Part 8
[p. 140] Ces miréors, c'est chose voire, 18783 Lor fussent lors moult necessoire: Car aillors assembler péussent, Quant le péril i congnéussent; Ou à l'espée qui bien taille, Espoir Mars li diex de bataille, Se fust si du jalous venchiés, Que ses laz éust destranchiés: Lors li péust à bon éur Rafaitier sa fame aséur Où lit, sans autre place querre. Ou près du lit néis à terre. Et se par aucune aventure Qui moult fust felonnesse et dure Dam Vulcanus i sorvenist Lors néïs que Mars la tenist, Venus qui moult est sage dame, (Car trop a de barat en fame) Se, quant l'uis li oïst ovrir, Péust à tens ses rains covrir, Bien éust excusacions Par quiexque cavillacions, Et contrevast autre ochoison Por quoi Mars vint en sa maison; Et jurast quanque l'en vosist, Si que ses prueves li tosist, Et li féist à force croire C'onques la chose ne fu voire: Tout l'éust-il néis véuë, Déist-ele que la véuë Li fust oscurcie et troblée, Tant éust la langue doblée En diverses plicacions A trover escusacions.
[p. 141] Oui, ce miroir, c'est chose claire, 19029 Leur eût été bien nécessaire. Car ailleurs, voyant le danger, Ils eussent pu se rencontrer, Ou de son glaive, qui bien taille, Se fût Mars, le dieu de bataille, Si bien du jaloux revanché, Que tous ses lacs il eût tranché, Et sans chercher d'autre repaire, Au lit, ou même auprès, à terre, Sa maîtresse il eût contenté Tout à son aise, en sûreté. Alors si par quelque aventure Moult félonesse et moult trop dure, Fût là survenu dam Vulcain, Quand même en ses bras Mars la tint, Vénus, qui moult est sage dame (Car trop de vice est en la femme), Si ses reins, oyant l'huis ouvrir, Elle avait à temps pu couvrir, Vénus, dis-je, n'eût point d'excuse Manqué, les eût sauvés par ruse, Jusqu'à prochaine occasion De revoir Mars en sa maison, Et fait de force à l'autre croire Que le fait n'était pas notoire Et juré ce qu'on eût voulu, Tant que lui s'avouât vaincu. L'eût-il même de ses yeux vue, Elle soutiendrait que sa vue Était troublée assurément, Si bien sa langue en un moment, En mille détours, mille ruses, Femme plie à trouver excuses
[p. 142] Car riens ne jure, ne ne ment 18817 De fame plus hardiement; Si que Mars s'en alast tous quites.
_Nature._
Certes, sire Prestres, bien dites Comme preus et cortois et sages. Trop ont fames en lor corages Et soutilités et malices (Qui ce ne set, fox est et nices), N'onc de ce ne les escuson. Plus hardiement que nuz hon Certainement jurent et mentent, Méismement quant el se sentent De quexque forfait encolpées: Jà si ne seront atrapées En cest cas especiaument: Dont bien puis dire loiaument, Qui cuer de fame aparcevroit, Jamès fier ne s'i devroit; Non feroit-il certainement, Qu'il l'en mescherroit autrement.
_L'Acteur._
Ainsinc s'acordent, ce me semble, Nature et Genius ensemble. Si dist Salemon toutevois, Puisque par la vérité vois, Que benéurés hons seroit Qui bonne fame troveroit.
_Nature._
Encor ont miréors, dist-ele, Mainte autre force grant et bele:
[p. 143] (Car rien ne jure ni ne ment 19063 Plus que la femme hardiment), Si bien que Mars s'en allât quitte.
_Nature._
Sire prêtre, avez chose dite Courtoise et bonne et sans erreur. Trop ont les femmes en leur cœur De subtibilité, de malice (Qui ne le sait est trop novice), Ce n'est moi qui les défendrai. Plus effrontément, je le sai, Que nul homme les femmes mentent Et jurent, surtout quand se sentent En soupçon de quelque forfait; Bien fin qui les attraperait, Surtout en semblable aventure. D'où je puis franchement conclure: Qui cœur de femme à nu verrait Jamais fier ne s'y devrait, Et serait voire, eût-il beau faire, Trompé de quelque autre manière.
_L'Auteur._
Ainsi donc s'accordent sans plus Tous deux Nature et Génius. Toutefois Salomon ajoute, Pour dire la vérité toute, Que bien heureux l'homme serait Qui bonne femme trouverait.
