Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
Part 10
Le Gascon cligna malicieusement de l'oeil à son camarade et tortilla crânement sa moustache rousse. Puis, ayant bu une nouvelle chope, entonna la chanson des soldats de Charles VIII:
Charles fera si grandes batailles, Qu'il conquerra les Itailles. En Jerusalem entrera Et mont Olivet montera.
Gros Guilloche l'accompagnait de sa voix éraillée.
Lorsque Lotta repassa devant eux, les yeux modestement baissés, le sergent la prit par la taille et essaya de l'attirer sur ses genoux.
Elle le repoussa, se défit de son étreinte et s'enfuit. Il se leva, la rattrapa et l'embrassa sur la joue, les lèvres tout humides encore de vin.
La jeune fille cria, laissa choir le broc de glaise qui se brisa en morceaux, et se retournant appliqua de tout son élan une gifle telle au soldat qu'il en resta un moment hébété.
Tout le monde s'esclaffa.
--Bravo, la fille! cria le brodeur Mascarello. Par San Gervasio, de ma vie je n'ai vu plamussade aussi solide! Ah! tu l'as consolé!
--Laisse-la, laisse-la! disait Gros Guilloche retenant Bonnivar.
Mais le gascon ne l'écoutait pas. L'ivresse lui montait au cerveau. Il eut un rire forcé et cria:
--Ah! ventrebleu! C'est ainsi! Attends, ma belle, maintenant ce n'est pas ta joue mais tes lèvres que je baiserai!
Il se jeta à la poursuite de Lotta, renversa une table, la rattrapa et voulut mettre sa menace à exécution. Mais la puissante main de l'étameur Scarabullo le saisit au collet.
--Fils de chien! gueule d'impie! criait Scarabullo en secouant Bonnivar et lui serrant la gorge. Attends, je te caresserai les côtes de façon à ce que tu n'offenses plus les pucelles milanaises!
--Sacrebleu! jura à son tour Gros Guilloche furieux, vauriens, lâchez-le! Vive la France! Saint-Denis et Saint-Georges!
Il tira son épée et en aurait transpercé l'étameur si Mascarello, Gorgolio et Mazo, n'eussent retenu le picard par les bras.
Parmi les tables renversées, les bancs, les tonneaux, les éclats de chopes brisées et les mares de vin, une mêlée se produisit. Voyant du sang, les épées tirées et les couteaux levés, Tibald, effrayé, sortit de la taverne et se prit à hurler:
--On assassine! Les Français pillent!
La cloche du marché s'ébranla. Une autre lui répondit. Les commerçants prudents fermèrent leurs boutiques. Les fripières et les marchandes de légumes se sauvèrent en emportant leurs marchandises.
--Saints martyrs Protasio et Gervasio, protégez-nous! geignait la grosse Barbaccia.
--Qu'y a-t-il? Le feu?
--Sus aux Français!
Le gamin Farfaniccio sautait de joie, sifflait et glapissait:
--Sus, sus aux Français!
Les soldats de la milice parurent enfin, armés d'arquebuses et de hallebardes. Ils arrivèrent à temps pour empêcher la tuerie et arracher des mains du peuple, Bonnivar et Gros Guilloche. Arrêtant tout ce qu'ils trouvèrent, ils emmenèrent aussi le cordonnier Corbolo. Ce que voyant, la femme de ce dernier accourut au bruit, leva les bras au ciel et se prit à geindre:
--Ayez pitié, rendez-moi mon mari! Je le corrigerai à ma façon, il ne se trouvera plus dans ces bagarres! Vraiment, messieurs, cet imbécile ne vaut pas la corde pour le pendre!
Corbolo baissa honteusement les yeux, feignant de ne pas entendre ces propos, et se cacha derrière les soldats de la milice qui lui semblaient moins terribles que sa femme.
IV
Au-dessus des échafaudages de l'église inachevée, à l'aide d'une étroite échelle de corde, un jeune ouvrier grimpait à l'une des fines tourelles, située non loin de la coupole centrale, afin d'encastrer l'image de sainte Catherine à l'extrémité de la flèche.
Autour s'élevaient et rayonnaient, pareils à des stalactites, des tours pointues, des arcs-boutants rampants, des dentelles de pierre en fleurs surnaturelles, d'innombrables apôtres, des martyrs, des anges, des gueules de démons grimaçants, des oiseaux monstrueux, des sirènes, des harpies, des dragons aux ailes piquantes, aux gueules ouvertes qui servaient de gargouilles. Tout cet ensemble, en marbre aveuglément blanc, avec des ombres bleues comme de la fumée, ressemblait à une énorme forêt, couverte de givre brillant.
