Part 3
[p. 043] Tout ce qu'elle a pu voir, ouïr, 17389 Quand il lui plaît son cœur m'ouvrir. Mais point ne suis de ces bavardes, Ces hypocrites, ces paillardes; Vous n'allez pas me comparer A cela, j'ose l'espérer; Car de corps je suis prude femme, Et Dieu seul peut sonder mon âme. Or jamais vous n'avez appris Que j'aie adultère commis, Ou bien les fous qui le contèrent Par méchanceté l'inventèrent. M'avez-vous pu fausse trouver Quand il vous plut de m'éprouver? Et comment votre foi, beau sire, M'avez gardé, je vais le dire. Quand l'anneau me mîtes au doigt Et me promites votre foi, Vous étiez menteur et faussaire, Ne sais comment l'osâtes faire. Si n'osez en moi vous fier, Qui vous fit à moi marier? Qu'une fois, je vous en conjure, Votre foi soit sincère et pure, Et je vous jure désormais Et loyalement vous promets, Au nom du bienheureux saint Pierre, Que ce sera chose sous pierre. Il serait certe à moi bien sot, Si sortait de ma bouche un mot Dont vous eussiez honte et dommage. Je ferais honte à mon lignage Que ne déshonorai jamais, Que je sache, et j'en pâtirais,
[p. 044] L'en seult dire, et voirs est sans faille, 17211 Que trop est fox qui son nez taille, Sa face a tous jors deshonore: Dites-moi, se Diex vous secore, Ce dont vos cuers se desconforte, Ou se ce non, vous m'avés morte.
_Genius._
Lors li debaille et pis et chief, Et puis le baise de rechief, Et plore sor li lermes maintes, Entre les baiseries faintes.
XCV
Comment le fol Mary couart Se met dedans son col la hart, Quant son secret dit à sa Fame, Dont pert son corps, et elle s'ame.
Adonc li meschéans li conte Son grant damage et sa grant honte, Et par sa parole se pent; Et quant dit l'a, si s'en repent; Mès parole une fois volée Ne puet plus estre rapelée. Lors li prie qu'ele se taise, Cum cil qui plus est à mesaise C'onques avant esté n'avoit, Quant sa fame riens n'en savoit. Et cele li redist sans faille Qu'el s'en taira, vaille que vaille.
[p. 045] Au surplus, la première, sire. 17423 J'entends une vérité dire Souvent et bien la retenez: Fol est qui se coupe le nez; Sa face à toujours déshonore. A Dieu si vous croyez encore, Dites-moi ce dont vous souffrez, Ou sinon morte me verrez.
_Génius._
Lors sein et tête lui découvre, Déréchef de baisers le couvre, Et puis de pleurs l'inonde maints Au milieu de cent baisers feints.
XCV
Comment le fol mari couard Lui-même au col se met la hart, Quand son secret dit à sa femme, Dont perd son corps, elle son âme.
