Part 5
[p. 083] Il ne serait pas tout-puissant 18049 Ni tout bon, ni tout connaissant, Ni de tout le souverain maître, Source de tout ce qui doit naître; Il ne pourrait même savoir Ce qu'il nous plairait de vouloir[32], Et compterait avec les hommes Douteux, ignorants que nous sommes, Sans certitude et sans savoir. Telle erreur en Dieu concevoir, Lors diront-ils, n'en doutez mie, Ce serait trop grand' diablerie Qu'oncques nul ne devrait ouïr Qui de raison voudrait jouir. Donc quand un homme quelque chose Veut faire, quoi qu'il se propose Ou dise, ou pense, malgré lui Il faudra qu'il le fasse ainsi; Donc c'est chose prédestinée Qui ne peut être détournée, Et clairement vous pouvez voir Que nul n'a son libre vouloir.» Or donc, si le destin s'impose Dans l'avenir à toute chose, Comme le prouve l'argument (En apparence évidemment), Qui le bien ou le mal préfère, Quand il ne peut autrement faire, Quel gré Dieu lui doit-il savoir? Quelle peine en doit-il avoir? Se fût-il juré le contraire, Autre chose il ne saurait faire. Dieu serait injuste en rendant Le bien, le vice punissant.
[p. 084] Car comment faire le porroit? 17855 Qui bien regarder i vorroit, Il ne seroit vertus, ne vices, Ne sacrefier en calices, Ne Diex prier riens ne vaudroit, Quant vices et vertus faudroit; Ou se Diex justice faisoit, Cum vices et vertus ne soit, Il ne seroit pas droituriers, Ains clameroit les usuriers, Les larrons et les murtriers quites, Et les bons et les ypocrites Tous peseroit à pois oni. Ainsinc seroient bien honi Cil qui d'amer Diex se travaillent, S'il à s'amor en la fin faillent; Et faillir les i convendroit, Puisque la chose à ce vendroit Que nus ne porroit recovrer La grâce Diex por bien ovrer. Mès il est droituriers sans doute, Car bontés reluit en li toute; Autrement seroit en defaut Cil en cui nule riens ne faut. Donc rent-il, soit gaaing ou perte, A chascun selonc sa deserte; Donc sunt toutes euvres meries, Et les destinées peries (Au mains si cum gens laiz entendent), Qui toutes choses lor presentent, Bonnes, males, fauces et vaires, Par avenemens necessaires; Et franc voloir est en estant, Que tex gens vont si mal traitant.
[p. 085] Car comment le pourrait-il faire? 18083 Pour celui qui bien considère, Vertu ni vice ne serait; Donc prier Dieu rien ne vaudrait, Ni sacrifier en calice, S'il n'y avait vertu ni vice. Et quand Dieu justice rendrait, Vice et vertu s'il ne comptait, Il ferait certes fausse route, Car il tiendrait quittes, sans doute, Usuriers, meurtriers, larrons; Les hypocrites et les bons Pèserait en même balance, Et frapperait par ignorance Ceux qui, cultivant son amour, A la fin failliraient un jour. Et certe ils n'en seraient pas cause, Puisqu'à ce point viendrait la chose Que nul, pour sa grâce obtenir, A son gré ne pourrait agir. Mais Dieu est juste sans nul doute, Car en lui bonté reluit toute; Autrement faillirait celui Qui pourtant jamais n'a failli. Il rend au juste, à l'hypocrite, A chacun selon son mérite; Donc tous les actes sont payés, Et sont tous les destins niés Comme les entend le vulgaire, Qui, par une loi nécessaire, Tout leur impute sans raison, Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon, Et la libre volonté reste Que cette gent si fort moleste.