Tout était calme. Seules, les hirondelles volaient rapides au-dessus de la tête de l'ouvrier. Le bruit de la foule sur la place ne parvenait qu'en faible écho. Parfois il lui semblait entendre les sons de l'orgue, semblables à des soupirs de prières sortant de l'intérieur de l'église, du plus profond de son coeur de pierre, et alors il croyait voir vivre l'édifice énorme, respirant, s'élevant vers le ciel ainsi qu'une éternelle louange, un hymne joyeux de tous les siècles et de tous les peuples à la Vierge très pure.
Mais le bruit augmenta sur la place. Le tocsin retentit.
L'ouvrier s'arrêta, regarda et la tête lui tourna, ses yeux s'assombrirent. Il se figura que le bâtiment géant oscillait sous lui, que la fine tourelle sur laquelle il grimpait pliait comme un bambou.
--C'est fini, je tombe, songeait-il avec terreur. Seigneur prends mon âme!
En un dernier effort désespéré il s'accrocha à l'échelle de corde, ferma les yeux et murmura:
--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
Il se sentit renaître. Un vent frais le ranima. Il reprit son souffle, fit appel à toutes ses forces et n'écoutant plus les voix terrestres, continua son ascension, toujours plus haut vers le ciel pur, répétant avec joie:
--_Ave, dolce Maria di grazia piena_...
A ce moment passaient sur le large toit de l'église les membres du Conseil de construction «_Consiglio della Fabrica_», architectes, italiens et étrangers, invités par le duc à délibérer sur l'édification du tiburio, tour principale qui devait s'élever au-dessus de la coupole.
Parmi eux se trouvait Léonard de Vinci. Il proposa son projet, mais les membres du Conseil le repoussèrent le jugeant trop hardi, trop extravagant et trop opposé à toutes les traditions de l'architecture religieuse.
Ils discutaient et ne pouvaient tomber d'accord. Les uns assuraient que les colonnes intérieures n'étaient pas suffisamment solides. Les autres affirmaient que l'église pouvait affronter l'éternité.
Léonard selon son habitude ne prenait pas part à la discussion et se tenait à l'écart, solitaire et pensif.
Un des ouvriers s'approcha de lui et lui remit une lettre.
--Messer, en bas, sur la place, un courrier de Pavie attend votre excellence.
L'artiste brisa le cachet et lut:
»Léonard, viens vite. Il faut que je te voie.
»DUC JEAN GALÉAS.
»14 octobre.»
Il s'excusa auprès des membres du Conseil, descendit sur la place, monta à cheval et partit pour le château de Pavie qui se trouvait à quelques heures de Milan.
V
Les châtaigniers, les cornouillers et les érables du parc gigantesque étaient baignés de pourpre et d'or par le soleil couchant. Tels des papillons les feuilles mortes tombaient en volant. L'eau ne jaillissait plus dans les fontaines envahies par l'herbe. Des asters se mouraient parmi les plates-bandes laissées à l'abandon.
En approchant du château, Léonard aperçut un nain. C'était le vieux bouffon de Jean Galéas, resté fidèle à son seigneur, lorsque tous les autres serviteurs avaient quitté le duc agonisant.
Ayant reconnu Léonard, il vint boitillant, et sautillant, à sa rencontre.
--Comment se sent Son Altesse? demanda l'artiste.
Le nain ne répondit pas, il eut un geste désespéré.
Léonard s'engagea dans l'allée principale.
--Non, non, pas par là! dit le bouffon, l'arrêtant. On pourrait vous voir. Son Altesse a prié de vous amener secrètement... car, si la duchesse Isabelle se doutait, elle défendrait peut-être... Prenons plutôt ce chemin détourné...
Ils pénétrèrent dans la tour d'angle, montèrent un escalier, passèrent devant de sombres salles, jadis magnifiques, maintenant inhabitées. Les tentures en cuir de Cordoue gravé d'or pendaient en loques le long des murs. Le trône ducal, sous son baldaquin de soie, était tissé de toiles d'araignée. A travers les vitraux brisés le vent avait apporté du parc des feuilles jaunies.