Lors lui conte le malheureux Sa grand' honte, son cas affreux; Dès lors il a livré sa tête. A peine dit, il le regrette; Mais un mot, sitôt envolé, Ne peut plus être rappelé. Lors il priera qu'elle se taise, Car il est à plus grand mésaise Que jamais avant il n'était, Quand sa femme rien ne savait. Bien lui promet-elle sincère, Vaille que vaille, de se taire;
[p. 046] Mès li chetis, que cuide-il faire? 17237 Il ne puet pas sa langue taire, Or tent à l'autrui retenir! A quel chief en cuide-il venir? Or se voit la dame au deseure, Et set que de quelconques heure L'osera mès cil corrocier, Ne contre li de riens grocier; Mu le fera tenir et coi, Qu'ele a bien matire de quoi. Convenant, espoir, li tendra, Tant que corrous entr'eus vendra, Encore s'ele tant atent: Mès envis atendra jà tant Que moult ne li soit grant grevance, Tant aura le cuer en balance. Et qui les hommes ameroit, Cist sermon lor préescheroit, Qui bien fait en tous leus à dire, Por ce que chascuns hons s'i mire, Por eux de grant peril retraire. Si porroit-il, espoir, desplaire As fames qui tant ont de jangles; Mès vérités ne quiert nus angles. Biaus Seignors, gardés-vous des fames[14], Se vos cors amés et vos âmes; Au mains que jà si mal n'ovrés Que vos secrez lor descovrés, Que dedens vos cuers estuiés. Fuiés, fuiés, fuiés, fuiés, Fuiés, enfans, fuiés tel beste, Gel' vous consel et amoneste Sans décepcion et sans guile, Et notés ces vers de Virgile,
[p. 047] Mais où pense-t-il en venir? 17451 Comment langue d'autrui tenir Quand on ne sait la sienne taire? Le chétif, que pense-t-il faire? Or la dame a pris le dessus Et sait bien qu'il n'osera plus Désormais lui chercher querelle, Ni lutter à nul jour contre elle. Muet le tiendra-t-elle et coi, Car elle a matière de quoi. Peut-être bien se taira-t-elle Jusqu'à la prochaine querelle, Si même elle attend jusque-là. Mais à grand' peine elle attendra, Et non sans cruelle souffrance, Tant aura le cœur en balance; Et qui les hommes aimerait, Ce sermon il leur prêcherait, Qui par tous lieux est bon à dire, Pour que chacun se puisse instruire Et ce grand péril éviter. Par contre, il pourrait exciter De toutes femmes la colère, Femmes à langue de vipère; Mais vérité fuit les détours. Beaux seigneurs, gardez-vous toujours[14], Si vous aimez vos corps, vos âmes, Beaux seigneurs, gardez-vous des femmes; Au moins gardez-vous bien jamais De leur dévoiler les secrets Cachés dans le fond de votre âme. Fuyez, fuyez, fuyez la femme, Enfants, telle bête fuyez; A ma parole vous fiez,
[p. 048] Mès qu'en vos cuers si les fichiés, 17271 Qu'il n'en puissent estre sachiés: Enfans qui coilliés les floretes, Et les freses fresches et netes, Ci gist li frois serpens en l'erbe[15]: Fuiés, enfans, car il enherbe Et empoisonne et envenime Tout homme qui de li s'aprime. Enfans qui les flors alés querre, Et les freses naissans sus terre, Li mau serpent refroidissant Qui se vet ici tapissant, La malicieuse coluevre Qui son venin repont et cuevre, Et le muce souz l'erbe tendre, Jusqu'à tant que le puisse espendre Por vous decevoir et grever, Pensés, enfans, de l'eschever. Ne vous i lessiés pas haper, Se de mort volés eschaper: Car tant est venimeuse beste Par cors, et par queuë, et par teste, Que se de li vous aprochiés, Tost vous troverés entechiés; Qu'el mort et point en traïson Quanqu'el ataint sans garison; Car de cesti venin l'ardure Nus triades n'en a la cure: Rien n'i vaut herbe ne racine, Sol foïr en est medicine. Si ne di-ge pas toutevoie (N'onc ne fu l'entencion moie) Que les fames chieres n'aiés, Ne que si foïr les doiés,
