Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 11
--Que faire! murmura Briçonnet avec un fin sourire. Le More n'est ni pire, ni meilleur que les autres. C'est de la politique, Seigneur! Nous sommes tous des hommes...
L'échanson apporta au roi une coupe de vin français que Charles but avidement. Le vin le ranima et chassa ses noires pensées.
En même temps que l'échanson se présenta un envoyé du duc, pour inviter le roi au souper. Celui-ci refusa. L'envoyé insista. Mais voyant que ses prières étaient vaines, il s'approcha de Thibault et lui murmura quelques mots à l'oreille. Thibault fit un signe affirmatif et à son tour s'approcha du roi et murmura:
--Majesté, madonna Lucrezia...
--Hein?... hein?... quoi?... quelle Lucrezia?...
--Celle avec laquelle vous avez daigné danser au bal hier.
--Ah! oui! je me souviens... Madonna Lucrezia!... Exquise! Tu dis qu'elle assistera au souper?
--Sûrement et elle supplie Votre Majesté...
--Elle supplie... ah? vraiment!... Eh bien alors? Thibault? Que penses-tu? Peut-être... après tout... Demain nous nous mettons en campagne... Pour la dernière fois... Remerciez le duc, messire, dit-il en s'adressant à l'envoyé, et dites-lui que probablement... oui...
Le roi prit Thibault à part:
--Écoute, qui est-ce cette madonna Lucrezia?
--La maîtresse du More, Majesté.
--La maîtresse du More, ah! c'est dommage...
--Sire, un mot et nous arrangerons tout. S'il vous plaît aujourd'hui même.
--Non, non. Je suis son hôte...
--Le More sera flatté, Seigneur. Vous ne connaissez pas ces gens-là...
--Cela m'est indifférent... Comme tu voudras... C'est ton affaire...
--Soyez tranquille, Majesté... un mot seulement...
--Ne demande rien... Je n'aime pas... Je t'ai dit: C'est ton affaire... Je ne veux rien savoir... comme tu voudras.
Thibault s'inclina respectueusement.
En descendant l'escalier, le roi de nouveau s'assombrit et passant la main sur le front:
--Briçonnet... hein?... Briçonnet... Comment crois-tu? Que voulais-je dire?... Ah! oui!... Il faut le défendre... C'est un innocent... il y a offense... Je ne puis le souffrir cela. Je suis un chevalier!
--Sire, bannissez ces soucis: nous avons d'autres sujets. Plus tard en revenant de Jérusalem...
--Oui... oui... Jérusalem! murmura le roi avec un pâle sourire méditatif.
--La main de Dieu conduit Votre Majesté vers les victoires, continua Briçonnet. Le doigt de Dieu montre le chemin aux croisés.
--Le doigt de Dieu!... le doigt de Dieu!... répéta Charles VIII solennel, inspiré, les yeux levés au ciel.
VIII
Huit jours après, le jeune duc mourait.
Sentant sa mort proche, il avait supplié sa femme de lui accorder une entrevue avec Léonard, mais elle lui avait refusé. Monna Druda avait convaincu Isabelle que les gens ensorcelés ressentaient un irrésistible désir de voir celui qui les avait perdus.
Et la vieille continuait à frotter soigneusement le malade, avec de l'huile de scorpion. Les médecins le tourmentèrent jusqu'à la fin avec leurs saignées.
Il expira doucement.
--Que ta volonté soit faite! furent ses dernières paroles.
Le More donna ordre de transporter de Pavie à Milan le corps du défunt et de l'exposer solennellement dans la cathédrale.
Les seigneurs se réunirent au palais et Ludovic, après avoir assuré que la mort prématurée de son neveu lui causait une douleur profonde, proposa de déclarer le petit Francesco, fils de Jean Galéas, héritier légitime. Tous s'y opposèrent, affirmant qu'on ne pouvait confier un tel pouvoir à un mineur et supplièrent Le More au nom du peuple, d'accepter le sceptre ducal. Hypocritement, il refusa. Puis, comme à contre-coeur, céda à leurs prières.
On apporta les somptueux habits de drap d'or. Le nouveau duc les revêtit, monta à cheval et se rendit à l'église de San Ambrogio, entouré d'une foule de partisans qui criaient: «_Viva il Moro, viva il duca!_» au son des trompes, des salves de canon, du carillon des cloches et du mutisme du peuple.
