Le roman de la rose - Tome IV

Part 9

Chapter 93,501 wordsPublic domain

[p. 159] Qui prouvés ensemble les trouve 19329 Par Malebouche qui controuve Les actes avant qu'ils soient faits Et rend les amants inquiets. Car amants qui fins se proclament, Quand d'un ardent amour s'enfiamment, Dont ont grand deuil et grands ennuis, Quand au lit seront endormis Où leur esprit moult souffre et pense (Je le sais par expérience)[41], Ils songent à l'objet aimé Qu'ils ont le jour tant réclamé, Ou pensent à leurs adversaires Qui tant leur font peines amères. Ou s'ils sont en mortel courroux, Toute la nuit leur cœur jaloux Ne rêve que haine et vengeance, Querelles, combats à outrance, Avec leurs mortels ennemis Qui les ont tant en haine mis, Et combinent comme à la guerre Manœuvre semblable ou contraire. Ou s'ils sont jetés en prison Pour aucun crime ou trahison, Ils songent à leur délivrance, S'ils en sont en bonne espérance, Ou bien rêvent corde et gibet Qui le jour les inquiétait, Ou quelque chose déplaisante En eux-mêmes qui les tourmente, Et s'imaginent voir alors Les choses paraître au dehors, Et font de tout ou deuil ou fête, Et tout portent dedans leur tête,

[p. 160] Dont maintes gens par lor folie 19115 Cuident estre par nuit estries Errans avecques dame Habonde[42], Et dient que par tout le monde Li tiers enfant de nacion Sunt de ceste condicion. Qu'il vont trois fois en la semaine Si cum destinée les maine; Et par tous ces ostex se boutent, Ne clés ne barres ne redoutent, Ains s'en entrent par les fendaces, Par chatieres et par crevaces, Et se partent des cors les ames, Et vont avec les bonnes Dames Par leus forains et par maisons, Et le pruevent par tiex raisons: Que les diversités véuës Ne sunt pas en lor liz venuës, Ains sunt lor ames qui laborent, Et par le monde ainsinc s'en corent; Et tant cum il sunt en tel oirre, Si cum il font as gens acroire, Qui lor cors bestorné auroit, Jamès l'ame entrer n'i sauroit. Mès trop a ci folie orrible, Et chose qui n'est pas possible: Car cors humains est chose morte Sitost cum l'ame en soi ne porte; Donques est-ce chose certaine Que cil qui trois fois la semaine Ceste maniere d'oirre sivent, Trois fois muirent, trois fois revivent En une semaine méismes: Et s'il est si cum nous déismes,

[p. 161] Qui les cinq sens ainsi déçoit 19363 Par les fantômes qu'elle voit. Maintes gens même, en leurs folies, La nuit, pensent être génies Avecque dame Habonde errants[42], Et disent que de tous enfants Les troisièmes par la naissance Sont tretous de semblable essence: Qu'en la semaine ils vont trois fois Du destin écoutant la voix, Par toutes les maisons se boutent, Ni clés ni barres ne redoutent, Mais dessus passent ou dessous Par chatières, fentes et trous; Que de leurs corps partent les âmes Qui vont avec les bonnes dames Par lieux publics et par maisons Et disent pour toutes raisons: «Que les choses diverses vues Ne sont pas en leurs lits venues; Donc leurs âmes s'en vont ainsi De par le monde, à grand souci.» Ils ne s'en tiennent pas là voire, Mais veulent faire aux gens accroire Que si le corps on retournait Jamais l'âme n'y rentrerait. Mais c'est une folie horrible, Et chose qui n'est pas possible, Car de l'homme le corps est mort Certes sitôt que l'âme en sort. Donc est-ce une chose certaine Que si par trois fois la semaine Ce voyage l'âme faisait, Trois fois mourrait et revivrait

[p. 162] Dont resuscitent moult souvent 19149 Li desciples de tel convent[43].

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Mais c'est bien terminée chose, Et bien l'os reciter sans glose, Que nus qui doie à mort corir, N'a que d'une mort à morir, Ne jà ne resuscitera Tant que ses jugemens sera, Se n'ert miracle especial De par le Diex celestial, Si cum de saint Ladre lison, Car ce pas ne contredison. Et quant l'en dit d'autre partie Que quant l'ame s'est departie Du cors ainsinc desaorné, S'el trueve le cors bestorné, El ne set en li revenir: Qui puet tel fable sostenir? Qu'il est voirs, et bien le recors, Ame desevrée de cors, Plus est aperte, et sage et cointe, Que quant ele est au cors conjointe, Dont el sieut la complexion Qui li troble s'entencion: Dont est miex lors par li séuë L'entrée que ne fu l'issuë: Par quoi plus tost la troveroit, Jà si bestorné ne seroit.

