Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux

Part 12

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Le soir, il m'a montré une quantité de caricatures, non seulement de gens, mais d'animaux affublés de figures de cauchemar. Dans les animaux transparaît l'homme, dans les hommes l'animal, l'un passant à l'autre facilement et naturellement jusqu'à l'horreur. Je me souviens particulièrement du museau d'un porc-épic tout hérissé, avec une lèvre inférieure pendante, molle et fine comme un chiffon, découvrant, en un hideux sourire humain, des dents longues et blanches pareilles à des amandes. Je n'oublierai jamais non plus le visage de la vieille aux cheveux relevés en une coiffure sauvage, avec une natte maigre, un front démesurément chauve, un nez épaté, petit, telle une verrue et des lèvres monstrueusement épaisses, rappelant les champignons flétris et gluants qui poussent sur les troncs d'arbres pourris. Et le plus terrible est que ces monstres vous semblent familiers, qu'on les a déjà vus quelque part et qu'ils ont en eux une séduction qui vous attire et vous repousse en même temps comme un abîme. On les regarde, on se tourmente et on ne peut en arracher les yeux, non plus que du sourire de la Vierge. Et là et ici, l'étonnement vous saisit comme devant un miracle.

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Cesare da Pesto raconte que Léonard s'il rencontre dans la rue un monstre curieux, peut le suivre et l'observer durant toute une journée, s'appliquant à se rappeler les transformations de son visage. «La grande laideur chez les hommes, dit le maître, est aussi extraordinaire que la grande beauté. La médiocrité seule se rencontre toujours.»

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Il a imaginé un système étrange pour se souvenir des figures. Il suppose que le nez des gens est de trois façons: ou droit, ou bosselé ou rentré. Les droits peuvent être ou courts ou longs avec des extrémités carrées ou pointues. La bosse se trouve ou à la racine du nez ou à l'extrémité ou au milieu. Et ainsi de suite pour chaque partie du visage. Toutes ces subdivisions infinies sont marquées par des chiffres dans un livre spécialement quadrillé. Lorsque l'artiste rencontre en un endroit un visage qu'il désire retenir, il lui suffit de noter à l'aide d'une marque au crayon le genre correspondant au nez, au front, aux yeux, au menton, et de cette manière à l'aide de ces chiffres la physionomie s'incruste dans la mémoire indélébilement. Rentré chez lui, il réunit toutes ces divisions en une seule forme. Il a aussi inventé une cuiller pour le dosage mathématique de la couleur dans les gradations de teintes imperceptibles à l'oeil. Par exemple, pour obtenir un certain degré d'ombre il faut employer dix cuillers de noir, pour la gradation suivante il faudra en prendre onze, puis douze, puis treize et ainsi de suite. Chaque fois qu'on a puisé de la couleur, on coupe le monticule, on égalise avec une équerre de verre, comme au marché on égalise les mesures de grains.

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Marco d'Oggione est l'élève le plus appliqué et le plus consciencieux de Léonard. Il travaille comme un boeuf de labour, il exécute exactement toutes les règles du maître; mais visiblement, plus il s'applique, moins il réussit. Marco est têtu: on ne pourrait même à coups de marteau faire sortir de son cerveau l'idée qu'il y a logée. Il est convaincu que «patience et travail ont raison de tout», et il ne perd pas l'espoir de devenir un jour un peintre célèbre. Il est celui d'entre nous tous qui se réjouit le plus des inventions du maître, ramenant l'art à la mécanique. Ces jours derniers, ayant pris le livre chiffré pour la notation des visages, il s'est rendu sur la place du Broletto, a choisi ses types dans la foule et les a marqués à la tablature. Mais rentré à l'atelier, après s'être débattu durant des heures entières, il n'a jamais rien pu reconstituer. Le même malheur lui est arrivé avec la cuiller qu'il ne sait employer. Marco explique ses mécomptes en assurant qu'il n'a pas dû observer tous les principes du maître et redouble de zèle. Et Cesare da Sesto triomphe.

