Le roman de la rose - Tome IV

Part 18

Chapter 183,597 wordsPublic domain

Quand certaine la chose entend Et voit le miracle évident, Alors il s'avance et s'assure A nouveau si c'est chose sûre, Et moult lui donne volontiers Son corps et son cœur tout entiers. A ces mots tous deux s'entr'allient, De leur amour s'entre-mercient; Comme deux tendres colombeaux, N'est nulle joie et doux assauts

[p. 334] Cum deus colombiaus s'entrebaisent; 21959 Moult s'entr'aiment, moult s'entreplaisent. As Diex ambdui graces rendirent, Qui tel cortoisie lor firent, Especiaument à Venus Qui lor ot aidié miex que nus.

* * * * *

Or est Pymalions aaise, Or n'est-il riens qui li desplaise, Car riens qu'il voil el ne refuse; S'il opose, el se rent concluse; S'ele commande, il obéist, Por riens ne la contredéist D'acomplir-li tout son desir. Or puet o s'amie gesir, Qu'el n'en fait ne dangier ne plainte. Tant ont joé, qu'ele est ençainte De Paphus, dont dit renomée Que l'isle en fu Paphos nomée, Dont li rois Cyniras nasqui. Prodons fu, fors en ung cas, qui Tous bons éurs éust éus, S'il n'éust été décéus Par Mirra sa fille la blonde: Que la Vielle (que Diex confonde!) Qui de pechié doutance n'a, Par nuit en son lit li mena. La roïne ert à une feste, La pucele se sit en heste Lez li rois, sans que mot séust Qu'o sa fille gesir déust. Ci ot trop estrange semille, Li rois let gesir o sa fille;

[p. 335] Qu'alors tous deux ne s'entrefassent. 22249 En longs transports ils s'entr'embrassent Et s'entrebaisent tout le jour Et se témoignent leur amour. Aux Dieux tous deux grâces rendirent Qui pour eux tel miracle firent, Et par dessus tous à Vénus Qui les avait aidés le plus. Or est Pygmalion bien aise, Or n'est-il rien qui lui déplaise. Elle ne lui refuse rien, Ce qu'il veut, elle le veut bien, Lui de même obéit et prie, Il fait toute sa fantaisie, Et pour rien ne la contredit. Il la mène enfin dans son lit, De bon vouloir et sans contrainte. Tant ont joué, qu'elle est enceinte De Paphus qui donna son nom A l'île de Paphos, dit-on, Et jour à Cyniras, roi sage, Fors seulement en un passage. Parfait bonheur il aurait eu S'il n'eût un jour été déçu Par Myrrha, sa fille, la blonde, Que la Vieille (Dieu la confonde!), Qui de péché nulle peur n'a, La nuit dans son lit amena. La Reine était à une fête; La pucele, l'amour en tête, Se mit près du roi sans qu'il sût Qu'avec sa fille coucher dût. Or donc, cette horrible chenille Le Roi coucher avec sa fille

[p. 336] Quant les ot ensemble aünés, 21991 Li biaus Adonis en fu nés, Puis fu-ele en arbre muée, Car ses peres l'éust tuée, Quant il aparçut le tripot. Mais onques avenir n'i pot, Quant ot fait aporter le cierge; Car cele, qui n'ere mès vierge, Eschapa par isnele fuite, Qu'il l'éust autrement destruite. Mais c'est trop loing de ma matire, Por ce est bien drois qu'arriers m'en tire: Bien orrés que ce signifie Ains que cest euvre soit fenie.] Ne vous voil or ci plus tenir, A mon propos m'estuet venir, Qu'autre champ me convient arer. Qui voldroit donques comparer De ces deus ymages ensemble Les biautés, si cum il me semble, Tel similitude i puet prendre, Qu'autant cum la soris est mendre Que li lions, et mains cremuë De cors, de force, et de valuë, Autant, sachiés, en loiauté, Ot cele ymage mains biauté Que n'a cele que tant ci pris. Bien avisa dame Cypris Cele ymage que ge devise Entre deus pilerez assise, Ens en la tor droit où mileu: Onques encores ne vi leu Que si volentiers regardasse, Voire agenouillons l'aorasse;

