Part 6
[p. 102] Par demonstrance véritable 18155 En son miroer pardurable, Que nus, fors li, ne set polir, Sans riens à franc voloir tolir. Cis miroers, c'est li méismes De qui commencement préismes. En ce biau miroer poli Qu'il tient et tint tous jors o li, Où tout voit quanqu'il avendra, Et tous jors present le tendra, Voit-il où les âmes iront Qui loiaument le serviront, Et de ceus ausinc qui n'ont cure De loiauté, ne de droiture, Et lor promet en ses idées Des euvres qu'il oront ovrées, Sauvement ou dampnacion: C'est la predestinacion, C'est la prescience divine, Qui tout set et riens ne devine, Qui seult as gens sa grace estendre, Quant il les voit à bien entendre; Ne n'a pas por ce sozplanté Pooir de franche volenté. Tuit homme euvre par franc voloir, Soit por joïr, ou por doloir, C'est sa présente vision: Car qui la diffinicion De pardurableté deslie, Ce est possession de vie Qui par fin ne puet estre prise Trestoute ensemble sans devise. Mès de ce monde l'ordenance, Que Diex, par sa grant porvéance,
[p. 103] Écrite en un signe formel 18389 Dedans son miroir éternel. Ce miroir, c'est lui, son essence De qui nous avons pris naissance, Que nul fors lui ne sait polir, Sans rien au franc vouloir ravir. En ce miroir clair et limpide Et qui toujours en lui réside, Il voit tout ce qu'il adviendra Et toujours présent le tiendra. Il voit de tous ceux qui n'ont cure De loyauté ni de droiture Ou qui loyaux le serviront, Où les âmes un jour iront, Et leur promet en ses pensées Selon leurs œuvres compassées, Ou salut ou damnation. C'est la prédestination, C'est la prescience divine Qui tout sait et rien ne devine; Mais qui n'a jamais supplanté Pourtant la libre volonté, Tout en soulant sa grâce étendre A ceux qu'il voit au bien entendre. Tout homme agit par franc vouloir, Soit pour jouir, soit pour douloir; C'est là sa vision présente, Car pour qui le vrai sens commente De ce grand mot l'Éternité, C'est la vie en l'immensité, A tout jamais intransmissible Et sans aucune fin possible. Dieu pourtant ordonne, établit Et jusqu'au bout mène et conduit
[p. 104] Volt establir et ordener, 18189 Ce convient-il à fin mener, Quant as causes universeles; Celes seront par force teles Cum eus doivent en tous tens estre; Tous jors feront li cors celestre Selonc lor révolucions, Toutes lor transmutacions, Et useront de lor puissances Par nécessaires influances Sor les particulieres choses Qui sunt ès élemens encloses, Quant sor eus lor rais recevront Si cum recevoir les devront. Car tous jors choses engendrables Engendreront choses semblables, Ou feront lor commixions Par naturex complexions, Selonc ce qu'el auront chascunes Entr'eus proprietés communes; Et qui devra morir, morra, Et vivra tant comme il porra. Et par lor naturel desir Voldront li cuers des uns gesir En oiseuses et en delices, Cist en vertus, et cist en vices. Mès par aventure li faiz Ne seront pas tous jors si faiz Comme li cors du ciel entendent, Se les choses d'eus se deffendent, Qui tous jors lor obéiroient, Se destornées n'en estoient; Ou par cas, ou par volenté, Tous jors seront-il tuit tenté
[p. 105] De tout ce monde l'ordonnance 18423 Par sa très-grande Providence Quant aux rapports universels; Ceux-ci seront par force tels Comme en tout temps ils doivent être. Les astres feront à la lettre, Selon leurs révolutions, Toutes les transmutations, Et dessus chacune des choses Dedans les éléments encloses, Quand leurs rais elles recevront Comme recevoir les devront, Ils useront de leurs puissances Par nécessaires influences. Car qui devra mourir mourra Et vivra tant comme il pourra, Et toujours choses engendrables Engendreront choses semblables, Ou feront leurs combinaisons Par naturelles unions, Selon qu'elles auront chacunes Ensemble affinités communes; Et, par leur naturel désir, Voudront les cœurs des uns jouir En la paresse et les délices, Dans les vertus ou dans les vices. Mais d'aventure tous les faits Ne seront pas toujours parfaits Comme les astres les entendent, Si d'eux les êtres se défendent, Qui toujours leur obéiraient Si détournés ils n'en étaient. Les cas, leur volonté contraire Souvent les pousse à satisfaire
[p. 106] De ce faire où li cuers encline, 18223 Qui de traire à tel fin ne fine Si cum à chose destinée: Ainsinc otroi-ge destinée, Que ce soit disposicion Sous la prédestinacion Ajoustée as choses movables, Selonc ce qu'el sunt enclinables. Ainsinc puet estre homs fortunés Por estre, dès lors qu'il fu nés, Preus et hardis en ses affaires, Sages, larges et debonnaires, D'amis garnis et de richeces, Et renommés de grans proeces, Ou par fortune avoir perverse. Mès bien se gart où il converse; Car tost porroit estre empeschiés, Ou par vices, ou par pechiés, S'il sent qu'il soit avers et chiches, Car tex hons ne puet estre riches. Contre ses meurs par raison viengne, Et soffisance à soi retiengne; Prengne bon cuer, donne et despende Deniers et robes et viande, Mès que de ce son non ne charge, Que l'en nel' tiengne por fol large. Si n'aura garde d'avarice Qui d'entasser les gens atice, Et les fait vivre en tel martire, Qu'il n'est riens qui lor puist soffire; Et si les avugle et compresse, Que nul bien faire ne lor lesse, Et lor fait toutes vertus perdre, Quant à li se vuelent aerdre.
