Part 17
[p. 313] Son teint, son port, sa majesté, 21895 Ni de sa splendide beauté Voire la dixième partie. Tant son âme est lors ébahie, En la voyant, Pygmalion, Qu'il ne fait pas attention Qu'Amour en ses réseaux l'enlace, En lui ne sait ce qui se passe. Sans cesse à soi-même il se plaint, Mais sa souffrance oncques n'éteint: Las! dit-il, quelle est cette rage? Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image Dont nul ne connaîtra le prix Et d'amour onc ne fut surpris. Et par celle-ci ma pensée Voilà toute bouleversée Et mon cœur brisé sans retour. D'où me vient ce fatal amour? J'aime une image sourde et mue Qui ne branle ni ne remue Et de mes feux pitié n'aura. Comment tel amour me navra? Nul n'est qui parler en ouïsse Qui par trop ne s'en ébahisse. Une reine encor si j'aimais, Pitié peut-être espérerais, Car enfin c'est chose possible. Mais tant cette amour est horrible Que c'est crime de s'y livrer; Nature n'a pu l'inspirer. En moi mauvais fils a Nature, Trop suis-je vile créature; Aussi ne la dois-je blâmer Si je veux follement aimer.
[p. 314] Si ne l'en doi-ge pas blasmer, 21645 Se ge voil folement amer, Ne m'en doi prendre s'a moi non: Puis que Pymalion oi non, Et poi sor mes deus piez aler, N'oï de tel amor parler. Si n'aim-ge pas trop folement: Car, se l'escriture ne ment, Maint ont plus folement amé. N'ama jadis où bois ramé, A la fontaine clere et pure, Narcissus sa propre figure, Quant cuida sa soif estanchier? N'onques ne s'en pot revanchier, Puis en fu mors, ce dist l'istoire Qui encor est de grant memoire. Dont sui-ge mains fox toutevois, Car, quant je voil, à ceste vois, Et la prens, et acole et baise, S'en puis miex soffrir ma mesaise; Mès cil ne pooit avoir cele Qu'il véoit en la fontenele. D'autre part, en maintes contrées Ont maint maintes dames amées, Et les servirent quanqu'il porent, N'onques ung-sol baisier n'en orent, Si s'en sunt-il forment pené; Dont m'a miex Amors assené. Non a: car à quelque doutance Ont-il toutevois espérance Et du baisier et d'autre chose; Mès l'esperance m'est forclose, Quant au délit que cil entendent Qui les déduis d'amors atendent:
[p. 315] Il n'est plus fol que moi, je pense. 21929 Or que faire en cette occurrence? Dois-je m'en prendre à d'autre? Non. Depuis qu'ai Pygmalion nom Et que sur mes deux pieds chancelle, Je n'ouïs parler d'amour telle. Pourtant, à parler franchement, Est-ce trop aimer follement? Car, après tout, si l'on peut croire Ce que nous raconte l'histoire, Maints ont plus follement aimé. N'aima-t-il pas au bois ramé, A la fontaine claire et pure, Narcisse sa propre figure, Quand il crut sa soif étancher? Il ne s'en put onc arracher, Mais en mourut, nous dit l'histoire, Qui toujours est de grand' mémoire. Donc, moins fol suis-je toutefois; Car lorsque je veux, maintes fois Je la prends, l'accole et la baise, Et mieux supporte mon mésaise. Mais lui, celle avoir ne pouvait Que dans la fontaine il voyait. D'autre part, en maintes contrées Maints ont maintes dames aimées, Et fins amants à les servir Sans jamais un baiser cueillir Se sont peinés toute leur vie; Donc Amour, malgré ma folie, M'a frappé moins cruellement. Mais non. Je m'abuse vraiment; Car, malgré tout, en leur doutance, Ils ont toutefois espérance,
[p. 316] Car quant ge me voil aaisier 21679 Et d'acoler et de baisier, Ge truis m'amie autresi froide Cum est ung pez, et ausi roide; Que quant ge, por baisier, i touche, Toute me refroidist la bouche. Ha! trop ai parlé rudement, Merci, douce amie, en demant, Et pri que l'amende en pregniés: Car de tant cum vous me daingniés Doucement regarder et rire, Ce me doit bien, ce croi, soffire. Car dous regarz et riz piteus Sunt as Amans moult déliteus.