[p. 086] Mès qui revoldroit oposer, 17889 Por destinées aloser, Et casser franche volenté, (Car maint en ont esté tenté); Et diroit de chose possible, Combien qu'el puisse estre faillible, Au mains quant ele est avenuë, S'aucuns l'avoit devant véuë, Et déist, tel chose sera, Ne riens ne l'en destornera, N'auroit-il pas dit verité? Donc seroit-ce nécessité. Car il s'ensieut, se chose est vaire, Donques est-ele nécessaire Par la convertibilité De voir et de nécessité: Donc convient-il qu'el soit à force, Quant nécessité s'en efforce. Qui sor ce respondre vorroit, Eschaper comment en porroit? Certes il diroit chose vaire, Mès non pas por ce nécessaire: Car comment qu'il l'ait ains véuë, La chose n'est pas avenuë Par nécessaire avenement, Mès par possible solement. Car s'il est qui bien i regart, C'est nécessité en regart, Et non pas nécessité simple: Si que ce ne vaut une guimple, Et se chose à venir est vaire, Donc est-ce chose nécessaire; Car tele vérité possible Ne puet pas être convertible
[p. 087] Mais pour la libre volonté 18117 Détruire (dont maint fut tenté), Et la fatalité défendre, J'en vois autre argument répandre, Chose possible discutant, Quoique incertaine cependant, Jusqu'à ce que soit advenue: «Or si quelqu'un, l'ayant prévue, Disait: Telle chose sera, Et rien ne l'en détournera; Ne serait-ce vérité claire Que c'était chose nécessaire? Donc sont une, en réalité, Certitude et nécessité, D'où l'on doit forcément conclure Qu'est nécessaire chose sûre; Car rien n'est sûr absolument Qui n'advient nécessairement.» Pour ce bel argument confondre, Voici ce qu'il faudrait répondre: Qu'il ait dit chose sûre, bon, Mais pour ce nécessaire, non. Car malgré qu'il l'ait bien prévue, La chose n'est pas advenue Par nécessaire avènement, Mais par possible seulement. Car, pour peu que ma glose on suive, C'est nécessité relative Et non pure nécessité; Donc c'est folie en vérité Que chose qui se doive faire Soit absolument nécessaire. Or si possible vérité, Avec pure nécessité
[p. 088] Avec simple nécessité, 17923 Si comme simple vérité: Si ne puet tel raison passer Por franche volenté casser. D'autre part, qui garde i prendroit, Jamès as gens ne convendroit De nule chose conseil querre, Ne faire besoingnes en terre: Car porquoi s'en conseilleroient, Ne besoingnes por quoi feroient, Se tout iert avant destiné Et par force déterminé? Por conseil, por euvres de mains, Jà n'en seroit ne plus ne mains, Ne miex ne pis n'en porroit estre, Fust chose née ou chose à nestre, Fust chose faite ou chose à faire, Fust chose à dire ou chose à taire. Nus d'aprendre mestier n'auroit, Sans estuide des ars sauroit Quanqu'il saura, s'il estudie, Par grant travail toute sa vie. Mès ce n'est pas à otroier, Donc doit-l'en plainement noier Que les euvres d'umanité Aviengnent par nécessité: Ains font bien ou mal franchement Par lor voloir tant solement; N'il n'est riens fors eus, au voir dire, Qui tel voloir lor face eslire, Que prendre ou laissier les poïssent, Se de raison user vosissent. Mès or seroit fort à respondre Por tous les argumens confondre
[p. 089] Ni vérité toute absolue 18151 Ne peut être oncques confondue, Tel argument ne peut passer Pour le libre arbitre casser. D'autre part, pour qui bien raisonne, Jamais sur la terre personne Ne voudrait nul projet bâtir, A nul travail s'assujettir. Car pourquoi tant de peine prendre, Tant de vains projets entreprendre, Si tout était prédestiné Et par force déterminé? Soit chose née ou chose à naître, Ni mieux, ni pis n'en pourrait être, Ni plus, ni moins, et nos projets, Nos efforts ne mûraient jamais Soit chose faite ou chose à faire, Soit chose à dire ou chose à taire. Nul besoin d'apprendre il n'aurait; Des arts sans étude il saurait Ce qu'il saura s'il étudie, Par grand travail, toute sa vie. Mais ce point ne peut s'octroyer; Donc on doit pleinement nier Que jamais aucune œuvre humaine Par nécessité pure advienne. Bien ou mal, l'homme librement Agit, de son gré seulement, Et fors lui, rien n'est, à vrai dire, Qui tel vouloir lui fasse élire: Il peut le prendre ou le laisser De sa raison s'il veut user. Mais on aurait trop à répondre Pour tous les arguments confondre
[p. 090] Que l'en puet encontre amener. 17957 Maint se voldrent à ce pener, Et distrent, par sentence fine, Que la prescience devine Ne met point de nécessité Sor les euvres d'umanité: Car bien se vont aparcevant, Por ce que Diex les sot devant, Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent Par force, ne que tex fins tiengnent; Mès por ce qu'eles avendront Et tex chief ou tex fin tendront, Por ce les set ains Diex, ce dient. Mès cist mauvesement deslient Le neu de ceste question: Car qui voit lor entencion Et se vuet à raison tenir, Li fait qui sunt à avenir, Se cist donnent voire sentence, Causent en Diex la prescience, Et la font estre nécessoire. Mès moult est grant folie à croire Que Diex si foiblement entende, Que son sens d'autrui fait despende; Et cil qui tel sentence sivent, Contre Diex malement estrivent, Quant vuelent par si fabloier Sa prescience afébloier. Ne Raison ne puet pas entendre Que l'en puisse à Diex riens aprendre: N'il ne porroit certainement Estre sages parfaitement, S'il ert en tel defaut trovés, Que cis cas fust sor li provés.