[p. 107] Les inclinations du cœur, 18457 Et tant ils y mettent d'ardeur Qu'on dirait chose destinée. Je définis la destinée: Une prédestination Que mainte disposition De nos cœurs rend modifiable Envers tout ce qui est muable. Ainsi l'homme peut être heureux, Qu'il soit, dès sa naissance, preux, Garni d'amis, de grand' richesses, Renommé par ses grand' prouesses, En ses affaires sérieux, Et débonnaire, et généreux, Soit que Fortune lui soit dure. Mais que ses pas bien il mesure, Car tôt pourrait être empêché Soit par vice, soit par péché, S'il sent qu'il soit avare ou chiche; Tel homme ne peut être riche. Que, ses mœurs la Raison guidant, Du nécessaire il soit content, Et de bon cœur donne et dépense Deniers, robes, pain, subsistance, Sans s'égarer, par vanité, Jusqu'à la prodigalité. Mais que l'avarice il méprise Qui d'entasser les gens attise, Et tant les aveugle et soumet Que nul bien faire ne permet, Et les fait vivre en tel martyre Que rien ne leur saurait suffire Et toute vertu leur ravit Quand l'avarice les séduit.
[p. 108] Ainsinc puet hons, se moult n'est nices, 18257 Garder soi de tous autres vices, Ou soi de vertus destorner, S'il se vuet à mal atorner: Car Frans-Voloirs est si poissans, S'il est de soi bien congnoissans, Qu'il se puet tous jors garentir, S'il puet dedens son cuer sentir Que Pechiés vueille estre ses mestres, Comment qu'il aut des cors celestres. Car qui devant savoir porroit Quex faiz le ciel faire vorroit, Bien les porroit empéeschier; Car s'il voloit si l'air sechier Que toutes gens de chaut morussent, Et les gens avant le séussent, Il forgeroient maisons nueves En moistes leus, ou près des flueves, Ou grans cavernes crueseroient, Et souz terre se muceroient, Si que du chaut n'auroient garde. Ou s'il ravient, combien qu'il tarde, Que par aigue aviengne deluges, Cil qui sauroient les refuges, Lesseroient tantost les plaingnes, Et s'enfuieroient ès montaingnes; Ou feroient si fors navies, Qu'il i sauveroient lor vies De la grant inundacion, Cum fist jadis Deucalion Et Pirra, qui s'en eschaperent Par la nacele où il entrerent, Qu'il ne fussent des floz hapé. Et quant il furent eschapé,
[p. 109] Ainsi peut l'homme, en sa sagesse, 18491 Se garder de toute faiblesse, Ou des vertus se détourner S'il se veut vers le mal tourner, Car de soi s'il a connaissance, Franc-Vouloir a tant de puissance Qu'il se peut toujours garantir, S'il peut en soi-même sentir Quand le péché son cœur relance, Et braver des cieux l'influence. Car qui savoir avant pourrait Ce que le ciel faire voudrait, Lui-même s'y pourrait soustraire. Car si le ciel tant l'atmosphère Séchait que tout de chaud mourût, Mais que l'homme devant le sût, Celui-ci ferait maisons neuves En moites lieux, ou près des fleuves, Ou grand' cavernes creuserait Et sous terre se cacherait, Si bien que du chaud n'aurait cure. Ou s'il prévoyait d'aventure Qu'advint un grand déluge d'eaux, Tous un refuge en lieux plus hauts Cherchant, sans plus s'en mettre en peine, Quitteraient ausssitôt la plaine Et courraient gravir les rochers, Ou feraient, habiles nochers, Vite des navires immenses Qui sauveraient leurs existences De la grande inondation, Comme jadis Deucalion Et Pyrrha, qui bien échappèrent, Par la nacelle où ils entrèrent,
[p. 110] Qu'il vindrent au port de salu, 18291 Et virent plaines de palu Parmi le monde les valées, Quant les mers s'en furent alées, Et qu'el mont n'ot seignor ne dame, Fors Deucalion et sa fame, Si s'en alerent à confesse Au temple Themis la déesse, Qui jugoit sor les destinées De toutes choses destinées.