CVII
Comment Pygmalion demande Pardon, en présentant l'amande A son ymage, des paroles Qu'il dit d'elle, qui sont trop foles.
Pymalions lors s'agenoille, Qui de lermes sa face moille, Son gage tent, si li amende; Mais el n'a cure de s'amende, Car el n'entent riens, ne ne sent, Ne de li, ne de son présent, Si que cil crient perdre sa paine Qui de tel chose amer se paine.
[p. 317] Tandis qu'ils rêvent aux doux jeux 21963 Qu'attendent tous les amoureux Et d'un baiser et d'autre chose; Pour moi toute espérance est close. Car si je veux me contenter, L'accoler, baiser et flatter, Je trouve ma mie aussi froide Qu'un ais de bois et aussi roide; Quand je l'effleure d'un baiser Je sens ma bouche se glacer. Hé! pardonnez, ma douce amie, Ma rudesse et mon infamie; Frappez-moi, point ne m'épargnez; Car du moment que vous daignez Me regarder et me sourire, Cela me doit, je crois, suffire, Car doux regard et ris piteux Sont aux amants délicieux.
CVII
Ci demande Pygmalion, En offrant l'amende, pardon A son image des paroles Qu'il dit d'elle et qui sont trop folles.
A genoux Pygmalion lors De pleurs inonde tout son corps, Son gage tend et puis s'amende. Elle n'a cure de l'amende, Puisque rien n'ouït ni ne sent Ni de lui ni de son présent, Si bien qu'il craint perdre sa peine Et de sa dureté se peine,
[p. 318] N'il n'en reset son cuer avoir, 21705 Qu'Amors li tolt sens et savoir; Si que trestout s'en desconforte, Ne set s'ele est ou vive ou morte. Soef à ses mains la detaste, Et croit ausinc cum se fust paste, Que ce soit sa char qui li fuie, Mès c'est sa main qu'il i apuie. Ainsinc Pymalion estrive, En son estrif n'a pez ne trive; En ung estât pas ne demore, Or aime, or het, or rit, or plore, Or est liés, or est à mesaise, Or se tormente, or se rapaise. Puis li revest en maintes guises Robes faites par grans maistrises, De biaus dras de soie, ou de laine, D'escarlate, ou de tiretaine, De vert, de pers ou de brunete, De colors fresche, fine et nete, Où moult a riches pennes mises, Erminées, vaires{77} ou grises; Puis les li oste, puis ressoie Cum li siet bien robe de soie, Cendaus, molequins Arrabis{78}, Indes, vermaus, jaunes et bis, Samis diaprés, camelos. Por néant fust ung angelos, Tant est de contenance simple. Autrefois li met une gimple, Et par dessus ung cuevrechief, Qui cuevre la gimple et le chief; Ains ne cuevre par le visage, Qu'il ne vuet pas tenir l'usage
[p. 319] Non plus ne sait son cœur ravoir; 21993 Amour lui prend sens et savoir, Si bien que tout s'en déconforte, Ne sachant s'elle est vive ou morte. Lors il la tâte de la main, Et comme pâte de son sein Croit sentir la chair qui se plie, Mais c'est sa main qu'il y appuie. Ainsi Pygmalion combat Sans paix ni trêve; en même état Un seul instant onc ne demeure; Il aime, il hait, il rit, il pleure, Tantôt joyeux, tantôt navré, Apaisé, puis désespéré. Puis il la vêt en mainte guise De robe faite à grand' maîtrise De beau drap de laine ou soyeux, D'écarlate, de lin moelleux, De bleu, de vert ou de brunete, De couleur fraîche fine et nette, Où moult a riches carreaux mis D'hermine, vair{77} ou petit gris, Puis les ôte pour qu'il revoie Comme lui sied robe de soie, Satins rayés et camelots, Velours, tissus orientaux, Bleus, vermeils, bis, d'or en la frange; Certe on dirait un petit ange A voir son air simple et doucet. Puis ensuite un voile il lui met Et dessus couvre-chef de fête Qui couvre le voile et la tête, Mais qui ne couvre pas les traits, Méprisant les usages laids
