Part 2
[p. 022] Ne colorer sa portraiture, 16871 Tant est de grant biauté Nature, Zeuxis, non pas trestuit li mestre Que Nature fist onques nestre: Car or soit que bien entendissent Sa biauté toute, et tuit vosissent A tel portraiture muser, Ains porroient lor mains user, Que si très-grant biauté portraire; Nus, fors Diex, ne le porroit faire, Et por ce que, se ge poïsse, Volentiers au mains l'entendisse, Voire escrite la vous éusse, Se ge poïsse, ou ge séusse; Ge méismes i ai musé, Tant que tout mon sens i usé Comme fox et outrecuidiés, Cent tans plus que vous ne cuidiés. Car trop fis grant présumpcion, Quant onques mis m'entencion A si très-haute euvre achever, Qu'ains me poïst le cuer crever, Tant trovai noble et de grant pris La grant biauté que ge tant pris, Que par penser la compréisse Por nul travail que g'i méisse, Ne que solement en osasse Ung mot tinter, tant i pensasse. Si sui du penser recréus, Por ce m'en sui atant téus; Que quant ge plus i ai pensé, Tant ert bele que plus n'en sé. Car Diex, li biaus outre mesure, Quant il biauté mist en Nature,
[p. 023] Et peindre avec habileté, 17077 Tant Nature est de grand' beauté. Oui, Zeuxis pas plus que nul maître Que jamais Nature ait fait naître, S'il s'en trouvait un pour l'oser, Avant pourrait ses mains user Que si très-grand' beauté pourtraire, (Nul fors Dieu ne le pourrait faire), Quand même il pourrait du penser Sa beauté tretoute embrasser. Moi-même je n'ai pu, sans feindre, Jusqu'à la concevoir atteindre, Et Nature vous décrirais Si je pouvais ou je savais. A cette tâche surhumaine J'ai cent fois plus perdu de peine, Comme un sot, comme un insensé, Que jamais ne l'eussiez pensé; Car c'était trop d'outrecuidance Que d'avoir conçu l'espérance De si très-haute œuvre achever. Avant le cœur m'eût pu crever Qu'en mon penser même comprisse, Pour nulle peine que je prisse, La très-grand' beauté que je vis, Tant noble était et de grand prix, Ni que seulement en osasse Un mot tinter, tant y pensasse. C'est pourquoi mon esprit vaincu, De guerre lasse, enfin s'est tu. Plus j'y pensais, tant était belle, Plus j'étais impuissant près d'elle; Car Dieu, la suprême beauté, Quand Nature il eut enfanté,
[p. 024] Il en i fist une fontaine 16905 Tous jors corant et tous jors plaine, De qui toute biauté desrive; Mès nus n'en set ne fons ne rive: Por ce n'est droit que conte face Ne de son cors, ne de sa face Qui tant est avenant et bele, Cum flor de lis en mai novele; Rose sus rain, ne noif sor branche, N'est si vermeille ne si blanche. Si devroie-ge comparer, Quant ge l'os à riens comparer, Puisque sa biauté ne son pris Ne puet estre d'omme compris.] Quant ele oï ce serement, Moult li fu grant alegement Du grant duel qu'ele demenoit. Por decéue se tenoit, Et disoit:
_Nature._
Lasse! qu'ai-ge fait? Ne me repenti mès de fait Qui m'avenist des lors en ça Que cist biau monde commença, Fors d'une chose solement Où j'ai mespris trop malement, Dont ge me tiens trop à musarde: Et quant ma musardie esgarde, Bien est drois que ge m'en repente. Lasse fole! lasse dolente! Lasse! lasse cent mile fois! Où sera mès trovée fois?