XCVIII
Comment, par le conseil Themis, Deucalion tous ses amis, Luy et Pyrra la bonne dame, Fit revenir en corps et ame.
Agenoillons ilec se mistrent, Et conseil à Themis requistrent Comment il porroient ovrer Por lor lignage recovrer. Themis, quant oï la requeste, Qui moult estoit bonne et honeste, Lor conseilla qu'il s'en alassent, Et qu'il après lor dos gitassent Tantost les os de lor grant mere. Tant iert ceste response amere A Pirra, qu'el la refusoit, Et contre le sort s'escusoit Qu'el ne devoit pas depecier Les os sa mere, ne blecier,
[p. 111] Qu'ils ne fussent des flots happés. 18525 Et quand ils furent échappés, Quand les mers s'en furent allées Dessinant toutes les vallées De marais pleines jusqu'au bord, Sains et saufs touchèrent au port. Mais ne voyant homme ni femme, Lors Deucalion et sa dame, A confesse tout déconfits, Furent au temple de Thémis Qui des choses prédestinées Jugeait toutes les destinées.
XCVIII
Avec Pyrrha la bonne dame, Ci fait revenir corps et ame Deucalion tous ses amis, D'après le conseil de Thémis.
Lors à genoux tous deux se mirent Et conseil à Thémis requirent Comment ils pourraient bien ouvrer Pour leur lignage recouvrer. Thémis entendant leur requête Qui moult était bonne et honnête, Leur conseilla de s'avancer Et derrière leur dos lancer Tantôt les os de leur grand'mère. Tant trouvait la réponse amère Pyrrha qu'elle s'y refusait Et contre le sort s'excusait, Disant: «C'est trop blesser ma mère Que dépecer ses os sur terre,»
[p. 112] Jusqu'à tant que Deucalion 18319 Li en dist l'exposicion. N'estuet, dist-il, autre sens querre, Nostre grant mere, c'est la terre, Les pierres, se nomer les os, Certainement ce sunt les os: Après nous les convient giter Por nos lignages susciter. Si cum dit l'ot, ainsinc le firent, Et maintenant hommes saillirent Des pierres que Deucalion Gitoit par bonne entencion; Et des pierres Pirra, les fames Saillirent en corps et en ames, Tout ainsinc cum dame Themis Lor avoit en l'oreille mis, C'oncques n'i quistrent autre pere. Jamès ne sera qu'il n'en pere La durté en tout le lignaige. Ainsinc ovrerent comme saige Cil qui garantirent lor vie Du grant déluge par navie. Ainsinc cil eschaper porroient Qui tel déluge avant sauroient. Ou se Herbout devoit saillir, Qui si féist les blés faillir, Que gens de fain morir déussent, Por ce que point de blé n'éussent, Tant en porroient retenir, Ains que ce péust avenir, Deus ans devant, ou trois ou quatre, Qui bien porroit la fain abatre Tous li pueples gros et menus, Quant li Herbout seroit venus,
[p. 113] Jusqu'à tant que Deucalion 18555 Lui en fit l'explication: «Tel est le sens, dit-il, ma chère, Notre grand'mère, c'est la terre, Et les pierres, je vous le dis, Ce sont ses os, à mon avis, Qu'il nous faut jeter par derrière Pour notre lignage refaire.» Lors donc, comme dame Thémis Leur avait en l'oreille mis, Ensemble tous les deux ils firent, Et maintenant hommes saillirent Des pierres que Deucalion Jetait par bonne intention; De Pyrrha saillirent les femmes Toutes vives de corps et d'âmes. Tels sont des humains les parents Qui transmirent à leurs enfants Leur dureté d'âges en âges. Adonc ouvrèrent comme sages Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau Garantirent de la grande eau; Ainsi tous feraient, sans doutance, S'ils le pouvaient savoir d'avance. Si famine devait venir, Qui si bien fit les blés faillir, Que gens de faim tous mourir dussent, De blé pour ce que point ils n'eussent, Ils en pourraient tant retenir Avant qu'elle put advenir, Deux ans devant, ou trois, ou quatre, Que le peuple pourrait abattre La faim, peuple gros et menu, Quand le manque serait venu,