[p. 320] Des Sarrasins, qui d'estamines 21739 Cuevrent les vis as Sarrasines, Quant eus trespassent par la voie, Que nuz trespassans ne les voie, Tant sunt plains de jalouse rage. Autrefois li reprent corage D'oster tout, et de metre guindes Jaunes, vermeilles, vers et indes, Et trecéors gentiz et gresles, De soie et d'or à menus pesles; Et dessus la crespine atache Une moult précieuse atache, Et par dessus la crespinete Une coronne d'or grelete, Où moult ot précieuses pierres, Et biaus chastons à quatre quierres Et à quatre demi compas, Sans ce que ge ne vous cont pas D'autre perrerie menuë Qui siet entor espesse et druë: Et met à ses deus oreilletes Deus verges d'or pendans greletes; Et por tenir la cheveçaille, Deus fermaus d'or au col li baille: En mi le pis ung en remet, Et de li ceindre s'entremet; Mès c'est d'ung si très-riche ceint, C'onques pucele tel ne ceint; Et pent au ceint une aumosniere, Qui moult ert précieuse et chiere; Et cincq pierres i met petites Du rivage de mer eslites, Dont puceles as martiaus geuent, Quant beles et rondes les treuent:
[p. 321] Des Sarrasins qui d'étamines 22027 Couvrent la face aux Sarrasines Par les chemins matin et soir, Pour que nul ne les puisse voir, Tant sont pleins de jalouse rage. Puis après il reprend courage D'ôter tout et mettre rubans Jaunes, vermeils, verts, bleus et blancs, Et bandeaux gracieux et frêles De soie et d'or à perles grêles, Et dessus la coiffure asseoir Un moult délicieux fermoir, Et dessus la blanche voilette Une couronne d'or coquette Où scintillent de mille feux Maints diamants moult précieux, Et maintes autres pièces rares Et beaux chatons à quatre carres Et à quatre demi-compas, Sans ce que je ne compte pas De pierrerie autre menue Qui sied autour épaisse et drue. Puis à ses deux oreilles pend Deux verges d'or grêle et brillant; Pour tenir la coiffe qui baille, Deux broches d'or au col lui baille; Emmi le sein une autre met Et de la ceindre s'entremet, Mais de ceinture si jolie Qu'onc pucelle n'eut telle mie, Et d'où riche aumônière pend Moult gentille et pleine d'argent; Et puis y met cinq pierres fines, L'élite des rives marines,
[p. 322] Et par grant entente li chauce 21773 En chascun pié soler et chauce Entailliés jolivetement A deus doie du pavement. N'ert pas de hosiaus estrenée{79}, Car el n'ert pas de Paris née; Trop par fust rude chaucemente A pucele de tel jovente. D'une aguille bien afilée D'or fin, de fil d'or enfilée, Li a, por miex estre vestuës, Ses deus manches estroit cosuës. Puis li baille flors noveletes, Dont ces jolies puceletes Font en printens lor chapelez, Et pelotes et oiselez, Et diverses choses noveles Delitables as damoiseles; Et chapelés de flors li fait, Mès n'en véistes nul si fait, Car il i met s'entente toute. Anelez d'or es dois li boute, Et dit cum fins loiaus espous: Bele douce, ci vous espous, Et deviens vostres, et vous moie, Ymenéus et Juno m'oie, Qu'il voillent à nos noces estre; Ge n'i quier plus ne clerc ne prestre, Ne de prelaz mitres ne croces, Car cil sunt li vrai diex des noces.