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D'autre part, que li tiers du monde Aille ainsinc avec dame Habonde,

[p. 163] Le corps dans la même semaine, 19397 Et si c'est vrai, qu'on en convienne, Les disciples de ce savant Système renaissent souvent[43]. C'est une indiscutable chose, Et je l'ose affirmer sans glose, Que nul qui doive à mort courir N'a que d'une mort à mourir, Et jamais, à moins d'un miracle De Dieu qui lève cet obstacle, Jamais ne ressuscitera Tant que pour lui subsistera Son jugement. Or Dieu l'accorde Parfois dans sa miséricorde, Comme saint Lazare lisons, Ce que nous ne contredisons, Et lorsqu'on dit, d'autre partie, Que quand l'âme s'est départie Du corps ainsi tout désorné, S'elle le trouve retourné, Elle n'y peut rentrer ensuite, Qui donc telle fable débite? C'est certain et pas n'en démords, Ame qui se sèvre du corps Est plus subtile et déliée Que quand était au corps liée, Dont subit la complexion Qui trouble son intention. Donc est mieux lors par elle sue La porte que n'était l'issue, Par quoi plus tôt la trouverait Quand le corps voire on tournerait. D'autre part, que le tiers du monde Ainsi coure avec dame Habonde,

[p. 164] Si cum foles vielles le pruevent 19179 Par les visions qu'eles truevent, Dont convient-il sans nule faille Que tretous li mondes i aile, Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge, Qui mainte vision ne songe, Non pas trois fois en la semaine, Mès quinze fois en la quinzaine, Ou plus, ou mains par aventure, Si cum la fantasie dure. Ne ne revoil dire des songes, S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges, Se l'en les doit du tout eslire, Ou s'il sunt du tout à despire: Porquoi li uns sunt plus orribles, Plus bel li autre et plus paisible, Selonc lor apparicions En diverses complexions, Et selonc lor divers corages Des meurs divers et des aages: Ou se Diex par tex visions Envoie revelacions, Ou li malignes esperiz, Por metre les gens en periz, De tout ce ne m'entremetrai, Mès à mon propos me retrai. Si vous di donques que les nuës, Quant lasses sunt et recréuës De traire par l'air de lor flesches, Et plus de moistes que de seiches, Car de pluies et de rousées Les ont trestoutes arrousées, Se Chalor aucune n'en seiche, Por traire quelque chose seiche,

[p. 165] (Si les vieilles nous en croyons 19431 Contant leurs folles visions), Il faut vraiment, vaille que vaille, Qu'à son tour tout le monde y aille, Puisque tous, à tort ou raison, Nous leurre mainte vision, Non pas trois fois en la semaine, Mais quinze fois en la quinzaine, Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit Le phénomène se produit. Je ne dirai non plus des songes S'ils sont vérités ou mensonges, Si l'on les doit du tout priser, S'ils sont du tout à mépriser, Pourquoi les uns sont plus horribles, D'autres plus beaux ou plus paisibles, Selon les apparitions Et selon les complexions, Les mœurs diverses, les usages, Les circonstances et les âges; Si Dieu par telles visions Veut faire révélations, Ou bien l'esprit malin, le traître, Pour les gens en grand péril mettre. De tout ce ne m'occuperai, Mais à mon propos reviendrai. Je vous disais donc que les nues, Lorsqu'elles sont lasses, rompues De lancer leurs flèches en l'air Plus moites que sèches, c'est clair, Puisque de pluie et de rosées Les ont tretoutes arrosées (Si n'en sèche aucune Chaleur Des traits de sa brûlante ardeur),

[p. 166] Si destendent lor ars ensemble, 19213 Quant ont trait tant cum bon lor semble. Mès trop ont estranges manieres Cilz ars dont traient ces archieres, Car toutes lor colors s'en fuient, Quant en destendant les estuient; Ne jamès puis de cels méismes Ne retrairont que nous véismes; Mès s'el vuelent autre fois traire, Noviaus arz lor convient refaire, Que li solaus puist pioler; Nes convient autrement doler. Encore ovre plus l'influance Des ciex, qui tant ont grant poissance Par mer, et par terre, et par air; Les cometes font-il parair[44], Qui ne sunt pas es ciex posées, Ains sunt parmi l'air embrasées, Et poi durent puis que sunt faites, Dont maintes fables sunt retraites. Les mors as princes en devinent Cil qui de deviner ne finent; Mès les cometes plus n'aguetent, Ne plus espessement ne gietent Lor influances ne lor rois Sor povres hommes que sor rois, Ne sor rois que sor povres hommes: Ainçois euvrent, certains en sommes, Où monde sor les regions, Selonc les disposicions Des climaz, des hommes, des bestes Qui sunt as influances prestes Des planetes et des estoiles, Qui greignor pooir ont sor eles.