[p. 091] Que l'on peut encontre amener. 17185 Or maints s'y voulurent peiner, Et dirent, par sentence fine, Que la prescience divine N'implique point nécessité Pour les œuvres d'humanité. Ce n'est pas parce que l'a sue Dieu devant, ou qu'il l'a prévue, Que doit telle chose advenir, Ou de telle façon finir; C'est parce qu'il faut qu'elle arrive Et que telle marche elle suive Que Dieu le sait auparavant. Ceux-là tranchent mauvaisement La question. Pour l'âme fine Qui leur intention devine Et se veut à raison tenir, Tretout ce qui doit advenir, Si véritable est leur sentence, En Dieu cause la prescience Qui tout rend nécessaire alors. Mais fol est de croire dès lors Que Dieu si faiblement entende Que son sens d'un autre dépende, Et telle thèse soutenir, C'est Dieu mauvaisement honnir; C'est amoindrir sa prescience Par vains discours, vaine science, Et Raison ne peut concevoir Que Dieu puisse par nous savoir. Si cette chose était prouvée Contre sa science éprouvée, Il ne pourrait certainement Être sage parfaitement.
[p. 092] Donc ne vaut riens ceste response, 17991 Qui la Diex prescience esconse, Et repont sa grant porvéance Soz les ténebres d'ignorance, Qu'el n'a pooir, tant est certaine, D'aprendre riens par euvre humaine: Et s'el le pooit, sans doutance, Ce li vendroit de non-poissance, Qui rest dolor à recenser, Et pechiés néis du penser. Li autre autrement en sentirent, Et selonc lor sens respondirent, Et s'acorderent bien sans faille Que des choses, comment qu'il aille, Qui vont par volenté délivre, Si comme eleccion les livre, Set Diex quanqu'il en avendra, Et quel fin chascune tendra, Par une adicion legiere, C'est assavoir en tel maniere Cum eles sunt à avenir; Et vuelent par ce sostenir Qu'il n'i a pas nécessité, Ains vont par possibilité, Si qu'il set quel fin eus feront, Et s'eus seront ou non seront. Tout si set-il bien de chascune, Que de deus voies tendra l'une: Ceste ira par négacion, Ceste par affirmacion, Non pas si terminéement Que n'aviengne espoir autrement: Car bien puet autrement venir. Se franc voloir s'i vuet tenir.
[p. 093] Donc rien ne vaut telle sentence, 18219 Qui de Dieu voile la science, Et sa Providence obscurcit De l'ignorance sous la nuit. Elle ne peut, tant est certaine, Apprendre rien par œuvre humaine; Car (chose horrible à prononcer, Péché rien que de le penser!) S'elle le pouvait, sans doutance, Cela lui viendrait d'impuissance. D'autres pensèrent autrement, Et d'après eux voici comment Il faut comprendre la matière. Pour accorder chaque manière, Ils dirent que, dans tous les cas, De toutes choses ici-bas Qui de notre volonté naissent, Puis à notre gré vont et cessent, Dieu sait tout ce qu'il adviendra Et quelle fin chacune aura Par une addition légère: Or c'est assavoir la manière Comme elles doivent advenir. Ils veulent par là soutenir Qu'il sait la fin de toute chose, Si ce sera, pour quelle cause, Non de toute nécessité, Mais bien par possibilité. Ce qu'il sait, c'est que chose toute Prendra par l'une ou l'autre route: Ce sera par négation Ou bien par affirmation; Mais non de si définitive Façon, que par l'autre n'arrive,
[p. 094] Mais comment osa nus ce dire, 18025 Comment osa tant Diex despire, Qu'il li donna tel prescience, Qu'il n'en set riens fors en doutance, Quant il n'en puet aparcevoir Determinablement le voir? Car quant d'un fait la fin saura, Jà si séuë ne l'aura, Quant autrement puet avenir. S'il li voit autre fin tenir Que cele qu'il aura séuë, Sa prescience iert decéuë, Comme mal certaine, et semblable A opinion decevable, Si comme avant monstré l'avoie. Li autre alerent autre voie, Et maint encor à ce se tiengnent, Qui dient des faiz qui aviengnent Ça jus par possibilité, Qu'il vont tuit par nécessité Quant à Diex, non pas autrement: Car il set terminéement De tous jors, et sans nule faille, Comment que de franc voloir aille, Les choses ains que faites soient, Quelcunque fin que eles oient, Et par science nécessoire; Sans faille il dient chose voire, De tant que tuit à ce s'acordent, Et por verité le recordent, Qu'il a nécessaire science, Et de tous jors, sans ignorance,