Sur la place du Commerce, du haut de la loggia du vieil hôtel de ville, en présence des syndics, des consuls, des principaux citoyens, le chef des hérauts lut le _privilège_ accordé au duc Le More par l'éternel Auguste du très saint Empire, Maximilien: «_Maximilianus divina favente clementia Romanorum Rex semper Augustus_, toutes les provinces, terres, villes, villages, châteaux, forts, montagnes et plaines, bois et déserts, fleuves, rivières, lacs, pêcheries, salines, mines, possession des vassaux, marquis, comtes, barons, monastères, églises et paroisses--tout et tous, nous te donnons, Ludovic Sforza à toi et à tes héritiers, en t'affirmant, te nommant, t'élevant et choisissant, toi et tes fils et petits-fils, souverain autocrate de la Lombardie jusqu'à la fin des siècles.»
Quelques jours après cette proclamation on annonça la translation dans la cathédrale de la plus précieuse relique de Milan, un des clous de la sainte Croix.
Le More espérait plaire ainsi au peuple et consolider son pouvoir.
IX
La nuit sur la place d'Arengo, devant la taverne de Tibald, la foule se réunit. L'étameur Scarabullo, le brodeur Mascarello, le pelletier Mazo, le cordonnier Corbolo et le verrier Gorgolio se tenaient au premier rang.
Au milieu de la foule, monté sur un tonneau, le frère Timoteo prêchait:
--Frères, lorsque sainte Hélène découvrit sous le temple de Vénus le bois de la sainte Croix et les autres instruments qui avaient servi à la torture du Christ et avaient été enterrés par les païens--l'empereur Constantin, prenant un des saints et terribles clous, ordonna aux forgerons de l'encastrer dans le mors de son cheval de guerre, afin d'accomplir la parole de l'apôtre Zacharie, et cette relique lui donna la victoire sur les ennemis de l'Empire romain. A la mort du César, ce clou fut égaré, et, beaucoup plus tard retrouvé par saint Ambroise à Rome, dans la boutique d'un certain Paolino, marchand de vieille ferraille, et transporté à Milan. Notre ville possède donc le plus précieux, le plus sacré des quatre clous--celui qui avait percé la paume droite du Dieu puissant sur le Bois du Salut. Sa longueur exacte est de cinq pouces et demi. Étant plus long et plus épais que le clou romain il est pointu, tandis que le clou romain est émoussé. Durant trois heures, ce clou est resté dans la main du Sauveur, comme le prouve, par de fins syllogismes, le savant Père Alesio.
Frère Timoteo s'arrêta un instant puis s'écria en levant les bras au ciel:
--Maintenant, mes chers frères, s'accomplit un horrible sacrilège! Le More, le misérable, l'assassin, le voleur de trône, tente le peuple par des fêtes impies, et affermit son trône croulant avec le saint clou!
La foule devint houleuse.
--Et savez-vous, mes frères, continua le moine, savez-vous à qui il a confié l'encastrement du clou dans la grande coupole de la cathédrale, au-dessus de l'autel?
--A qui?
--Au Florentin Léonard de Vinci!
--Léonard? qui est-ce? demandaient les uns.
--Nous le connaissons parbleu, répondaient les autres, c'est celui-là même qui a empoisonné le jeune duc avec des fruits...
--Un sorcier! un hérétique! un athée!
--Et moi, mes amis, s'interposa timidement Corbolo, j'ai entendu dire que ce messer Leonardo était un homme bon. Qu'il n'avait jamais fait de mal à personne. Qu'il aime non seulement les hommes, mais aussi les bêtes...
--Tais-toi, Corbolo, tu ne sais ce que tu racontes!
--Un sorcier peut-il être bon?
--Oh! mes enfants, expliqua frère Timoteo--les gens diront aussi du grand tentateur, le prince des ténèbres: «Il est bienveillant, il est parfait», car il se donnera l'apparence du Christ et sa voix sera douce et chantante comme une flûte. Et beaucoup seront tentés par sa miséricorde. Et il conviera des quatre points cardinaux tous les peuples et toutes les tribus comme la perdrix, par son cri trompeur, appelle dans son nid les couvées des autres oiseaux. Veillez donc, ô mes frères! Cet ange des ténèbres, nommé l'Antechrist, viendra parmi nous sous une forme humaine: le Florentin Léonard est le serviteur et le précurseur de l'Antechrist.