--L'excellent Marco, dit-il, est un véritable martyr de la science. Son exemple démontre que toutes ces règles et toutes ces cuillers et tables chiffrées pour les nez ne valent pas le diable. Il ne suffit pas de savoir comment naissent les enfants pour en avoir. Léonard se trompe et trompe les autres. Il dit une chose et fait le contraire. Quand il peint il ne songe à aucun principe, il suit simplement son inspiration. Mais il ne lui suffit pas d'être un grand artiste, il veut aussi être un célèbre savant, il veut réconcilier l'art avec la science, l'inspiration avec la mathématique. Je crains, cependant, que chassant deux lièvres, il n'en attrape aucun! Peut-être y a-t-il une part de vérité dans les paroles de Cesare. Mais pourquoi déteste-t-il ainsi le maître? Léonard lui pardonne tout, écoute complaisamment ses mordantes ironies, apprécie son esprit et jamais ne se fâche contre lui.

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J'observe comment il travaille à la _Sainte Cène_. Dès l'aube, il quitte la maison, se rend au monastère et pendant toute la journée, jusqu'au crépuscule, il peint, oubliant même de manger. Ou bien durant deux semaines, il ne touche pas à ses pinceaux. Mais chaque jour, il passe deux ou trois heures devant son tableau, examinant et jugeant le travail accompli. Parfois à midi, il abandonne brusquement un ouvrage commencé, court au monastère, à travers les rues désertes, sans choisir le côté de l'ombre, comme attiré par une force invisible, grimpe sur l'échafaudage, donne deux ou trois coups de pinceau et revient.

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Tous ces jours-ci, le maître a travaillé à la tête de l'apôtre Jean. Il devait la terminer aujourd'hui. Mais, à mon grand étonnement, il est resté à la maison et dès le matin, avec le petit Giacopo, s'est amusé à observer le vol des bourdons, des guêpes et des mouches. Il est tellement occupé à étudier leur corps et leurs ailes que l'on croirait que le sort du monde en dépend. Il a été heureux infiniment en découvrant que les pattes postérieures des mouches leur servaient de gouvernail. A son avis, cette découverte est excessivement précieuse et utile pour la construction de sa machine à voler.

Cela se peut. Mais c'est vexant tout de même de le voir abandonner la tête de l'apôtre Jean pour des observations sur les pattes de mouches.

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Aujourd'hui, autre misère. Les mouches sont oubliées ainsi que la sainte Cène. Le maître combine un joli modèle d'écusson pour l'inexistante Académie de peinture imaginée par le duc de Milan--un tétragone de noeuds de corde, sans commencement et sans fin, entourant l'inscription latine: «_Leonardi-Vinci-Academia_.» Il est absorbé par ce travail au point que rien au monde n'existe plus pour lui en dehors de ce jeu compliqué, difficile et inutile. Il semble que rien ne pourrait l'en détacher. Je ne pus me contenir et me décidai à lui rappeler la tête inachevée de l'apôtre Jean. Il hausse les épaules sans lever les yeux de dessus ses noeuds de ficelle et grince entre les dents:

--Nous avons le temps. Il ne s'en ira pas.

Je comprends parfois la méchanceté de Cesare.

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Ludovic le More lui a confié l'installation dans son palais de tuyaux acoustiques cachés dans l'épaisseur des murs.

--L'oreille de Denys--permettant au seigneur d'entendre dans un appartement ce qui se dit dans l'autre. Tout d'abord Léonard s'en occupa avec passion. Mais bientôt, selon son habitude, son enthousiasme refroidi, il commença à remettre ces travaux sous différents prétextes. Le duc le presse et se fâche. Aujourd'hui on est venu plusieurs fois du palais le chercher. Mais le maître est pris par un autre travail nouveau qui lui semble non moins important que l'installation de l'oreille de Denys--des expériences sur les plantes: ayant coupé les racines d'une citrouille et n'ayant laissé qu'un petit rejeton, il l'arrose abondamment avec de l'eau. A la très grande joie de Léonard, la citrouille ne s'est pas desséchée et la mère--comme il s'exprime--a heureusement nourri tous ses enfants, à peu près soixante longues courges. Avec quelle patience, avec quel amour il suivait l'existence de cette plante! Aujourd'hui, il est resté jusqu'à l'aube assis sur une plate-bande de potager, observant comment les larges feuilles boivent la rosée nocturne.

