Le Roman de Léonard de Vinci: La résurrection des Dieux
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Pour la compréhension de certaines phrases, quelques mots ont été ajoutés. La liste se trouve en fin de ce texte.
DMITRY DE MÉREJKOWSKY
LE ROMAN DE LÉONARD DE VINCI
--LA RÉSURRECTION DES DIEUX--
TRADUIT DU RUSSE
PAR
JACQUES SORRÈZE
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Hollande.
LE ROMAN
DE LÉONARD DE VINCI
«_Sentio, rediit ab inferis Iulianus._ --Il me semble que Julien le Renégat ressuscite.»
PÉTRARQUE.
«Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui puissent exister sur la Terre: le Dieu-Homme a rencontré l'Homme-Dieu; Apollon du Belvédère, le Christ.»
DOSTOIEWSKY.
CHAPITRE PREMIER
LA DIABLESSE BLANCHE
1494
«Dans la ville de Sienne on trouva la statue de Vénus, à la très grande joie des citoyens et on la plaça près de «_Fonte Gaja_» (la Source de Gaîté). Le peuple venait en foule admirer Vénus. Mais durant la guerre contre Florence, un des gouverneurs se leva à une séance du comice et dit: «Citoyens! l'Église chrétienne défend le culte des idoles. Je suppose donc que notre armée essuie des défaites par la faute de la Vénus que nous avons érigée sur la place principale de la ville. Le courroux de Dieu est sur nous. Je vous conseille donc de briser l'idole et de l'enterrer en terre florentine, afin d'attirer sur nos ennemis la colère céleste.» Ainsi firent les citoyens de Sienne.»
(_Notes du sculpteur florentin_ LORENZO GHIBERTI) XVe siècle.
I
Tout à côté de l'église Or San Michele, à Florence, se trouvaient les grands entrepôts de la corporation des teinturiers. Des annexes disgracieuses, en forme de garde-manger, soutenues par des solives grossières, se collaient aux maisons, touchaient presque à leurs toits de tuile, laissant à peine entrevoir une étroite languette de ciel. Même de jour, la rue paraissait sombre. A l'entrée des magasins, se balançaient, pendus sur des traverses, des échantillons d'étoffe de laine étrangère, teinte à Florence, en violet par le tournesol, en incarnat par la garance, en bleu foncé par la guède rendue corrosive par l'alun toscan. Le ruisseau qui coupait en deux la ruelle pavée de pierres plates, et recevait les liquides déversés par les cuves des teinturiers, prenait les coloris les plus divers, comme s'il charriait des gemmes. La porte principale de l'entrepôt portait les armes de la corporation: sur champ de gueules un aigle d'or sur un ballot de laine blanche.
Dans un des appentis servant de bureau, entour de notes commerciales et de gros livres de comptes, se tenait le richissime marchand florentin, le _prieur_ de la corporation, messer Cipriano Buonaccorsi.
C'était une froide journée de mars. Transi par l'humidité qui montait des caves, le vieillard grelottait sous sa vieille pelisse doublée d'écureuil, usée aux coudes. Une plume d'oie se dressait derrière son oreille, et de ses yeux myopes, qui voyaient tout cependant, il parcourait négligemment, semblait-il--en réalité très attentivement--les feuillets de parchemin d'un énorme livre portant à droite le mot _Doit_ et à gauche le mot _Avoir_. Les inscriptions des marchandises étaient d'une écriture ferme et ronde, sans majuscules, ni points, ni virgules, avec des chiffres romains--les chiffres arabes étant considérés comme une innovation puérile, indigne des livres commerciaux. Sur la première page, en grandes lettres, se détachait la mention suivante:
«Au nom de N. S. Jésus-Christ et de la Très Sainte Vierge Marie, ce livre de compte commence l'an quatorze cent quatre-vingt-quatorzième après la naissance du Christ.»
Ayant achevé la vérification des dernières inscriptions et corrigé une erreur dans la liste des marchandises reçues en dépôt, messer Cipriano, fatigué, se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux et songea à la rédaction de la lettre qu'il devait expédier à son principal commis, au sujet de la foire des draps qui se tenait à ce moment, à Montpellier, en France.
