Le roman de la rose - Tome IV

Part 19

Chapter 193,678 wordsPublic domain

[p. 354] Et soplient et s'umilient, 22275 Joignent lor mains et merci crient, Et s'enclinent et s'agenoillent, Et plorent si que tuit se moillent, Et devant eus se crucefient Por ce que plus en eus se fient, Et lor prometent par faintise Cuer et cors, avoir et servise, Et lor fiancent et lor jurent Les sains qui sunt, seront et furent, Et les vont ainsinc decevant Par parole où il n'a que vent: Ainsinc cum fait li oiselierres Qui tent à l'oisel, comme lierres, Et l'apele par dous sonnés, Muciés entre les buissonnés, Por li faire à son brai venir, Tant que pris le puisse tenir; Li fox oisiaus de li s'aprime, Qui ne set respondre au sophime Qui l'a mis en décepcion Par figure de diccion; Si cum fait li cailliers la caille, Por ce que dedans la rois saille; Et la caille le son escoute, Si s'en apresse, et puis se boute Sous la rois que cil a tenduë Sor l'erbe en printens fresche et druë; Se n'est aucune caille vielle, Qui venir au caillier ne veille, Tant est eschaudée et batuë, Qu'ele a bien autre rois véuë Dont el s'ert espoir eschapée, Quant ele i dut estre hapée

[p. 355] Et leur déchirent le tympan 22569 Quand leurs grâces vont implorant, Qui s'inclinent et s'agenouillent Et pleurent tant que tout se mouillent, Qui leur promettent, les menteurs, Services, âmes, corps et cœurs, Et dans leurs grands serments adjurent Les saints qui sont, seront et furent, Et les vont ainsi décevant Par grands mots où n'y a que vent. A les croire ils se crucifient, Et tretous en elles se fient. Ainsi voyons-nous l'oiseleur Guetter l'oiseau comme un voleur; Par douces notes il l'appelle Sous un buissonnet qui le cèle Pour le faire à sa glu venir Tant qu'il le puisse pris tenir; Le fol oiseau vient aux rets fondre Qui ne sait au menteur répondre Qui l'a mis en déception Par sa traîtresse diction. Ainsi fait le cailler la caille Pour que dans ses rets elle saille; Et la caille écoute le son Et s'approche sans nul soupçon, Et tombe en la maille tendue Sous l'herbe au printemps fraîche et drue. Mais vieille caille nul ne voit Qui s'en vienne au cailler tout droit, Tant fut échaudée et battue, Tant a mainte résille vue Qui la devait aussi happer, Mais dont elle put s'échapper

[p. 356] Par entre les herbes petites. 22309 Ainsinc les vielles devant dites, Qui jadis ont esté requises, Et des requeréors sorprises Par les paroles qu'eles oient, Et les contenances que voient, De loing lor aguez aparçoivent, Par quoi plus envis les reçoivent; Où s'ils le font néis acertes Por avoir d'amor les desertes, Comme cil qui sunt pris es las, Dont tant sunt plesant li solas, Et li travail tant delitable Que riens ne lor est si gréable Cum est ceste esperance grieve Qui tant lor plest et tant lor grieve, Sunt-eles en grant sospeçon D'estre prises à l'ameçon, Et oreillent et estuidient Se cil voir ou fable lor dient, Et vont paroles sospesant, Tant redotent barat presant, Por ceus qu'el ont jadis passés Dont il lor membre encore assés. Tous jors cuide chascune vielle, Que chascun decevoir la vuelle. Et s'il vous plest à ce flechir Vos cuers por plus-tost enrichir, Ou vous qui délit i savés, Se regart au délit avés, Bien poés ce chemin tracier Por vous déduire et solacier. Et vous qui les jones volés, Que par moi ne soiés bolés,