[p. 049] Sans feinte comme à l'Évangile. 17483 Puis notez ces vers de Virgile, Et dedans vos cœurs les fichez Si bien qu'ils n'en soient arrachés: Enfants, qui cueillez les fleurettes Et les fraises fraîches et nettes, En l'herbe git le froid serpent[15]. Fuyez, enfants, car de sa dent Il envenime, il empoisonne Quiconque auprès de lui buissonne. Enfants, qui les fleurs savourez Et les fraises dessus les prés, Le méchant serpent froid et sombre Qui rampe et se tapit dans l'ombre, Et la couleuvre emmi le thym Qui distille son noir venin Et le tient prêt sous l'herbe tendre, Jusqu'à ce que le puisse épandre Sur vous, pour vous faire mourir, Enfants, ne songez qu'à les fuir. Car tant est venimeuse bête Par le corps, la queue et la tête, Que si vous vous en approchiez, Soudain vous en seriez souillés. Enfants, évitez sa morsure, En nul remède n'y sais cure, Car elle mord en trahison Sans nul espoir de guérison; Rien n'y fait herbe ni racine; Je ne sais d'autre médecine Que de la fuir incontinent. De ce que j'ai dit ci-devant, N'allez pas toutefois déduire (Car ce jamais ne voulus dire,)
[p. 050] Que bien avec eus ne gisiés; 17305 Ains commant que moult les prisiés, Et par raison les essauciés, Bien les vestés, bien les chauciés[16], Et tous jors à ce laborés, Que les servés et honorés Por continuer vostre espiece, Si que la mort ne la despiece; Mès jà tant ne vous y fiés, Que chose à taire lor diés. Bien soffrés que voisent et viengnent, La mesnie et l'ostel maintiengnent, S'el sevent à ce metre cure; Ou s'il avient par aventure Que sachent achater et vendre, A ce puéent-el bien entendre; Ou s'el sevent aucun mestier, Facent-le, s'el en ont mestier, Et sachent les choses apertes Qui n'ont mestier d'estre covertes. Mès se tant vous habandonnés Que trop de pooir lor donnés, A tart vous en repentirés, Quant lor malice sentirés. L'Escriture néis nous crie Que se la fame a seignorie, Ele est à son mari contraire, Quant el li voit riens dire ou faire.
* * * * *
Prenés-vous garde toutevoie Que l'ostel n'aille à male voie; Car l'en pert bien en meillor garde. Qui sages est, sa chose garde.
[p. 051] Que femmes chères n'ayez point, 17519 Et que toutes fuyez au point De ne plus coucher avec elles. Aimez dames et damoiselles, Et par raison les exhaussez, Bien les vêtez, bien les chaussez, Et pour perpétuer l'espèce, Que la Mort constamment dépèce, Vous ne devez tous aspirer Qu'à les servir, les honorer; Mais jamais n'allez pour leur plaire Jusqu'à leur dire chose à taire. Laissez-les aller et venir Et toute la maison tenir S'elles savent y mettre cure. Ou s'il advient, par aventure, Qu'elles sachent vendre, acheter, Laissez-les donc se contenter; Et si le moindre métier savent, Maladroits ceux qui les entravent. Bref, elles peuvent se mêler De tout, sauf ce qu'il faut celer; Mais si vous faites l'imprudence De leur donner trop de puissance, Bientôt vous en repentirez, Quand leur malice sentirez. L'Écriture même confesse Que quand la femme est la maîtresse, Que dise ou fasse le mari, Elle se met encontre lui. Mais veillez que ne se dévoie La maison en mauvaise voie; On trompe le meilleur gardien. Le sage, lui, garde son bien.