[p. 025] En elle fit une fontaine 17111 Toujours courante et toujours pleine D'où découle toute beauté. Et son lit, c'est l'immensité. Comment vouloir que conte fasse Ni de son corps, ni de sa face, Qui plus belle est, je vous le dis, Qu'en mai nouvelle fleurs de lys? Rose ni neige sur la branche N'est si vermeille ni si blanche, Et c'est un crime que d'oser A Nature chose opposer, Sa beauté puisqu'en nulle guise Ne peut être d'homme comprise.] Quand Nature ouït ce serment, Moult lui fut grand allégement Du deuil qui l'avait confondue. Elle se tenait pour déçue, Et disait:
_Nature._
Lasse, qu'ai-je fait? Céans à l'esprit, en effet, Il me revient une méprise, Une faute que j'ai commise, Il y a bien longtemps déjà, Quand ce beau monde commença, Et dont j'aurais dû, sans doutance, Dès longtemps faire pénitence. Oui, j'ai trop, dit-elle, péché, Et quand je songe à mon péché, Bien juste est que je m'en repente. Lasse folle, lasse dolente!
[p. 026] Ai-ge bien ma poine emploiée? 16935 Sui-ge bien du sens desvoiée, Qui tous jors ai cuidé servir Mes amis por gré deservir, Et trestout mon travail ai mis En essaucier mes anemis? Ma debonnaireté m'afole.
_L'Acteur._
Lors a mis son prestre à parole, Qui celebroit en sa chapele, Mès ce n'ert pas messe novele, Car tous jors ot fait ce servise Dès qu'il fu prestres de l'église. Hautement, en leu d'autre messe, Devant Nature la déesse, Li prestres qui bien s'acordoit En audience recordoit Les figures représentables De toutes choses corrumpables Qu'il ot escrites en son livre, Si cum Nature les li livre.
XCIII
Comment Nature la déesse A son bon prestre se confesse, Qui moult doulcement luy enhorte Que de plus plourer se déporte.
Genius, dist-ele, biau prestre Qui des leus estes diex et mestre,
[p. 027] Lasse, lasse cent mille fois. 17141 De moi, c'en est fait, je le vois! Ai-je bien ma peine employée Et me suis-je assez dévoyée. Moi qui tout mon travail ai mis A exhausser mes ennemis, Croyant gagner, en récompense, De mes amis los et fiance? Victime suis de ma bonté.
_L'Auteur._
Lors à son prêtre a tout conté Officiant en sa chapelle; Mais ce n'était messe nouvelle, Car même service il faisait Depuis qu'en son église était. Hautement, au lieu d'autre messe, Devant Nature la déesse, Le prêtre, qui tout connaissait, En audience rappelait Les figures représentables De toutes choses corrompables, Comme Nature lui livrait, Et qu'en son livre il écrivait.
XCIII
Comment Nature la déesse A son bon prêtre se confesse, Qui l'exhorte moult doucement De sécher ses pleurs à l'instant.
Génius, dit-elle, beau prêtre, De toutes créatures maître,
[p. 028] Et selonc lor propriétés 16961 Toutes en euvre les metés, Et bien achevés la besoingne, Si cum à chascun li besoingne, D'une folie que j'ai faite, Dont ge ne me sui pas retraite, Mès repentance moult m'apresse, A vous m'en vuel faire confesse.
_Genius._
Ma dame, du monde roïne, Cui toute riens mondaine encline, S'il est riens qui vous griefve, en tant Que vous en ailliés repentant, Ou que néis vous plaise à dire, De quelconques soit la matire, Soit d'esjoïr, ou de doloir, Bien m'en poés vostre voloir Confesser trestout par lesir, Et ge tout à vostre plesir, Fet Genius, metre y vorrai Tout le conseil que ge porrai, Et celerai bien vostre affaire, Se c'est chose qui face à taire. Et se mestier avés d'assoldre, Ce ne vous doi-ge mie toldre, Mais lessiés ester vostre plor.
_Nature._
Certes, fet-ele, se ge plor, Biaus Genius, n'est pas merveille.
_Genius._
Dame, toutevois vous conseille
[p. 029] Qui selon leurs propriétés 17169 Toutes en œuvre les mettez Et leur besogne achevez toute Lorsque suivent la droite route, Le remords me vient oppresser Et me veux à vous confesser D'une faute que j'ai commise Et qui ne me fut pas remise.