[p. 337] Laissa durant toute une nuit, 22283 D'où le bel Adonis naquit. La mère en arbre fut muée, Car son père l'aurait tuée Lorsque l'intrigue il découvrit. Mais oncques il n'y réussit, Car ayant approché le cierge, Celle-ci, qui n'était plus vierge. Par prompte fuite s'échappa, Et le Roi point ne la brûla. Mais trop loin suis de ma matière, Droit est que je retourne arrière. Tout comprendrez moult clairement Avant la fin de ce Roman.] Peur n'ayez que plus je vous tienne; Droit est qu'à mon propos revienne Pour un autre champ labourer. Or donc, qui voudrait comparer Les beautés de ces deux images Son temps perdrait en verbiages. Car de même, je vous le dis, Qu'est toujours moindre une souris De corps, de force et de courage, Qu'un lion et moins porte ombrage, De même, en toute loyauté, Oncques n'eut si fière beauté De Pygmalion la statue Que celle qui m'est apparue, Et qui tant a pour moi de prix. Or bien vise dame Cypris Cette image dont je devise Entre ses deux piliers assise Dans la tour, et droit au milieu. Oncques encor je ne vis lieu

[p. 338] Et le saintuaire et l'archiere 22025 Jà ne lessasse por l'archiere, Ne por l'arc, ne por le brandon, Que ge n'i entrasse à bandon. Mon pooir au mains en féisse, A quelque chief que g'en venisse, Se trovasse qui le m'offrist, Ou sans plus qui le me soffrist. Si m'i sui-ge par Diex voés As reliques que vous oés, Ou, se Diex plaist, ges requerrai, Si-tost cum tens et leu verrai, D'escherpe et de bordon garnis. Que Diex me gart d'estre escharnis Et destorbés par nule chose, Que ne joïsse de la Rose!

* * * * *

Venus n'i va plus atendant; Le brandon plain de feu ardant Tout empené lesse voler Por ceus du chastel afoler; Mais sachiés qu'ains nule ne nus, Tant le trait sotilment Venus, Ne l'orent pooir de choisir, Tant i gardassent par loisir.

[p. 339] Que si volontiers regardasse, 22317 Voire à deux genoux adorasse. Pour seulement y entrer, non, Jamais pour l'arc ni le brandon Ne laisserais, ni pour l'archère, Ce délicieux sanctuaire. Si je trouvais qui me l'offrît, Ou qui, sans plus, me le souffrit, Je ferais tout, sans aucun doute, Pour m'en frayer tantôt la route. Aussi, je veux, s'il plaît à Dieu, Aller prier en temps et lieu Aux pieds de ces reliques saintes Que je vous ai céans dépeintes, D'écharpe et de bourdon garni. Me garde Dieu d'être honni Ou détourné par nulle chose De jouir enfin de la Rose! Vénus ne va plus attendant; Plein de feu, le brandon ardent Tout empenné part, siffle et vole, Et tous ceux du castel affole. Or, tire tant subtilement Vénus, que nuls assurément, Tant garde y prissent à grand' cure, Ne découvriraient la blessure.

[p. 340] CVIII

Comment ceulx du chastel yssirent 22049 Hors, aussi-tost comme ilz sentirent La chaleur du brandon Venus, Dont aucuns jousterent tous nudz.

Quant li brandons s'en fu volés, Es-vos ceus dedens afolés, Li feus porprent tout le porpris; Bien se durent tenir por pris. N'est nus qui le feu rescossist, Et bien rescorre le vossist. Tuit s'escrient: Trahi! trahi! Tuit sommes morts! ahi, ahi! Foïr nous estuet du païs; Chascuns giete ses clefz laïs. Dangiers, li orribles maufés, Quant il se senti eschaufés, S'enfuit plus tost que cerf en lande. N'i a nul d'aus qui l'autre atende: Chascuns les pans à la ceinture Met au foïr toute sa cure. Fuit-s'en Paor, Honte s'eslesse, Tout embrasé le chastel lesse, N'onc puis ne volt riens metre à pris, Que Raison li éust apris. Estes-vous venir Cortoisie La preus, la bele, la proisie; Quant el vit la desconfiture, Por son filz geter de l'ardure, Avec li Pitié et Franchise Saillirent dedens la porprise,

[p. 341] CVIII

Comment ceux du castel sortirent 22343 Dehors, aussitôt qu'ils sentirent Le feu du brandon de Vénus, Dont aucuns joutèrent tout nus.

