Le roman de la rose - Tome IV

Part 7

Chapter 73,469 wordsPublic domain

[p. 121] Car il devait en être ainsi. 18691 Dieu fit celle pour celui-ci, Non pas une autre, mais cette une; Rien n'y pouvait sens ni fortune; Tel était son destin fatal. Or que l'affaire tourne mal, Et que durant le mariage L'un ou l'autre de folle rage Soit pris, si quelqu'un il entend, Contre la chose s'irritant, Maudire ceux qui consentirent Au mariage et qui le firent, L'insensé lors incontinent: «A Dieu, dit-il, prenez-vous-en Qui voulut qu'ainsi fût la chose; Lui seul de tout ceci fut cause.» Puis il confirme par serment Qu'il n'en saurait être autrement. Non! non! cette réponse est fausse; Aux gens ne sert pas telle sauce Qu'il les fasse au mal consentir, Le vrai Dieu qui ne peut mentir. D'eux seuls vient la male pensée D'où nait l'espérance insensée Qui les pousse au mal accomplir Et qu'ils pourraient d'eux-mêmes fuir. Pour que s'en détourner ils pussent, Ils suffirait qu'ils se connussent. Qu'ils s'adressent au Créateur; S'ils l'aiment, ils auront son cœur. Car celui-là sagement aime, Sans plus, qui se connaît soi-même. Les animaux muets et nus, D'intelligence dépourvus,

[p. 122] Et raison por eulx s'entr'entendre, 18489 Qu'il s'entrepéussent aprendre, Mal fust as hommes avenu. Jamès li biau destrier crenu Ne se lesseroient donter, Ne chevaliers sor eus monter; Jamès buef sa teste cornuë Ne metroit à jou de charruë: Asnes, mulez, chamel por homme Jamès ne porteroient somme: Oliphans sor sa haute eschine, Qui de son nez trompe et buisine, Et s'en paist au soir et au main, Si cum uns hons fait de sa main: Jà chien ne chat nel' serviroient, Car sans homme bien cheviroient: Ours, leus, lyons, liépars et sangler Tuit vodroient homme estrangler: Li raz néis l'estrangleroient, Quant au berseuil le troveroient: Jamès oisel por mal apel Ne metroit en peril sa pel, Ains porroit homme moult grever En dormant por les yex crever. Et s'il voloit à ce respondre Qu'il les cuideroit tous confondre, Por ce qu'il set faire arméures, Heaumes, haubers, espées dures, Et set faire ars et arbalestes, Ausinc feroient autres bestes. Ne r'ont-il singes et marmotes Qui lor feroient bonnes cotes De cuir, de fer, voire porpoins? Il ne demorroit jà por poins;

[p. 123] Se méconnaissent par nature[34]; 18725 Car s'ils avaient, je vous assure, Parole et penser, et savoir, Pour se connaître et pour vouloir, Triste serait l'humain partage. Jamais le destrier sauvage Ne se serait laissé dompter Ni par son cavalier monter, Le bœuf n'eût sa tête cornue Pliée au joug de la charrue. Jamais mulet, âne, chameau N'eût pour l'homme porté fardeau. L'éléphant à la haute échine, Qui de son nez trompe et bruine Et s'en pait du soir au matin Comme un homme fait de sa main, Le chien, ni le chat, pour son maître N'eût voulu l'homme reconnaître. Ours, lion, tigre, sanglier, Tous voudraient l'homme exterminer. Les rats en feraient leur pâture En son lit, par la nuit obscure; Et l'oiselet pour nul appeau Ne mettrait en péril sa peau, Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme, Lui crever l'œil pendant son somme. Et s'il répondait à ceci Qu'il les croit tous à sa merci, Puisqu'il sait façonner armures, Haumes, hauberts et lances dures, Arbalètes et javelots, Ainsi feraient les animaux. N'ont-ils pas singes et marmotes Qui leur feraient de bonnes cotes