_Génius._
Reine du monde, il lui répond, Devant qui tout courbe le front, Si quelque chose vous tourmente Et dont votre cœur se repente, En moi vous pouvez vous fier; Ou s'il vous plaît me confier Quoi que ce soit, plaisir ou peine Vous pouvez, ma très-douce reine Vous confesser tout à loisir, Et moi, tout à votre plaisir, Je célerai bien votre affaire Si c'est chose qu'il faille taire, Fait Génius, et je ferai Pour vous tout ce que je pourrai S'il est besoin de vous absoudre, Je suis tout prêt à m'y résoudre, Mais avant tout ne pleurez plus
_Nature._
Las! dit-elle, beau Génius, Si je pleure, n'est pas merveille.
_Génius._
Dame, pourtant je vous conseille
[p. 030] Que vous voilliez ce plor lessier, 16989 Se bien vous volés confessier, Et bien entendre à la matire Que vous m'avés empris à dire: Car grans est, ce croi, li outrages, Que bien sai que nobles corages Ne s'esmuet pas de poi de chose: S'est moult fox qui trobler vous ose. Mès sans faille il est voir que fame Legierement d'ire s'enflame[11]. Voir la note [Virgiles méismes tesmoingne, Qui moult congnut de lor besoingne, Que jà fame n'iert tant estable, Qu'el ne soit diverse et muable, Et si rest trop ireuse beste. Salemon dist qu'onc ne fut teste Sor teste de serpent crueuse, Ne riens de fame plus ireuse; N'onc riens, ce dist, n'ot tant malice. Briefment, en fame a tant de vice, Que nus ne puet ses meurs pervers Conter par rimes, ne par vers: Et si dist Titus-Livius Qui bien congnut quex sunt li us Des fames, et quex les manieres, Que vers lor meurs nules prieres Ne valent tant comme blandices, Tant sunt decevables et nices, Et de flechissable nature. Si redist aillors l'Escriture Que de tout le femenin vice, Li fondement est avarice. Et quiconques dit à sa fame Ses secrez, il en fait sa dame.
[p. 031] D'abord de vos larmes cesser, 17197 Et si voulez vous confesser, Exposez-moi donc tire à tire Tout ce que vous avez à dire. Grande est, je crois, votre douleur, Car bien sais-je que noble cœur Ne s'émeut pas de peu de chose. Bien fol est qui troubler vous ose. Avouons-le, femme pourtant S'emporte bien légèrement[11]. [A Virgile je m'en réfère Qui moult connut leur caractère: Cœur de femme, dit-il, est changeant, Capricieux et inconstant. Femme est trop irascible bête; Et Salomon dit que sa tête Est pis que tête de serpent, Et qu'il n'est rien de plus méchant; Rien, dit-il, n'eut tant de malice; Bref, en la femme est tant de vice, Que nul ne peut ses us pervers Conter par rimes ni par vers. Tite-Live, qui leurs manières Savait et leurs mœurs tout entières, Dit que, pour les séduire, rien Ne réussit oncques si bien Que propos flatteurs et que fables, Tant frivoles et décevables Et tant fragiles sont leurs cœurs. Et l'Écriture ajoute ailleurs Que de tout le féminin vice Le fondement c'est l'avarice. Et quiconque à sa femme dit Ses secrets, dès lors s'asservit.