[p. 052] Et vous qui avés vos amies, 17337 Portés lor bonnes compaignies; Bien affiert qu'el sachent chascunes Assés des besoingnes communes. Mès se preus estes et senés, Quant entre vos bras les tenés, Et les acolés et baisiés, Taisiés, taisiés, taisiés, taisiés[17]. Pensés de vos langues tenir, Car riens n'en puet à chief venir Quant des secrez sunt parçonieres, Tant sunt orguilleuses et fieres, Et tant ont les langues cuisans, Et venimeuses et nuisans. Mès quant les fox sunt là venu, Qu'il sunt entre lor bras tenu, Et que les acolent et baisent, Entre les gieus qui tant lor plaisent, Lors n'i puet riens avoir celé, Là sunt li secré revelé; Là se descuevrent li mari Dont puis sunt dolent et marri. Tuit encusent ci lor pensé, Fors li sage bien apensé. Dalida la malicieuse, Par flaterie venimeuse, A Sanson qui tant ert vaillans, Tant preus, tant fors, tant bataillans, Si cum el le tenoit forment Soef en son giron dormant, Copa ses chevex o ses forces, Dont il perdi toutes ses forces, Quant de ses crins le depela, Et tous secrez li révéla,
[p. 053] Et vous qui avez vos amies, 17553 Faites-leur bonnes compagnies; Confiez-leur donc, au besoin, De quelques intérêts le soin. Mais êtes-vous prudent et sage? Lorsque pris d'amoureuse rage, Les accolez et les baisez, Taisez-vous, taisez-vous, taisez. Quand des secrets sont familières Tant sont orgueilleuses et fières, Que rien de bon n'en peut venir, Sachez donc vos langues tenir; Car leurs langues sont trop cuisantes Et venimeuses et nuisantes. Mais quand les fous sont là venus, Qu'ils sont entre leurs bras tenus, Qu'elles les accolent et baisent En mille jeux qui tant leur plaisent, Ils n'ont plus rien lors de celé, Et tout secret est révélé. Les sages seuls leurs pensers voilent, Les fous à l'envi les dévoilent; Là se trahissent les maris Dont puis sont dolents et marris. Dalila la malicieuse, Par sa caresse venimeuse, Tondit à Samson le vaillant, Le preux, le fort, le bataillant, Tous les cheveux avec ses forces, Dont il perdit toutes ses forces, Un jour que le tenait dormant En son giron paisiblement. Trop fol il fut quand à la belle, N'ayant rien de caché pour elle,
[p. 054] Que li fox contés li avoit, 17371 Qui riens celer ne li savoit. Mès n'en vuel plus d'exemples dire, Bien vous puet ung por tous soffire. Salemon néis en parole, Dont ge vous dirai la parole Tantost, por ce que ge vous ain: De cele qui te dort où sain Garde les portes de ta bouche, Por foïr péril et reprouche[18]. Cest sermon devroit préeschier Quicunques auroit homme chier, Que tuit de fames se gardassent, Si que jamès ne s'i fiassent.] Si n'ai-ge pas por vous ce dit, Car vous avés sans contredit Tous jors été loiale et ferme. L'Escriture néis afferme, Tant vous a donné Diex sens fin, Que vous estes sages sans fin.
_L'Acteur._
Genius ainsinc la conforte, Et de quanqu'il puet li enhorte Qu'el laist du tout son duel ester: Car nus ne puet riens conquester En duel, ce dist, ne en tristece: C'est une chose qui moult blece, Et qui, ce dist, riens ne profite. Quant il ot sa volenté dite, Sans plus faire longue prière, Il s'asiet en une chaiere
[p. 055] Tous ses secrets il ne cela; 17587 Car tous elle les révéla, Et la traîtresse, la parjure, Le pela de sa chevelure. Or cet exemple vous suffit; Autant que tous seul il en dit. Et Salomon parle de même; Je vais, parce que je vous aime, Citer son précepte divin: «A celle qui dort sur ton sein Les portes de ta bouche accroche, Pour fuir et péril et reproche[18].» Oui, quiconque aurait l'homme cher Lui devrait ce sermon prêcher Que tous des femmes se gardassent Et que jamais ne s'y fiassent.] Mais ceci pour vous n'ai pas dit, Car vous avez, sans contredit, Toujours été loyale et pure. Du reste, affirme l'Écriture, Tant Dieu vous a donné sens fin Que vous êtes sage sans fin.
_L'Auteur._
Génius ainsi la conforte Et tant qu'il peut Nature exhorte A sa peine et ses pleurs tarir; Car nul ne peut rien obtenir Par deuil, dit-on, ni par tristesse. C'est une chose qui moult blesse Et qui jamais n'a profité. Quand il eut dit sa volonté, Sans plus faire longue prière, Il s'assied dedans une chaire
[p. 056] De jouste son autel assise, 17401 Et Nature tantost s'est mise A genous devant le provoire. Mès sans faille, c'est chose voire, Qu'el ne puet son duel oblier, N'il ne l'en vuet jà plus prier, Qu'il i perdroit sa poine toute; Ains se taist, et la Dame escoute, Qui dit par grant devocion, En plorant, sa confession, Que ge ci vous aporte escrite Mot à mot si comme el l'a dite.