[p. 357] A travers les herbes petites. 22603 Ainsi les vieilles devant dites, Si jamais elles ont été Surprises, durant leur été, Par les paroles séduisantes Et les postures suppliantes, De loin découvrent le panneau Et plus n'y tombent à nouveau. Si même soupirants sincères, Dans l'espoir des douceurs si chères D'Amour, sont vraiment pris aux lacs Dont si plaisants sont les soulas Et le travail si délectable Qu'ils ne trouvent rien d'agréable Comme ce dur et fol espoir Qui tant est rose et tant est noir, Elles écoutent et devisent Si c'est fable ou vrai ce qu'ils disent, Et toujours sont en grand soupçon D'être prises à l'hameçon, Et vont soupesant les paroles, Tant les craignent fausses et folles Pour tous les mensonges passés Dont leur souvient encore assez; Car toujours croit chacune vieille Qu'on la veut décevoir et veille. Et, s'il vous plaît à ce fléchir Votre cœur, pour vous enrichir, Vous aussi qui, sans répugnance, Cherchez là votre jouissance, Bien pouvez ce chemin hanter Pour vous ébattre et contenter. Mais vous qui cherchez la jeunesse, De mon maître et de sa sagesse

[p. 358] Que que mes mestres me commant, 22343 (Si sunt moult bel tuit si commant) Bien vous redi por chose voire, (Croie-m'en qui m'en voldra croire), Qu'il fait bon de tout essaier Por soi miex ès biens esgaier, Ausinc cum fait li bon lechierres Qui des morsiaus est congnoissierres Et de plusors viandes taste, En pot, en rost, en soust, en paste, En friture et en galentine, Quant entrer puet en la cuisine; Et set loer et set blasmer Liquex sunt dous, liquex amer, Car de plusors en a goustés. Ausinc sachiés, et n'en doutés, Que qui mal essaié n'aura, Jà du bien gaires ne saura; Et qui ne set d'honor que monte, Jà ne saura congnoistre honte; N'onc nus ne sot quel chose est aise, S'il n'ot avant apris mesaise; Ne n'est pas digne d'aise avoir, Qui ne vuet mésaise savoir; Et qui bien ne la set soffrir, Nus ne li devroit aise offrir. Ainsinc va des contraires choses, Les unes sunt des autres gloses, Et qui l'une en vuet definir, De l'autre li doit sovenir; Ou jà par nule entencion N'i metra diffinicion: Car qui des deus n'a congnoissance, Jà n'i congnoistra difference,

[p. 359] Écoutez le commandement 22637 (Car toujours parle sagement). Il nous affirme, et c'est notoire (Me croira qui voudra me croire), Qu'il est bon de tout essayer Pour aux plaisirs mieux s'égayer. Tel aussi de plusieurs mets tâte, En pot, en rôt, en sauce, en pâte, Le vrai gourmand, le fin lécheur, Qui des morceaux est connaisseur; Quand peut entrer en la cuisine, Friture il tâte et galantine, Et sait louer et sait blâmer Ce qu'il sent doux ou bien amer, Car de plusieurs choses il goûte: Ainsi, sachez-le, sans nul doute, Qui du mal essayé n'aura, Du bien peu de chose saura, Et qui ne sait où l'honneur monte Ne pourra connaître la honte, Et n'est pas digne d'aise avoir Qui ne veut mésaise savoir, Et ne saurait estimer aise S'il n'a souffert quelque mésaise; Donc nul ne devrait aise offrir A qui n'a su devant souffrir. Ainsi va des contraires choses. Les unes sont des autres gloses; Qui voudrait l'une définir, De l'autre il lui doit souvenir. Car qui des deux n'a connaissance N'y verra nulle différence; Jamais par nulle intention N'en fera définition.]