[p. 124] Car ceulx ovreroient des mains, 18523 Si n'en vaudraient mie mains; Et porroient estre escrivain. Il ne seroient jà si vain Que tretuit ne s'asostillassent Comment as armes contrestassent, Et quiexques engins referoient Dont moult as hommes greveroient: Néis puces et orillies, S'eles s'ierent entortillies En dormant dedens lor oreilles, Les greveroient à merveilles: Paous néis, sirons et lentes, Tant lor livrent sovent ententes, Qu'il lor font lor euvres lessier, Et eus flechir et abessier, Ganchir, torner, saillir, triper, Et dégrater, et défriper, Et despoiller et deschaucier, Tant les puéent-il enchaucier. Mouches néis, à lor mengier, Lor mainent sovent grant dangier, Et les assaillent ès visaiges, Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges. Formis et petites vermines Lor feroient trop d'ataïnes, S'il ravoient d'eus congnoissance: Mès voirs est que ceste ignorance Lor vient de lor propre nature. Mès raisonnable créature, Soit mortex hons, soit divins anges, Qui tuit doivent à Diex loanges, S'el se mescongnoist comme nices, Ce defaut li vient de ses vices

[p. 125] De cuir, de fer, voire pourpoints? 18759 Pourquoi ne feraient-ils des points Aussi bien que lui, toute somme, Puisqu'ils ont des mains comme l'homme? Ils pourraient même être écrivains, Et ne seraient jamais si vains Que tretous ne s'industriassent Comment aux armes bataillassent, Et mille et mille engins feraient Dont l'homme à leur tour grèveraient. Jusqu'à la puce, au perce-oreille Qui les grèverait à merveille S'il se faufilait tortillant Par son oreille, en son dormant. Et le pou, le ciron, du reste, La punaise tant le moleste, Tant lui livre de durs assauts Qu'elle le fait par mille sauts Bondir et laisser son ouvrage, Tourner, gambader avec rage, Se gratter et se tortiller, Se déchausser, se dépouiller, Se courber, se tordre l'échine. La mouche même, si taquine, Souvent, quand il prend son manger, Lui fait courir maint grand danger, Et le chatouillant au visage, D'un roi se rit comme d'un page. Les vermisseanx et les fourmis Lui feraient aussi trop d'ennuis S'ils avaient de soi connaissance. Donc on voit que cette ignorance De leur nature est bien le fruit. Mais l'être raisonnable, lui,

[p. 126] Qui le sens li troble et enivre: 18557 Car il puet bien Raison ensivre, Et puet de franc voloir user: N'est riens qui l'en puist escuser. Et por ce tant dit vous en ai, Et tex raisons i amenai, Que lor jangles vueil estanchier, N'est riens qui les puist revanchier.

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Mès por m'entencion porsivre, Dont ge voldroie estre délivre Por ma dolor que g'i recors, Qui me troble l'ame et le cors, N'en vueil or plus dire à ce tor, Vers les ciex arrier m'en retor, Qui bien font quanque faire doivent As créatures qui reçoivent Les célestiaus influances, Selonc lor diverses sustances. Les vens font-il contrarier, L'air enflamber, braire et crier, Et esclaircir en maintes pars Par tonnoirres et par espars, Qui taborent, timbrent et trompent Tant que les nuës se desrompent Par les vapors qu'il font lever. Si lor fait les ventres crever Li chalor et li movemens, Par orribles tornoiemens, Et tempester et giter foudres, Et par terre eslever les poudres,