«La terre, dit-il, abreuve les plantes de moiteur, le ciel de rosée et le soleil leur donne une âme», car il suppose que l'âme n'appartient pas uniquement à l'homme, mais aussi aux animaux et même aux plantes, opinion que fra Benedetto considère éminemment comme hérétique.

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Il aime tous les animaux. Parfois il passe des journées à observer et dessiner des chats, à étudier leurs moeurs et leurs habitudes: comment ils jouent, comment ils se battent, dorment, lavent leur museau avec leurs pattes, attrapent les souris, étirent le dos et se hérissent devant les chiens. Ou bien avec la même curiosité il regarde à travers les glaces d'un aquarium les poissons, les limaces, les gordins, les sèches et autres animaux marins. Son visage exprime une profonde et calme satisfaction quand ils se battent et se mangent entre eux.

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A la fois mille travaux. Il n'en achève pas un sans s'attaquer à un autre. Cependant chaque travail ressemble à un jeu, chaque jeu à un travail. Il est divers et inconstant. Cesare dit que les rivières couleront plutôt vers leur source, que Léonard ne se confinera en une seule oeuvre et la mènera à bonne fin. En riant il l'appelle le plus grand des déréglés, assurant que de tous ces labeurs il n'y aura aucun profit. Léonard selon lui aurait écrit cent vingt livres «sur la nature» «_Delle cose naturali_». Mais ce ne sont que des notes prises au hasard, des bouts de papier, des remarques. Plus de cinq mille feuilles dans un tel désordre que lui-même souvent ne peut s'y retrouver.

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Quelle insatiable curiosité, quel bon et prophétique regard il a pour la nature! Comme il sait remarquer l'imperceptible! Il a pour tout un heureux étonnement, avide, pareil à celui des enfants et tel que devaient l'éprouver les premiers habitants du paradis.

Des fois d'une chose très vulgaire, il s'exprime d'une façon telle que, si l'on vivait cent ans, on ne pourrait l'oublier.

L'autre jour, en entrant dans ma chambre, le maître me dit: «Giovanni, as-tu remarqué que les petites chambres concentrent l'esprit et que les grandes poussent à l'action?»

Ou bien encore: «Dans une pluie sans soleil les contours des objets semblent plus nets.»

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De nouveau deux jours de travail à la tête de l'apôtre Jean. Mais hélas! quelque chose s'est perdu durant les amusements avec les ailes de mouches, les courges, les chats, l'oreille de Denys, l'écusson et autres travaux de même importance. Il n'a pas terminé, a tout laissé là et, selon l'expression de Cesare, est entré tout entier dans la géométrie, comme un colimaçon dans sa coquille,--plein de dégoût pour la peinture. Il prétend même que l'odeur des couleurs, la vue des pinceaux et de la toile l'écoeurent.

Voilà comment nous vivons, selon le désir du hasard, au jour le jour, à la grâce de Dieu. Nous attendons sur la plage que la mer soit belle. Heureusement qu'il ne pense pas à sa machine volante, sans cela, bonsoir patron! Il s'enfouirait dans sa mécanique tant et si bien que nous ne le verrions plus!

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J'ai remarqué que, chaque fois qu'après de nombreuses échappatoires, des doutes, des indécisions, il se remet de nouveau au travail, prend un pinceau dans sa main, un sentiment de peur s'empare de lui. Il n'est jamais content de ce qu'il a fait. Dans des oeuvres qui paraissent aux autres le comble de la perfection, il trouve des erreurs. Il poursuit tout le temps l'insaisissable, ce que la main humaine,--quel que soit l'infini de son art,--ne peut exprimer. Voilà pourquoi presque jamais il n'achève ses oeuvres.