[p. 360] Sans quoi ne puet venir en place 22377 Diffinicion que l'en face.] Tout mon harnois tel que le port, Se porter le puis à bon port, Voldrai as reliques touchier, Se je l'en puis tant aprouchier. Lors ai tant fait et tant erré A tout mon bordon defferré, Qu'entre les deus biaus pilerés, Cum viguereus et legerés, M'agenoillai sans demorer, Car moult oi grant fain d'aorer Li biau saintuaire honorable De cuer dévost et pitéable: Car tout iert jà tumbé à terre, Qu'au feu ne puet riens tenir guerre, Que tout par terre mis n'éust, Sans ce que de riens m'i n'éust. Trais en sus ung poi la cortine Qui les reliques encortine: De l'ymage lors m'apressai Que du saintuaire près sai; Moult le baisai dévotement, Et pour estuier sainement, Voil mon bordon metre en l'archiere Où l'escherpe pendoit derriere. Bien le cuidai lancier de bout, Mais il resort, et ge rebout, Mès riens n'i vaut, tous jors recule, Entrer n'i pot por chose nule, Car ung palis dedans trovoi, Que ge bien sens, et pas nel' voi, Dont l'archiere iert dedans hordée. Dès-lors qu'el fu primes fondée,

[p. 361] Tout mon harnais tel que le porte, 22671 A bon port si je le transporte, Je veux aux reliques toucher Si les puis assez approcher. Enfin tout le long de la route, J'ai tant sondé, de rude joûte, Avec mon bourdon déferré, J'ai tant fait et j'ai tant erré, Qu'entre les deux piliers d'ivoire, Vigoureux, fier de ma victoire, M'agenouillai sans demeurer, Car moult ai grand' faim d'adorer De cœur dévot et pitoyable Le beau sanctuaire honorable. Or tout à terre était tombé, Car tant avait le feu flambé, Qu'il avait jeté tout par terre, Sans pourtant aucun mal me faire. Le rideau j'écarte un petit Qui les reliques garantit, Et de l'image je m'approche Qui du sanctuaire est tout proche. Moult la baise dévotement Et veux mettre, en pieux servant, Mon bourdon dans la meurtrière Où pend l'écharpe par derrière. Bien je le crus lancer de bout Mais il ressort aussitôt tout; Il repart, mais toujours recule, Entrer n'y peut pour chose nulle, Car un obstacle est en dedans, Que pas ne vois, mais que je sens,

[p. 362] Auques près de la bordéure 22411 S'en iert plus fort et plus séure. Forment m'i convint assaillir, Sovent hurter, sovent faillir. Se behorder m'i véissiés, Por quoi bien garde i préissiés, D'Ercules vous péust membrer, Quant il volt Cacus desmembrer. Trois fois a la porte assailli, Trois fois hurta, trois fois failli, Trois fois s'assist en la valée Tout las por avoir s'alenée, Tant ot soffert paine et travail: Et ge qui ci tant me travail, Que trestout en tressu d'angoisse, Quant cest palis tantost ne froisse, Sui bien, ce cuit, autant lassés Cum Hercules, et plus assés. Tant ai hurté, que toutevoie M'aparçui d'une estroite voie Par où bien cuit outrepasser, Mès convint le palis casser.

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Par la sentele que j'ai dite, Qui tant iert estroite et petite, Par où le passage quis ai, Le palis au bordon brisai. Sui moi dedens l'archiere mis, Mès ge n'i entrai pas demis. Pesoit moi que plus n'i entroie, Mès outre pooir ne pooie; Mès por nule riens ne lessasse Que le bordon tout n'i passasse.

[p. 363] Dont on barra la meurtrière 22703 Quand on la construisit naguère. Il était tout auprès du bord Qu'il rend ainsi plus sûr et fort. Déréchef ardent je l'assaille, Souvent heurte, en vain me travaille. Si vous eussiez pu assister Au combat et me voir joûter, Il vous fût souvenu d'Hercule De Cacus forçant la cellule. Trois fois la porte il assaillit, Trois fois heurta, trois fois faillit, Trois fois fut s'asseoir dans la plaine Épuisé et tout hors d'haleine, Tant de peine il avait souffert. Et moi, tout mon travail se perd, Tant que tretout je fonds d'angoisse De ce que l'obstacle ne froisse, Et suis autant, je crois, lassé Qu'Hercule même et plus assé. Tant heurtai, qu'enfin à grand' joie J'aperçus une étroite voie Par où je pense outre-passer; Mais le barrage il faut casser. Par cette sente que j'ai dite, Étroite certes et petite, Par où le passage avisai, Du bourdon l'obstacle brisai. Lors me mis en la meurtrière, Mais n'entrai plus d'à moitié guère. De n'entrer mieux je gémissais, Mais passer outre ne pouvais; Mais, croyez-moi, pour rien au monde, Combien me peine et me morfonde,