[p. 127] Qu'il soit humain ou qu'il soit ange, 18793 Qui tous doivent â Dieu louange, Quand il se méconnaît, le sot, De ses vices vient ce défaut Qui ses sens trouble et qui l'enivre; Car il peut, s'il veut, Raison suivre Et de son libre arbitre user; Rien n'est qui l'en puisse excuser. Or si j'ai sur le libre arbitre Tant discouru dans ce chapitre, C'est pour sa fourbe démasquer, Sans qu'il y puisse répliquer. Mais pour, bon Génius, parfaire Ma résolution première. Et guérir mon âme et mon cœur De leur trop cuisante douleur, Sur ce sujet je veux me taire Et revenir aux cieux arrière, Qui toujours, eux, font leur devoir Vers tout ce qui doit recevoir Les sidérales influences, Selon les diverses substances. Ils font les vents contrarier, L'air enflammer, bruire et crier, Et font édaircir l'atmosphère, En maintes parts, par le tonnerre Et par les éclairs, qui soudain Frappent dessus leur tambourin, Qui roulent, qui grondent, qui trompent, Tant qu'enfin nuages se rompent Par les vapeurs qu'il font lever. Car le ventre ils leur font crever Et tempêter et jeter foudres, Et par terre élever les poudres

[p. 128] Voire tors et clochiers abatre, 18587 Et maint viel arbre tant debatre Que de terre en sunt errachié, Jà si fort n'ierent atachié, Que jà racines riens lor vaillent, Que tuit envers à terre n'aillent, Ou que des branches n'aient routes, Au mains une partie ou toutes.

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Si dist-l'en que ce font déables A lor croz et à lor chaables, A lor ongles, à lor havez; Mès tex diz ne vaut deus navez. Qu'il en sunt à tort mescréu. Car nule riens n'i a éu, Fors les tempestes et li vent, Qui si les vont aconsivant: Ce sunt les choses qui lor nuisent. Ceus versent blez, et vignes cuisent, Et flors et fruiz d'arbres abatent, Tant les tempestent et debatent, Qu'il ne puéent es rains durer, Tant qu'il se puissent méurer. Voire plorer à grosses lermes Refont-il l'air en divers termes; S'en ont si grant pitié les nuës, Que s'en despoillent toutes nuës, Ne ne prisent lors ung festu Le noir mantel qu'el ont vestu: Car à tel duel faire s'atirent, Que tout par pieces le descirent; Si li aident à plorer, Cum s'en les déust acorer,

[p. 129] En maint horrible tournoîment, 18827 Par la chaleur, le mouvement: Voire tours et clochers abattre Et maints vieux arbres tant débattre Que de terre ils sont arrachés; Jamais ne seront attachés Si fort, que racines ne cassent Et qu'à l'envers ils ne trépassent, Ou ne soient, en partie au moins, Leurs rameaux rompus et disjoints. Or ceci font, dit-on, les diables, Avec leurs crocs, avec leurs câbles Et leurs ongles et leurs crochets. Mais tel dit ne vaut deux navets, Et c'est à tort qu'on le suppose; Car il n'y a rien autre chose Que les tempêtes et le vent Qui de près se vont poursuivant; Voilà les choses qui leur nuisent. Ils versent blés, les vignes cuisent, Et sur les arbres fleurs et fruits Si fort, devant qu'ils soient mûris, Tempêtent, ballottent et meuvent, Qu'aux rameaux tenir plus ne peuvent; A grosses larmes voire ils font L'air pleurer par si dur affront; Pitié si grande en ont les nues Que s'en dépouillent toutes nues, Et ne prisent lors un fétu Le noir manteau qu'ont revêtu. Car à tel deuil faire conspirent Que tout par pièces le déchirent, Et comme si les éventrer L'on devait, l'aident à pleurer,

