'abstient de leur chair, ramasse un vermisseau afin qu'on ne le piétine. L'un et l'autre ensemble. Aujourd'hui le dernier des derniers, demain saint Janus au visage double, l'un tourné vers le Christ, l'autre vers l'Antechrist. Va, cherche, trouve, lequel des deux est sincère ou menteur? Ou bien, les deux sont sincères. Et tout cela, le coeur léger, plein du mystère de la beauté charmeuse, comme en jouant!
J'écoutais silencieux. Un froid sépulcral glaçait mon coeur.
--Qu'as-tu, Giovanni? fit Cesare. Tu n'as plus figure humaine, petit! Tu prends cela trop à coeur. Attends, tu t'y feras. Et maintenant, retournons au cabaret de la _Tortue d'or_ et buvons.
Dum vinum potamus Te Deum laudamus...
Sans répondre, je me cachai le visage dans les mains et m'enfuis.
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Aujourd'hui, Marco d'Oggione a dit au maître:
--Messer Leonardo, bien des gens nous accusent, toi et nous, tes élèves, de nous rendre trop rarement à l'église et de travailler les jours de fête, comme dans la semaine...
--Que les bigots disent ce qui leur plaît, répondit Léonard, et que votre coeur ne se trouble point, mes amis. Étudier les manifestations de la nature est oeuvre agréable à Dieu. C'est le prier que de l'admirer. Qui sait peu, aime mal. Et si tu aimes le Créateur pour les faveurs que tu attends de lui, tu es pareil au chien qui remue la queue et lèche les mains du maître dans l'espoir d'une friandise. Souvenez-vous, mes enfants, que l'amour est fils de la science. Plus la science est profonde, plus l'amour est enthousiaste. Et n'est-il pas dit dans l'Évangile: «Soyez sages comme le serpent et simples comme la colombe»?
--Peut-on réunir vraiment, objecta Cesare, la sagesse du serpent et la simplicité des colombes? Il me semble qu'il faudrait choisir...
--Non, il faut les unir! dit Léonard. La science parfaite et le parfait amour ne font qu'un.
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O fra Benedetto, combien j'aimerais revenir dans ta calme cellule, te raconter tous mes tourments, afin que tu aies pitié de moi, que tu me délivres du poids qui oppresse mon âme, ô mon bien-aimé, agneau humble, toi qui pratiques la loi du Christ: «Heureux les pauvres d'esprit.»
* * * * *
Par moment le visage du maître est si naïf, si plein de sincère pureté, que je suis prêt à tout lui pardonner, à tout lui raconter--et lui rendre ma confiance. Mais subitement, dans certains plis de sa bouche, se montre une expression qui me fait peur, comme si je regardais dans un abîme. Et de nouveau il me semble que dans son âme gît un secret et je me souviens d'une de ses devinettes: «Les plus grandes rivières sont souterraines.»
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Aujourd'hui a eu lieu dans la cathédrale la fête du Clou Sacré. On l'a élevé au moment précis déterminé par les astrologues.
La machine de Léonard a fonctionné à merveille. On ne voyait ni les cordes, ni les poulies. Il semblait que la caisse de cristal ornée de rayons dorés, dans laquelle était enfermée la relique, montait seule soulevée sur les nuages d'encens. Ce fut le triomphe et le miracle de la mécanique. Le choeur clama:
_Confixa clavis viscera Tendens manus vestigia Redemptionis gratia Hic immolata Hostia._
Et le reliquaire s'arrêta sous l'orgue sombre, au-dessus du maître autel, entouré de cinq lampes incandescentes.
L'archevêque récita:
--_O crux benedicta, quæ sola fuisti digna portare Regem coelorum et Dominum. Alleluia!_
Le peuple tomba à genoux et répéta: «Alleluia!
Et l'usurpateur du trône, l'assassin, le More, les yeux pleins de larmes, tendit les mains vers le Clou Sacré.
Puis le peuple a reçu du vin, de la viande, cinq mille mesures de pois et huit mille livres de graisse. La populace oubliant le duc mort, hurlait, vorace et ivre: «Vive le More, vive le Clou Sacré!»
Bellincioni a composé un hexamètre dans lequel il est dit que sous le règne doux de l'Auguste le More, bien-aimé des dieux, le Clou Sacré donnera naissance à un siècle d'or.
En sortant de l'église, le duc s'est approché de Léonard, l'a embrassé sur les lèvres et l'a appelé son Archimède, puis il l'a remercié de l'agencement miraculeux de la machine et lui a promis en cadeau une jument barbaresque de son haras particulier de la villa Sforzesca et deux mille ducats impériaux. Et après lui avoir amicalement frappé sur l'épaule, il lui a dit qu'il pouvait maintenant en toute liberté, terminer le Christ de la _Sainte Cène_.