Quelqu'un entra. Le vieillard ouvrit les yeux et reconnut Grillo, le fermier qui lui louait les prés et les vignes dépendant de sa villa de San Gervasio, dans la vallée du Munione. Grillo saluait, tenant dans ses mains un panier plein d'oeufs soigneusement enveloppés de paille. A sa ceinture pendaient, la tête en bas, deux jeunes coqs liés par les pattes.
--Ah! Grillo! murmura Buonaccorsi avec l'affabilité qui lui était coutumière, aussi bien vis-à-vis des riches que des humbles, comment te portes-tu? Je crois le printemps bien favorable.
--Pour nous autres vieux, messer Cipriano, le printemps n'est plus une joie, car nos os geignent pis qu'en hiver et soupirent après la tombe... Voilà, ajouta-t-il après un silence. J'ai apporté à Votre Excellence deux jeunes coqs pour la fête pascale...
Grillo clignait malicieusement ses yeux verts cernés de fines rides.
Buonaccorsi remercia, puis interrogea le vieillard.
--Eh bien! les ouvriers sont-ils prêts? Aurons-nous le temps de terminer avant l'aube?
Grillo soupira péniblement et resta songeur.
--Tout est prêt. Les ouvriers sont en nombre suffisant. Seulement, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, ne vaudrait-il pas mieux remettre, messer?
--Tu disais toi-même, vieux, qu'il ne fallait pas attendre; que quelqu'un pouvait avant nous exécuter notre projet.
--Certes, oui!... Mais j'ai peur tout de même. C'est un péché. Notre besogne sera plutôt impure et... nous sommes en semaine sainte...
--Je prends sur moi la responsabilité du péché. Ne crains rien. Je ne te trahirai pas. Une seule idée m'inquiète: trouverons-nous quelque chose?
--Les indices sont sûrs. Mon père et mon grand-père connaissaient la colline de la Grotte-Humide. Des petits feux y courent la nuit de la Saint-Jean. Pour dire vrai, nous avons beaucoup de ces ordures-là dans le pays. Dernièrement, par exemple, quand on a creusé le puits dans le vignoble, près de la Mariniola, on a sorti de la glaise un diable entier.
--Que dis-tu? Quelle sorte de diable?
--En métal, avec des cornes. Des jambes velues de bouc armées de sabots. Et une drôle de gueule, comme s'il riait en dansant sur une jambe en claquant des doigts. Il était devenu vert de vieillesse.
--Qu'en a-t-on fait?
--Une cloche pour la nouvelle chapelle de Saint-Michel.
Messer Cipriano eut un geste de colère.
--Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt, Grillo?
--Vous étiez à Sienne pour affaires.
--Tu aurais dû m'écrire. J'aurais envoyé quelqu'un. Je serais venu moi-même, je n'aurais regretté aucune somme d'argent... Je leur aurais donné dix cloches, à ces imbéciles!... Une cloche! Fondre pour une cloche un faune dansant... Peut-être une oeuvre du maître grec Scopas!
--Ne vous fâchez pas si fort, messer Cipriano. Ces imbéciles sont déjà punis. Depuis deux ans que la cloche est pendue, les vers rongent les pommes et les cerises, et les récoltes d'olives sont médiocres. Et le son de la cloche est mauvais.
--Pourquoi?
--Comment vous dire? elle n'a pas un son pur; elle ne réjouit pas les coeurs chrétiens; elle bavarde sans suite. Comment voulez-vous qu'on puisse fondre une cloche d'un diable! Sans vous fâcher, messer, le curé a peut-être raison: toutes ces saletés que l'on déterre ne nous apportent rien de bon. Il faut conduire l'affaire avec circonspection. Se préserver par la prière, car le diable est fort et malin; il entre par une oreille et sort par l'autre. L'impur nous a assez tentés avec cette main de marbre que Zaccheo a découverte l'an dernier. Que de malheurs nous ont accablés! Dieu puissant, je crains même d'y songer!
--Raconte-moi, Grillo, comment l'a-t-il trouvée?
--C'était en automne, la veille de la Saint-Martin. Nous soupions. Et à peine la ménagère avait-elle posé le pain et la soupière sur la table, que Zaccheo, le neveu de mon parrain, arrive en courant. Je dois vous dire que ce jour-là je l'avais laissé dans le champ du Moulin, pour défoncer le terrain où je voulais planter du chanvre. «Patron! eh! patron! me crie Zaccheo, pâle, tremblant, claquant des dents.--Seigneur! Petit, qu'as-tu?--Il y a quelque chose d'étrange dans le champ, qu'il me répond; un cadavre sort de dessous terre. Si vous ne me croyez pas, allez voir vous-même.