[p. 130] Et plorent si parfondement, 18619 Si fort et si espessement, Qu'el font les flueves desriver, Et contre les champs estriver, Et contre les forez voisines Par lor outrageuses cretines, Dont il convient sovent perir Les blez et le tens encherir, Dont li povres qui les laborent, L'esperance perduë plorent. Et quant li flueves se desrivent, Li poissons qui lor flueve sivent, Si cum il est drois et raisons, Car ce sunt lor propres maisons, S'en vont, comme seignor et maistre, Par champs, par prez, par vignes paistre, Et s'esconcent contre les chesnes, Delez les pins, delez les fresnes, Et tolent as bestes sauvaiges Lor manoirs et lor heritaiges; Et vont ainsinc partout nagant, Dont tuit vis s'en vont enragant Bacus, Cerès, Pan, Cibelé, Quant si s'en vont atropelé Li poissons à lor noéures, Par lor delitables pastures: Et li Satirel et les Fées Sunt moult dolent en lor pensées, Quant il perdent par tex cretines Lor délicieuses gaudines. Les Nimphes plorent lor fontaines, Quant des flueves les trovent plaines, Et sorabondans et covertes, Comme dolentes de lor pertes;

[p. 131] Et lors, profondément navrées, 18861 Déversent larmes si serrées Qu'elles font fleuves dériver, Puis contre les champs se ruer Et les forêts avoisinantes, En cataractes mugissantes Qui souvent font aux champs périr Les blés, et les temps renchérir, Et laboureurs, à cette vue, Pleurent l'espérance perdue. Lors les poissons s'en sont allés, Emmi les fleuves dérivés, Chacun comme seigneur et maître, Par prés, par champs, par vignes paître, Comme il est justice et raison, Puisque le fleuve est leur maison, Et se cachent contre les chênes, Près des sapins et près des frênes, Usurpant aux hôtes des bois Leurs biens, leurs manoirs et leurs toits, Et sur terre ainsi partout nagent, Dont à l'envi tout vifs enragent Cybèle, Pan, Bacchus, Cérès, Quand ils aperçoivent serrés Les poissons, en épaisses bandes, A travers les bois et les landes Et leurs pacages ravissants, Naviguer, s'ébattre en tous sens; Et les satyres et les fées Sont moult dolents en leurs pensées, Voyant baignés de flots vaseux Leurs bocages délicieux. Les nymphes pleurent leurs fontaines Quand des fleuves les trouvent pleines,

[p. 132] Et li folet et les dryades 18653 R'ont les cuers de duel si malades, Qu'ils se tiennent trestuit por pris, Quant si voient lor bois porpris, Et se plaingnent des Diex des fluéves Qui lor font vilenies nuéves, Tout sans desserte et sans forfait, C'onc riens ne lor aient forfait. Et des prochaines basses viles Qu'il tiennent chetives et viles, Resunt li poissons ostelier. N'i remaint granche ne celier, Ne leu si vaillant ne si chier, Que partout ne s'aillent fichier; As temples vont et as eglises, Et tolent à Dieu ses servises, Et chacent des chambres oscures Les Diex privés et lor figures.

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Et quant revient au chief de piece Que li biau tens le lait despiece, Quant as ciex desplaist et anuie Tens de tempeste et tens de pluie, L'air ostent de tretoute s'ire, Et le font resbaudir et rire; Et quant les nues raparçoivent Que l'air si resbaudi reçoivent, Adonc se rejoïssent-eles, Et por estre avenans et beles, Font robes après lor dolors, De moult desguisées colors, Et metent lor toisons sechier Au biau soleil plesant et chier,

[p. 133] Et leur lit ainsi maculé, 18895 De vase et de flots inondé. Et les folets et les dryades Ont les cœurs de deuil si malades Qu'ils se tiennent tretous pour pris, Voyant leurs bosquets envahis, Et se plaignent des dieux des fleuves Qui leur font violences neuves, Et sans raison, et sans forfait, Ne leur ayant oncques mal fait. Lors des prochaines basses villes Qu'ils tiennent pour chétives, viles, Hôtes deviennent les poissons. Partout, granges, celliers, maisons, Demeures saintes, respectées, Sont de ces intrus visitées; Aux temples des dieux immortels, Ils profanent tous les autels Et chassent des chambres obscures Les dieux privés et leurs figures. Et lorsque vient le temps serein Dissiper le mauvais enfin, Lorsqu'aux cieux déplaît et ennuie Temps de tempête et temps de pluie, A l'air ils ôtent son courroux Pour revoir son sourire doux. Quand les nuages s'aperçoivent Que l'air si réjoui reçoivent, Adonc se réjouissent-ils, Et pour être avenants, gentils, Se font, leurs douleurs oubliées, Robes de couleurs variées, Et mettent leurs toisons sécher Au beau soleil plaisant et cher,