[p. 114] Si cum fist Joseph en Egipte, 18353 Par son sens et par sa mérite, Et faire si grant garnison, Qu'il en porroient garison Sans fain et sans mesese avoir: Ou s'il pooient ains savoir Qu'il déust faire outre mesure En yver estrange froidure, Il metroient avant lor cures En eus garnir de vestéures, Et de bûches à charretées Por faire feu en cheminées, Et joncheroient lor maisons, Quant vendroit la froide saisons, De bele paille nete et blanche, Qu'il porroient prendre en lor granche, Et clorroient huis et fenestres, Si en seroit plus chaut li estres, Ou feroient estuves chaudes, En quoi lor baleries baudes Tuit nuz porroient demener, Quant l'air verroient forcener, Et geter pierres et tempestes, Qui tuassent as champs les bestes, Et grans flueves prendre et glacier. Jà tant nes sauroit menacier Ne de tempestes, ne de glaces, Qu'il ne risissent des menaces, Et karoleroient léans Des periz quites et réans: Bien porroient l'air escharnir, Si se porroient-il garnir. Mès se Diex n'i faisoit miracle Par vision ou par oracle,
[p. 115] (Comme fit Joseph en Égypte 18589 Par son bon sens et son mérite), Et si bonne provision Pour tretoute la nation A rassembler si bien entendre, Qu'ils pussent l'abondance attendre Sans faim et sans mésaise avoir. Ou s'ils pouvaient avant savoir Que dût sévir outre mesure En hiver étrange froidure, Ils mettraient leurs cures avant A se garnir de vêtement Et de bûches à charretées Pour faire feux en cheminées, Et puis joncheraient leur maison, Quand viendrait la froide saison, De belle paille blanche et saine Qu'ils prendraient en leur grange pleine, Cloraient les fenêtres et l'huis Pour que plus chaud fût le logis, Ou feraient étuves chauffées Où pendant les longues veillées Tout nus pourraient danses mener Quand l'air ils verraient forcener, Et jeter pierres et tempêtes Qui dans les champs tueraient les bêtes, Et grands fleuves prendre et glacer. L'air aurait beau les menacer Et de tempêtes et de glaces, Ils se riraient de ses menaces Et karoleraient au dedans De périls quittes et chantants, Bien pourraient railler les tempêtes Et meure en sûreté leurs têtes.
[p. 116] Il n'est hons, de ce ne dout mie, 18387 S'il ne set par astronomie Les estranges condicions, Les diverses posicions Des cors du ciel, et qu'il regart Sor quel climat il ont regart, Qui ce puisse devant savoir Par science ne par avoir. Et quant li cors a tel poissance, Qu'il fuit des ciex la destrempance[33], Et lor destorbe ainsinc lor euvre, Quant encontre eus ainsinc se queuvre, Et plus poissant, bien le recors, Est force d'ame que de cors: Car cele meut le cors et porte, S'el ne fust, il fust chose morte. Miex donc et plus legierement, Par us de bon entendement, Porroit eschiver Franc-Voloir Quanque le puet faire doloir, N'a garde que de riens se duelle, Por quoi consentir ne s'i vuelle, Et sache par cuer ceste clause, Qu'il est de sa mesaise cause. Foraine tribulacion N'en puet fors estre occasion, N'il n'a des destinées garde. Se sa nativité regarde, Et congnoist sa condicion, Que vaut tel prédicacion? Il est sor toutes destinées, Jà si ne seront destinées. Des destinées plus parlasse, Fortune et cas déterminasse,
[p. 117] Mais, sans un miracle divin, 18623 Ou sans un oracle certain, Nul homme n'est, n'en doutez mie, S'il ne sait par astronomie Des astres les conditions Et l'objectif de leurs rayons, Qui le puisse savoir d'avance, Ni par avoir, ni par science. Or si le corps peut seul braver Impunément et entraver Des cieux la fatale influence, Contre eux se gardant par avance, Donc plus puissants sont les ressorts De l'âme certes que du corps, Puisqu'elle meut le corps et porte; Sans elle il serait chose morte. Mieux donc et plus facilement, Par us de bon entendement, Le libre arbitre peut se rire De tout ce qui lui pourrait nuire, Et nul droit n'a de se douloir, Puisqu'avant se devait pourvoir. Qu'il sache par cœur cette clause, Qu'il est de sa mésaise cause, Et sur d'autres qu'il aurait tort De rejeter son déconfort. Que des destins donc il n'ait garde; Si sa nativité regarde Et connaît sa condition, Que vaut telle prédiction? Il est dessus les destinées Tant soient-elles prédestinées. Longtemps encor j'en parlerais Et maints cas déterminerais,