--Les misérables! les voleurs! grognait le nain en désignant à son compagnon les traces du pillage. Si vous m'en croyez, messer, les yeux ne voudraient pas voir ce qui se passe ici! Je me sauverais au bout du monde, si le duc n'avait plus que moi, vieux monstre, pour le soigner... Ici, ici, je vous prie.
Il entr'ouvrit une porte, et fit entrer Léonard dans une pièce imprégnée d'odeurs pharmaceutiques, privée d'air et complètement sombre.
VI
D'après les règles de l'art médical, on pratiquait la saignée à la lumière, les volets clos. L'aide du barbier tenait un plat d'étain dans lequel coulait le sang. Le barbier, modeste vieillard, les manches retroussées, opérait l'incision de la veine. Le docteur, «maître ès physique», avec une physionomie entendue, le nez chaussé de lunettes, l'épaulière de velours violet doublée d'écureuil passée sous le bras, ne prenait pas part à l'opération que pratiquait le barbier--car toucher à un rasoir ou à une lancette n'était pas digne d'un docteur--il observait simplement.
--A la tombée de la nuit veuillez de nouveau pratiquer la saignée, ordonna-t-il, lorsque le bras fut bandé et qu'on étendit le duc sur les coussins.
--_Domine magister_, murmura le barbier respectueusement, ne vaudrait-il pas mieux attendre? Le malade est faible. Une trop grande prise de sang...
Il s'intimida. Le docteur eut pour lui un sourire de mépris.
--Vous n'avez pas honte, mon ami! Vous devriez pourtant savoir que sur les vingt-quatre livres de sang que contient le corps humain, on peut en supprimer vingt, sans crainte aucune ni pour la vie, ni pour la santé. Plus vous prenez d'eau contaminée dans un puits plus il vous en reste de pure. J'ai pratiqué la saignée sans merci sur des enfants nouveau-nés, toujours avec réussite.
Léonard, qui écoutait attentivement, voulut répliquer, mais songea que discuter avec des docteurs était aussi inutile que discuter avec des alchimistes.
Le docteur et le barbier sortirent. Le nain arrangea les coussins, enveloppa les pieds du malade.
Léonard jeta un coup d'oeil sur la chambre. Au-dessus du lit pendait une cage avec un petit perroquet vert. Sur une table ronde, près d'une cuve de cristal, contenant des poissons dorés, traînaient des cartes et des osselets. Aux pieds du duc, un chien blanc roulé en boule, dormait.
--Tu as envoyé la lettre? demanda le duc sans ouvrir les yeux.
--Ah! Altesse! balbutia le bouffon, nous attendions! pensant que vous dormiez... Messer Leonardo est ici.
--Ici?
Le malade, avec un sourire heureux, fit un effort pour se soulever.
--Maître, enfin! je craignais que tu ne viennes pas.
Il prit la main de l'artiste, et le superbe visage tout jeune de Jean Galéas--il n'avait que vingt-quatre ans--s'anima d'une tendre rougeur.
Le nain sortit pour veiller à la porte.
--Mon ami, continua le malade, tu connais la calomnie?
--Quelle calomnie, Altesse? demanda le peintre.
--Tu ne sais pas? Alors mieux vaut ne pas en parler... Cependant, si, je te la dirai: nous en rirons ensemble. Ils insinuent...
Il s'arrêta, fixa ses yeux sur ceux de Léonard et acheva avec un doux sourire:
--Ils insinuent que tu es mon meurtrier.
Léonard crut que le malade délirait.
--Oui, oui, n'est-ce pas? Quelle folie! Toi, mon meurtrier. Il y a trois semaines environ, mon oncle le More et Béatrice m'ont envoyé une corbeille de pêches. Madonna Isabella est convaincue que depuis que j'ai goûté à ces fruits je suis plus malade, que je meurs d'un empoisonnement lent et que dans ton jardin il y un arbre...
--C'est vrai, dit Léonard.
--Oh! mon ami! Est-ce possible?
--Non, même si ces fruits viennent de mon jardin. Je comprends d'où viennent ces allusions, en désirant étudier l'effet des poisons, je voulus rendre un pêcher vénéneux. J'ai dit à mon élève Zoroastro de Peretola que les pêches étaient empoisonnées. Mais l'essai n'a pas réussi. Les fruits sont inoffensifs. Mon élève, trop pressé, a dû raconter à quelqu'un...