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Lors chante à haute voix serie, Tous plains de grant renvoiserie,
[p. 323] Dont pucelle joue aux marteaux 22061 Lorsque les trouve ronds et beaux, Et puis à grand' cure lui chausse En chaque pied soulier et chausse Moult artistement entaillés A deux doigts juste des pavés. N'était pas de houzeaux gênée{79}, Car n'était pas de Paris née; Trop dur eût été d'être ainsi Chaussé, pour un pied si joli. D'une aiguille bien effilée D'or fin, de fil d'or enfilée, Lui a, pour mieux être vêtus, Ses bras étroitement cousus, Puis lui baille fleurs nouvelettes Dont les gentilles pucelettes Font au printemps leurs chapelets, Leurs pelotes, leurs oiselets Et diverses choses nouvelles Délectables aux damoiselles, Et chapelets de fleurs lui fait; Oncques n'en vîtes si parfait, Car sa science il y mit toute. Annelet d'or au doigt lui boute Et dit comme loyal époux: Belle douce, j'épouse vous Et deviens vôtre et vous la mienne; Qu'Hymen, que Vénus s'en souvienne Et daigne à nos noces venir; Prêtres ni clercs n'irai quérir, Non plus prélats, mitres ni crosses, Ceux-là sont les vrais dieux des noces. Lors chante à haute et claire voix Et tendre et douce toutefois,
[p. 324] En leu de messe chançonnetes 21805 Des jolis secrés d'amoretes; Et fait ses instrumens sonner, Qu'en n'i oïst pas Diex tonner; Qu'il en a de trop de manieres, Et plus en a les mains manieres C'onques n'ot Amphions de Thebes. Harpes et gigues et rubebes, Si r'a guiternes et léus Por soi déporter esléus; Et refait sonner ses orloges Par ses sales et par ses loges, A roës trop sotivement De pardurable movement. Orgues i r'a bien maniables, A une sole main portables, Où il méismes soufle et touche, Et chante avec à plaine bouche Motés, ou treble ou tenéure: Puis met en cimbales sa cure, Puis prent fretiaus, et si fretele, Puis chalemiaus, et chalemele; Et tabor et fléute et tymbre, Si tabor, et fléute et tymbre; Citole prent, trompe et chievrete, Si citole, trompe et chievrete, Psalterion prent et viele, Et puis psalterionne et viele; Puis prent sa muse, et se travaille As estives de Cornoaille{80}; Et espringue, et sautele et bale, Et fiert du pié parmi la sale; Et la prent par la main, et dance, Mès moult a au cuer grant pesance
[p. 325] Au lieu de messes, chansonnettes 22095 Des jolis secrets d'amourettes, Et fait ses instruments sonner A n'en pas ouïr Dieu tonner, Car il en a de cent manières, Et ses mains volent plus légères Sur les cordes des violons Et plus savantes qu'Amphyons Quand il bâtit les murs de Thèbes. Harpes il a, guigues, rubèbes, Luths et guitares à la fois, Pour se divertir à son choix, Et par ses salles et ses loges Fait sonner toutes ses horloges Faites à roue habilement Et de continu mouvement. Orgues il a bien maniables Et d'une seule main portables Où l'on souffle et touche à la fois, Et chante avec à pleine voix Beaux mottets à ténor et contre, Puis frappe cymbales encontre; Puis souffle dans ses chalumeaux, Et maints airs joue en ses pipeaux, Prend tambourin, et flûte, et timbre Dont tambourine et flûte et timbre; Puis trompette et chevrettre prend Et de chacune va jouant, Puis prend sa muse et se travaille Sur sa trompe de Cornouaille{80}; Et vielle et psaltérion Maniant avec passion, Il trépigne et bondit et bale, Frappe du pied parmi la salle
[p. 326] Qu'el ne vuet chanter ne respondre, 21839 Ne por prier, ne por semondre. Puis la rembrace, et si la couche Entre ses bras dedens sa couche, Et puis la baise et si l'acole; Mès ce n'est pas de bonne escole, Quant deus personnes s'entrebaisent, Et li baisiers as deus ne plaisent. Ainsinc s'occist, ainsinc s'afole, Sorprins de sa pensée fole Pymalion li decéus, Por sa sorde ymage esméus; Quanqu'il puet la pere et aorne, Car tous à li servir s'atorne: N'el n'apert pas, quant ele est nuë, Mains bele que s'ele ert vestuë.
