Le roman de la rose - Tome IV

Part 4

Chapter 43,583 wordsPublic domain

[p. 063] Tretous les cercles ravissant 17717 Qui vont contre lui gravissant Afin d'attarder sa carrière. Mais, vains efforts! ils ont beau faire, Ils n'empêcheront à nul temps Qu'il n'ait en trente-six mille ans[22], Pour regagner la même place Où Dieu le créa dans l'espace, Un cercle accompli tout entier, Suivant la largeur du sentier Du zodiaque au cercle immense Qui, sans changer, sur lui s'avance. Le ciel marche si bien à point Que d'erreur en son cours n'a point. Aplanos pour ce l'appelèrent Ceux qui point d'erreur n'y trouvèrent; Car aplanos vaut en grégeois Chose sans erreur en françois. Oncques certes n'aperçut l'homme Cet autre ciel qu'ici je nomme, Mais le lui prouve ainsi Raison Par pure démonstration. Je ne me plains des sept planètes Non plus, claires, luisantes, nettes, Car chacune suit son droit cours. La lune semble certains jours, Il est vrai, ni nette, ni pure, Car sa face est parfois obscure; Mais sa double nature fait Qu'épaisse et trouble nous parait. Un jour elle luit, l'autre cesse; Elle est à la fois claire, épaisse[25]; Tantôt fait sa lueur périr, Parce que ne peut réfléchir

[p. 064] Ains s'en passent parmi tout outre: 17533 Mès l'espesse luor demoustre Qu'el puet bien as rais contrester Por sa lumière conquester. Et por faire entendre la chose, Bien en puet-l'en, en leu de glose, A briez moz ung exemple metre, Por miex faire esclarcir la letre.

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Si cum li voirres tresparens, Où li rais s'en passent par ens, Qui par dedens ne par derriere. N'a riens espés qui les refiere, Ne puet les figures monstrer, Quant riens n'i puéent encontrer Li rais des yex qui les retiengne, Par quoi la forme as yex reviengne, Mès plonc ou quelque chose espesse Qui les rais trespasser ne lesse, Qui d'autre part metre vorroit, Tantost la forme retorroit, Ou s'aucuns cors polis i ere, Qui poïst referir lumiere, Et fust espés d'autre ou de soi, Retorroit-ele, bien le soi: Ainsinc la lune en sa part clere, Dont est resemblable à l'espere, Ne puet pas les rais retenir, Par quoi luor li puist venir, Ains passent outre, mès l'espesse Qui passer outre ne les lesse, Ains les refiert forment arriere, Fait à la lune avoir lumiere:

[p. 065] Les rais que le soleil lui lance 17751 La claire part de sa substance, Car ils passent tout au travers; Par contre l'épaisse, au revers, Prouve que les rais elle arrête, Et par là son éclat conquête. Pour vous faire comprendre mieux, En guise de glose je veux, En deux mots, un exemple mettre Pour bien faire éclaircir la lettre. Voyez le verre transparent; Quand le soleil le va perçant, S'il n'a rien, devant ni derrière, D'épais qui fixe la lumière, Il ne peut figures montrer, Quand les rais des yeux rencontrer N'y peuvent rien qui les retienne, Par quoi la forme aux yeux revienne. Mais du plomb, ou maint corps épais Qui ne laisse passer les rais, Qu'en l'autre face quelqu'un pose, Reproduite il verra la chose: Ou bien prenez un corps poli Mat de lui-même ou par autrui, Qui réfléchisse la lumière, La chose y verrez nette et claire. Ainsi la lune, astre inégal, Est, de même que le cristal, D'un côté transparente et claire, Tout en ayant forme de sphère, Et les rais ne peut retenir D'où lueur lui puisse venir, Outre ils passent; de l'autre épaisse, Outrepasser les rais ne laisse,

[p. 066] Por ce pert par leus lumineuse, 17565 Et par leus semble tenebreuse.