Le verrier Gorgolio qui n'avait jamais entendu parler de Léonard murmura avec assurance:
--C'est vrai! On dit qu'il a vendu son âme au diable et qu'il a signé le pacte avec son sang.
--Protège-nous, aie pitié, très sainte Mère de Dieu! marmonnait la fripière Barbaccia. Ces jours derniers, Stamma, la lavandière du bourreau, me disait que ce Léonard volait les corps des pendus, qu'il les découpait, enlevait les intestins...
--Ce sont des choses que tu ne peux comprendre, Barbaccia, observa Corbolo, c'est une science qu'on appelle l'anatomie...
--Oui, mais il a aussi inventé une machine pour voler, avec des ailes d'oiseau, rapporta Mascarello.
--L'antique serpent ailé se redresse contre Dieu, expliqua de nouveau frère Timoteo. Simon le Mage s'est aussi élevé dans les airs, mais il a été renversé par l'apôtre Paul.
--Et il marche sur l'eau comme sur la terre, ajouta Scarabullo. «Le Seigneur marchait sur les eaux... je ferai de même.» Voilà comme il blasphème!
--Il fait mieux encore: il descend dans une cloche de verre au fond de la mer, reprit Mazo.
--Eh! mes amis! ne croyez pas cela. Il n'en a pas besoin. Quand il veut, il se transforme en poisson et il nage: il se transforme en oiseau et il vole! déclara Gorgolio.
--C'est un ogre; qu'il crève!
--Qu'attendent donc les pères inquisiteurs? Au bûcher, le Léonard!
--Qu'on l'empale!
--Hélas! hélas! malheur à nous, mes bien-aimés! se prit à geindre frère Timoteo. Le très saint clou, le clou sacré est... chez Léonard!
--Cela ne sera pas! hurla Scarabullo en serrant les poings, nous mourrons pour notre relique, nous ne la laisserons pas souiller. Allons prendre le clou chez l'impie!
--Vengeons notre relique! Vengeons notre duc!
--Y songez-vous, mes amis? objecta Corbolo. C'est l'heure de la ronde de nuit. Le capitaine de la milice...
--Au diable, le capitaine! Si tu as peur, Corbolo, cache-toi sous la jupe de ta femme!
Armée de bâtons, de pics, de hallebardes, de pierres, criant et jurant, la foule s'avança par les rues.
En tête marchait le moine, tenant dans ses mains un crucifix et chantant un psaume.
Les torches résineuses fumaient et pétillaient. Dans leur reflet rougeâtre brillait solitaire et pâle le croissant de la lune.
X
Léonard travaillait dans son atelier. Zoroastro fabriquait une caisse ronde, vitrée, avec des rayons dorés, dans laquelle devait être conservé le clou sacré. Assis dans un coin sombre, Giovanni Beltraffio, de temps à autre observait son maître. Plongé dans la recherche du problème de la transmission de la force à l'aide de poulies et de leviers, Léonard ne pensait plus à la relique. Il venait de terminer un calcul compliqué.
--Jamais les hommes n'inventeront, pensait-il, avec un sourire heureux, rien d'aussi parfait, facile et superbe comme les manifestations de la nature. La divine nécessité la force par ses lois à déduire le résultat de la cause par la voie la plus rapide.
Dans son coeur naissait le sentiment, qui lui était si habituel, de respectueux étonnement devant l'abîme qu'il contemplait. En marge, à côté du croquis de la machine élévatoire, à côté de chiffres et de ratures, il écrivait ces mots qui sonnaient dans son coeur ainsi qu'une prière:
«_O mirabile giustizia di te, primo Motore! Tu non ái_ _voluto mancare a nessuna potenzia l'ordine e qualità de sua necessari effetti._»
Oh! combien surprenante est ta justice, Premier Moteur! Tu n'as pas voulu priver la moindre force de son ordre et de ses qualités indispensables.
On frappa violemment à la porte extérieure. Des cris, des jurons, le chant des psaumes retentirent.
Giovanni et Zoroastro coururent s'enquérir de ce qui était arrivé. Mathurine, la cuisinière, réveillée en sursaut, à demi vêtue, se précipita dans la pièce en criant:
--Les brigands! les brigands! Au secours! Sainte Mère de Dieu, protège-nous!