_Nature._
Miroirs ont encore, dit-elle, Mainte autre force grande et belle;
[p. 144] Car choses grans et grosses mises 18845 Très-près, semblent de loing asises, Fust néis la plus grant montaingne, Qui soit entre France et Sardaingne, Qu'el i puéent estre véuës Si petites et si menuës, Qu'envis les porroit-l'en choisir, Tant i gardat-l'en à loisir. Autre mirail par verités Monstrent les propres quantités Des choses que l'en i regarde, S'il est qui bien i prengne garde. Autre miréor sunt qui ardent Les choses, quant eus les regardent, Qui les set à droit compasser Por les rais ensemble amasser, Quant li solaus reflamboians Est sus les miréors roians. Autre font diverses ymages Aparoir en divers estages, Droites, belongues et enverses, Par composicions diverses; Et d'une en font-il plusors nestre Cil qui des miréors sunt mestre; Et font quatre iex en une teste, S'il ont à ce la forme preste. Si font fantosmes aparens A ceus qui regardent par ens; Font les néis dehors paroir Tous vis, soit par aigue, ou par air; Et les puet-l'en véoir joer Entre l'ueil et le miroer, Par les diversités des angles. Soit li moiens compoz ou sangles,
[p. 145] Car les objets grands et gros mis 19091 Tout près semblent si loin assis, Fût-ce la plus grande montagne Qui soit entre France et Sardaigne, Qu'à les regarder à loisir A peine on les pourrait choisir, Tant sont toutes les choses vues Si petites et si menues. D'autres miroirs, par vérités, Montrent les propres quantités Des choses que l'on y regarde S'il est qui bien y prenne garde. D'autres miroirs sont maintenant Qui brûlent ce qu'on met devant Quand on les règle et les assemble Pour les rais amasser ensemble, Quand le soleil reflamboiant Est sur les miroirs rayonnant. D'autres font diverses images Apparaître en divers étages, Droites, oblongues, à l'envers, Par maints arrangements divers. Souvent d'une fait plusieurs naître Celui qui des miroirs est maître, Montre fantômes grimaçants A ceux qui regardent dedans, Mettant quatre yeux en une tête, Si pour cela la forme est prête. Puis les fait tout vivants mouvoir Entre notre œil et le miroir Par la combinaison des lignes Et des angles, sous mille signes, Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés, Par engins simples, composés,
[p. 146] D'une matire ou de diverse, 18879 En quoi la forme se reverse, Qui tant se va montepliant, Par le moien obediant Qui vient as iex aparissans, Selon les rais ressortissans, Qu'il si diversement reçoit, Que les regardéors deçoit. Aristote néis tesmoigne, Qui bien sot de ceste besoigne, (Car toute science avoit chiere) Uns hons, ce dist, malades iere, Si li avoit la maladie Sa véuë moult afoiblie, Et li airs iert oscurs et trobles, Et dit que par ces raisons dobles Vit-il en l'air de place en place, Aler par devant soi sa face. Briément, mirail, s'il n'ont ostacles, Font aparoir trop de miracles. Si font bien diverses distances, Sans miréors, grans decevances, Sembler choses entr'eus lointaines Estre conjointes et prochaines; Et sembler d'une chose deus, Selonc la diversité d'eus, Ou six de trois, ou huit de quatre, Qui se vuet au véoir esbatre, Ou plus ou mains en puet véoir, Si puet-il ses yex asséoir, Ou plusors chose sembler une, Qui bien les ordene et aüne. Néis d'ung si très petit homme, Que chascuns à nain le renomme,
[p. 147] De matière unique ou diverse, 19125 En quoi la forme se reverse Et tant se va multipliant D'un engin à l'autre passant, Qu'enfin à la vue étonnée Tant arrive dénaturée Par tous les rais qu'elle reçoit, Que les observateurs déçoit. Aristote même l'expose, Qui connaissait à fond la chose (Car toute science il aimait). Il dit: «Malade un homme était, Et telle était sa maladie: Il avait la vue affaiblie, Et l'air lui semblait trouble et noir; Aussi, dit-il, croyait-il voir, Pour ces raisons, de place en place, Aller par devant lui sa face.» Bref, les miroirs font à nos yeux, Lorsque, pour arrêter leurs feux, Ne s'interposent les obstacles, Apparaître trop de miracles. Les distances même souvent Nous vont sans miroir décevant, Et nous font voir choses lointaines Ensemble jointes et prochaines, D'un objet semblent faire deux Par la diversité des lieux, Ou six de trois, ou huit de quatre; Qui se veut du spectacle ébattre, Selon que ses yeux fixera, Plus ou moins en apercevra, Jusqu'à plusieurs choses en une, S'il sait bien ordonner chacune.