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Et la part de la lune oscure Nous représente la figure D'une trop merveilleuse beste; C'est d'ung serpent qui tient sa teste Vers occident adès encline, Vers orient sa queue afine; Sor son dos porte ung arbre estant, Ses rains vers orient estant; Mès en estendant les bestorne, Sor ce bestornéis sejorne Uns hons sor ses bras apuiés, Qui vers occident a ruiés Ses piez et ses cuisses andeus, Si com il pert au semblant d'eus. Moult font ces planetes bonne euvre, Chascune d'eles si bien euvre, Que toutes sept point ne sejornent; Par lor douze maisons s'en tornent[25], Et par tous les degrez s'en corent, Et tant cum doivent i demorent. Et por bien la besoingne faire, Tornans par movement contraire, Sor le ciel chascun jor acquierent Les porcions qui lor afierent A lor cercles enteriner, Puis recommencent sans finer, En retardant du ciel le cors, Por faire as élemens secors: Car s'il pooit corre à délivre, Riens ne porroit desouz li vivre.

[p. 067] Mais arrière les réfléchit 17785 Et vivement à nos yeux luit: Ainsi parfois est lumineuse Et parfois semble ténébreuse. Le côté de la lune épais A nos yeux présente les traits D'une trop merveilleuse bête. C'est un long serpent qui sa tête Toujours incline à l'occident, Sa queue expire à l'orient; Sur son dos un arbre il supporte, Qui ses rameaux au levant porte En les retournant à l'envers, Et séjourne sur le revers Appuyé sur ses bras, un homme, Quelque chose comme un fantôme, Ses pieds et ses cuisses ruant A la fois contre l'occident. Moult font ces planètes bonne œuvre, Et chacune si bien manœuvre, Que toutes sept, sans séjourner, Par leurs douze maisons tourner[25] Voit-on, sans rester en arrière, Gravir les degrés de la sphère, Et, pour leur œuvre bien mener, Dans le contraire sens tourner. Puis sur le ciel chaque jour prennent Les portions qui leur reviennent Pour leur cercle entier accomplir, Puis recommencent sans finir. Du ciel ainsi le cours retardent Et les éléments sauvegardent; Car à sa guise, s'il courait, Rien sous lui vivre ne pourrait.

[p. 068] Li biaus solaus qui le jor cause, 17597 Qui est de toute clarté cause, Se tient où mileu comme rois, Trestous reflamboians de rois: Où mileu d'aus a sa maison, Ne ce n'est mie sans raison, Car Diex li biaus, li fors, li sages, Volt que fust ilec ses estages: Car s'il plus bassement corust, N'est riens qui de chaut ne morust; Et s'il corust plus hautement, Froit méist tout a dampnement. Là départ sa clarté commune As estoiles et à la lune, Et les fait aparoir si beles, Que la Nuit en fait ses chandeles, Au soir, quant ele met sa table, Por estre mains espoentable Devant Acheron son mari Qui moult en a le cuer mari, Qu'il vosist miex sans luminaire Estre avec la Nuit toute naire, Si cum jadis ensemble furent, Quant de premier s'entrecongnurent, Que la Nuit en lor drueries Conçut les trois forceneries Qui sont en enfer justicieres, Gardes felonesses et fieres. Mès toutevois la Nuit se pense, Quant el se mire en sa despense, En son celier, ou en sa cave, Que trop seroit hideuse et have, Et face auroit trop tenebreuse, S'el n'avoit la clarté joieuse