--Voilà, voilà, je le savais bien, s'écria joyeusement le duc, personne n'est cause de ma mort! Et cependant, ils se soupçonnent tous entre eux, se détestent et se craignent. Oh! si on pouvait leur dire tout, comme je le fais avec toi! Mon oncle se croit mon meurtrier et je sais qu'il est bon, mais faible et timide. Et pourquoi me tuerait-il? Je suis prêt moi-même à lui transmettre mes pouvoirs. Je n'ai besoin de rien. Je serais parti loin, j'aurais vécu dans la solitude avec des amis. Je me serais fait moine ou encore ton élève, Léonard. Mais personne n'a voulu croire que je ne regrettais pas le trône. Et pourquoi ont-ils fait cela maintenant? Ce n'est pas moi qu'ils ont empoisonné avec tes fruits inoffensifs, mais eux-mêmes, les pauvres aveugles! Je me croyais malheureux avant, parce que je devais mourir. Maintenant, j'ai tout compris, maître. Je ne désire ni ne crains plus rien. Je me sens bien, calme et heureux, comme si, par une journée très chaude je venais d'ôter mes vêtements et de me tremper dans l'eau fraîche. Je savais, continua le malade de plus en plus joyeux, je savais que toi seul me comprendrais... Te souviens-tu? tu me disais jadis que la méditation des éternelles lois mécaniques apprend aux hommes le grand calme et la grande soumission? J'ai compris alors. Mais maintenant, durant ma maladie, dans ma solitude, dans mes rêves, combien souvent je me rappelais ta voix, ton visage, chacune de tes paroles, maître! Il me semble parfois que nous avons par des voies différentes atteint ensemble le même but--toi dans la vie, moi dans la mort.
La porte s'ouvrit, le nain se précipita effaré, criant:
Monna Druda!
Léonard voulut partir, le duc le retint.
Monna Druda, la vieille nourrice de Jean Galéas, entra dans la chambre, tenant dans ses mains une petite fiole contenant un liquide jaune et trouble--l'élixir de scorpion.
En plein été, lorsque le soleil se trouvait dans la constellation du lion, on attrapait les scorpions et on les précipitait vivants dans de l'huile d'olive centenaire avec du seneçon, du mithridate et du serpentaire; puis on laissait infuser durant cinquante jours au soleil et chaque soir on en frottait les aisselles, les tempes, le ventre et la région du coeur du malade. Les rebouteux assuraient qu'il n'existait pas de remède plus efficace contre tous les poisons et contre les sorcelleries.
En apercevant Léonard assis au pied du lit, la vieille s'arrêta, pâlit et ses mains tremblèrent si fort qu'elle faillit laisser choir le flacon.
--Soyez avec nous, force du Christ, Vierge sainte!
Tout en se signant, et marmottant des prières, elle marcha à reculons vers la porte, et une fois dans le couloir courut aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes, chez Madonna Isabella, lui annoncer la terrible nouvelle.
Monna Druda était convaincue que le More et son manipulateur Léonard avaient empoisonné le duc, sinon par le poison, du moins par le mauvais oeil, par des manoeuvres diaboliques.
La duchesse priait, agenouillée dans la chapelle.
Lorsque monna Druda lui apprit que Léonard se trouvait auprès du duc, elle se releva et cria furieuse:
--C'est impossible! Qui l'a laissé entrer?
--Le sais-je! balbutia la vieille, le sais-je, Votre Altesse. On croirait qu'il est sorti de terre ou qu'il s'est introduit par la cheminée! La chose est louche. Depuis longtemps déjà j'ai prévenu votre Altesse...
Un page entra dans la chapelle, et ployant respectueusement les genoux demanda:
--Sérénissime Madonna, vous serait-il loisible, à vous et au seigneur Maître, de recevoir Sa Majesté, le roi très chrétien de France.
VII
Charles VIII s'était installé dans les appartements du rez-de-chaussée du château de Pavie, somptueusement décorés à son intention par Ludovic le More.
Tout en se reposant après dîner, le roi écoutait la lecture d'un ouvrage nouvellement et spécialement traduit pour lui du latin en français, un opuscule assez ignare _Les Merveilles de Rome_,--_Mirabilia urbis Romæ_.