»Nous y allâmes avec des lanternes.
»Il faisait nuit. La lune s'était levée derrière la futaie, éclairant quelque chose de blanc dans la terre fraîchement retournée. Nous nous penchons; je regarde: une main sort de terre, une main blanche avec de jolis doigts fins de patricienne. «Que le diable t'emporte! Qu'est-ce que c'est que cette horreur-là?» J'abaisse ma lanterne dans le trou pour mieux me rendre compte, et tout à coup, la main remue, les doigts m'attirent. Alors je n'ai pu m'en empêcher, j'ai crié, les jambes coupées net par la peur. Mais monna Bonda, ma grand'mère, qui est rebouteuse et sage-femme, très brave et forte pour son grand âge, nous dit: «Bêtes que vous êtes! De quoi avez-vous peur? Ne voyez-vous pas que cette main n'appartient ni à un vivant, ni à un mort, que c'est une main en pierre, tout simplement.» Et la saisissant, elle l'arracha comme une betterave. La main était brisée un peu au-dessus du poignet, «Grand'mère, m'écriai-je, n'y touchez pas. Laissez cela. Nous allons vite l'enfouir de nouveau pour éviter des malheurs.--Non, me répond-elle, il faut d'abord la porter au curé pour qu'il récite les prières d'exorcisme.» Mais la vieille m'a trompé. Elle n'a pas été voir le curé et a caché la main dans un coin de son alcôve où elle gardait ses baumes, ses herbes et ses amulettes. Je me fâchai; j'exigeai qu'elle me la rendît; la vieille s'entêta et à partir de ce moment fit des cures merveilleuses. Quelqu'un avait-il mal aux dents, elle appliquait la main de l'idole et l'enflure tombait. De même elle guérissait de la fièvre, des coliques et du haut mal. Pour les animaux également; si une vache mettait bas difficilement, ma grand'mère appliquait la main de pierre sur le ventre, la vache mugissait et le veau, sans qu'on s'en fût aperçu, se roulait déjà sur la paille.
»On en jasa dans les villages environnants. La vieille gagna beaucoup d'argent. Moi je n'en tirais aucun profit. Le curé, le père Faustino, ne me laissait pas de répit; à l'église, pendant le sermon, il m'accablait de reproches devant tout le monde, m'appelait fils damné, serviteur du diable; me menaçait de se plaindre à l'évêque, de me priver de la Sainte Communion. Et les gamins couraient derrière moi dans les rues, en criant: «Voilà Grillo, Grillo le sorcier, le petit-fils de la sorcière! Tous les deux ont vendu leur âme au diable!» Le croiriez-vous? la nuit même je n'étais pas tranquille: il me semblait voir continuellement cette main de marbre s'avancer vers moi; je la sentais me prendre doucement par le cou comme pour me caresser de ses doigts longs et froids et, tout à coup, me saisir à la gorge pour m'étrangler. Je voulais crier et je ne le pouvais. Eh! songeais-je, la plaisanterie a assez duré! Un jour donc je me levai avant l'aube et pendant que ma grand'mère cueillait ses herbes, je brisai le cadenas de son alcôve, je pris la main et je vous l'apportai. L'antiquaire Lotto m'en offrait dix sous et je ne reçus que huit de vous; mais pour Votre Excellence, nous ne regrettons rien. Que le Seigneur vous envoie tous les bonheurs, à vous, à monna Angelica, à vos enfants et à vos petits-enfants.
--Oui! murmura messer Cipriano pensif. D'après ce que tu racontes, Grillo, nous trouverons quelque chose dans la colline du Moulin.
--Pour trouver, nous trouverons, continua le vieux en soupirant. Seulement... pourvu que le père Faustino n'en ait vent! S'il apprend notre projet, il m'étrillera et vous gênera aussi en ameutant les habitants. Espérons en Dieu clément. Mais ne m'abandonnez pas mon bienfaiteur; dites un mot en ma faveur au juge...
--Au sujet de la terre que te dispute le meunier?