[p. 167] Tirant tant comme bon leur semble, 19465 Leurs arcs détendent lors ensemble. Mais ils sont par trop singuliers Ces arcs dont tirent ces archers, Dont toutes les couleurs s'effacent Quand dans leurs étuis les replacent. Du reste, ils ne tireront plus Des mêmes arcs qui furent vus; Car pour nouvelles flèches traire, Nouveaux arcs il leur faudra faire Que le soleil puisse parer, Car lui seul peut les décorer. Mieux encore agit l'influence Des cieux qui tant ont grand' puissance Par l'air et la terre et la mer. Ils font comètes enflammer[44] Qui ne sont pas aux cieux posées, Mais en l'air courent embrasées, Pour mourir peu de temps après, Dont maints contes ont été faits, Tous plus faux les uns que les autres. Les devins et tous leurs apôtres Disent que ces astres errants Nous annoncent la mort des grands. Mais les comètes, sans doutance, Ne font peser leur influence Ni leurs rayons d'un plus grand poids Sur pauvres hommes que sur rois, Ni sur rois que sur pauvres hommes, Mais travaillent, certains en sommes, Du monde sur les régions, Selon les dispositions Des climats, des hommes, des bêtes, Qui sont aux influences prêtes

[p. 168] Si portent les senefiances 19247 Des celestiaus influances, Et les complexions esmuevent, Si cum obéissans les truevent.

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Si ne di-ge pas ne n'afiche Que rois doient estre dit riche Plus que les personnes menuës Qui vont nuz piez parmi les ruës: Car soffisance fait richece, Et convoitise fait povrece. Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches, Qui plus convoite mains est riches; Et qui voldroit croire escritures, Li rois resemblent les paintures, Dont tel exemple nous apreste Cil qui nous escrit l'Almageste, Se bien i savoit prendre garde Cil qui les paintures regarde, Qui plesent cui ne s'en apresse, Mès de près la plesance cesse; De loing semblent trop déliteuses, De près ne sunt point docereuses. Ainsinc va des amis poissans, Doux est à lor mescongnoissans Lor servise et lor acointance Par le defaut d'experience. Mès qui bien les esproveroit, Tant d'amertume i troveroit, Qu'il s'i craindroit moult à bouter. Tant fait lor grace à redouter. Ainsinc nous asséure Oraces, De lor amor et de lor graces:

[p. 169] De tous les astres lumineux, 19499 Qui sont les plus puissants sur eux, Et portent les signifiances De ces célestes influences, Et meuvent les complexions Selon leurs dispositions. Pour ce ne dis-je ni n'affiche Qu'un roi doive être appelé riche Plus que les autres gens menus Qui par les routes vont pieds-nus; Car suffisance fait richesse, Et convoitise fait détresse. Soit roi, soit pauvre mendiant, Qui plus convoite a moins vaillant, Et qui voudrait croire écritures Les rois ressemblent aux peintures. C'est l'exemple que l'auteur prit Quand l'Almageste il écrivit. Si bien savez y prendre garde, Quand les peintures on regarde, De loin elles font bon effet, De près le plaisir disparaît; De loin semblent délicieuses, De près ne sont plus doucereuses. Ainsi va des amis puissants. Doux semblent, aux non connaissants, Leur service et leur accointance Par le défaut d'expérience; Mais qui bien les éprouverait, Tant d'amertume y trouverait, Qu'il hésiterait, j'en suis sûre, A les briguer à l'aventure, Tant leur grâce est à redouter. C'est ce que se plaît à conter

[p. 170] Ne li princes ne sunt pas dignes 19279 Que li cors du ciel doingnent signes De lor mort plus que d'ung autre homme; Car lor cors ne vault une pomme Oultre le corps d'ung charruier, Ou d'ung clerc, ou d'ung ecuier: Car ges fais tous semblables estre, Si cum il apert à lor nestre. Par moi nessent semblable et nu, Fort et fiéble, gros et menu: Tous les met en équalité Quant à l'estat d'umanité. Fortune i met le remanant, Qui ne set estre permanant, Qui ses biens à son plaisir donne, Ne ne prent garde à quel personne, Et tout retolt et retoldra Toutes les fois qu'ele voldra.