[p. 148] Font-il paroir as yex véans 18913 Qu'il soit plus grans que dix géans, Et pert par sus les bois passer, Sans branche plaier ne quasser, Si que tuit de paor en tremblent; Et li géant nain i ressemblent Par les yex qui si les desvoient, Quant si diversement les voient.
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Et quant ainsinc sunt décéu Cil qui tex choses ont véu, Par miréors ou par distances, Qui lor ont fait tex demonstrances, Si vont puis au pueple et se vantent, Et ne dient pas voir, ains mentent, Qu'il ont les déables véus, Tant sunt ès regars decéus. Si font bien oel enferme et troble De sengle chose sembler doble, Et paroir où ciel doble lune, Et deux chandeles sembler une. N'il n'est nus qui si bien regart, Qui sovent ne faille en regart, Dont maintes choses jugié ont D'estre moult autre que ne sont. Mès ne voil or pas metre cure En ci déclairier la figure Des miréors, ne ne dirai Comment sunt reflechi li rai, Ne lor angles ne voil descrivre, Tout est aillors escrit en livre; Ne porquoi des choses mirées Sunt les images remirées
[p. 149] Voire elles font aux regardants 19159 Sembler plus haut que dix géants Un homme, un si très-petit homme Que chacun pour nain le renomme, A croire qu'il s'en va passer Par sus bois sans branche casser, Si bien que tous de peur en tremblent; Géants d'autre part nains leur semblent. Or tous sont par leurs yeux trompés, Selon qu'ils sont des rais frappés. Et quand les miroirs ou distances, Aux si trompeuses apparences, Quelques-uns ont ainsi déçu, Ceux qui telles choses ont vu Lors s'en vont au peuple et se vantent, Et ne disent pas vrai, mais mentent, Disant qu'ils ont les diables vus, Tant ils sont par leurs yeux déçus. Ainsi fait l'œil malade et trouble Simple chose paraître double, Deux chandelles une sembler Et deux lunes au ciel briller. Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient, Que leurs yeux souvent ne dévoient, D'où jugé maintes choses ont Être tout autres que ne sont. Mais je ne veux pas mettre cure A dépeindre ici la figure Des miroirs, non plus les façons Dont sont réfléchis les rayons, Ni leurs angles ne veux décrire Qu'ailleurs en maint livre on peut lire, Ni pourquoi les objets mirés Ne sont que reflets renvoyés
[p. 150] As yex de ceus qui là se mirent, 18945 Quant vers les miréors se virent[37]; Ne les leus de lor aparences, Ne les causes des decevances; Ne ne revoil dire, biau prestre, Où tex ydoles ont lor estre, Ou des miréors, ou defores; Ne ne recenserai pas ores Autres visions merveilleuses, Soient plesans ou dolereuses, Que l'en voit avenir sodaines; Savoir mon s'eles sunt foraines, Ou sans plus en la fantasie, Ce ne déclairerai-ge mie; N'il ne le convient ore pas, Ainçois les lais et les trespas Avec les choses devant dites Qui jà n'ierent par moi descrites: Car trop y a longue matire, Et si seroit grief chose à dire, Et moult seroit fort à entendre. S'il ert qui le séust aprendre As gens lais especiaument, Qui lor diroit généraument, Si ne porroient-il pas croire Que la chose fust ainsinc voire, Des miréors méismement, Qui tant euvrent diversement, Se par estrumens nel' véoient, Se clercs livrer les lor voloient, Qui séussent par démonstrance Ceste merveilleuse science. Ne des visions les manières, Tant sunt merveilleuses et fieres,
[p. 151] Dans les yeux de ceux qui se mirent 19193 Quand vers les miroirs ils se virent[37], Ni les causes, ni les raisons Des semblants et déceptions. Je ne dirai non plus, beau prêtre, Où ces images ont leur être, Dans les miroirs ou en dehors; Je ne décrirai point dès lors Autres visions merveilleuses, Soit plaisantes, soit douloureuses Qui adviennent soudainement: Si elles sont réellement Ou sans plus en la fantaisie, Ce ne déclarerai-je mie, Car ce n'est pas ici le cas. Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas, Avec les choses devant dites Que je n'ai pas non plus décrites, Car trop étendu le sujet Et trop difficile serait A dire, et trop fort à entendre. Si quelqu'un le voulait apprendre Au vulgaire spécialement, Et parlât généralement, Personne dans son auditoire Ne voudrait telle chose croire Des miroirs en particulier Au mérite si singulier, Si par palpable démontrance Cette merveilleuse science En même temps il n'expliquait Par instruments qu'il produirait. Ni des visions les manières, Tant sont merveilleuses et fières,