--C'est cela même. Le meunier est un malin qui sait trouver la queue du diable. J'avais fait cadeau d'une génisse au juge; alors, il lui offrit une vache. Durant le procès la vache a vêlé un beau veau qui engagera le juge à donner raison au meunier. Défendez-moi, mon bienfaiteur. En somme, je ne m'occupe de la colline du Moulin que pour plaire à Votre Seigneurie. Pour personne d'autre je ne chargerais mon âme d'un tel péché!
--Sois tranquille, Grillo. Le juge est de mes amis, je l'intéresserai à toi. Et maintenant, va. On te donnera à manger et à boire à la cuisine. Cette nuit même nous partirons pour San Gervasio.
Le vieillard remercia et sortit en saluant profondément, cependant que messer Cipriano s'enfermait dans son cabinet de travail où personne hormis lui n'était jamais entré. Là, comme dans un musée, les murs étaient couverts de bronzes et de marbres; des médailles anciennes s'encastraient dans des planches garnies de draps; des fragments de statues emplissaient les tiroirs. Par ses nombreux agents d'Athènes, de Smyrne, de Chypre, de Rhodes, d'Halicarnasse, d'Asie Mineure et d'Égypte, messer Buonaccorsi se faisait expédier des antiquités de tous les pays du monde.
Ayant à loisir contemplé tous ses trésors, messer Cipriano s'adonna de nouveau à l'étude de l'importation sur la laine et toutes réflexions faites, écrivit la lettre qu'il destinait à son agent de Montpellier.
II
Durant ce temps, au fond de l'entrepôt où les ballots empilés jusqu'au plafond étaient éclairés nuit et jour par une lampe qui brûlait devant l'image de la Madone, trois jeunes gens causaient: Doffo, Antonio et Giovanni. Doffo, commis principal de messer Buonaccorsi, les cheveux roux, le nez très long, le visage naïvement gai, inscrivait dans un livre le métrage des draps. Antonio da Vinci, jeune homme à la figure usée et ridée, aux yeux vitreux inexpressifs, aux rares cheveux noirs hérissés en épis volontaires, mesurait rapidement les étoffes à l'aide de l'ancienne mesure florentine, la _canna_. Giovanni Beltraffio, élève peintre, qui venait d'arriver de Milan, adolescent de dix-neuf ans, timide et gauche, portant dans ses yeux gris une tristesse infinie et en toute sa personne une profonde indécision, était assis, les jambes croisées, sur un ballot et écoutait.
--Voilà à quoi nous en sommes arrivés, disait Antonio à voix basse et rageuse. On déterre les idoles.
--Drap d'Écosse, poilu, marron, trente-deux coudées, six pieds, huit pouces, ajouta-t-il en s'adressant à Doffo qui inscrivit sur le grand-livre.
Puis, repliant le morceau mesuré, Antonio le jeta, avec colère, mais si adroitement, qu'il tomba juste à la bonne place. Et levant l'index d'un air prophétique, imitant le frère Savonarole, il continua:
--_Gladius Dei super terram cito et velociter._ Saint-Jean à Pathmos eut une vision: Un ange prit le diable, le serpent, et l'enchaîna pour mille ans, le précipita dans l'abîme et mit dessus un scel, afin qu'il ne puisse plus tenter le monde tant que ne se seraient pas écoulées les mille années. Aujourd'hui Satan s'évade de son cachot. Les mille ans sont révolus. Les faux dieux, précurseurs et serviteurs de l'Antechrist sortent de dessous terre, brisant le sceau de l'Ange pour tenter l'univers. Malheur aux hommes, sur la terre et sur la mer!
--Drap jaune de Brabant, uni, dix-sept coudées, quatre pieds, neuf pouces.
--Pensez-vous, Antonio, demanda Giovanni avec une curiosité craintive et avide, que toutes ces apparitions doivent prouver...
--Oui, oui. Veillez! Les temps sont proches. Maintenant, on ne se contente plus de déterrer les anciens dieux, on en crée de nouveaux. Les peintres et les sculpteurs servent Moloch, c'est-à-dire le diable. Ils font, des églises du Seigneur, des temples de Satan. Sous les traits des saints martyrs, ils figurent les dieux impurs qu'ils adorent: au lieu de saint Jean, Bacchus; à la place de la Sainte-Vierge, Vénus. On devrait brûler tous ces tableaux et en disperser la cendre au vent!