Rendu craintif par son père, Charles, enfant maladif, pendant sa triste jeunesse passée dans le solitaire château d'Amboise, avait été élevé à la lecture des romans de chevalerie qui avaient quelque peu brouillé son cerveau déjà faible. Roi de France et s'imaginant revivre un héros dans la légende de Lancelot, d'Arthur et de Tristan, ce jeune homme de vingt ans, inexpérimenté et timide, bon et fou, avait résolu de mettre en action ce qu'il avait lu dans ses livres. Selon l'expression des historiens de la cour: «Fils du dieu Mars, descendant de Jules César, il était venu en Lombardie à la tête d'une formidable armée à telle fin de conquérir Naples, les deux Siciles, Constantinople, Jérusalem, détrôner le grand Turc, déraciner l'hérésie mahométane et délivrer le tombeau du Christ du joug des infidèles.
A l'audition des _Merveilles de Rome_ le roi goûtait à l'avance la gloire qu'il acquerrait en soumettant une ville aussi célèbre.
Ses idées s'embrouillaient. Une douleur à l'épigastre et une lourdeur de tête lui rappelaient le trop gai souper de la veille en compagnie de dames milanaises. Le souvenir de l'une d'entre elles, Lucrezia Crivelli, l'avait hanté toute la nuit.
Charles VIII était petit de taille et laid de figure. Ses jambes étaient maigres et torses, ses épaules étroites, l'une plus haute que l'autre; la poitrine rentrée, un nez démesurément long et crochu; des cheveux roux déteints. Un étrange duvet jaunâtre remplaçait la barbe et les moustaches. Ses mains et son visage avaient de désagréables crispations. Ses lèvres épaisses, toujours entr'ouvertes comme chez les enfants, ses sourcils arqués au-dessus d'énormes yeux pâles à fleur de tête, lui donnaient une expression triste, distraite, et en même temps tendue, inhérente aux gens faibles d'esprit. Il parlait difficilement et par saccades. On racontait qu'il avait les pieds difformes et que pour les cacher il avait introduit la mode des larges souliers en velours noir en forme de sabot de cheval.
--Thibault! eh! Thibault! cria-t-il à son valet, en interrompant la lecture et bégayant selon sa coutume... je... je voudrais, mon petit... tu sais?... je voudrais boire. Hein! il me semble... Probablement... Apporte-moi du vin, Thibault.
Le cardinal Briçonnet vint annoncer que le duc attendait la visite du roi.
--Hein? hein? quoi? Le duc? Oui, tout de suite... seulement, je veux boire d'abord...
Il prit la coupe remplie par l'échanson. Briçonnet arrêta le mouvement du roi et demanda à Thibault:
--Du nôtre?
--Non, monseigneur. Des caves du palais...
Le cardinal jeta le contenu de la coupe.
--Excusez-moi, Majesté. Les vins de ce pays peuvent être nuisibles à votre santé. Thibault, donne ordre qu'on courre au camp chercher une bonbonne de notre vin.
--Pourquoi?... hein?... Que veut dire?... balbutia le roi surpris.
Le cardinal lui expliqua qu'il craignait les poisons, que la prudence s'imposait vis-à-vis de gens qui avaient empoisonné leur seigneur légitime, et dont on pouvait attendre toutes les trahisons.
--Eh!... des bêtises!... Pourquoi!... Je veux boire, dit Charles en haussant les épaules.
Puis il se soumit.
Les hérauts s'élancèrent en avant. Quatre pages élevèrent, au-dessus du roi, un superbe baldaquin de soie bleue, tissé de fleurs de lis d'argent, le sénéchal plaça sur les épaules de Charles le manteau à revers d'hermine, avec, brodées sur le velours pourpre, des abeilles et la devise: «La reine des abeilles n'a pas d'aiguillon.»
A travers les sombres appartements délaissés, le cortège se dirigea vers la chambre du mourant. En passant devant la chapelle, Charles aperçut la duchesse Isabelle.
Respectueusement il ôta son béret, voulut s'approcher d'elle et, selon la vieille coutume française, la baiser sur les lèvres en la nommant «chère soeur».
Mais la duchesse ne lui en donna pas le temps et tomba à ses pieds.
--Seigneur, commença-t-elle le discours préparé d'avance, aie pitié de nous, Dieu te récompensera. Défends les innocents, chevalier magnanime! Le More nous a ravi le trône, il a empoisonné mon mari, le duc légitime de Milan, Jean Galéas. Dans ce château, nous ne sommes environnés que de mercenaires assassins...