[p. 032] Nus homs qui soit de mere nés, 17023 S'il n'est yvres ou forsenés, Ne doit à fame réveler Nule riens qui face à celer, Se d'autrui ne le vuet oïr. Miex vaudroit du païs foïr, Que dire à fame chose à taire, Tant soit loial ne débonnaire; Ne jà nul fait secré ne face, S'il voit fame venir en place: Car s'il i a peril de cors, El le dira, bien le recors, Combien que longuement atende; Et se nus riens ne l'en demande, Le dira-ele vraiement, Sans estrange amonestement: Por nule riens ne s'en teroit, A son avis morte seroit, Se ne li sailloit de la bouche, S'il i a peril ou reprouche. Et cil qui dit le li aura, S'il est tex, puis qu'el le saura, Qu'il l'ose après ferir ne batre, Une fois, non pas trois ne quatre, Jà si-tost ne la touchera, Cum ele li reprouchera, Mais ce sera tout en apert. Qui se fie en fame, il se pert, Et li las qui en li se fie, Savés-vous qu'il fait? il se lie Les mains, et se cope la geule[12]: Car s'il une fois toute seule Ose jamès vers li grocier, Ne chastoier, ne corrocier,
[p. 033] Car aucun homme né de mère, 17231 S'il n'est ivre ou de sens n'a guère, Ne doit à femme révéler Nulle chose bonne à celer, S'il ne veut pas qu'elle soit sue, Tant soit sa loyauté connue. Mieux lui vaudrait le pays fuir Qu'à femme un secret découvrir; Que rien de secret il ne fasse Non plus, si vient femme en la place, Car en allât-il de ses jours, Elle ne se taira toujours Combien que longuement attende. Pas n'est besoin qu'on lui demande, Bien le dira-t-elle vraiment, Sans qu'on la prie, un beau moment. Pour rien au monde nulle femme Ne se tairait, non, sur mon âme; A son avis, morte serait, Si de la bouche son secret Ne lui sortait, dût-elle même Se jeter en péril extrême. Et celui qui livré l'aura, Une fois qu'elle le saura, S'il l'ose après férir ou battre Une fois, non pas trois ni quatre, Aussitôt qu'il la touchera, Lors elle lui reprochera Ouvertement à voix jolie; Car l'homme en femme qui se fie Se perd, et le malheureux, las! Savez-vous ce qu'il fait? les bras Il se lie et se clot la gueule[12], Car rien qu'une fois, une seule,
[p. 034] Il met en tel peril sa vie. 17057 S'il a du fait mort deservie, Que par le col le fera pendre, Se li juge le puéent prendre; Ou murdrir par amis privés, Tant est à mal port arrivés.
XCIV
Cy dit, à mon intention[13], La meilleure introduction Que l'en peut aux hommes apprendre. Pour eulx bien garder et deffendre Que nulles femmes leurs maistresse; Ne soyent, quant sont jangleresses.
Mès li fox, quant au soir se couche, Et gist lez sa fame en sa couche Où reposer ne puet ou n'ose, Qu'il a fait espoir quelque chose, Ou vuet par aventure faire Quelque murdre ou quelque contraire Dont il craint la mort recevoir, Se l'en le puet aparcevoir, Et se torne, plaint et sopire, Et sa fame vers soi le tire, Qui bien voit qu'il est à mesese, Si l'aplaingne et acole et bese, Et le couche entre ses mameles.
_La Femme qui parle à son Mary._
Sire, dist-ele, quex noveles?
[p. 035] Si jamais il l'ose gronder, 17265 La châtier, la gourmander, Il risque fort son existence, Car s'il mérite la potence, Au juge elle le livrera, Haut et court pendre le fera, Ou par amis privés occire, Tant il prend des chemins le pire.
XCIV
Ci dit, à mon intention[13], La meilleure introduction Que l'on puisse aux hommes apprendre, Pour les garder et les défendre De fourbe maîtresse choisir Qui les puisse vendre et trahir.
Mais quand le fol au soir se couche, Près de sa femme, dans sa couche, Où ne peut ni n'ose dormir (Car peut-être il vient d'accomplir Quelque méfait ou se dispose A quelque meurtre ou male chose, Dont il craint la mort recevoir Si l'on vient à l'apercevoir), Et se tourne et plaint et soupire. Lors vers soi sa femme l'attire, Qui bien voit qu'il a du chagrin, L'accole et le baise et le plaint, Et le couche entre ses mamelles.
_La femme qui parle à son mari._
Sire, lui dit, quelles nouvelles?