Une lueur sombre pétilla dans les yeux vitreux de l'employé. Giovanni, fronçant ses fins sourcils, se taisait, n'osant répliquer.
--Antonio, dit-il enfin, on m'a assuré que votre cousin, messer Leonardo da Vinci, prenait parfois des élèves. Je désire depuis longtemps...
--Si tu veux, interrompit Antonio boudeur, si tu veux, Giovanni, perdre le salut de ton âme..., va chez messer Leonardo.
--Comment? Pourquoi?
--Il est mon parent et plus âgé que moi de vingt ans, je lui dois le respect; mais il est dit dans l'Écriture: «Détourne-toi de l'hérétique.» Messer Leonardo est un hérétique et un athée. Il croit, à l'aide des mathématiques et de la magie noire, pénétrer les mystères de la nature.
Et levant les yeux au ciel, Antonio répéta cette phrase du dernier sermon de Savonarole:
--La science de ce siècle est folie devant Dieu. Nous connaissons ces savants: tous s'en vont chez le diable (_tutti vanno alla casa del diavolo_).
--Et saviez-vous, continua Giovanni encore plus timidement, que messer Leonardo était en ce moment à Florence?... Qu'il vient d'y arriver de Milan?
--Pourquoi?
--Le duc l'a chargé d'acheter quelques-uns des tableaux qui ont appartenu à feu Laurent le Magnifique.
--Qu'il soit ici ou n'y soit pas, cela m'est indifférent, interrompit Antonio en se détournant pour mesurer une coupe de drap vert.
Les cloches des églises sonnèrent l'Angelus. Doffo s'étira joyeusement et ferma le livre. Giovanni sortit dans la rue.
Les toits humides se découpaient sur le ciel gris teinté de rose. Il bruinait. Tout à coup, d'une croisée de la ruelle voisine, s'échappa une chanson:
_O vaghe montanine e pastorelle..._ O montagnardes et pastourelles errantes...
La voix était jeune et sonore. Au rythme régulier, Giovanni devina que la chanteuse filait. Il écouta, se souvint qu'on était au printemps et sentit son coeur s'emplir d'une tristesse irraisonnée.
--Nanna, Nanna! Mais où es-tu donc, fille du diable? Es-tu sourde? Viens vite, le souper refroidit.
Les _zoccoli_ (souliers de bois), claquèrent, précipités, sur le parquet de briques, et tout se tut.
Longtemps encore, Giovanni resta à contempler la fenêtre: dans ses oreilles s'égrenait le chant printanier, pareil aux sons voilés d'une flûte lointaine:
_O vaghe montanine e pastorelle..._
Puis, soupirant doucement, il pénétra dans la maison du prieur Buonaccorsi, monta un escalier raide, aux marches pourries, rongées par les vers, et frappa à la porte d'une grande chambre qui servait de bibliothèque. Là l'attendait, courbé au-dessus d'une table, Giorgio Merula, chroniqueur de la cour du duc de Milan.
III
Envoyé par Ludovic le More, Merula était venu à Florence acheter des manuscrits rares de la bibliothèque Laurent de Médicis et, selon son habitude, s'était installé chez son ami messer Cipriano Buonaccorsi, qui était comme lui amateur d'antiquités. Pendant un relais, sur la route de Milan, Merula s'était lié avec Giovanni Beltraffio, avait admiré sa belle écriture et sous prétexte qu'il lui fallait un bon scribe, il l'avait emmené avec lui dans la maison de Cipriano.
Lorsque Giovanni entra dans la pièce, Merula examinait attentivement un vieux livre, qui ressemblait à un missel. Il passait avec précaution une éponge humide sur le parchemin--un parchemin très fin fabriqué avec de la peau d'agneau irlandais mort-né--effaçait certaines lignes à l'aide d'une pierre ponce, égalisait avec un lissoir et ensuite examinait de nouveau en levant le livre vers la lumière.
--Mignonnes! mignonnes! murmurait-il saisi d'émotion. Allons, sortez, mes pauvres! Montrez-vous à la lumière de Dieu!... Et que vous êtes donc longues et jolies!