[p. 069] Le beau soleil qui le jour cause, 17819 Qui est de toute clarté cause, Comme un roi se tient au milieu Flamboyant de rais et de feu. Au milieu d'eux splendide il trône, Et ce n'est pas sans raison bonne, Car Dieu, le sage et tout-puissant, Marqua sa place au firmament. Car si plus basse était sa course, Chaud brûlerait tout sans ressource, Et s'il courait plus hautement, Froid tuerait tout pareillement. Ses feux il prodigue à chacune Des étoiles, comme à la lune, Et tant les fait belles que Nuit Pour ses chandelles les choisit, Au soir, quand elle met sa table, Pour être moins épouvantable Devant Achéron son mari, Qui moult en a le cœur marri, Et voudrait, sans lumière voire, Être avec sa Nuit toute noire, Comme ils se trouvèrent jadis Quand d'abord ils s'étaient unis, Et quand de leurs galanteries, Nuit concevait les trois Furies, Ces justicières de l'enfer, Au cœur impitoyable et fier. Mais toutefois Nuit de se dire, Quand dans sa cave elle se mire, Dans son cellier, dans son buffet, Que trop hideuse elle serait, Et face aurait trop ténébreuse, N'était la clarté si joyeuse

[p. 070] Des cors du ciel reflamboians 17631 Parmi l'air obscurci raians, Qui tornoient en lor esperes, Si cum l'establi Diex li peres. Là font entr'eus lor armonies[26], Qui sunt causes des melodies Et des diversités de tons, Que par acordance metons En toutes manieres de chant: N'est riens qui par celes ne chant, Et muent par lor influences Les accidens et les sustances Des choses qui sunt souz la lune; Par lor diversité commune S'espoissent li cler élément, Cler font les espés ensement; Et froit, et chaut, et sec, et moiste, Tout ainsinc cum en une boiste, Font-il à chascuns cors venir, Por lor pez ensemble tenir; Tout soient-il contrariant, Les vont-il ensemble liant; Si font pez de quatre anemis, Quant si les ont ensemble mis Par atrempance covenable A complexion raisonnable, Por former en la meillor forme Toutes les choses que ge forme. Et s'il avient que soient pires, C'est du deffault de lor matires.

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Mès qui bien garder i saura[27], Jà si bonne pez n'i aura,

[p. 071] Des astres du ciel flamboyants 17853 Dans l'air obscurci rayonnants, Et qui s'en vont emmi leur sphère Tournoyants, comme Dieu le père L'a dans sa sagesse établi. Là tous, à travers l'infini, Ils font entre eux leurs harmonies[26] Qui sont cause des mélodies Et des diversités de tons Que par accordance mettons En tous nos chants, et sans lesquelles Ne peuvent être chansons belles. Par leur influence les corps Ils corrigent et leurs rapports, Et tout ce qui vit sous la lune Par leur diversité commune, Épais font les clairs éléments Et font les épais transparents; Le froid, le chaud, le sec, le moite, Tout ainsi comme en une boîte, Ils font à chaque corps venir Pour leur paix ensemble tenir, Et, si contraires qu'ils nous semblent, Ils les joignent et les assemblent. Amis font ces quatre ennemis, Quand ils les ont ensemble mis, Par tempérance convenable A complexion raisonnable, Pour en l'état parfait former Tout ce que je dois transformer, Et quand une chose est mal faite C'est qu'est sa matière imparfaite. Mais qui bien regarder saura[27] Onc si bon accord n'y verra

[p. 072] Que la chalor l'umor ne suce, 17663 Et sans cessier gâte et manjuce De jor en jor, tant que venuë Soit la mort qui lor est déuë Par mon droit establissement, Se Mort ne lor vient autrement, Qui soit par autres cas hastée, Ains que l'umor soit dégastée. Car, jà soit ce que nus ne puisse Par medicine que l'en truisse, Ne par riens que l'en sache ongier, La vie du cors alongier, Se sai-ge bien que de legier La se puet chascuns abregier. Car mains acorcent bien lor vie Ains que l'umor soit defaillie, Par eus faire noier ou pendre, Ou par quelque peril emprendre, Dont ains qu'il s'en puissent foïr, Se font ardoir, ou enfoïr; Ou par quelque meschief destruire, Par lor faiz folement conduire, Ou par lor privés anemis Qui mains en ont sans coupe mis Par glaive à mort, ou par venins, Tant ont les cuers faus et chenins; Ou par chéoir en maladies Par maus governemens de vies, Par trop dormir, par trop veillier, Trop reposer, trop traveillier, Trop engressier, et trop sechier, Car en tout ce puet-l'en pechier; Par trop longuement géuner, Par trop de deliz aüner,