XCVI
Entendez icy par grant cure La confession de Nature.
Cil Diex qui de bonté habonde, Quant il si bien fist ce biau monde. Dont il portoit en sa pensée La belle forme porpensée Tous jors en pardurableté Ains qu'ele éust dehors esté: Car là prist-il son exemplaire, Et quanqu'il li fu necessaire; Car s'il aillors le vosist querre, Il n'i trovast ne ciel ne terre, Ne riens dont aidier se péust, Que nule riens dehors éust. Car de noient fist tout saillir Cil à qui riens ne puet faillir; N'onc riens ne le mut à ce faire Fors sa volenté debonnaire,
[p. 057] Près de l'autel, serein et doux. 17619 Et tantôt s'est mise à genoux Nature devant le bon prêtre. Mais las! il faut le reconnaître, Son deuil ne sait-elle oublier, Et lui ne l'en veut plus prier, Car il perdrait sa peine toute, Mais se tait et la dame écoute, Qui dit, par grand' dévotion, En pleurant, sa confession Qu'ici je vous rapporte écrite Mot à mot, comme elle l'a dite.
XCVI
Entendez ici par grand' cure La confession de Nature.
Quand Dieu, qui est toute bonté, Fit le monde et l'immensité, Dont il portait en sa pensée La belle figure tracée, Toujours de toute éternité, Avant qu'elle eût parfaite été (C'est là qu'il puisa son modèle Et la matière originelle, Car ciel ni terre il n'eût trouvé, En vain eût-il tout observé, Ni rien dont chose pût éclore, Puisque rien n'existait encore; Car du néant fit tout jaillir Dieu à qui rien ne peut faillir. Et rien non plus ne lui fit faire Fors sa volonté débonnaire,
[p. 058] Large, cortoise, sans envie, 17431 Qui fontaine est de toute vie. Et le fist au commencement D'une mace tant solement Qui toute ert en confusion, Sans ordre et sans distinccion: Puis la devisa par parties Qui puis ne furent departies, Et tout par nombres asomma, Et set combien en la somme a; Et par raisonnables mesures Termina toutes les figures, Et les fist en rondece estendre Por miex movoir, por plus comprendre, Selonc ce que movables furent, Et comprenables estre durent; Et les mist en leus convenables, Selonc ce qu'il les vit metables. Les legieres en haut volerent, Les pesans où centre avalerent, Et les moiennes où mileu. Ausinc sunt ordené li leu Par droit compas, par droite espace. Cis Diex méismes, par sa grace, Quant il i ot, par ses devises, Ses autres creatures mises, Tant m'ennora, tant me tint chiere, Qu'il m'establi sa chamberiere; Servir m'i laisse et laissera Tant cum sa volenté sera. Nul autre droit ge n'i reclame, Ains le merci quant il tant m'ame, Que si très povre damoisele A si grant maison et si bele.
[p. 059] Large, courtoise et sans dépit, 17649 Source unique de ce qui vit), Il le fit à travers l'espace, D'abord seulement d'une masse Qui n'était que confusion, Sans ordre et sans distinction. Puis la divisa par parties, Qui puis ne furent désunies, Et tout par ordre les rangea, Et sait combien il y en a: Et par raisonnables mesures Termina toutes les figures Et les fit en un cercle asseoir Pour plus comprendre et mieux mouvoir, Selon ce que muables furent Et comprenables être durent, Puis mit en convenables lieux Selon que devaient être mieux. Les légères en haut volèrent, Lourdes au centre dévalèrent Et les moyennes au milieu. Ainsi le monde ordonna Dieu Par droit compas, par droit espace. Enfin quand il eut par sa grâce Tout le reste distribué Des créatures, à son gré, Tant il m'honora, me tint chère, Qu'il m'établit sa chambrière; Servir m'y laisse et laissera Tant que sa volonté sera. Nul autre droit je ne réclame, Mais le bénis de ce que dame Si pauvre ait, en toute saison, Si grande et si belle maison.