XCIX

Comment Nature proprement Devise bien certainement La vérité, dont gentillesse Vient et en enseigne l'adresse.

Et se nus contredire m'ose, Qui de gentillece s'alose, Et die que li gentil-homme, Si cum li pueples les renomme, Sunt de meillor condicion Par noblece de nacion,

[p. 171] Dans ses vers le divin Horaces 19533 De leur amour et de leurs grâces. Non, les rois ne méritent pas Que les cieux daignent leur trépas Annoncer plus que d'un autre homme, Car leur corps ne vaut une pomme Plus que le corps d'un charretier, Ou d'un clerc ou d'un écuyer; Car je les fais semblables être; Voyez-les au moment de naître. Pour moi semblables sont et nus, Forts et faibles, gros et menus, Quant à leur humaine nature; Entre eux c'est l'égalité pure. Fortune apporte le restant Qui ne sait être permanent; Car ses biens à son plaisir donne Sans songer à quelle personne, Et tout ravit et ravira Toutes les fois qu'elle voudra.

XCIX

Comment Nature proprement Devise bien certainement La vérité, de quoi Noblesse Vient, et nous en donne l'adresse.

Et si quelqu'un me contredit De sa race et s'enorgueillit, S'écriant qu'est le gentilhomme (Ainsi que le peuple les nomme) De meilleure condition, Par sa naissance et son blason,

[p. 172] Que cil qui les terres cultivent, 19307 Ou qui de lor labor se vivent: Ge respons que nus n'est gentis, S'il n'est as vertus ententis, Ne n'est vilains, fors par ses vices Dont il pert outrageus et nices. Noblece vient de bon corage, Car gentillece de lignage N'est pas gentillece qui vaille, Por quoi bonté de cuer i faille, Por quoi doit estre en li parans La proece de ses parens Qui la gentillece conquistrent Par les travaux que grans i mistrent, Et quant du siecle trespasserent, Toutes lor vertus emporterent, Et lessierent as hoirs l'avoir; Que plus ne porent d'aus avoir. L'avoir ont, plus riens n'i a lor, Ne gentillece, ne valor, Se tant ne font que gentil soient Par sens ou par vertu qu'il aient. Si r'ont clers plus grant avantage D'estre gentiz, cortois et sage, (Et la raison vous en diroi,) Que n'ont li princes ne li roi Qui ne sevent de letréure; Car li clers voit en escriture Avec les sciences provées, Raisonables et desmonstrées, Tous maus dont l'en se doit retraire, Et tous les biens que l'en puet faire: Les choses voit du monde escrites, Si cum el sunt faites et dites.

[p. 173] Que ceux qui les terres cultivent 19563 Ou du travail de leurs mains vivent, Moi je réponds que nul, sans plus, N'est noble que par ses vertus Et n'est vilain que par ses vices, Son orgueil et ses fols caprices. Noblesse vient de la valeur, Car si manque bonté de cœur, Pour moi noblesse de naissance N'est rien qui vaille, sans doutance. Le noble doit montrer aux yeux La prouesse de ses aïeux, Qui leur noblesse avait conquise De par mainte grande entreprise. Or du monde ils sont disparus, Emportant toutes leurs vertus Et simplement leurs biens laissèrent, Dont leurs descendants héritèrent, Qui l'avoir ont, rien plus n'est leur, Pas plus noblesse que valeur, S'ils ne font tant que nobles soient Par sens et valeur qu'ils déploient. Plus d'avantage a donc cent fois Le clerc d'être noble et courtois (Et la raison vais vous en dire), Qu'un roi qui, malgré son empire, N'est, hélas! rien moins que savant. Car le clerc en écrits apprend Avec les sciences prouvées, Raisonnables et démontrées, Les maux dont on doit s'écarter Et les biens qu'on peut pratiquer: Les choses voit du monde écrites Comme elles sont faites et dites,