Il claqua des doigts et releva de dessus son travail sa tête chauve, son visage bouffi, sillonné de rides, tendres et mobiles, au centre duquel s'avançait un nez pourpre, entre deux yeux gris de plomb, pleins de vie et de joyeuse turbulence. A côté de lui, sur le rebord de la croisée étaient posés une cruche de terre et un verre. Le savant se versa une rasade, vida le verre d'un trait, toussa et allait se remettre à son travail, lorsqu'il aperçut Giovanni.
--Bonjour, moinillon! dit-il plaisamment. Je m'ennuyais après toi. Je me demandais où tu traînais? Peut-être as-tu déjà découvert quelque belle fille... Les Florentines sont jolies, et s'énamourer n'est pas un péché. Et moi non plus je ne perds pas mon temps. Tu n'as peut-être jamais vu une chose aussi amusante que celle-ci. Veux-tu? Je te la montrerai... Ou bien, non! Tu bavarderais. J'ai acheté cela pour un sou chez un juif; je l'ai trouvé parmi de vieux chiffons. Allons, tant pis, je te le montre tout de même et seulement à toi.
Il lui fit signe d'approcher.
--Ici, ici, plus près du jour.
Et il lui indiqua une page couverte de caractères serrés. C'étaient des prières, des psaumes, avec des notes énormes et informes. Reprenant le livre des mains de Giovanni, Merula l'ouvrit à une autre page, le plaça devant la lumière, et Giovanni vit que là où le savant avait gratté les lettres, d'autres apparaissaient, tout à fait dissemblables, à peine visibles, restes incolores de l'écriture antique. Ce n'étaient plus des lettres, mais des fantômes de lettres, très pâles et très effacées!
--Eh bien! vois-tu? répétait Merula triomphant. Les voilà, les amours! La farce est bonne, dis, moinillon?
--Qu'est-ce? demanda Giovanni.
--Je ne le sais encore moi-même. Il me semble, des fragments d'une antique anthologie. Peut-être des chefs-d'oeuvre de la poésie hellénique, inconnus à l'univers. Et dire que, sans moi, ils n'auraient pas vu le jour! Ils seraient restés, jusqu'à la fin des siècles, sous ces psaumes et ces antiennes!
Et Merula expliqua que les moines, désirant utiliser les précieux parchemins, grattaient les vers païens et les remplaçaient par des cantiques.
Le soleil, sans déchirer la nappe pluvieuse, mais la transperçant seulement, emplit la chambre de sa lueur rosée déclinante, et sur ce fond, les lettres antiques creusées dans le parchemin ressortaient plus visibles encore.
--Vois-tu, vois-tu, les morts sortent de leur tombe! répétait Merula avec enthousiasme. Je crois que c'est un hymne aux dieux olympiens. Regarde, on peut lire les premières lignes.
Et il traduisit du grec:
Gloire à l'aimable, fastueusement couronné de pampres, Bacchus. Gloire à toi, Phébus vermeil, terrible, Dieu à la splendide chevelure, meurtrier des fils de Niobé.
--Et voilà un hymne à Vénus, que tu crains tellement, moinillon. Seulement, il est presque indéchiffrable.
Gloire à toi, Aphrodite aux pieds d'or, Joie des dieux et des hommes...
Le vers s'arrêtait caché par l'écriture monacale.
Giovanni abaissa le livre, et les lettres pâlirent, les creux disparurent noyés dans l'uniformité jaune du parchemin. Les ombres fuyaient. On ne voyait plus que les caractères gras et noirs du rituel et les énormes notes disgracieuses du psaume repentant:
Seigneur, entends ma prière, exauce-moi. Je stagne dans ma misère et me trouble: mon coeur frémit et je crains les tourments de la mort.
Le crépuscule rose s'éteignit, plongeant la chambre dans l'obscurité. Merula emplit son verre de vin, le vida d'un trait et l'offrit à son camarade.
--Allons, mon petit frère, à ma santé: _vinum super omnia bonum diligamus!_
Giovanni refusa.
--Comme il te plaira. Je boirai à ta place... Mais qu'as-tu aujourd'hui, moinillon... Tu es triste comme si on t'avait plongé dans l'eau? Ce bigot d'Antonio t'a encore effrayé par ses prophéties? Crache dessus, Giovanni, crache dessus. Et qu'ont-ils à brailler ainsi? Qu'ils en crèvent! Avoue, tu as causé avec Antonio?
--Oui...
--De quoi?
--De l'Antechrist: de messer Leonardo da Vinci.