[p. 060] Il si grant sire tant me prise, 17465 Qu'il m'a por chamberiere prise. Por chamberiere! certes vaire, Por connestable, et por vicaire[19], Dont ge ne fusse mie digne, Fors par sa volenté bénigne. Si gart, tant m'a Diex honorée, La bele chaéne dorée[20] Qui les quatre elemens enlace Tretous enclins devant ma face; Et me bailla toutes les choses Qui sunt en la chaéne encloses, Et commanda que ges gardasse, Et les formes continuasse; Et volt que toutes m'obéissent, Et que mes rieules ensivissent, Si que jamès nes obliassent, Ains les tenissent et gardassent A tous jors pardurablement. Si font-il voir communément: Toutes i metent bien lor cure, Fors une sole créature[21]. Du ciel ne me doi-ge pas plaindre, Qui tous jors torne sans soi faindre, Et porte en son cercle poli Toutes les estoiles o li, Estincelans et vertueuses Sor toutes pierres précieuses. Va-s'en le monde déduiant, Commençant son cours d'orient, Et par occident s'achemine, Ne de torner arrier ne fine, Toutes les roës ravissant Qui vont contre li gravissant
[p. 061] Lui, si grand sire, tant me prise 17683 Qu'il m'a pour chambrière prise. Sa chambrière! oui, par ma foi, Son connétable, son bras droit[19], Jamais je n'en eusse été digne, Fors par sa volonté bénigne. Voyez donc, je garde d'abord La belle chaîne aux anneaux d'or[20], Qui les quatre éléments enlace Tous inclinés devant ma face; Puis toute chose il me bailla Qu'emmi la chaîne il enferma Et voulut que je les gardasse Et les formes continuasse; Toutes me doivent obéir, Par mes lois se laisser régir Sans jamais en oubli les mettre, Mais les garder et s'y soumettre A toujours éternellement. Elles le font communément, Toutes y mettent bien leur cure, Fors une seule créature[21]. Ainsi, du beau ciel, tout d'abord, Si je me plaignais, j'aurais tort, Lui qui toujours tourne sans feindre Et sans jamais mes lois enfreindre, Et porte en son cercle poli Les étoiles avecque lui, Plus brillantes, plus lumineuses Que toutes pierres précieuses. Son cours commence à l'orient; Il s'en va le monde égayant Et vers l'occident s'achemine, Et son cours oncques ne termine,
[p. 062] Por son movement retarder; 17499 Mès ne l'en puéent si garder Que jà por eus corre si lans, Qu'il n'ait en trente-six mil ans[22], Por venir au point droitement Où Diex le fist premierement, Ung cercle acompli tout entier Selonc la grandeur du sentier Du zodiaque à la grant roë, Qui sor li d'une forme roë. C'est li ciex qui cort si à point, Que d'error en son cors n'a point. Aplanos por ce l'apelerent Cil qui point d'error n'i troverent: Car aplanos vaut en gregois Chose sans error en françois. Si n'est-il pas véu par homme Cis autres ciex que ge ci nomme; Mès Raison ainsinc le li prueve, Qui les desmonstroisons i trueve. Ne ne me plaing des sept planetes, Cleres et reluisans et netes Par tout le cors de soi chascune. Si semble-il as gens que la lune Ne soit pas bien nete ne pure, Por ce qu'el pert par leus oscure; Mès c'est par sa nature double, Qu'el pert par leus espesse et trouble. D'une part luit, d'autre part cesse, Por ce qu'ele est clere et espesse[23]; Si li fait sa luor perir, Si que ne puet pas referir[24] La clere part de sa sustance, Les rais que li solaus i lance,