[p. 118] Et bien vosisse tout espondre, 18421 Plus oposer et plus respondre, Et mains exemples en déisse; Mès trop longuement i méisse Ains que g'éusse tout finé. Bien est aillors déterminé: Qui nel' set, à clerc le demande, Qui li lise si qu'il l'entende. N'encor, se taire m'en déusse, Jà certes parlé n'en éusse, Mès il afiert à ma matire, Car mes anemis porroit dire, Quant ainsinc m'orroit de li plaindre, Por ses desloiautés estaindre, Et por son Creator blasmer, Que gel' vuelle à tort diffamer: Qu'il méismes sovent seult dire Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire, Car Diex, par sa prevision, Si le tient en subjeccion, Qui tout par destinée maine, Et l'uevre et la pensée humaine, Si que s'il vuet à vertu traire, Ce li fait Diex à force faire: Et s'il de mal faire s'efforce, Ce li refait Diex faire à force, Qui miex le tient que par le doit, Si qu'il fait quanque faire doit, De tout pechié, de toute aumosne, De bel parler et de ramposne, De loz et de détraccion, De larrecin, d'occision, Et de pez et de mariages, Soit par raison, soit par outrages.
[p. 119] Exposant tout et tire à tire 18657 Ce qu'entends dire et contredire, Et maints exemples en dirais; Mais trop longuement m'étendrais Avant d'épuiser la matière Expliquée ailleurs tout entière. Qui ne le sait cherche un savant, S'il ne peut l'apprendre en lisant. Certes, si j'avais pu m'en taire, Oncques n'en eusse parlé guère, Mais il le faut pour mon sujet. Car mon ennemi lors dirait Pour ses déloyautés restreindre (M'oyant ainsi de lui me plaindre), Et, pour son créateur blâmer Qu'à tort je le veux diffamer. Voire souvent, je l'entends dire Qu'il ne peut Franc-Vouloir élire, Car Dieu, par sa prévision, Tant le tient en sujétion, Que toute fatalement mène Et l'œuvre et la pensée humaine, Au point que si bien faire il veut De force lui fait faire Dieu, Et si de mal faire il s'efforce Dieu lui refait faire de force, Qui mieux le tient que par le doigt, Si bien qu'il fait tout ce qu'il doit, De vol aussi bien que d'aumône, De parole mauvaise ou bonne, De louange ou détraction, De larcin ou d'occision, Et de paix et de mariage, Soit par raison, soit par outrage;
[p. 120] Ainsinc, dist-il, convenoit estre, 18455 Ceste fist Diex por cestui nestre. Ne cis ne pooit autre avoir Par nul sens, ne par nul avoir; Destinée li estoit ceste. Et puis se la chose est mal faite, Que cis soit fox, ou cele fole, Quant aucuns encontre parole, Et maudit ceus qui consentirent Au mariage et qui le firent, Il respont lors li mal senés: A Diex, fet-il, vous en prenés, Qui vuet que la chose ainsinc aille, Tout ce fist-il faire sans faille. Lors conferme par serement Qu'il ne puet aler autrement. Non, non, ceste response est fauce, Ne sert pas la gent de tel sauce Li vrais Diex qui ne puet mentir, Qu'il les face à mal consentir. D'eus vient le fol apensement Dont naist li maus consentement Qui les esmuet as euvres faire Dont il se déussent retraire. Car bien retraire s'en péussent, Mès que sans plus se congnéussent. Lor creator lors reclamassent, Qui les amast, se il l'amassent: Car cis seus aime sagement Qui se congnoist entierement. Sans faille toutes bestes muës, D'entendement vuides et nuës, Se mécongnoissent par Nature[54]: Car, s'il éussent parléure