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Andrea Salaino est tombé malade. Le maître le soigne, passe ses nuits à son chevet. Mais il ne veut pas entendre parler de médicaments. Marco d'Oggione, en cachette, a apporté au malade des pilules. Léonard les a trouvées et les a jetées par la fenêtre. Lorsque Andrea lui-même insinua qu'une saignée serait peut-être salutaire, qu'il connaissait un excellent barbier expert en cette matière, Léonard s'est fâché sérieusement, a donné des noms grossiers à tous les docteurs, et a dit entre autres choses:

--Je te conseille de penser non à la façon de te soigner, mais à celle de conserver ta santé, ce que tu atteindras d'autant plus facilement que tu éviteras le plus les docteurs, dont les médicaments sont aussi stupides que les compositions des alchimistes.

Et il ajouta avec un sourire gai et malin:

--Comment pourraient-ils ne pas s'enrichir, ces menteurs, lorsque chacun ne songe qu'à ramasser le plus d'argent possible pour le donner aux médecins, ces démolisseurs de la vie humaine! _Ogni omo desidera far capitale per dare a medici, destruttori di vite--adunque debono essere richi!_

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Léonard a depuis longtemps rêvé et commencé, selon son habitude, sans le terminer, et Dieu sait s'il le terminera jamais, un _Traité de la Peinture_, «Trattato della Pittura». Ces derniers temps, il s'est beaucoup entretenu avec moi de la perspective, en me citant des extraits de son livre et ses pensées sur l'Art. J'inscris ici ce dont je me souviens.

Que le Seigneur récompense mon maître, pour l'amour et la sagesse avec lesquelles il me dirige dans les sphères élevées de cette noble science! Que ceux entre les mains desquels tomberont ces pages, prient pour l'âme de l'humble esclave de Dieu, l'indigne élève Giovanni Beltraffio et pour l'âme du grand maître florentin Léonard de Vinci!

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Le maître dit: «La Beauté meurt dans l'homme et non dans l'Art. _Cosa bella mortal passa e non d'arte._»

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«Celui qui méprise la peinture, méprise la philosophie et la contemplation raffinée de la nature, _filosofica e sottile speculazione_, car la peinture est fille légitime ou plutôt, petite-fille de la nature. Tout ce qui existe est né de la nature et à son tour a donné naissance à la peinture. Voilà pourquoi je dis que la peinture est petite-fille de la nature et parente de Dieu. «Celui qui blâme la peinture, blâme la nature. _Chi biasima la pittura, biasima la natura._»

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«Le peintre doit être universel. _Il pittore debbe cercare d'essere universale._» O peintre, que ta variété soit aussi infinie que les manifestations de la nature. Continuant ce qu'a commencé Dieu, ton but doit être d'augmenter, non l'oeuvre des mains humaines, mais les créations éternelles du Très-Haut. N'imite jamais personne. Que chacune de tes oeuvres, soit une manifestation nouvelle de la nature.

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Prends garde que l'amour de l'argent n'étouffe en toi l'amour de l'art. Souviens-toi qu'acquérir la gloire est bien au-dessus de la gloire d'acquérir. Le souvenir des riches disparaît avec eux, le souvenir des sages survit, car la sagesse et la science sont enfants légitimes, tandis que l'argent n'est qu'un bâtard. Aime la gloire et ne crains pas la pauvreté. Songe combien de philosophes nés dans les richesses se sont voués à la misère afin de ne point ternir leur âme.

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La science rajeunit l'âme, diminue l'amertume de la vieillesse. Amasse donc la sagesse qui sera la nourriture de tes vieux jours.