[p. 073] Que la chaleur toujours n'épuise 17887 L'humeur, et ne suce et tamise, De jour en jour, jusqu'au moment Où Mort vient qui les corps attend, A leur naturelle échéance, A moins que Mort ne la devance Par quelque hâtif accident Avant complet épuisement. Car au pouvoir n'est de personne, Par médecine que l'on donne, Ni par baume, ni par onguent, D'allonger la vie un instant, Tandis que chacun au contraire Peut mettre fin à sa carrière. Avant que l'humeur n'ait son cours Fini, maints abrégent leurs jours, Et courent se noyer ou pendre, Ou quelque péril entreprendre, Et devant que leurs jours finir, Se font brûler ou enfouir, Ou par quelque accident détruire, Pour n'avoir pas su se conduire, Ou par leurs mortels ennemis, Qui peut-être en ont déjà mis Maintes fois, sans raison ni trève, Bien d'autres à mort par le glaive, Les embûches et le poison, Tant le cœur ont lâche et félon. D'autres meurent de maladie Pour avoir mal réglé leur vie, Pour trop dormir, pour trop veiller, Trop reposer, trop travailler, Trop engraisser, trop maigrir même (La conséquence en est la même),

[p. 074] Par trop de mesaises avoir, 17697 Trop esjoïr, et trop doloir; Par trop boivre, par trop mangier, Par trop lor qualité changier, Si cum il pert méismement Quant il se font soudainement Trop chaut avoir, trop froit sentir, Dont à tard sunt au repentir; Ou par lor coustumes muer, Qui moult de gens refait tuer, Quant sodainement les remuent; Maint s'en griévent et maint s'en tuent. Car les mutacions sodaines Sunt trop à Nature grevaines, Si qu'il me font en vain pener D'eus à naturel mort mener. Et jà soit ce que moult mesfacent, Quant contre moi tel mort porchacent, Si me poise-il moult toutevoies, Quant il demorent entre voies, Comme chetis et recréans, Vaincuz par mors si meschéans[28], Dont bien se péussent garder, S'il se vosissent retarder Des outrages et des folies Qui lor font acorcir lor vies Ains qu'il aient atainte et prise La bonne que ge lor ai mise.

[p. 075] Ou pour trop longuement jeûner, 17921 Aux plaisirs trop s'abandonner, Trop avoir de douleur, de joie, De la misère être la proie, Ou pour trop boire ou trop manger, Ou pour trop brusquement changer, Comme on voit en mainte occurrence, Quand ils se font par imprudence Trop chaud avoir, trop froid sentir, Dont plus tard sont au repentir, Ou pour changer leurs habitudes, Ce sont là changements trop rudes Et qui font maintes gens périr, Au moins grièvement pâtir. Car tous ces changements rapides Sont trop à Nature perfides, Si bien qu'ils me font trop peiner Pour jusqu'à la fin les mener. Or combien que ceux-ci me fassent Grand deuil, quand telle mort pourchassent, J'ai trop grand' peine toutefois Lorsqu'en chemin rester les vois Chétifs, languissants, pitoyables, Vaincus par les mœurs déplorables Dont bien se pouvaient-ils garder, S'ils avaient voulu s'écarter Des grands excès et des folies Qui leur font abréger leurs vies, Avant d'avoir atteint et pris Le but que j'avais pour eux mis.

[p. 076] XCVII

Comment Nature se plaint cy 17725 Des deuils qu'ils firent contre luy.