[p. 364] Outre le passai sans demore, 22443 Mès l'escherpe dehors demore O les martelez rebillans Qui dehors erent pendillans. Et si m'en mis en grant destroit, Tant trovai le passage estroit; Car largement ne fu-ce pas Que ge trespassasse le pas; Et se bien l'estre du pas sé, Nus n'i avoit onques passé: Car j'i passai tout li premiers, N'encor n'ierent pas coustumiers Li liex de recevoir passage. Ne sai s'il fist puis avantage Autant as autres cum à moi, Mès bien vous di que tant l'amoi, Que ge ne le poi onques croire, Néis se ce fust chose voire; Car nus de legier chose amée Ne mescroit, tant soit diffamée, Ne si ne le croi pas encores; Mès au mains sai-ge bien que lores N'iert-il ne froés ne batus, Et por ce m'i sui embatus, Que d'autre entrée n'i a point Por le bouton cuillir à point. Si saurés cum ge m'i contins, Tant qu'à mon gré le bouton tins. Le fait orrés et la maniere, Por ce que se mestier vous iere, Quant la douce saison vendra, Seignors Valets, qu'il convendra Que vous ailliés cuillir les Roses, Ou les ouvertes, ou les closes,

[p. 365] Je ne laisserais le combat 22737 Que le bourdon tout n'y passât. Je le passe outre sans demeure, Mais l'écharpe dehors demeure Avec les marteaux sautillants Qui dehors étaient pendillants. Et je m'en mis en grand ouvrage, Tant étroit trouvai le passage, Car largement ne fût-ce pas Que je franchis ce dernier pas, Et si je connais ce passage. Nul avant n'y passa, je gage, Et j'y passai tout le premier, Car n'était certes coutumier Ce lieu de recevoir passage, Je ne sais s'il fit d'avantage, Autant à d'autre comme à moi Depuis; mais tant l'aimais, ma foi, Que jamais ne le pourrai croire Quand ce serait chose notoire. Nul ne croit de l'objet aimé Le mal dit, tant soit diffamé, Et je ne le crois pas encore. Mais alors, ceci point n'ignore, Il n'était battu ni tracé, Aussi m'y suis-je tôt glissé; Car il n'y a d'autre fissure Pour cueillir à point la fleur mûre. Or sachez comme m'y contins, Tant qu'à mon gré le bouton tins. Le fait oyez et la manière, La leçon vous est nécessaire; Car la douce saison viendra, Seigneurs varlets, où il faudra

[p. 366] Que si sagement i ailliés, 22477 Que vous au cuillir ne failliés. Faites si cum vous m'orrés faire, Se miex n'en savés à chief traire; Car se vous plus largetement, Ou miex, ou plus sotivement Poés le passage passer, Sans vous destraindre ne lasser, Si le passés à vostre guise, Quant vous aurés la voie aprise. Tant aurés au mains d'avantaige, Que ge vous aprens mon usaige Sans riens prendre de vostre avoir: Si m'en devés bon gré savoir.

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Quant g'iere ilec si empressiés, Tant fui du Rosier apressiés, Qu'à mon voloir poi la main tendre As rainsiaus por le bouton prendre. Bel-Acueil por Diex me prioit Que nul outrage fait n'i oit; Et ge li mis moult en convent, Por ce qu'il m'en prioit sovent, Que jà nule riens n'i feroie Fors sa volenté et la moie.