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Lors avint qu'en cele contrée Ot une feste celebrée, Où moult avenoit de merveilles: Là vint tous li pueples as veilles D'un temple que Venus i ot. Li Valés qui moult s'i fiot, Por soi de s'amor conseillier, Vint à cele feste veillier. Lors se plaint as Diex et démente De l'amor qui si le tormente; Car maintes fois les ot servis Li Valés qui moult iert soutis, Qui moult iert bons ovriers et sages, Fait lor avoit mains bons ymages, Et avoit trestout son aé Vescu en droite chastéé.
[p. 327] Et la prend par la main dansant; 22129 Mais au cœur moult a grand tourment, Car point ne répond ni ne chante A ses cris sourde son amante. Puis il l'embrasse, et de ce pas Dedans sa couche entre ses bras L'étend, la baise et puis l'accole; Mais ce n'est pas de bonne école Quand se baisent deux amoureux Si baisers ne plaisent aux deux. Ainsi s'occit, ainsi s'affole, Surpris de son action folle, Pygmalion l'infortuné Par sa sourde image enchaîné, Tant qu'il peut la pare et décore Et toujours la sert et l'adore, Et quand il voit son beau corps nu Plus beau le trouve que vêtu. Lors il advint qu'en la contrée Fut une fête célébrée Où mainte merveille advenait. D'un temple que Vénus avait, Aux fêtes vint grande affluence. Le Varlet qui moult a fiance, Pour son fol amour éclaircir, Y voulut à son tour venir. Lors se plaint aux dieux, se lamente De l'amour qui tant le tourmente; Or maintes fois le gent Varlet Moult les servit, car il était Bon ouvrier habile et sage Et leur fit mainte belle image, Toujours vécut en chasteté.
[p. 328] _Pygmalion._
Biaus Diex, dist-il, qui tout poés, 21871 S'il vous plaist, ma requeste oés; Et tu qui dame es de ce temple, Sainte Vénus, de grâce m'emple, Qu'ausinc es-tu moult corrocie, Quant Chastéé est essaucie, S'en ai grant peine deservie De ce que ge l'ai tant servie: Or m'en repens sans plus d'aloignes, Et pri que tu le me pardoignes, Si m'otroie par ta pitié, Par ta douçor, par t'amitié, Par convent que m'en fuie eschif, Se Chastéé dès or n'eschif, Que la bele qui mon cuer emble, Qui si bien yvuire resemble, Deviengne ma loiale amie, Et de fame ait cors, ame et vie; Et se de ce faire te hastes, Se je suis jamès trovés chastes, J'otroi que ge soie pendus, Ou à grans haches porfendus, Ou que dedens sa goule trible Tout vif me transgloutisse et trible, Ou me lie en corde ou en fer, Cerberus li portiers d'enfer.
_L'Amant._
Venus, qui la requeste oï Du Valet, forment s'esjoï, Por ce que Chastéé lessoit, Et de li servir s'apressoit,
[p. 329] _Pygmalion._
Beaux Dieux, dit-il, votre bonté, 22162 Je le sais, est toute-puissante. Oyez ma requête présente: Déesse de ce temple, et toi, Sainte Vénus, écoute-moi. Sans doute es-tu moult courroucée Que Chasteté soit exaucée; Oui, j'ai ton courroux mérité, Trop l'ai servie en vérité. Je m'en repens et te conjure De me pardonner mon injure Et m'octroyer par ta pitié, Ta douceur et ton amitié, Que devienne ma douce amie Et de femme ait corps, âme et vie, La belle qui m'a pris mon cœur Et qui d'ivoire a la pâleur. Délivre-moi, bonne déesse, Et si Chasteté je ne laisse, Que je sois exilé, pendu, A grand' haches tout pourfendu, Qu'en sa triple gueule me noie, Tout vif m'engloutisse et me broie, Me lie et me charge de fers Cerbérus le portier d'enfers!