Empedocles mal se garda[29], Qui tant ès livres regarda, Et tant ama Philosophie, Plains, espoir, de melancolie, C'oncques la mort ne redouta, Mès tout vif el feu se bouta, Et joinz piez en Ethna sailli, Por monstrer que bien sunt failli Cil qui la mort vuelent douter, Por ce s'i volt de gré bouter. N'en préist or ne miel, ne sucre, Ains eslut ilec son sepucre Entre les sulphureux boillons. Origenes, qui les coillons[30] Se copa, moult poi me prisa, Quant à ses mains les encisa, Por servir en devocion Les dames de religion, Si que nus souspeçon n'éust Que gesir o eles péust. Si dit-l'en que les destinées Lor orent tex mors destinées, Qui tel éur lor ont méu Dès lors qu'il furent concéu, Et qu'il pristrent lor nacions En teles constellacions, Que par droite nécessité, Sans autre possibilité,

[p. 077] XCVII

Comment se plaint ici Nature 17951 Du deuil que pour l'homme elle endure.

Empédocle mal se garda[29]; Tant les livres il regarda Et tant aima philosophie, Que tout plein de mélancolie La mort oncques ne redouta, Mais tout vif pieds joints se jeta Dans l'Etna, brûlantes abîmes, Montrant combien pusillanimes Sont ceux qui redoutent la Mort. Pour ce le fit; mais il eut tort; Car il n'en prit ni miel ni sucre, Mais choisit sans plus son sépulcre Emmi les sulfureux bouillons. Origène, qui les couillons[30] Se coupa, m'insultait de même, Quand il se mutilait lui-même Pour servir en dévotion Les dames de religion, Et dissuader les fidèles Qu'il eût pu coucher avec elles. Or dit-on bien, c'est que le sort Pour eux assignait telle mort, Car écrite est la destinée D'une personne aussitôt née; C'est qu'eut lieu leur conception Sous telle constellation, Qu'en dépit de la résistance, Combien soit dure la sentence,

[p. 078] C'est sans pooir de l'eschever, 17755 Combien qu'il lor doie grever, Lor convient tel mort recevoir: Mès ge sai bien tretout de voir, Combien que li ciel i travaillent, Qui les meurs naturiex lor baillent Qui les enclinent à ce faire, Qui les font à cele fin traire Par la matiere obeissant, Qui lor cuer va si flechissant. Si puéent-il bien par doctrine, Par norreture nete et fine, Par sivre bonnes compaignies De sens et de vertuz garnies, Ou par aucunes medicines Por qu'el soient bonnes et fines, Et par bonté d'entendement, Procurer qu'il soit autrement, Por qu'il aient, comme senés, Lor meurs naturez refrenés. Car quant de sa propre nature Contre bien et contre droiture Se vuet homme, ou fame atorner, Raison l'en puet bien destorner, Por qu'il la croie solement; Lors ira la chose autrement. Car autrement puet-il bien estre, Que que facent li cors celestre Qui moult ont grant pooir sans faille, Por que Raison encontre n'aille. Mès n'ont pooir contre Raison, Car bien set chascuns sages hon Qu'il ne sunt pas de Raison mestre, N'il ne la firent mie nestre.

[p. 079] Et par droite nécessité, 17981 Sans autre possibilité, Devait ainsi finir leur vie. Mais la fatalité je nie. Tout ce que peut faire le ciel, C'est leur donner mœurs et cœur tel Qu'ils soient enclins à faire chose Qui de leur trépas soit la cause, Par la matière dominés Dont les cœurs sont esclaves nés. Mais tous ils peuvent par doctrine, Éducation nette et fine, Par un bon commerce d'amis De sens et de vertus garnis, Ou par aucunes médecines, Pourvu que soient bonnes et fines, Et par bonté d'entendement Obtenir qu'il soit autrement. Il suffit que sages se tiennent Et leurs mœurs natives refrènent. Oui, car Raison peut détourner Homme ou femme, lorsque tourner Il veut de sa propre nature Contre bien et contre droiture; Qu'il l'écoute tant seulement, Lors ira la chose autrement; Car autrement peut-il bien être. Les astres qui nous ont vu naître Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous, Mais Raison les domine tous. Contre elle nulle est leur puissance; Car ne tenant d'eux sa naissance, A leur joug point ne se soumet Raison, le sage bien le sait.