Aussitôt que le brandon vole, Tout le monde aussitôt s'affole. Le feu prend partout le pourpris, Et tous soudain se sentent pris. En vain ils s'efforcent d'éteindre La flamme, ils n'y peuvent atteindre. Lors de crier: Trahi! trahi! Tous sommes morts, ahi! ahi! Hors du pays gagnons le large! Chacun de ses clefs se décharge. Danger, cet horrible démon, Quand se sent chauffé du brandon, Plus vite court que cerf en lande; Nul on ne voit qui l'autre attende. Les pans à la ceinture, tous De s'enfuir tôt comme des fous. Peur s'enfuit, Honte aussi se presse, Tout embrasé le castel laisse Et n'estime plus aucun prix Ce qu'elle a de Raison appris. Lors voici venir Courtoisie La prudente, belle et chérie. La déconfiture voyant, Pour sauver son fils elle prend Pitié avec elle et Franchise, Et parmi le feu, sans remise,

[p. 342] N'onc por l'ardure ne lessierent, 22097 Jusqu'à Bel-Acueil ne cessierent. Cortoisie prent la parole, Premier à Bel-Acueil parole, Car de bien dire n'ert pas lente:

_Courtoisie à Bel-Acueil._

Biau fiz, moult ai esté dolente, Moult ai au cuer tristece éuë Dont tant avés prison tenuë. Mal-feus et male-flambe l'arde, Qui vous avoit mis en tel garde! Or estes, Dieu merci, délivres, Car là fors, o ses Normans yvres, En ces fossés est mors gisans Male-Bouche li mesdisans; Véoir ne puet ne escouter. Jalousie n'estuet douter; L'en ne doit pas por Jalousie Lessier à mener bonne vie, N'à solacier méismement O son ami privéement, Quant à ce vient qu'el n'a pooir De la chose oïr, ne véoir: N'il n'est qui dire la li puisse, N'el n'a pooir que ci vous truisse. Et li autre desconseillié Foïs s'en sunt tuit essillié, Li félon, li outrecuidié Trestous ont le porpris vuidié. Biau très-douz filz, por Diex merci, Ne vous lessiés pas brusler ci: Nous vous prions par amitié, Et ge, et Franchise, et Pitié,

[p. 343] Dans le pourpris court jusqu'au seuil 22373 De la prison de Bel-Accueil. Prend la parole Courtoisie Et de sa voix la plus jolie Tout d'abord dit à Bel-Accueil:

_Courtoisie à Bel-Accueil._

Beau fils, j'ai senti moult grand deuil, Au cœur j'ai moult grand' tristesse eue Que tant ayez prison tenue. Celui-là brûle de mal feu Qui vous avait mis en tel lieu! Vous pouvez, Dieu merci, nous suivre; Car avec toute sa bande ivre Dans les fossés est là gisant Malebouche le médisant, Et ne peut nous écouter mie. Ne redoutez plus Jalousie; Pour elle certe on ne doit pas Se priver de tout bon soulas Ni de mener très-douce vie De son amant en compagnie, Surtout lorsqu'elle n'a pouvoir De la chose entendre ni voir. Elle n'a nul qui le lui dise Et ne vous prendra par surprise, Car les autres de tous côtés Se sont enfuis épouvantés; Tretous ces félons pleins d'audace Ont vidé du pourpris la place. Beau très-doux fils, pour Dieu, merci! Ne vous laissez brûler ici: Toutes trois, moi, Pitié, Franchise, Nous vous prions que, sans remise,