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Je connais des peintres sans pudeur, qui, pour plaire à la populace, badigeonnent leurs tableaux avec de l'or et de l'azur, en assurant avec une arrogante impertinence qu'ils pourraient travailler aussi bien que les autres maîtres, si on les payait en conséquence. Oh! les imbéciles! Qui donc les empêche de produire une oeuvre superbe et de déclarer: Ce tableau vaut tel prix, celui-là est moins cher et celui-ci ne vaut rien, prouvant de cette façon qu'ils savent travailler à toutes conditions?

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Parfois l'amour de l'argent rabaisse aussi de grands maîtres jusqu'au _métier_. Ainsi, mon compatriote et ami florentin le Pérugin était arrivé à une telle rapidité dans l'exécution des commandes qu'une fois du haut de l'échafaudage il répondit à sa femme qui l'appelait pour dîner: «Sers la soupe; moi, pendant ce temps-là, je vais encore peindre un saint.»

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Un artiste qui ignore le doute est un médiocre. Tant mieux pour toi si ton oeuvre est au-dessus de ton appréciation; tant pis, si elle l'égale; mais plus grand malheur est si elle ne l'atteint pas, ce qui arrive avec ceux qui s'étonnent «que Dieu les ait aidés à faire si bien».

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Écoute avec patience toutes les opinions soulevées par ton tableau, pèse-les, raisonne-les; demande-toi si ceux qui te critiquent n'ont pas raison en signalant des erreurs. Si oui, corrige; si non, feins de n'avoir pas entendu, et, seulement devant des gens dignes d'attention, prouve qu'ils se trompent.

Le jugement d'un ennemi est souvent plus juste et plus utile que celui d'un ami. La haine est presque toujours plus profonde que l'amour. Le regard d'un ennemi est plus clairvoyant que celui d'un ami. Un ami sincère est un second toi-même. L'ennemi ne te ressemble en rien et en cela est sa force. La haine dévoile plus de choses que l'amour. Souviens-toi de cela et ne méprise pas le blâme des ennemis.

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Les couleurs voyantes charment la foule. Mais l'artiste véritable ne doit chercher à plaire qu'aux élus. Sa fierté et son but ne sont pas dans le clinquant, mais tendent à accomplir dans son tableau un miracle, à l'aide de l'ombre et de la lumière, rendre en relief ce qui est plat. Celui qui, méprisant l'ombre, la sacrifie aux couleurs ressemble à un bavard qui sacrifie la pensée à des mots sonores et creux.

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Plus que de toute autre chose méfie-toi des contours grossiers et durs. Que les extrémités de tes ombres sur un corps jeune et délicat ne soient ni mortes ni brutales, mais légères, insaisissables, transparentes comme l'air, car le corps humain par lui-même est transparent; tu peux t'en convaincre en présentant ta main au soleil. Une lumière trop vive ne donne pas de belles ombres. Méfie-toi du jour trop cru. Au crépuscule ou par le brouillard, lorsque le soleil est encore voilé par les nuages, remarque le charme et la délicatesse des visages des hommes et des femmes qui passent par les rues ombreuses, entre les murs noirs des maisons--_quanta grazia e dolcezza si vede in loro_. C'est le plus parfait éclairage. Que ton ombre petit à petit disparaissant dans la lumière, fonde comme la fumée, comme les sons d'une douce musique. Rappelle-toi: entre la lumière et l'obscurité, il y a un intermédiaire tenant des deux, telle une lumière ombrée, ou un jour sombre. Recherche-le, artiste, dans cet intermédiaire se trouve le secret de la beauté charmeuse!

Ainsi s'exprima-t-il et, levant la main en un geste désireux d'imprimer ces paroles dans notre mémoire, il répéta avec une expression indéfinissable:

--Méfiez-vous de la grossièreté et de la dureté. Que vos ombres se fondent comme une fumée, comme les sons d'une musique lointaine.

Cesare qui écoutait attentivement, sourit, leva les yeux sur Léonard, voulut répliquer--mais n'osa.