_L'Auteur._
Or Vénus, la requête ouïe Du varlet, s'est moult éjouïe, De ce que Chasteté laissait Et d'elle servir s'empressait,
[p. 330] Cum hons de bonne repentance, 21901 Prest de faire sa pénitance Tous nus entre les bras s'amie, S'il la puet jà bailler en vie. Por joïr et por faire chief Au Valet de son grant meschief, A l'ymage envoia lors ame. Si devint si très-bele dame, C'onques mès en nule contrée N'avoit-l'en si bele encontrée: N'est plus au temple séjornés, A son ymage est retornés Pymalion à moult grant heste, Puis qu'il ot faite sa requeste; Car plus ne se pooit tarder De li tenir et regarder. A li s'en cort les sauts menus, Tant qu'il est jusques-là venus. Du miracle riens ne savoit, Mès ès Diex grant fiance avoit; Et quant de plus près la regarde, Plus art son cuer, et frit et larde: Lors voit qu'ele ert vive et charnuë, Si li debaille la char nuë, Et voit ses biaus crins blondoians, Comme undes ensemble ondoians; Et sent les os, et sent les vaines Qui de sanc ierent toutes plaines, Et le pouz debatre et movoir. Ne set se c'est mençonge ou voir: Arrier se trait, ne set que faire, Ne s'ose mès près de li traire, Qu'il a paor d'estre enchantés.
[p. 331] Tout plein de bonne repentance 22191 Et prêt à faire pénitence Dans les bras de son cher objet Si vivant oncques le tenait. Pour mettre fin à sa souffrance Lors Vénus, en grand' jouissance, Une âme en l'image conçut Qui si très-belle femme fut, Que jamais, en nulle contrée, Si belle on n'avait rencontrée. Plus n'est au temple séjourné Et vers sa mie est rétourné Pygmalion, et ne s'arrête, Une fois faite sa requête; Car plus ne se pouvait tarder De la tenir et regarder. Lors à grands pas il s'évertue Tant qu'il ait sa belle revue. Rien du miracle il ne savait, Mais en Dieu grand' fiance avait, Et quand de plus près la regarde, Plus son cœur fremit, saute et arde; Il voit les cheveux blondoyants Comme ondes ensemble ondoyants, Et voit qu'elle est vive et charnue; Il entrebaille sa chair nue Et sent le pouls battre et mouvoir. Est-ce mensonge ou fol espoir? Il sent les os, il sent les veines, Qui de sang étaient toutes pleines, Puis se recule épouvanté, Car il a peur d'être enchanté Et n'ose plus s'approcher d'elle.
[p. 332] _Pygmalion._
Qu'est-ce? dit-il, sui-ge tentés? 21934 Veillé-ge pas? Nennil; ains songe, Mès onc ne vi si apert songe. Songe! par foi non fais, ains veille. Dont vient donques ceste merveille? Est-ce fantosme ou anemis Qui s'est en mon ymage mis?
_L'Amant._
Lors li respondi la pucele Qui tant iert avenant et bele, Et tant avoit blonde la cosme:
_L'Ymage à Pygmalion._
Ce n'est anemis, ne fantosme, Dous amis, ains sui vostre amie Preste de vostre compaignie Recevoir, et m'amor vous offre, S'il vous plaist recevoir tel offre.
_L'Amant._
Cil ot que la chose est acertes, Et voit les miracles apertes; Si se trait près, et s'asséure Por ce que c'est chose séure: A li s'otroie volentiers, Cum cil qui ert siens tous entiers. A ces paroles s'entr'alient, De lor amors s'entremercient: N'est joie qu'il ne s'entrefacent, Par grant amor lor s'entr'embracent,
[p. 333] _Pygmalion._
Quelle est donc cette erreur nouvelle? 22224 Veillé-je? Non. Un songe, hélas! Telle évidence n'aurait pas. Un songe? Eh bien, non, je veille. D'où peut venir telle merveille? Est-ce fantômes ennemis Qui se sont en l'image mis?
_L'Amant._
Lors lui répondit la pucelle Soudain, l'avenante, la belle, Aux cheveux ondoyants et blonds:
_L'Image à Pygmalion._
Ce n'est ennemis ni démons, Doux ami, mais c'est votre amie; Donnez-moi votre compagnie, Et je vous offre mon amour Céans, s'il vous plaît, en retour.
_L'Amant._