[p. 344] Que vous à ce loial Amant 22111 Otroiés ce qu'il vous demant, Qui por vous a lonc tens mal trait, N'onques ne vous fist ung faus trait. Li frans qui onques ne guila, Recevés le et quanqu'il a; Voire l'ame néis vous offre: Por Diex, ne refusés tel offre, Biau dous filz, ains le recevés, Par la foi que vous me devés, Et par Amors qui s'en efforce, Qui moult i a mise grant force. Biau filz, Amors vainc toutes choses, Toutes sunt souz sa clef encloses. Virgile néis le conferme Par sentence esprovée et ferme, Quant Bucoliques cercherés, Amors vainc tout, i troverés[81], Et nous la devons recevoir. Certes il dist bien de ce voir; En ung sol vers tout ce nous conte, Ne péust conter meillor conte. Biau filz, secorez cel Amant, Que Diex ambedeus vous amant, Otroiés-li la Rose en don.

_Bel-Acueil._

Dame, ge la li abandon, Fet Bel-Acueil, moult volentiers, Coillir la puet endementiers Que nous ne sommes ci que dui, Pieçà que recevoir le dui: Car bien voi qu'il aime sans guile.

[p. 345] Daigniez à ce loyal amant 22405 Octroyer ce qu'il aime tant. Dès longtemps pour vous il endure Grands maux sans le moindre parjure. Recevez, et tout ce qu'il a, Le franc qui jamais ne trompa. Voyez, jusqu'à son âme il offre; Pour Dieu, ne refusez telle offre, Beau doux fils, mais le recevez, Par la foi que vous me devez Et par Amour qui s'en efforce Et qui moult y a mis grand' force. Toute chose Amour vainc, beau fils, Tous les cœurs sous sa clef tient pris. Virgile de même s'exprime Par sentence fine et sublime. Aux Bucoliques vous verrez Qu'Amour vainc tout, si vous cherchez[81]. En un seul vers tient sa sentence, Et plus belle n'est, sans doutance. Aussi doit-il être écouté, Car il a dit la vérité. Pour cet amant (Dieu vous amende!), Beau fils, secours je vous demande: La Rose en don octroyez-lui.

_Bel-Accueil._

Ma dame, fait Bel-Accueil, oui, De bon cœur je lui abandonne; Ses longs ennuis qu'il me pardonne Et qu'il vienne ici la cueillir, A nous deux seuls, tout à loisir, Car il aime sans tricherie.

[p. 346] _L'Amant._

Ge qui l'en rens mercis cent mile, 22142 Tantost comme bons pelerins, Hatis, fervens et enterins De cuer, comme fins amoreus, Après cest otroi savoreus, Vers l'archiere acueil mon voiage Por fornir mon pelerinage; Et port o moi par grant effort Escherpe et bordon grant et fort, Tel qu'il n'a mestier de ferrer Por jornoier, ne por errer. L'escherpe est de bonne feture, D'une pel souple sans cousture; Mès sachiés qu'ele n'est pas vuide: Deus martelez par grant estuide Que mis i ot, si cum moi semble, Diligemment tretout ensemble Nature, qui la me bailla, Dès lors que premiers la tailla, Sotilment forgiés li avoit, Cum cele qui forgier savoit Miex c'onques Dedalus ne sot. Si croi que por ce fait les ot, Qu'el pensoit que g'en ferreroie Mes palefrois quant g'erreroie. Si ferai-ge certainement, Se g'en puis avoir l'aisement; Car, Diex merci, bien forgier sai. Si vous di bien que plus chier ai Mes deus martelez et m'escherpe Que ma citole ne ma herpe.