[p. 152] Ne porroient-il otroier, 18979 Qui les lor voldroit desploier, Ne quex sunt les decepcions Qui viennent par tex visions, Soit en veillant, soit en dormant, Dont maint s'esbahissent forment: Por ce les vueil ci trespasser, Ne si ne vueil or pas lasser Moi de parler, ne vous d'oïr: Bon fait prolixité foïr. Si sunt fames moult envieuses[38], Et de parler contrarieuses, Si vous pri qu'il ne vous desplaise, Por ce que du tout ne m'en taise, Se bien par la vérité vois; Tant en vuel dire toutevois, Que maint en sunt si decéu, Qui de lor liz se sunt méu, Et se chaucent néis et vestent, Et de tout lor harnois s'aprestent, Si cum li sen commun someillent, Et tuit li particulier veillent: Prennent bordons, prennent escharpes, Ou piz, ou faucilles, ou sarpes, Et vont cheminant longues voies, Et ne sevent où toutevoies; Et montent néis es chevaus, Et passent ainsinc mons et vaus, Par seches voies, ou par fanges, Tant qu'il viennent en leus estranges. Et quant li sen commun s'esveillent, Moult s'esbahissent et merveillent. Quant puis à leur droit sens reviennent, Et quant avec les gens se tiennent,
[p. 153] Nul ne saurait leur inculquer, 19227 Tant les voulût-il expliquer, Ni les déceptions cruelles Qui viennent par visions telles, Soit en veillant, soit en dormant, Dont maint s'ébahit grandement. Aussi, c'est pourquoi je les passe, De peur qu'à la fin je ne lasse Moi de parler et vous d'ouïr, Car bon fait prolixité fuir. Or sont femmes moult ennuyeuses Et de trop parler envieuses. Mais si tout ce clairement vois, Je vous prie encore une fois, Pour que de tout point ne me taise, Que de m'ouïr ne vous déplaise. Maints sont par vision séduits Tant qu'ils se lèvent de leurs lits, Et se chaussent même et se vêtent Et de tout leur harnais s'apprêtent, Car chez eux le sens commun dort, Et seul veille leur fol transport. Lors prenant bourdons et écharpes Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39], Ils s'en vont bien loin cheminant Sans savoir où, le plus souvent, Et même enfourchant leur monture Par monts, par vaux, à l'aventure, Franchissent marais, secs chemins, Tant qu'ils gagnent pays lointains; Et quand leur sens commun s'éveille Moult s'ébahit et s'émerveille. Puis revenus à leur droit sens, Quand se trouvent avec les gens,
[p. 154] Si tesmoignent, non pas por fables, 19013 Que là les ont porté déables Qui de lor ostiex les osterent, Et il méismes s'i porterent. Si rest bien sovent avenu, Quant aucuns sunt pris et tenu Par aucune grant maladie, Si cum il pert en frenisie, Quant il n'ont gardes sofisans, Ou sunt seus en ostiex gisans, Qu'il saillent sus et puis cheminent, Et de tant cheminer ne finent, Qu'il truevent aucuns leus sauvages, Ou prez, ou vignes, ou boscages, Et se lessent ilec chéoir. Là les puet-l'en après véoir Se l'en i vient, combien qu'il tarde, Por ce qu'il n'orent point de garde, Fors gent espoir fole et mauvese, Tous mors de froit et de mesese; Ou quant sunt néis en santé, Voit-l'en de tex à grant planté, Qui mainte fois, sans ordenance, Par naturel acoustumance, De trop penser sunt curieus, Quant trop sunt melencolieus, Ou paoreux outre mesure, Qui mainte diverse figure Se font paroir en eus-méismes, Autrement que nous ne déismes[40] Quant de miréors parlions, Dont si briefment nous passions, Et de tout, ce lor semble lores Qu'il soit ainsinc por voir defores.