[p. 174] Il voit ès anciennes vies 19341 De tous vilains les vilenies, Et tous les faiz des cortois hommes, Et des cortoisies les sommes: Briefment, il voit escrit en livre Quanque l'en doit foïr ou sivre; Par quoi tuit clerc, desciple et mestre, Sunt gentiz ou le doivent estre; Et sachent cil qui ne le sont, C'est por lor cuers que mauvès ont: Qu'il en ont trop plus d'avantages Que cil qui cort as cers ramages. Si valent pis que nule gent Clerc qui le cuer n'ont noble et gent, Quant les biens congnéus eschivent, Et les vices véus ensivent; Et plus pugnis devroient estre Devant l'emperéor celestre Clers qui s'abandonnent as vices, Que les gens laiz, simples et nices Qui n'ont pas les vertus escrites, Que cil tiennent vils et despites. Et se princes sevent de letre, Ne s'en puéent-il entremetre De tant lire et de tant aprendre, Qu'il ont trop aillors à entendre. Par quoi por gentillece avoir, Ont li clerc, ce poés savoir, Plus bel avantage et greignor Que n'ont li terrien seignor. Et por gentillece conquerre Qui moult est honorable en terre, Tuit cil qui la vuelent avoir, Ceste rieule doivent savoir:

[p. 175] Et dans l'histoire des anciens 19597 Voit les bassesses des vilains Auprès des glorieuses vies Des héros et leurs courtoisies. Bref, écrit en livres il voit Ce que fuir, ce que suivre il doit. Les clercs donc, ou disciple ou maître, Nobles sont tous ou doivent l'être, Et partant ceux qui ne le sont, C'est par leur cœur que mauvais ont; Car ils ont trop plus d'avantages Que ceux qui courent cerfs sauvages. Donc valent pis que nulle gent Clers qui n'ont le cœur noble et gent, Lorsqu'à bon escient esquivent Les vertus et les vices suivent, Donc devraient être plus punis, Par l'empereur du paradis, Les clers qui se livrent aux vices Que vilains simples et novices, Clercs qui méprisent les vertus Que gens qui n'ont bons livres lus. Or quand est lettré d'aventure Un prince, il ne peut mettre cure A s'instruire dans les écrits, Car trop ailleurs a de soucis. Aussi pour acquérir noblesse, Les savants ont, je le confesse, Plus d'avantages et meilleurs Que n'ont les terriens seigneurs. Car cette noblesse si chère Et tant honorable sur terre, Tous ceux qui la veulent avoir Cette règle doivent savoir:

[p. 176] Quiconques tent à gentillece, 19375 D'orguel se gart et de parece, Aille as armes, ou à l'estuide, Et de vilenie se vuide; Humble cuer ait, cortois et gent En tretous leus, vers toute gent, Fors sans plus vers ses anemis, Quant acort n'i puet estre mis. Dames honeurt et damoiseles, Mès ne se fie trop en eles, Que l'en porroit bien meschéoir, Maint en a-l'en véu doloir. Tex hons doit avoir los et pris, Sans estre blasmé ne repris, Et de gentillece le non Doit recevoir, li autre non. Chevaliers as armes hardis, Preus en faiz et cortois en dis, Si cum fu mi sires Gauvains Qui ne fu pas pareus as vains, Et li bons quens d'Artois Robers[45], Qui dès lors qu'il issi du bers, Hanta tous les jors de sa vie Largece, honor, chevalerie, N'onc ne li plot oiseus sejors, Ains devint hons devant ses jors. Tex chevaliers preus et vaillans, Larges, cortois et bataillans, Doit par tout estre bien venus, Loés, amés et chier tenus. Moult redoit-l'en clerc honorer Qui bien vuet as ars laborer, Et pense des vertus ensivre Qu'il voit escrites en son livre:

[p. 177] Quiconque aspire à la noblesse 19631 D'orgueil se garde et de paresse Et de tout vilain sentiment. A l'étude, aux armes vaillant. Humble cœur ait, bonté profonde En tous lieux et par tout le monde, Excepté pour ses ennemis, Quand accord n'y peut être mis: Dames honore et damoiselles, Mais sans trop se fier en elles, Car mal lui pourrait advenir; Maint on a vu s'en repentir. Tel homme avoir doit los et gloire Pour conduite si méritoire, Et doit de noblesse le nom Recevoir seul, les autres non. Chevalier vaillant à la guerre, Sage dans tout ce qu'il veut faire, Toujours en paroles courtois, Et tel, en un mot, qu'autrefois Fut messire Gauvain, modèle Du chevalier brave et fidèle, Ou le comte d'Artois Robert[45], Qui, dès le berceau bon et fier, Hanta tous les jours de sa vie Largesse, honneur, chevalerie, Et méprisant l'oisiveté Fut homme avant la puberté: Tel chevalier vaillant et sage, Large, courtois, de grand courage, Doit partout être bienvenu, Aimé, cher et noble tenu. Savant qui pense aux vertus suivre Qu'il voit écrites dans son livre,