Derrière elle entra Marco d'Oggione, une arquebuse à la main, il ferma vivement les volets.
--Qu'est-ce, Marco? demanda Léonard.
--Je ne sais rien. Des vauriens qui veulent pénétrer dans la maison. Les moines ont dû exciter la populace.
--Que veulent-ils?
--Le diable seul pourrait comprendre cette crapule folle. Ils exigent le clou sacré.
--Je ne l'ai pas. Il est chez l'archevêque Arcimboldo.
--Je le leur ait dit. Ils ne veulent pas écouter. Ils appellent Votre Excellence, assassin du duc Jean Galéas, sorcier et impie.
Dans la rue les cris augmentaient.
--Ouvrez! ouvrez! Ou bien nous incendierons votre nid maudit! Attends, nous aurons ta peau, Léonard, antechrist!
Frère Timoteo chantait des psaumes auxquels se mêlaient les stridents sifflets du vaurien Farfaniccio.
Giacopo, le petit valet, traversa en courant l'atelier, grimpa sur l'appui de la fenêtre et voulut sauter dans la cour, mais Léonard le retint par son habit.
--Où vas-tu?
--Chercher la milice. La ronde de nuit passe tout près d'ici à cette heure.
--Tu n'y songes pas, Giacopo! On te prendra, on te tuera.
--Que non pas! Je passerai par-dessus le mur dans le potager de la tante Trulla, puis dans le fossé, puis par les arrière-cours... Et s'ils me tuent, mieux vaut que ce soit moi que vous!
Après avoir adressé un tendre et brave sourire à Léonard, le gamin s'échappa de ses mains, sauta par la croisée et cria de la cour, en poussant les volets:
--Ne craignez rien, je vous délivrerai!
--Un petit vaurien, un diable, fit Mathurine, et voilà, pourtant, il nous est utile dans notre malheur. Peut-être bien qu'il nous délivrera...
Une pierre brisa les vitres. La cuisinière eut un cri étouffé, se sauva dans la pièce et, à tâtons, roula à la cave où, comme elle le raconta ensuite, elle se blottit dans un tonneau vide jusqu'au matin.
Marco monta fermer les volets.
Giovanni revint dans l'atelier, voulut reprendre sa place, pâle, abattu; mais il regarda Léonard, s'approcha de lui, tomba à ses genoux.
--Qu'as-tu, Giovanni?
--Ils disent, maître... Je sais que c'est un mensonge... Je ne crois pas... mais dites... dites-le-moi vous même!
Il n'acheva pas, étouffant d'émotion.
--Tu te demandes, fit Léonard avec un triste sourire, tu te demandes s'ils disent la vérité... si je suis un assassin?
--Un mot, un seul de votre bouche, maître!
--Que puis-je te dire, mon ami? Et pourquoi? Tu ne me croiras pas, puisque tu as pu douter.
--Oh! messer Leonardo, s'écria Giovanni, je suis tellement torturé... je ne sais ce que j'ai... je deviens fou, maître... Aidez-moi, ayez pitié de moi!... Je ne sais plus... Dites-moi que ce n'est pas vrai!
Léonard se taisait. Puis se détournant, un tremblement dans la voix, il murmura:
--Et toi aussi, tu es avec eux, contre moi!
Des coups terribles retentirent ébranlant la maison: l'étameur Scarabullo fendait la porte à l'aide d'une hache.
Léonard écouta les cris de la populace, et son coeur se serra de cette tristesse que lui donnait le sentiment de son isolement.
Il baissa la tête. Ses yeux lurent les lignes à peine écrites.
«_O mirabile giustizia di te, primo Motore!_»
--Oui, songea-t-il, tout vient de Toi, tout le bien!
Il sourit et, avec une profonde résignation, répéta les paroles de Jean Galéas mourant:
--Que Ta volonté soit faite, sur la terre et dans le ciel!...
CHAPITRE VI
LE JOURNAL DE GIOVANNI BELTRAFFIO
1494-1495.
_L'amore di qualunche cora è figliuolo d'essa cognitione. L'amore à tantopiu fervente, quanto la cognitione à piu certa._
[_L'amour est fils de la science. L'amour est d'autant plus fervent que la science est exacte._]
LEONARDO DA VINCI.
_Soyez sages comme le serpent, simples comme la Colombe._
MATTHIEU, X, 16.