[p. 347] _L'Amant._

Moi qui cent fois l'en remercie, 22436 Aussitôt, en fin amoureux, Après cet octroi savoureux, Pour fournir mon pèlerinage, Je pousse au but de mon voyage, Au sanctuaire; à grand effort Écharpe et bourdon grand et fort, Qui n'a pas besoin de ferrure Pour voyager, je vous assure, Je portais en bon pèlerin, Loyal, de cœur fervent et fin. L'écharpe est de bonne tournure, D'une peau souple sans couture; Mais sachez que vide n'était, Car, en fille qui bien forgeait, Deux petits marteaux, à grand' cure, Subtilement dame Nature Y mit, lorsque me la bailla. Car c'est elle qui la tailla Quand je naquis, comme il me semble, Pour qu'ils fussent toujours ensemble. Oncques si belle œuvre ne fit Dédale; et crois qu'elle les fit Pour que ferrer pusse sans doute Mon palefroi, quand ferais route. Ainsi ferai-je assurément Si je n'ai pas d'empêchement. Car plus que ma lyre et ma harpe, Mes deux marteaux et mon écharpe, Croyez-moi, j'aime et j'aimerai, Et, Dieu merci, bien forger sai.

[p. 348] Moult me fist grant honor Nature, 22173 Quant m'arma de tel arméure, Et m'en enseigna si l'usage, Qu'el m'en fist bon ovrier et sage: Ele-méismes le bordon M'avoit appareillié por don, Et volt au doler la main metre, Ains que je fusse mis à letre. Mès du ferrer ne li chalut, N'onques por ce mains n'en valut; Et puis que ge l'oi recéu, Près de moi l'ai tous jors éu, Si que nel' perdi onques puis, Ne nel' perdrai jà se ge puis: Car n'en voldroie estre délivres Por cincq cens fois cent mile livres. Biau don me fist, por ce le gart; Et moult sui liés quant le regart, Et la merci de son présent Liés et jolis, quant ge le sent[82]. Voir la note. [Maintes fois m'a puis conforté En mainz leus où ge l'ai porté; Bien me sert, et savés de quoi, Quant sui en aucun leu requoi, Et ge chemine, ge le boute Es fosses où ge ne vois goute, Ausinc cum por les guez tenter; Si que ge me puis bien venter Que n'i ai garde de naier, Tant sai bien les gués essaier, Et fier par rives et par fons: Mès g'en retruis de si parfons, Et qui tant ont larges les rives, Qu'il me greveroit mains deus lives

[p. 349] Moult m'en fit grand honneur Nature 22467 Quand m'arma de si belle armure, Et si bien l'usage m'apprit Que savant ouvrier m'en fit. Elle-même, quand je dus naître, A la doloire voulut mettre La main, pour faire le bourdon Précieux, et puis m'en fit don, Mais n'y voulut mettre ferrure. Il n'en est pas moins bon, je jure, Et depuis que je l'ai reçu, Avec moi je l'ai toujours eu Et ne voudrais, comme gens ivres, Pour cinq cent fois cent mille livres Le perdre, et point ne le perdis Ni ne perdrai, si je le puis. C'est un beau don, et je le garde; Moult suis content quand le regarde, Et du présent lui dis merci Quand je le sens vif et joli[82]. [Maintes fois il me réconforte Par tous les lieux où je le porte; Bien me sert vous savez à quoi, Quand suis en lieu paisible et coi. Quand je chemine, je le boute Ès-fosses où je ne vois goutte Pour les gués souder et tenter. Aussi, je puis bien me vanter Qu'il n'est crainte que je me noie, Si bien des gués et de la voie Je sonde rives et bas-fonds. Mais j'en trouve de si profonds Et qui tant larges ont les rives Que mieux ferais sur les mers vives

[p. 350] Sor la marine esbanoier, 22207 Et le rivage costoier; Et mains m'i porroie lasser, Que si perilleus gué passer. Car trop grans les ai essaiés, Et si n'i sui-ge pas naiés: Car si-tost cum ge les tentoie Et d'entrer ens m'entremetoie, Et tex les avoie esprovés, Que jamès fons n'i fust trovés Par perche, ne par aviron, Ge m'en aloie à l'environ, Et près des rives me tenoie, Tant que hors en la fin venoie; Mès jamais issir n'en péusse, Se les arméures n'éusse, Que Nature m'avoit données. Mès or lessons ces voies lées A ceus qui là vont volentiers; Et nous les deduisans sentiers, Non pas les chemins as charretes, Mès les jolives senteletes, Joli et renvoisié tenons, Qui les jolivetés menons. Si rest plus de gaaing-rentiers Viez chemins que noviaus sentiers, Et plus i trueve-l'en d'avoir Dont l'en puet grand profit avoir. Juvenaus méismes afiche Que qui se met en vielle riche, S'il vuet à grant estat venir, Ne puet plus bref chemin tenir; S'el prent son service de gré, Tantost le boute en haut degré{83}.