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Peu de temps après, en discourant d'autre chose, le maître dit:

--Le mensonge est si méprisable que même s'il loue la majesté de Dieu, il l'abaisse. La vérité est si belle que lorsqu'elle exalte les plus infimes choses, elle les ennoblit. _E di tanta vitipendia la bugia, che s'ella dicesse bene già cose di Dio, ella toglie grazia a sua deità, ed è di tanta eccelenzia la verità, che s'ella laudasse cose minime, elle si fanno nobili._ Entre la vérité et le mensonge il y a la même différence qu'entre la lumière et l'obscurité.

Cesare qui se souvenait, fixa sur lui un regard scrutateur.

--La même différence qu'entre la lumière et l'obscurité? répéta-t-il. Mais ne nous avez-vous pas affirmé, maître, qu'entre la lumière et l'obscurité, il y avait un intermédiaire appartenant à l'un et à l'autre, quelque chose comme une lumière ombrée ou un jour sombre? Par conséquent, entre la vérité et le mensonge... Mais non, c'est impossible... Vraiment, maître, votre comparaison fait naître en mon esprit une grande tentation, car l'artiste, qui cherche le secret de la beauté charmeuse dans l'union de l'ombre et de la lumière, pourrait bien se demander si la vérité et le mensonge ne se confondent pas également...

Léonard tout d'abord se rembrunit, comme s'il eût été étonné et même fâché des paroles de son élève; puis il se prit à rire et répondit:

--Ne me tente pas. _Vade retro, Satanas!_ J'attendais une autre réponse et je pense que les paroles de Cesare étaient dignes d'autre chose que d'une plaisanterie légère. Tout au moins, elles ont éveillé en moi beaucoup d'idées étranges et suppliciantes.

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Ce soir, je l'ai vu, sous la pluie, dans une sale et puante impasse, examinant attentivement un mur de pierre couvert de taches d'humidité qui ne présentait rien de particulier.

Cela se prolongea longtemps. Les gamins le montraient au doigt en riant. Je lui demandai ce qu'il avait découvert dans ce mur.

--Regarde, Giovanni, répondit Léonard, regarde quel monstre superbe. Une chimère à gueule béante et à côté un ange les cheveux soulevés qui fuit le monstre. La fantaisie du hasard a créé là des figures dignes d'un grand maître.

Il suivit avec le doigt le contour des taches et, en effet, à mon grand étonnement, je vis en eux ce dont il parlait.

--Bien des gens, peut-être, considéreront cette invention comme étant stupide, continua le maître, mais moi, par expérience personnelle, je sais combien elle est utile pour exciter l'esprit aux découvertes et aux combinaisons. Souvent, sur les murs, dans le mélange des pierres, dans les fissures, dans les dessins de la chancissure de l'eau stagnante, dans les charbons mourants couverts de cendres, dans les nuages, il m'est arrivé de trouver des ressemblances avec des sites merveilleux, avec des montagnes, des pics escarpés, des rivières, des plaines et des arbres; de superbes combats, des visages étranges. Je choisissais dans tout cela ce qui m'était utile et je terminais le tableau. Ainsi, en écoutant le son lointain des cloches, tu peux dans leurs voix mêlées trouver, selon ton désir, le nom ou le mot auquel tu penses.

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Aujourd'hui il comparait les rides formées par les muscles du visage pendant le rire ou les pleurs. Dans les yeux, dans la bouche, dans les joues, il n'y a aucune différence. Seuls les sourcils, chez les gens qui pleurent, se haussent, ridant le front, et les coins de la bouche s'abaissent, tandis que les gens qui rient écartent les sourcils et relèvent les coins de la bouche.

Comme conclusion, il dit:

--Applique-toi à être le spectateur calme des gens qui rient et qui pleurent, qui haïssent et qui aiment, pâlissent de peur ou crient de douleur. Regarde, apprends, scrute, observe, afin de connaître l'expression de tous les sentiments humains.

Cesare me disait que le maître aimait à accompagner les condamnés à mort, pour lire sur leur visage tous les degrés de l'angoisse et de la terreur, éveillant même chez les bourreaux un étonnement par sa curiosité, suivant jusqu'au dernier tressaillement des muscles du mourant.