[p. 367] Que vous alliez cueillir les Roses, 22771 Ou les ouvertes, ou les closes, Et sagement devrez agir Pour au moment ne pas faillir. Faites comme me verrez faire, A moins que meilleure manière N'ayez, car si plus largement Ou mieux, ou plus subtilement Vous pouvez franchir le passage Sans vous lasser ni mettre en nage, A votre guise le passez. Quand la route bien connaîtrez, Vous aurez au moins l'avantage Que je vous apprends mon usage Sans rien prendre de votre avoir, Et m'en devrez bon gré savoir. Or oyez la leçon présente: Lorsque dans cette étroite sente J'eus un petitet chevauché, Tant du rosier je m'approchai Qu'à mon vouloir pus la main tendre Aux rameaux, pour le bouton prendre. Bel-Accueil pour Dieu me priait Que nul outrage n'y fut fait. Je me rendis à sa prière Et lui promis lors, pour lui plaire, Que jamais je ne ferais rien Hormis son vouloir et le mien.

[p. 368] CIX

La conclusion du Rommant 22501 Est, que vous voyez cy l'Amant Qui prent la Rose à son plaisir, En qui estoit tout son desir.

Par les rains saisi le Rosier[85], Qui plus est frans que nul osier, Et quant à deus mains m'i poi joindre, Tretout soavet sans moi poindre, Le bouton pris à eslochier, Qu'envis l'éusse sans hochier. Toutes en fis par estovoir Les branches croler et movoir, Sans jà nul des rains depecier, Car n'i voloie riens blecier: Et si m'en convint-il à force Entamer ung poi de l'escorce, Qu'autrement avoir ne savoie Ce dont si grant desir avoie. En la parfin tant vous en di, Un poi de graine i espandi, Quant j'oi le bouton eslochié, Ce fu quant dedens l'oi tochié, Por les foilletes reverchier, Car ge voloie tout cerchier Jusques au fond du boutonet, Si cum moi semble que bon est. Si fis lors si meller les graines, Que se desmellassent à paines, Si que tout le boutonet tendre En fis eslargir et estendre.

[p. 369] CIX

La conclusion du Roman 22799 Est que vous voyez ci l'Amant A son plaisir cueillir la Rose Où toute est son amour enclose.

Lors j'embrassai le beau rosier[85] Qui est plus franc que nul osier, Et quand mes deux mains je pus joindre, Tout doux, sans la piqûre moindre, Le bouton me pris à férir, Sans quoi ne l'eusse pu cueillir, Et j'imprimai par la secousse Aux branches émotion douce, Mais sans aucune dépecer, Car rien je ne voulais blesser: Mais il me fallut bien à force Entamer un peu de l'écorce, Puisqu'autrement je ne pouvais Avoir ce que tant désirais. En la fin, pour tout vous apprendre, Un peu de graine dus épandre Quand j'eus le bouton agité; Ce fut quand dedans l'eus touché Au travers des feuillettes closes, Car voulais chercher toutes choses Jusques au fond du boutonnet, Car il me semble que bon est. Je fis lors tant mêler la graine Qu'on l'eût démêlée à grand' peine, Et que le tendre boutonnet Fis élargir un petitet;

[p. 370] Vez ci tout quanque g'i forfis; 22531 Mais de tant fui-ge bien lors fis[86], C'onques nul mal gré ne m'en sot Li dous, que nul mal n'i pensot: Ains me consent et sueffre à faire Quanqu'il set qui me doie plaire. Si m'appelle-il deconvenant, Que li fais grant desavenant, Et sui trop outrageus, ce dit; Si n'i met-il nul contredit, Que ne prengne, debaille, et coille Rosiers et Rose, flors et foille.

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Quant en si haut degré me vi, Que j'oi si noblement chevi, Que mes procès n'ert mès dotable, Por ce que fins et agréable Fusse vers tous mes bienfaitors, Si cum doit faire bons detors: Car moult estoie à eus tenus, Quant par eus iere devenus Si riches, que por voir afiche, Richece n'estoit pas si riche: Au Diex d'Amors et à Venus Qui m'orent aidié miex que nus, Puis à tous les barons de l'ost, Dont ge pri Diex que jà nes ost Des secors as fins amoreus, Entre les baisiers savoreus, Rendi graces dix fois ou vint; Mès de Raison ne me sovint Qui tant en moi gasta de paine, Maugré Richece la vilaine