[p. 095] Puisque rien n'est exécuté 18253 Que par la libre volonté. Mais comment osa-t-on ce dire Et Dieu tellement circonscrire Que son immense entendement Ne sache que douteusement, Puisqu'avant ne saurait connaître Absolument ce qui peut être? Car d'un fait quand la fin saura Jamais si sûr il n'en sera Qu'advenir autrement ne puisse. S'il advient que ce fait finisse Autrement qu'il l'aura prévu, Lors son savoir sera déçu Comme impuissant, et tout semblable A opinion décevable Comme céans vous l'ai prouvé. Pour finir, d'autres ont trouvé Une autre voie où maints se tiennent, Disant: Tous les faits qui adviennent Ci-bas par possibilité Arrivent par nécessité, Mais pour Dieu seul, souverain maître Car toujours il devra connaître Absolument, rien excepté, Malgré la libre volonté, Choses avant que ne soient nées, Comment qu'elles soient terminées, Il le sait par nécessité. Ceux-là disent la vérité. Car il est au moins une chose Qui sans discussion s'impose Et qu'on admet pour vérité: C'est que, de toute éternité,
[p. 096] Set-il comment iront li fait. 18057 Mès contraignance pas n'i fait, Ne quant à soi, ne quant as hommes: Car savoir des choses les sommes, Et les particularités De toutes possibilités, Ce li vient de la grant poissance De la bonté de sa science, Vers qui riens ne se puet repondre. Et qui voldroit à ce respondre Qu'il mete ès fais necessité, Il ne diroit pas vérité; Car por ce qu'il les set devant, Ne sont-il pas, de ce me vant, Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir Ne li feront devant savoir. Mès por ce qu'il est tous poissans, Tout bien et tout mal congnoissans, Por ce set-il du tout le voir, Si que riens nel' puet decevoir. Riens ne puet estre qu'il ne voie, Et por tenir la droite voie, Qui bien voldroit la chose emprendre, Qui n'est pas legiere à entendre, Ung gros exemple en porroit metre As gens laiz qui n'entendent letre: Car tex gens vuelent grosses choses, Sans grant sostiveté de gloses.
* * * * *
S'uns hons par franc voloir faisoit Une chose, quelle qu'el soit, Ou du faire se retardast, Por ce que se l'en l'esgardast,
[p. 097] Il a nécessaire science, 18287 Et que, sans la moindre ignorance, Il sait comment tout sera fait. Mais contrainte aucune n'y met, Ni quant à soi, ni quant aux hommes. Car savoir des choses les sommes Et les particularités De toutes possibilités Lui vient de la grande puissance De la bonté de sa science, Que rien ne saurait abuser. Et tel qui pourrait m'opposer Qu'aux faits nécessité Dieu donne Se tromperait, ne vous étonne; Ce n'est pas parce qu'il les sait Qu'ils seront, pas plus que ce n'est Parce que les faits doivent être Un jour, qu'il les pourra connaître; Mais parce qu'il est tout puissant, Tout bien et tout mal connaissant, Rien ne peut être qu'il ne voie; De tout la vérité flamboie Pour lui, rien ne le peut tromper. Mais droit au but je vais couper: Si quelqu'un voulait entreprendre De faire au vulgaire comprendre Ce point savant, prendre pourrait Un gros exemple clair et net, Car gens lourds veulent grosses choses Sans grand' subtilité de gloses. Si de sa propre volonté Dedans son cœur a médité Quelqu'un de faire quelque chose, Soit qu'il la fasse, soit qu'il n'ose,
[p. 098] Il en auroit honte et vergoingne, 18089 Tel porroit estre la besoingne; Et uns autres riens n'en séust Devant que cil faite l'éust, Ou qu'il l'éust lessiée à faire, S'il se volt miex du fait retraire: Cil qui la chose après sauroit, Jà por ce mise n'i auroit Nécessité ne contraingnance; Et s'il en éust la science Ausinc bien éue devant, Mès que plus ne l'alast grevant, Ains le séust tant solement, Ce n'est pas empéeschement Que cil n'ait fait, ou ne féist Ce qui li pléust ou séist, Ou que du faire ne cessast, Se sa volenté li lessast, Qu'il a si franche et si délivre, Qu'il puet le fait foïr ou sivre.