[p. 080] Mès de soldre la question 17789 Comment predestinacion[31] De la divine prescience, Pleine de toute porvéance, Puet estre o volenté délivre, Fort est as gens laiz à descrivre; Et qui vodroit la chose emprendre, Trop lor seroit fort à entendre, Qui lor auroit néis soluës Les raisons encontre méuës. Mais il est voirs, que qu'il lor semble, Que s'entre-soffrent bien ensemble; Autrement cil qui bien feroient, Jà loier avoir n'en devroient, Ne cis qui de pechier se paine Jamès n'en devroit avoir paine, Se tele estoit la vérité Que tout fust par necessité: Car cil qui bien faire vorroit, Autrement faire ne porroit; Ne cil qui le mal vorroit faire, Ne s'en porroit mie retraire: Vosist ou non, il le feroit, Puisque destiné li seroit. Et si porroit bien aucun dire, Por desputer de la matire, Que Diex n'est mie decéus Des faiz qu'il a devant séus; Dont avendront-il sans doutance Si cum il sunt en sa science; Mès il set quant il avendront, Comment et quel chief il tendront: Car s'autrement estre péust, Que Diex avant ne le séust,

[p. 081] Mais ce qui confond le vulgaire, 18015 C'est d'allier de façon claire Le libre arbitre de Raison Et la prédestination[31] De la divine prescience Pleine de toute prévoyance. Et qui la chose entreprendrait A peine entendre lui ferait, Une fois toutes réfutées Les raisons encontre objectées. On ne peut nier tout d'abord Qu'elles vivent en bon accord; Car autrement la bienfaisance Nul droit n'aurait à récompense, Si telle était la vérité Que tout fût par nécessité; Pas plus que ne serait blâmable D'aucune faute le coupable, Puisque tel qui le bien ferait Autrement faire ne pourrait, Ni tel qui le mal voudrait faire Ne pourrait au mal se soustraire, Bon gré, malgré le mal ferait Qui prédestiné lui serait. Il est vrai que maints pourraient dire Pour ce mien argument détruire: «Non, Dieu jamais ne s'est déçu, Et le fait qu'il a préconçu Doit advenir tel, sans doutance, Qu'il l'avait en sa connaissance; Car il sait quand il adviendra, Comment, quelle fin il aura. Car autrement s'il pouvait être Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,

[p. 082] Il ne seroit pas tous-poissans, 17823 Ne tous bons, ne tous congnoissans, N'il ne seroit pas soverains, Li biaus, li douz, li premerains; N'il ne sauroit nés que nous fommes[32], Ains cuideroit avec les hommes Qui sunt en douteuse créance, Sans certaineté de science. Mès tel error en Diex retraire, Ce seroit déablie à faire: Nus hons ne la devroit oïr Qui de Raison vosist joïr. Dont convient-il par vive force, Quant voloir d'omme à riens s'efforce, De quanqu'il fait qu'ainsinc le face, Pense, die, voille ou porchace: Donc est-ce chose destinée Qui ne puet estre destornée, Dont se doit-il, ce semble, ensivre Que riens n'ait volenté délivre.

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Et se les destinées tiennent Toutes les choses qui aviennent, Si cum cist argument le prueve, Par l'aparence qu'il i trueve, Cil qui bien euvre, ou malement, Quant il ne puet faire autrement, Quel gré l'en doit dont Diex savoir, Ne quel poine en doit-il avoir? S'il avoit juré le contraire, N'en puet-il autre chose faire. Donc ne feroit pas Diex justice De bien rendre et de pugnir vice.