[p. 134] Et les vont par l'air charpissant 18685 Au tens cler et resplendissant; Puis filent, et quant ont filé, Si font voler de lor filé Grans aguillies de fil blanches, Ausinc cum por coudre lor manches. Et quant il lor reprent corage D'aler loing en pelerinage, Si font ateler lor chevaus, Montent et passent mons et vaus, Et s'en fuient comme desvans[35]: Car Eolus li diex des vens, (Ainsinc est cis diex apelés) Quant il les a bien atelés, Car il n'ont autre charretier Qui sache lor chevaus traitier, Lor met es piez si bonnes eles, Que nus oisiaus n'ot onques teles. Lors prent li air son mantel inde, Qu'il vest trop volentiers en Inde, Si s'en afuble, et si s'apreste De soi cointir et faire feste, Et d'atendre en biau point les nuës, Tant qu'eles soient revenuës, Qui por le monde solacier, Ausinc cum por aler chacier, Ung arc en lor poing prendre seulent, Ou deux ou trois, quant eles veulent, Qui sunt apelés ars celestre, Dont nus ne set, s'il n'est bon mestre Por tenir des regars escole, Comment li solaus les piole, Quantes colors il ont, ne queles, Ne porquoi tant, ne porquoi teles,

[p. 135] Les cardent d'une main rapide 18929 Emmi le temps clair et splendide, Puis filent, et quand de filer Cessent, du rouet font voler Grandes aiguilles de fil blanches, Tout comme s'ils cousaient leurs manches, Et s'il leur plaît d'aller soudain En pèlerinage lointain, Lors font atteler leurs cavales, Et comme des fous, par rafales, Monts et vaux volent franchissants; Car Éole, le dieu des vents (C'est ainsi ce dieu qu'on appelle) Quand leurs cavales il atelle (Car il n'ont autres charretiers Qui soigner sachent leurs coursiers), Leur met aux pieds si bonnes ailes Que nul oiseau n'en eut de telles. L'air alors son bleu manteau prend Qu'en l'Inde il revêt si souvent, Et s'en affuble et bien s'apprête A se parer et faire fête, En attendant de jour en jour Des blancs nuages le retour, Qui lors, pour réjouir la terre, Comme s'ils voulaient chasse faire, Prennent soudain un arc au poing, Ou deux, ou trois, s'il est besoin (C'est l'arc-en-ciel, son nom l'indique), De qui nul ne sait, en optique S'il n'est maître passé, comment Le soleil les va colorant, Ce qu'ils ont de couleurs, ni quelles, Ni pourquoi tant, ni pourquoi telles,

[p. 136] Ne la cause de lor figure. 18719 Il li convendroit prendre cure D'estre desciples Aristote, Qui trop miex mist Nature en note Que nus hons puis le teus Caym. Alhacen li niés Hucaym[36], Qui ne refu ne fox, ne gars, Cis fist le livre des Regars. De ce doit cil science avoir, Qui vuet de l'arc en ciel savoir, Car de ce doit estre jugierres Clerc naturex et cognoissierres, Et sache de géométrie, Dont nécessaire est la mestrie Au livre des Regars prover; Lors porra les causes trover Et les forces des miréoirs Qui tant ont merveilleus pooirs, Que toutes choses très-petites, Letres gresles, très-loin escrites, Et poudres de sablon menuës, Si grans, si grosses sunt véuës, Et si près mises as mirens, Que chascuns les puet choisir ens; Que l'en les puet lire et conter De si loing que, qui raconter Le voldroit, et l'auroit véu, Ce ne porroit estre créu D'omme qui véu ne l'auroit, Ou qui les causes n'en sauroit: Si ne seroit-ce pas créance, Puisqu'il en auroit la science. Mars et Venus qui jà pris furent Ensemble où lit où il se jurent,