* * * * *
Ausinc Diex, et plus noblement, Et tout déterminablement Set les choses à avenir, Et quel chief el ont à tenir, (Comment que la chose puist estre Par la volenté de son mestre Qui tient en sa subjeccion Le pooir de l'eleccion, Et s'encline à l'une partie Par son sens ou par sa folie): Et set les choses trespassées, Ains qu'eles fussent compassées,
[p. 099] Et reste un moment indécis 18321 Parce qu'il craint d'être surpris, Et d'en avoir honte et vergogne Ce sera possible besogne. Mettons que personne n'en sût Rien, avant que faite il ne l'eût, Ou bien qu'il l'eût laissée à faire, Si s'en abstenir il préfère: Tel qui la chose après saurait, Jamais pour ce mis n'y aurait Nécessité ni contraignance, Et s'il en avait connaissance Par aventure, un peu devant, Sans s'y opposer cependant, Pour, sans plus, le savoir d'avance, Il n'empêcherait pas, je pense, Que ne fit l'autre, ou n'eût pas fait A son gré ce qui lui plaisait, Où se dispensât de le faire Selon sa volonté plénière, Car franc et libre est son penser; Il peut le fait suivre ou laisser. Mais Dieu de plus noble manière, Plus absolue et plus entière, Connaît les choses à venir Et comme elles doivent finir, Comment que la chose puisse être Par la volonté de son maître, Qui sa détermination Tient toute en sa sujétion Et s'incline à l'une partie Par son bon sens ou sa folie. Dieu sait aussi les faits passés, Avant qu'ils ne soient compassés;
[p. 100] Et de ceus qui les faiz cesserent 18121 Set-il, s'à faire les laisserent Por honte, ou por autre achoison, Soit raisonnable ou sans raison, Si cum lor volenté les maine. Car ge sui tretoute certaine Qu'il sunt de gens à grant planté Qui de mal faire sunt tenté: Toutevois à faire le laissent, Dont aucuns en i a qui cessent Por vivre vertueusement, Et por l'amor Diex solement, Qu'ils sunt de meurs bien acesmé; Mès cil sunt moult à cler semé. L'autre qui de pechier s'apense, S'il n'i cuidoit trover deffense, Toutevois son corage donte Por paor de poine ou de honte. Tout ce voit Diex apertement Devant ses yex presentement, Et toutes les condicions Des faiz et des entencions. Riens ne se puet de li garder, Jà tant ne saura retarder; Car jà chose n'iert si loingtaingne, Que Diex devant soi ne la tiengne Ausinc cum s'ele fust presente: Demeurt dix ans, ou vingt, ou trente, Voire cinq cens, voire cent mile, Soit en foire, à champ ou à vile, Soit honeste, ou desavenant, Si la voit Diex dès maintenant Ainsinc cum s'el fust avenuë: Et de tous jors l'a-il véuë
[p. 101] Et ceux qui certains faits laissèrent, 18355 Il sait bien qu'ils s'en dispensèrent Par honte, ou par autre sujet, Par raison, ou par intérêt, Comme leur volonté les mène. Car je suis tretoute certaine Qu'il est de gens grand' quantités Qui du mal faire sont tentés, Toutefois à faire le laissent. Aucuns j'en sais même qui cessent Pour vivre vertueusement, Pour l'amour de Dieu seulement. (Mais ces âmes si bien formées Elles sont bien claires semées!) L'autre enfin qui pense au péché, Sûr de n'être point empêché, Ses passions toutefois dompte Par peur de remords et de honte. Tout cela Dieu voit clairement Devant ses yeux présentement Et les conditions, les causes, Des intentions et des choses. Rien ne se peut de lui garder, Le moment aura beau tarder; Car il n'est chose si lointaine Que Dieu devant soi ne la tienne Comme s'il l'avait là céans. Fût-ce dans dix, vingt ou trente ans, Voire cinq cents, voire cent mille, Fût-ce en foire, aux champs, à la ville, Honnête ou vile, clairement, Oui, Dieu la voit tout maintenant Comme s'elle était advenue; Et de toujours même il l'a vue