Charles comprenait mal et n'écoutait pas ce qu'elle lui disait.
--Hein?... hein?... Qu'est-ce? balbutiait-il comme mal éveillé et tiquant des épaules. Non, je vous prie..., je ne puis tolérer, ma chère soeur, levez-vous!
Mais elle restait agenouillée, prenait ses mains et les baisait, voulait enlacer ses pieds et enfin, sanglotant, s'écria avec désespoir:
--Seigneur, si vous m'abandonnez, je me tuerai!
Le roi se troubla complètement, et son visage eut une grimace douloureuse, comme s'il eût été lui aussi prêt à pleurer.
--Ah! voilà, voilà! Mon Dieu... je ne puis... Briçonnet, je te prie... dis-lui... je ne sais pas.
Il voulait fuir, car elle n'éveillait en lui aucune compassion, étant, même dans son humiliation, trop fière et trop belle, telle une géniale héroïne de tragédie.
--Altesse Sérénissime, calmez-vous. Sa Majesté fera tout ce qui dépendra d'elle en faveur de votre époux messire Jean Galéas, dit le cardinal poliment mais froidement, prononçant d'un ton protecteur le nom du duc en français.
La duchesse regarda Briçonnet, fixa sur le roi des yeux attentifs, et, subitement, comprenant à qui elle parlait, se tut.
Difforme, ridicule et piteux, Charles se tenait devant elle, les lèvres épaisses entr'ouvertes, avec un sourire forcé, stupide, déconcerté, ses yeux blancs écarquillés.
--Moi, aux pieds de ce malingre idiot, moi, la petite fille de Ferdinand d'Aragon!
Elle se leva. Une rougeur empourpra ses joues. Le roi sentait qu'il lui était indispensable de dire quelque chose, de se tirer de ce mutisme inepte. Il fit un effort désespéré, tiqua de l'épaule, cligna des yeux, balbutia son éternel «Hein?... hein?... quoi?...», s'arrêta, eut un geste navré et se tut.
La duchesse le toisa avec un mépris non dissimulé. Charles baissait la tête, anéanti.
--Briçonnet, allons, allons,... hein?
Les pages ouvrirent la porte à deux battants. Charles entra dans la chambre du duc.
Les volets étaient ouverts. La lumière douce d'un soir d'automne tombait à travers les hautes futaies du parc.
Le roi s'approcha du lit du malade, le nomma «mon cousin» et s'inquiéta de sa santé.
Jean Galéas répondit par un si lumineux sourire que tout de suite Charles se sentit allégé, son trouble se dissipa et se calma peu à peu.
--Que le Seigneur envoie la victoire à Votre Majesté! dit le duc. Quand vous serez à Jérusalem, auprès du Saint-Sépulcre, priez pour ma pauvre âme, car à ce moment-là je...
--Ah! non, non! mon frère pourquoi avez-vous de telles pensées? interrompit le roi. Dieu est clément. Vous guérirez. Nous partirons ensemble en croisade. Vous verrez! Hein?
Jean Galéas secoua la tête:
--Non, je ne le pourrai pas.
Et fixant son regard dans les yeux du roi, il ajouta:
--Quand je serai mort, Seigneur, n'abandonnez pas mon fils Francesco et Isabelle ma femme. La malheureuse n'a personne au monde...
--Ah! Seigneur! Seigneur! s'écria Charles ému.
Ses lèvres épaisses frémirent, les coins s'abaissèrent et, comme s'il reflétait un feu intérieur, son visage s'éclaira d'une infinie bonté. Il se pencha vivement vers le malade et l'embrassant avec une tendresse impétueuse balbutia:
--Mon frère chéri!... Mon pauvre petit!...
Tous deux se sourirent ainsi que des enfants chétifs et leurs lèvres s'unirent en un fraternel baiser.
Lorsqu'il fut sorti de la chambre du duc, le roi appela près de lui le cardinal:
--Briçonnet, hein! Briçonnet... tu sais... il faut... d'une façon quelconque... prendre parti... On ne peut pas comme cela... Je suis un chevalier... Il faut le défendre, tu entends?
--Majesté, répondit évasivement le cardinal, il mourra tout de même. Et de quel secours pourrons-nous lui être? Nous nous ferions du tort. Le More est notre allié...
--Le More est un misérable, oui... sûrement... un assassin! cria le roi.
Et dans ses yeux brilla une colère sensée.