Je suis devenu l'élève du maître florentin Léonard de Vinci le 25 mars 1494.
* * * * *
Voici l'ordre des études: la perspective, les proportions du corps humain, le dessin d'après les modèles des bons maîtres, le dessin d'après nature.
* * * * *
Aujourd'hui, mon camarade Marco d'Oggione m'a donné un livre sur la perspective, écrit sous la dictée du maître. Ce livre commence ainsi:
«C'est la lumière solaire qui donne la plus grande joie au corps; la plus grande joie de l'âme vient de la clarté de la vérité mathématique. Voilà pourquoi la science de la perspective, dans laquelle la contemplation de la ligne claire--_la linia radiosa_--est la plus grande joie des yeux qui se fond avec la clarté mathématique--la plus grande joie de l'âme doit être préférée à toutes les autres investigations et sciences humaines. Que celui qui a dit de soi: «Je suis la lumière de la vérité», m'éclaire et m'aide à exposer la science de la perspective, la science de la lumière. Et je diviserai ce livre en trois parties: la première, l'amoindrissement des proportions des objets dans le lointain; la seconde, l'amoindrissement de la netteté des teintes; la troisième, l'amoindrissement de la netteté des contours.»
* * * * *
Le maître s'occupe de moi comme d'un parent. Apprenant que j'étais pauvre, il n'a pas voulu accepter ma pension convenue de cinq _lires_ par mois.
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Le maître a dit:
--Quand tu posséderas à fond la perspective et que tu connaîtras par coeur les proportions du corps humain, observe attentivement, pendant tes promenades, les mouvements des gens, comment ils se tiennent debout, comment ils marchent, comment ils causent, discutent, rient et se battent; quelles sont, à ce moment, l'expression de leurs visages et celle des spectateurs qui veulent les séparer ou les regardent passivement. Inscris et dessine tout cela dans un livre qui ne doit jamais te quitter. Lorsque ce livre sera complet, prends-en un autre, mais garde le premier précieusement. Souviens-toi que tu ne dois ni gratter, ni supprimer ces dessins, car les mouvements des corps sont si divers dans la nature qu'aucune mémoire humaine ne saurait les retenir. Voilà pourquoi tu dois considérer ces dessins comme tes meilleurs conseillers et tes meilleurs maîtres.
Je me suis acheté un livre et chaque soir j'y inscris les mémorables paroles prononcées par le maître durant la journée.
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Aujourd'hui, dans l'impasse des Fripières, non loin de l'église, j'ai rencontré mon oncle, le maître verrier Oswald Ingrim. Il m'a dit qu'il me reniait, que j'avais perdu mon âme en m'installant dans la maison de l'athée, de l'hérétique Léonard. Maintenant je suis seul, je n'ai plus personne au monde, ni parents, ni amis, je n'ai plus que mon maître. Je répète la superbe prière de Léonard: «Que le Seigneur, lumière du monde, m'éclaire et m'aide à exposer la perspective, science de sa lumière.» Seraient-ce là les paroles d'un athée?
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Si triste que je puisse être, il me suffit de le regarder pour que je sente mon âme plus légère et joyeuse. Quels beaux yeux il a, purs, bleu pâle et froids comme la glace! Quelle voix, calme et agréable! Quel sourire! Les gens les plus entêtés, les plus méchants ne peuvent résister à sa parole persuasive, s'il désire les faire incliner vers l'affirmative ou la négative. Souvent je le regarde, lorsqu'il est assis devant sa table de travail, plongé dans ses méditations, et lorsque, du mouvement habituel de ses doigts si fins, il tourmente et caresse sa barbe longue, dorée, douce et ondulée comme des cheveux de femme. Quand il parle avec quelqu'un, il cligne ordinairement un oeil avec une expression maligne, moqueuse et bonne; il semble alors que son regard, de dessous ses longs sourcils, vous pénètre jusqu'au fond de l'âme.
* * * * *
Il s'habille simplement, ne peut souffrir les couleurs voyantes et les frivolités de la mode. Il n'aime aucun parfum. Mais son linge est de fine toile et toujours blanc comme la neige. Il porte un béret de velours noir, sans plumes et sans médailles. Par-dessus sa tunique noire, qui lui tombe jusqu'aux genoux, il jette un manteau rouge foncé à plis droits, d'ancienne coupe florentine--_pitocco rosato_. Ses mouvements sont souples et tranquilles. En dépit de ses vêtements simples, toujours, n'importe où il se trouve--parmi des seigneurs ou dans la foule--il a un tel air qu'on ne peut s'empêcher de le remarquer. Il ne ressemble à personne.