[p. 351] Plus d'une lieue en louvoyant, 22501 Et le rivage côtoyant, Car crainte n'est que je m'y lasse Comme en si périlleuse passe. Grâce a lui j'en pus essayer, De moult trop grands sans m'y noyer; Car sitôt que plongeais ma sonde En leur abîme si profonde, Lorsque j'avais bien éprouvé Que jamais fond n'y fut trouvé Par perche, aviron ni mâture, Je m'en allais à l'aventure, Et près des rives me tenais Tant que hors à la fin venais. Mais jamais sorti ge n'en fusse Si les très-belles armes n'eusse Que de Nature je reçus. Mais laissons ces larges talus A ceux qui volontiers les suivent, Et nous, comme gens qui bien vivent, Nous qui fins amours cultivons, Les séduisants sentiers suivons Et les gentilles sentelettes Et non les chemins aux charrettes. Meilleur rapport donne au rentier Vieux chemin que nouveau sentier Pourtant; plus y passe de monde, Plus grand profit au maître abonde. Qui veut en grand état venir Ne peut meilleur chemin choisir Qu'épouser une riche vieille; Juvénal même le conseille; S'elle prend son service à gré Tantôt le pousse en haut degré{83}.

[p. 352] Ovides méismes aferme 22241 Par sentence esprovée et ferme, Que qui se vuet à vielle prendre, Moult en puet grant loier atendre{84}; Tantost est grant richece aquise Por mener tel marchéandise. Mès bien se gart qui vielle prie, Qu'il ne face riens, ne ne die Qui jà puist aguet resembler, Quant il li vuet s'amor embler, Ou loiaument néis aquerre, Quant amors en ses laz l'enserre: Car les dures vielles chenuës, Qui de jonesce sunt venuës Où jadis ont esté flatées, Et sorprises et baratées, Quant plus ont esté décéuës, Plus-tost se sunt aparcéuës Des bareteresses faveles, Que ne font les tendres puceles Qui des aguez pas ne se doutent, Quant les fléutéors escoutent; Ains croient que barat et guile Soit ausinc voir cum Evangile: Car onc n'en furent eschaudées. Mès les dures vielles ridées, Malicieuses et recuites, Sunt en l'art de barat si duites, Dont eus ont toute la science Par tens et par expérience, Que quant li flajoléors viennent, Qui par faveles les détiennent, Et as oreilles lor taborent, Quant de lor grace avoir laborent

[p. 353] La même chose Ovide avance 22535 En ferme et subtile sentence: «Oui, qui veut vieille courtiser Grand avantage en peut puiser{84}; Tantôt est grand' richesse acquise A courir telle marchandise. Mais surtout qu'il se garde bien De dire ni de faire rien. Fut-il loyalement sincère Si dans ses lacs Amour l'enserre, Qui puisse à ruse ressembler, S'il veut son cœur ensorceler. Car des dures vieilles chenues, De leur jeunesse revenues, Maints adorateurs ont jadis Les cœurs flattés, trompés, surpris; Et comme elles furent déçues, Plutôt se seront aperçues Des mensonges et trahisons Que ne feraient simples tendrons, Qui des pièges point ne se doutent, Lorsque leurs séducteurs écoutent, Et comme d'évangiles mots Acceptent tout, sincère ou faux, Car onc ne furent échaudées. Mais les dures vieilles ridées Sont moult savantes de longtemps Dans l'art de tromper les amants, Et des tours ont telle science Par le temps et l'expérience, Qu'elles se moquent des flatteurs Qui leur content mille douceurs Et devant elles s'humilient, Et jointes mains merci leur crient,