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J'ai compris la parole de l'Évangile: «L'homme à pensées doubles n'est pas ferme en tous ses desseins.»
Je ne puis, plus endurer tout cela. Je me perds, je deviens fou. Pourquoi m'as-tu abandonné, Seigneur?
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Il faut fuir, tant qu'il en est temps encore.
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Je me suis levé la nuit, j'ai réuni mes vêtements, mon linge, mes livres en un paquet, j'ai pris un bâton de route; à tâtons je suis descendu dans l'atelier et j'ai mis sur la table les trente florins représentant mes six derniers mois d'études--j'avais à cette intention vendu une bague, cadeau de ma mère--et sans dire adieu à personne--tout le monde dormait--j'ai quitté pour toujours la maison de Léonard.
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Fra Benedetto m'a dit que depuis que je l'avais quitté, chaque nuit il avait prié pour moi et il avait eu la vision que Dieu me remettait sur le droit chemin.
Fra Benedetto se rend à Florence pour voir son frère malade au couvent dominicain de San Marco, dont Savonarole est le prieur.
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Gloire et reconnaissance à Toi, Seigneur! Tu m'as tiré de l'ombre mortelle, de la gueule de l'enfer. Je renonce à la sagesse, à la science de ce siècle, qui porte le sceau du serpent à sept têtes, du monstre dominateur des ténèbres appelé l'Antechrist.
Je renonce aux fruits de l'arbre de la science, à la gloire, à l'étude impie dont le diable est le père.
Je renonce à la beauté païenne. Je renonce à tout ce qui n'est pas Ta volonté, Ta gloire, Ta sagesse, Jésus Dieu!
Éclaire mon âme, délivre-moi de mes idées doubles, affermis mes pas en Ta voie, afin que je n'éprouve aucune hésitation possible, cache-moi sous Tes ailes puissantes.
O mon âme, chante les louanges du Seigneur! Tant que je vivrai je chanterai Ton nom, ô mon Dieu!
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Dans deux jours nous partons, fra Benedetto et moi, pour Florence. Mon père m'a béni lorsque je lui ai annoncé que je voulais être novice au couvent de San Marco, sous la direction du grand élu de Dieu, fra Girolamo Savonarole.
Dieu m'a sauvé.
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Ces mots terminaient le journal de Giovanni Beltraffio.
CHAPITRE VII
LE BUCHER DES VANITÉS
1496
«Plus il y a de sensation, plus il y a de tourment. Grand martyr! Grande Martirio!»
LÉONARD DE VINCI.
«L'homme aux pensées équivoques.»
JACQUES I, 8.
I
Plus d'un an s'est écoulé depuis l'entrée de Beltraffio comme novice au couvent de San Marco.
Un après-midi, à la fin du carnaval de l'an 1496, Savonarole, assis devant sa table dans sa cellule, relatait la vision qu'il avait eue de deux croix au-dessus de la ville de Rome--l'une noire dans un souffle destructeur, la croix de la colère de Dieu--l'autre d'azur portant l'inscription: «Je suis la Miséricorde.»
Un pâle rayon de soleil de février se glissait à travers les barreaux de la fenêtre de la cellule aux murs blanchis à la chaux. Un grand crucifix et de gros livres reliés en peau en étaient tout l'ornement. Par instants parvenaient les cris des hirondelles. Savonarole ressentait une grande fatigue et des frissons de fièvre. Ayant posé la plume sur la table, il emprisonna sa tête dans ses mains, ferma les yeux et se prit à songer à tout ce que, le matin même, le frère Paolo, envoyé secrètement à Rome, lui avait narré sur la vie privée du pape Alexandre VI (Borgia). Pareilles à des tableaux de l'Apocalypse passaient devant les yeux de Savonarole des figures monstrueuses: le taureau pourpre des armes des Borgia d'Espagne, semblable à l'antique Apis d'Égypte; le Veau d'or offert au souverain pontife à la place de l'Agneau sans tache; après les festins, les jeux obscènes dans les salles du Vatican, sous les regards du Saint-Père, de sa bien-aimée fille et d'une foule de cardinaux; la ravissante Julie Farnèse, la jeune maîtresse du pape sexagénaire servant de modèle aux tableaux saints; les deux fils aînés d'Alexandre, don César, jeune cardinal de Valence, et don Juan, le porte-étendard de l'Église romaine, se détestant jusqu'au meurtre par amour pour leur soeur Lucrèce.
Et Savonarole frissonna en se souvenant de ce que fra Paolo avait osé lui murmurer à l'oreille: les relations incestueuses du père et de la fille, du vieux pape et de madonna Lucrezia.
--Non, non, Dieu m'est témoin, je ne le crois pas, c'est une calomnie... Cela ne peut exister! se répétait-il, et il sentait pourtant que tout était possible dans ce terrible nid des Borgia.