[p. 036] Qui vous fait ainsinc sospirer, 17083 Et tressaillir et revirer? Nous sommes or privéement Ici nous dui tant solement Les personnes de tout le monde, Vous li premiers, ge la seconde, Qui miex nous devons entr'amer De cuer loial fin sans amer; Et de ma main, bien m'en remembre, Ai fermé l'uis de nostre chambre, Et les parois, dont miex les proise, Sunt espesses demie toise, Et si haut resunt li chevron, Que tuit séurs estre devon; Et si sommes loing des fenestres, Dont moult est plus séurs li estres Quant à nos secrez descovrir: Si ne les a pooir d'ovrir, Sans despecier, nus hons vivant Ne plus que puet faire li vent. Briefment cis leus n'a point d'oïe, Vostre vois ne puet estre oïe Fors que de moi tant solement; Por ce vous pri piteusement Par amor, que tant vous fiés En moi, que vous le me diés.
_Le Mary._
Dame, dist-il, se Dieu me voie, Por nule riens ne le diroie, Car ce n'est mie chose à dire.
[p. 037] Qui vous fait ainsi soupirer 17293 Et tressaillir et revirer? Ne sommes-nous de tout le monde, Vous le premier, moi la seconde, Qui mieux nous devons entr'aimer De loyal cœur sans rien d'amer? Céans nous sommes, il me semble, Tous deux tant seulement ensemble, Et j'ai fermé, bien m'en souvient, Tous les huis de ma propre main; Épaisse d'une demi-toise, La muraille n'est pas sournoise, Et tant hauts je vois les chevrons, Qu'être tranquilles nous devons. Des fenêtres si loin nous sommes, A l'abri du regard des hommes, Que vous pouvez tout à loisir Votre secret me découvrir. N'ayez crainte qu'on nous entende; Sans bruit, à moins qu'il ne pourfende Ces gros murs, nul homme vivant Ne peut faire plus que le vent. Bref, ce lieu-ci n'a point d'ouïe; Votre voix ne peut être ouïe, Sinon de moi tant seulement. Aussi vous prié-je humblement, Par notre amour, d'avoir, beau sire, En moi fiance et tout me dire.
_Le Mari._
Dame, dit-il, par Dieu, jamais Pour rien je ne vous le dirais; Ce n'est pas une chose à dire.
[p. 038] _La Femme._
Avoi, dist-ele, biau douz Sire! 17112 M'avés-vous donc soupeçonneuse, Qui sui vostre loial espeuse? Quant par mariage assemblasmes, Jhesu-Crist, que pas ne trovasmes De sa grace aver ne eschar, Nous fist deus estre en une char; Et quant nous n'avons char fors une, Par le droit de la loi commune, N'il ne puet en une char estre Fors que uns cuers à la senestre: Tuit ung sunt donques li cuers nostre, Le mien avés, et ge le vostre: Riens ne puet donc où vostre avoir, Que li miens ne doie savoir. Por ce vous pri que le me dites, Par guerredon et par merites; Car jamès joie où cuer n'aurai Jusqu'à tant que ge le saurai; Et se dire nel' me volés, Ge vois bien que vous me bolés; Si sai de quel cuer vous m'amés, Qui douce amie me clamés, Douce seur et douce compaingne. A cui parés-vous tel chataingne? Certes se nel' me gehissiés, Bien pert que vous me traïssiés; Car tant me sui en vous fiée, Puis que m'éustes affiée, Que dit vous ai toutes les choses Que j'oi dedans mon cuer encloses.