[p. 155] Ils jurent que ce ne sont fables, 19261 Que là les ont portés les diables Qui les ont de leurs lits ôtés; Mais eux-mêmes s'y sont portés. Ainsi par grande maladie Et par extrême frénésie Quand quelqu'un est pris et tenu, Moult souvent est-il advenu, Si garde insuffisante veille Ou tout seul chez lui s'il sommeille, Qu'il se lève et va cheminant Et devant lui chemine tant Qu'il trouve quelque lieu sauvage, Ou prairie, ou vigne, ou bocage, Où se laisse exténué choir. Et là peut-on après le voir, Lorsque d'accourir trop on tarde, Pour n'avoir pas fait bonne garde, Ou l'avoir mis en folle main, Expirant de froid et de faim. Et maintes fois sans maladie, Par naturelle frénésie, Ne voyons-nous pas quantité De gens, en très-bonne santé, Qui sont par trop mélancoliques, Pensifs, soucieux, extatiques, Voire outre mesure peureux, Eux-mêmes se frapper les yeux Et l'esprit de mainte figure Étrange, de même nature Que celles dont céans parlions Quand des miroirs nous dissertions; Mais ils les prennent pour réelles Et vivantes et naturelles.
[p. 156] Cil qui par grant devocion 19047 En trop grant contemplacion, Font aparoir en lor pensées Les choses qu'il ont porpensées, Et les cuident tout proprement Véoir defors apertement, Et ce n'est fors trufle et mençonge, Ainsinc cum de l'omme qui songe, Qui voit, ce cuide, en sa présence Les esperituex sustance, Si cum fist Scipion jadis, Qui vit enfer et paradis, Et ciel et air, et mer, et terre, Et tout quanque l'en i puet querre; Il voit estoiles aparair, Et voit oisiaus voler par air, Et voit poissons par mer noer, Et voit bestes par bois joer, Et faire tours et biaus et gens; Et voit diversetés de gens, Les uns en chambre solacier, Les autres voit par bois chacier, Par montaignes et par rivieres, Par prez, par vignes, par jachieres; Et songe plaiz et jugemens, Et guerres et tornoiemens, Et baleries et karoles, Et ot vieles et citoles, Et flere espices odoreuses, Et goute choses savoreuses, Et gist entre les bras s'amie, Et toutevois n'i est-il mie; Ou voit Jalousie venant, Ung pestel à son col tenant,
[p. 157] Tel qui, par grand' dévotion, 19295 En trop grand' contemplation, Fait apparaître en ses pensées Les choses qu'il a pourchassées, Et les cuide voir proprement Devant ses yeux ouvertement (Mais tout cela n'est que mensonge, Ainsi comme l'homme qui songe, Qui prend ce qu'il voit pour réel Quand ce n'est que spirituel, Comme Scipion, dit l'histoire, Vit le ciel dans toute sa gloire, Et la mer, et la terre et l'air En tous détails, jusqu'à l'enfer), Tel donc voit étoiles paraître, Les animaux dans les bois paître, Les oiseaux dans l'air voyager Et poissons par la mer nager: Il voit leurs tours, leur gentillesse, Il voit encore en grand' liesse, Chez eux diversité de gens, D'autres par les forêts chassants, Par montagnes et par rivières, Par prés, par vignes, par jachères: Il songe plaids et jugements, Guerres, tournois, trépignements, Et bals, et rondes et karoles, Entend guitares et violes, Goûte savoureux aliments Et flaire épices odorants, Ou gît dans les bras de sa mie, Et de cela rien n'est-il mie: Ou voit Jalousie accourant, Un bâton à son col tenant,
[p. 158] Qui provés ensemble les trueve 19081 Par Male-Bouche qui contrueve Les choses ains que faites soient, Dont tuit Amant par jor s'effroient. Car cil qui fins Amans se clament, Quant d'amors ardemment s'entr'ament, Dont moult ont travaus et anuis, Qui se sunt de nuit endormis En lor lit où moult ont pensé, (Car les propriétés en sé)[41] Si songent les choses amées, Que tant ont par jor réclamées, Ou songent de lor aversaires Qui lor font anuis et contraires. Ou s'il sunt en mortex haïnes, Corrous songent et ataïnes, Et contens o lor anemis Qui les ont en haïne mis Es choses à guerre ensivables, Par contraires ou par semblables. Ou s'il resunt mis en prison Par aucune grant mesprison, Songent-il de lor délivrance, S'il en sunt en bonne esperance; Ou songent ou gibet ou corde, Que li cuers par jor lor recorde; Ou quiexques choses desplesans, Qui ne sunt mie hors, mès ens, Si recuident-il por voir lores Que ces choses soient defores, Et font de tout ou duel ou feste, Et tout portent dedens lor teste, Qui les cinc sens ainsinc deçoit Par les fantosmes qu'il reçoit,