* * * * *
Il peut tout faire et il sait tout. Il est excellent tireur à l'arc et à l'arbalète, parfait cavalier et nageur, maître ès escrime. Une fois je l'ai vu concourir avec les plus forts hommes du peuple; le jeu consistait en ceci: il fallait, dans une église, jeter une petite pièce de monnaie de façon qu'elle touchât le centre même de la coupole. Messer Leonardo a vaincu tout le monde par son adresse et par sa force. Il est gaucher. Mais de cette main gauche, fine et tendre d'aspect ainsi qu'une main de femme, il plie des fers à cheval, tord le battant d'une cloche, et cette même main, dessinant le visage d'une jolie jeune fille, crayonne des ombres transparentes, légères, telles de tremblantes ailes de papillons.
* * * * *
Aujourd'hui, il terminait devant moi le dessin de la tête penchée de la Vierge écoutant les paroles de l'archange. De dessous le bandeau orné de perles, comme si elles folâtraient pudiquement sous le souffle des ailes angéliques, deux mèches de cheveux se sont échappées, tressées à la mode des jeunes filles florentines et formant une coiffure d'aspect négligemment libre, mais par le fait d'un art raffiné. La beauté de ces cheveux frisés charme comme une étrange musique. Et le mystère de ces yeux qui filtre à travers les paupières baissées et l'ombre soyeuse des cils ressemble au mystère des fleurs sous-marines que l'on voit à travers le flot mais qu'on ne peut atteindre. Tout à coup, le petit valet Giacopo est entré dans l'atelier et, sautant de joie, battant des mains, cria:
--Des monstres! des monstres! Messer Leonardo, allez vite à la cuisine! Je vous ai amené de telles horreurs que vous vous en lécherez les doigts.
--D'où cela? demanda le maître.
--Du parvis de San Ambrogio. Des mendiants de Bergame. Je leur ai dit que vous leur offririez à souper, s'ils voulaient vous permettre de faire leur portrait.
--Qu'ils attendent. Je finis à l'instant mon dessin.
--Non, maître, ils ne vous attendront pas. Ils doivent rentrer à Bergame avant la tombée du jour. Mais regardez-les seulement--vous ne vous en repentirez pas! Vraiment, cela vaut la peine! Vous ne pouvez vous figurer ces monstres!
Laissant là le dessin inachevé de la Vierge Marie, le maître se rendit à la cuisine. Je le suivis.
Nous vîmes, assis sur un banc, deux vieillards, deux frères, gros, enflés par l'hydropisie, avec d'horribles goitres pendants--maladie spéciale aux habitants des monts Bergamasques--et la femme de l'un d'eux, petite vieille sèche, ratatinée, nommée l'araignée et en tous points digne de son nom.
Le visage de Giacopo rayonnait de plaisir.
--Eh bien! vous voyez, murmurait-il, je vous disais qu'ils vous plairaient. Je sais ce qu'il vous faut.
Léonard s'assit auprès des monstres, fit apporter du vin et se prit à les servir, à les questionner, à les amuser avec des histoires drôles. D'abord, ils se tinrent sur la réserve, méfiants, ne comprenant pas pourquoi on les avait amenés en cet endroit, mais lorsqu'il leur raconta l'imbécile nouvelle populaire sur le juif mort, coupé en minuscules morceaux par un coreligionnaire pour contourner la loi qui défendait l'inhumation des juifs dans la ville de Bologne, mariné dans un tonneau de miel et d'aromates, expédié à Venise avec des colis et par mégarde mangé par un voyageur florentin et chrétien--le fou rire s'empara de la vieille.
Bientôt tous trois, enivrés, eurent un accès d'hilarité qui les fit se tordre avec d'ignobles grimaces. De dégoût, je baissai les yeux pour ne pas les voir.
Mais Léonard les regardait avec une curiosité avide, comme un savant qui fait une expérience. Lorsque la monstruosité fut à son comble, il prit un papier et dessina ces abominations, du même crayon et avec le même amour qu'il eût dessiné le sourire divin de la Vierge Marie.