[p. 371] C'est tout ce qu'il m'advint forfaire. 22829 Mais j'allais d'une ardeur si fière[86], Que nul mauvais gré ne m'en sut Le doux qui nul mal n'y conçut, Et moult joyeux me laisse faire Tout ce qu'il sait devoir me plaire. Il m'appelle bien, il est vrai, D'un ton sérieux et doucet, Inconvenant et sans usage: Vous me faites trop grand outrage Vraiment, dit-il; mais, ceci dit, Il ne met plus nul contredit Que je ne prenne, entr'ouvre et cueille Rosier et rose, fleur et feuille. Quand me vis en si haut degré, Quand j'eus si noblement ouvré Que mon procès n'est plus doutable, Alors pour fin et agréable Être envers tous mes bienfaiteurs, Comme doivent bons débiteurs (Car à haute voix je l'affiche, Plus que Richesse j'étais riche, Et partant moult vers eux tenu Moi par eux riche devenu), Au Dieu d'Amours et à sa mère, Qui plus que tous m'aida naguère, Ainsi qu'aux barons valeureux (Dieu les laisse au fin amoureux Venir, à l'appel de ses plaintes!) En mes amoureuses étreintes Rendis grâces dix fois ou vingt. Mais de Raison ne me souvint Qui tant jadis me fit de peine, Ni de Richesse la vilaine

[p. 372] Qui onques de pitié n'usa, 22563 Quant l'entrée me refusa Du senteret qu'ele gardoit; De cesti pas ne se gardoit Par où ge sui céans venus Repostement les saus menus, Maugré mes mortex anemis Qui tant m'orent arriere mis, Especiaument Jalousie O tout son chapel de soussie, Qui des Amans les Roses garde: Moult en fait ores bonne garde. Ains que d'ilec me remuasse, (A mon voil encor demorasse) Par grant joliveté coilli La flor du biau Rosier foilli: Ainsinc oi la Rose vermeille, Atant fu jor, et ge m'esveille[87].

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Et puis que ge fui esveillié Du songe qui m'a traveillié Et moult i ai éu à faire Ains que ge péusse à chief traire De ce que j'avoie entrepris: Mès toutevois si ai-ge pris Le bouton que tant desiroie, Combien que traveillié m'i soie, Et tout le solas de ma vie, Maugré Dangier et Jalousie, Et maugré Raison ensement Qui tant me ledengea forment; Mès Amors m'avoit bien promis, Et ausinc me le dist Amis,

[p. 373] Qui de nulle pitié n'usa 22863 Lorsque l'accès me refusa Du joli sentier qu'elle garde. Mais elle n'avait pas pris garde, La chétive, au sentier menu, Par où pourtant je suis venu A bon port, en grand' recelée. Or par là j'ai pris ma volée Malgré mes mortels ennemis Qui tant m'avaient arrière mis, Principalement Jalousie, La tête de soucis fleurie, Qui Roses garde des amants Et fait bonne garde en tous temps. Avant de sortir de l'enceinte (Où je fusse resté, sans feinte, Encor), radieux j'ai cueilli Le bouton du rosier joli. Ainsi j'eus la Rose vermeille; Il était jour, et je m'éveille[87]. Et puis quand je fus éveillé, Je me sentis émerveillé, Je vous assure, du beau songe Que j'ai vu, surtout quand je songe A tretout le mal qui m'advint Avant de toucher à la fin De mon amoureuse entreprise. Mais toutefois fut de moi prise La Rose que tant désirais, Pour qui tant je me travaillais, Et tout le bonheur de ma vie, Malgré Danger et Jalousie, Malgré Raison pareillement Qui me gourmanda tant et tant.

[p. 374] Se ge servoie loiaument, 22595 Que j'auroie prochainement Ma volenté toute acomplie. Folz est qui en Dieu ne se fie; Et quiconques blasme les songes, Et dist que ce sunt des mençonges, De cestui ne le di-ge mie, Car ge tesmoingne et certefie Que tout quanque j'ai récité, Est fine et pure vérité.