[p. 137] Ni de leur forme la raison. 18963 Il lui faudrait prendre leçon Et disciple être d'Aristote Qui mieux mit la nature en note Que nul homme depuis Caïn, Ou d'Halacen, neveu d'Hucain [36], Qui n'était pas fou, mais logique, Et qui fit le Traité d'optique. De ceci doit science avoir Qui veut de l'arc-en-ciel savoir La nature, car pour en être Bon juge, il faut à fond connaître La géométrie, et cet art Est l'absolu point de départ Pour prouver ces splendides choses. Lors il pourra trouver les causes, Et puis les forces des miroirs Qui tant ont merveilleux pouvoirs, Que toutes choses très-petites, Lettres grêles très-loin écrites, Atomes de sablons menus, Et si grands et si gros sont vus, Et de si près, ne vous déplaise, Qu'on peut les distinguer à l'aise, Et qu'on peut les lire et compter De si loin, que, qui raconter Voudrait la chose et l'aurait vue, Elle ne pourrait être crue D'homme qui point ne la verrait Et qui les causes n'en saurait: Et ce ne serait pas croyance Simple, en ce cas, mais bien science. Mars et Vénus, qui furent pris Tous deux ensemble au lit jadis,

[p. 138] S'il, ains que sor le lit montassent, 18753 En tex miréor se mirassent, Mès que les miréors tenissent Si que le lit dedens véissent, Jà ne fussent pris ne liés Es laz soutis et déliés Que Vulcanus mis i avoit, De quoi nuz d'eus riens ne savoit: Car s'il les éust fait d'ovraigne Plus soutile que fil d'araigne, S'éussent-il les laz véus, Si fust Vulcanus decéus, Car il n'i fussent pas entré; Car chascuns laz plus d'ung grand tré Lor parust estre gros et lons, Si que Vulcanus li felons, Ardans de jalousie et d'ire, Jà ne provast lor avoltire, Ne jà li Diex riens n'en séussent, Se cil tex miréors éussent: Car de la place s'en foïssent, Quant les laz tendus i véissent, Et corussent aillors gesir Où miex celassent lor desir; Ou féissent quelque chevance Por eschever lor meschéance, Sans estre honniz ne grevés. Di-ge voir, foi que me devés, De ce que vous avés oï?

_Genius._

Certes, dist li Prestres, oï.

[p. 139] Avant que sur le lit montassent, 18997 En tels miroirs s'ils se mirassent, N'eussent été pris ni liés Aux lacs subtils et déliés Qu'y mit Vulcain par méfiance, Dont nul d'eux n'avait connaissance. Car si, leurs miroirs accordants, Ils avaient vu le lit dedans, Sa trame eût-il moult effilée, Voire autant que fil d'araignée, Les lacs ils eussent aperçu, Et Vulcain eût été déçu. Point ne se fussent mis en cage, Car chaque fil comme un cordage Semblé leur eût et gros et long, Si bien que Vulcain le félon, Ardent de haine et de colère, N'eût pu prouver leur adultère, Et les dieux n'en eussent rien su, Si tels miroirs ils avaient eu. Car ils eussent quitté la place, Voyant les lacs à la surface, Et s'en fussent allés coucher Ailleurs, où leur désir cacher, Combinant quelque ruse sûre Pour fuir toute mésaventure, Sans être honnis ou grevés. Par la foi que vous me devez, Or donc, dites-moi, je vous prie, Si la chose qu'avez ouïe, Beau prêtre, est bien la vérité.

_Génius._

Oui, dit le prêtre avec bonté,