[p. 039] _La Femme._
Hélas, dit-elle, beau doux sire, 17324 De votre femme en vil époux La loyauté soupçonnez-vous? Quand tous deux nous nous mariâmes, Jésus-Christ qu'envers nous trouvâmes De sa grâce si généreux, Nous fit être en une chair deux, Et puisque chair nous n'avons qu'une Par le droit de la loi commune, Nos deux cœurs, soyez-en certain, Doivent battre en un même sein; Tout un nos cœurs sont l'un et l'autre, Le mien avez et moi le vôtre. Rien ne peut donc le vôtre avoir Que le mien ne doive savoir. Dites-le moi, je vous en prie, Par amour et sans tromperie, Car jamais joie au cœur n'aurai Jusqu'à tant que je le saurai. Si vous refusez de le dire, C'est qu'alors vous me trompez, sire. Je sais de quel cœur vous m'aimez, Vous qui douce sœur me nommez, Douce compagne et douce amie. Or tels marrons ne cuisent mie Pour moi. Car si vous vous cachez, C'est qu'à me trahir vous cherchez, Moi qui vous dis tretoutes choses Pourtant, dedans mon cœur encloses! Du jour où nous fûmes unis, Tant fiée en vous je me suis,
[p. 040] Si lessai por vous pere et mere, 17143 Oncles, neveus, serors et frère, Et tous amis et tous parens, Si cum il est or aparens. Certes moult ai fait mauvès change, Quant si vers moi vous truis estrange, Que ge plus aim que riens qui vive; Et tout ne me vaut une cive, Qui cuidiés que tant mespréisse Vers vous, que vos secrés déisse: C'est chose qui ne porroit estre; Par Jhesu-Crist le roi célestre, Qui vous doit miex de moi garder? Plaise-vous au mains regarder, Se de loiauté rien savés, La foi que de mon cors avés: Ne vous soffist pas bien cis gages, En volés-vous meillors hostages? Donc sui-ge des autres la pire, Se vos secrez ne m'osés dire. Ge voi toutes ces autres fames Qui sunt de lor hostiez si dames, Que lor maris en eus se fient Tant que tous lor secrez lor dient. Tuit à lor fames se conseillent, Quant en lor liz ensemble veillent, Et privéement se confessent, Si que riens à dire ne lessent; Et plus sovent, c'est chose voire, Qu'il ne font néis au provoire: Par eus-méismes bien le sai, Car maintes fois oï les ai; Qu'el m'ont tretuit recongnéu Quanqu'el ont oï et véu,
[p. 041] Que j'ai laissé pères et mères, 17355 Oncles, neveux, et sœurs et frères, Tous mes amis, tous mes parents, Comme vous le voyez céans. J'ai peu gagné certes au change, Quand tant vers moi vous trouve étrange Vous que j'aime par dessus tout! Tout cela ne me vaut un clou, De moi tant puisqu'on se méfie Qu'un secret on ne me confie. Vous avez peur d'être trahi! Mais, roi du ciel, bon Jésus-Christ, Qui mieux que moi vous doit en garde Avoir? que votre cœur regarde, Et vous verrez, loyal époux, Que mon corps est tretout à vous, Et si ne vous suffit ce gage, Puis-je trouver meilleur otage? Près des autres suis-je si bas, Que vos secrets ne sache pas? Je vois toutes ces autres femmes, Qui si bien sont chez elles dames Que les secrets de leurs époux Au moins elles connaissent tous. Tous à leurs femmes se conseillent, Quand en leur lit ensemble veillent, Et se confessent privément Sans rien se taire aucunement, Et mieux, et plus souvent peut-être Qu'ils ne le font même à leur prêtre. D'elles-mêmes bien je l'apprends, Car maintes fois l'une j'entends Me raconter en confidence Ce qu'elle sait, ce qu'elle pense,
[p. 042] Et tout néis quanqu'eles cuident, 17177 Ainsinc se purgent et se vuident. Si ne sui-ge pas lor pareille, Nule vers moi ne s'apareille, Car ge ne sui pas jangleresse, Vilotiere, ne tenceresse; Ains sui de mon cors prodefame, Comment qu'il aut vers Diex de l'ame. Jà n'oïstes-vous onques dire Que j'aie fait nul avoutire, Se li fol qui le vous conterent, Par mauvestié nel' controverent. Ne m'avés-vous bien esprovée? Où m'avés-vous fauce trovée? Après, biau Sire, regardés Comment vostre foi me gardés. Certes, malement mespréistes, Quant anel où doi me méistes, Et vostre foi me fiançastes: Ne sai comment faire l'osastes. S'en moi ne vous osés fier, Qui vous fist à moi marier? Por ce pri que la vostre fois Me soit sauve au mains ceste fois, Et loiaument vous asséure, Et promet et fiance et jure Par le benéuré saint Pierre, Que ce sera chose souz pierre. Certes moult seroie ore fole, Se de ma bouche issoit parole Dont éussiés honte et damage: Honte feroie à mon linage, C'onques nul jor ne diffamoi, Et tout premierement à moi.