Le roman de la rose - Tome IV

Part 16

Chapter 163,457 wordsPublic domain

[p. 293] Autres merveilles dire vais. 21571 C'est que de ce soleil les rais Ne troublent pas ni ne retardent Les yeux de ceux qui les regardent, Ni ne les viennent éblouir, Mais font renforcer, réjouir, Voire fortifier la vue, Par la belle lumière vue Pleine de suave chaleur Qui, par merveilleuse valeur, Tout le parc de parfum inonde, Tant de grande douceur abonde. Et pour ne pas trop vous tenir, Daignez d'un mot vous souvenir: Qui du parc la forme et l'essence Saurait, pourrait dire, je pense, Qu'oncques en si beau paradis Adam ne fut créé jadis. Pour Dieu, seigneurs, donc que vous semble Du parc et du jardin ensemble? Dites, en toute loyauté, Lequel est de plus grand' beauté; Donnez raisonnables sentences Des accidents et des substances. Des deux fontaines à vos yeux Laquelle sourd ses eaux le mieux, Plus vertueuses et plus pures? Des canaux jugez les natures, De l'escarboucle et des cristaux Jugez les vertus et les maux, Le pin, et l'olive fleurie Dessus la fontaine de vie. Je m'en tiens à vos jugements Si, suivant les bons errements

[p. 294] Que léu vous ai ça arriere, 21329 Donnés sentence droituriere: Car bien vous di sans flaterie, Haut et bas ne m'i met-ge mie[71], Car se tort i voliés faire, Dire faus, ou vérité taire, Tantost, jà nel' vous quier celer, Aillors en vodroie apeler. Et por nous plustost acorder, Ge vous voil briefment recorder, Selonc ce que vous ai conté, Lor grant vertu, lor grant bonté: Cele les viz de mort enivre, Mès ceste fait de mort revivre. Seignor, sachiés certainement, Se vous vous menés sagement, Et faites ce que vous devrés, De ceste fontaine bevrés. Et por tout mon enseignement Retenir plus legierement, (Car leçon à briez moz léuë Plus est de legier retenuë). Ge vous voil ci briément retraire Tretout quanque vous devés faire.

* * * * *

Pensés de Nature honorer, Servés la par bien laborer; Mès comment que la chose aviengne, De raison vueil qu'il vous soviengne, Et se de l'autrui riens avés, Rendez-le, se vous le savés; Et se vous rendre ne poés Les biens despendus ou joés,

[p. 295] Que je vous ai tracés arrière, 21605 Donnez sentence droiturière. Mais, sans mentir, je vous promets Que haut ni bas ne m'y soumets[71]. Car si tort vous y vouliez faire, Dire faux ou vérité taire, Tantôt, à ne vous rien celer, Ailleurs j'en voudrais appeler. Pour mieux nous accorder ensemble, Souffrez qu'en deux mots je rassemble Selon ce que vous ai conté, Leur grand' vertu, leur grand' beauté: L'un les vivants de mort enivre Et l'autre fait de mort revivre. Seigneurs, sachez certainement Que si vous vivez sagement Et faites ce que devez faire, Vous boirez à cette dernière. Et pour tout mon enseignement Retenir plus facilement (Car leçon en quelques mots lue Est plus aisément retenue), Je veux, avant de vous quitter, En quelques lignes vous dicter Et vous dire une fois dernière Tout ce que prudhomme doit faire. Pensez de Nature honorer, Et servez-la par bien ouvrer. Mais comment que la chose advienne De Raison veux qu'il vous souvienne. Quand le bien d'autrui vous avez, Rendez-le, si vous le savez, Et si vous ne pouvez le rendre, S'il vous faut forcément attendre,

[p. 296] Aiés-en bonne volenté, 21361 Quant des biens aurés à plenté. D'occision nus ne s'aprouche, Netes aiés et mains et bouche; Soiés loïal, soiés piteus, Lors irés où champ deliteus Par trace l'aignelet sivant En pardurableté vivant, Boivre de la bele fontaine Qui tant est doce, et clere et saine, Que jamès mort ne recevrés, Si-tost cum de l'iauë bevrés; Ains irés par joliveté Chantant en pardurableté Motez, conduis et chançonnettes Par l'erbe vert sor les floretes, Souz l'olivete karolant. Que vous voi-ge ci flajolant? Drois est que mon frestel estuie, Car biau chanter sovent ennuie; Trop vous porroie huimès tenir, Ci vous voil mon sermon fenir: Or i perra que vous ferés, Quant en haut encroé serés Por préeschier sus la bretesche.

_L'Acteur._

Genius ainsinc lor préesche, Et les resbaudist et solace; Lors gete le cierge en la place, Dont la flame toute enfumée Par tout le monde est alumée. N'est dame qui s'en puist deffendre, Tant la sot bien Venus espandre;

[p. 297] Ayez-en bonne volonté 21639 Dès qu'aurez biens en quantité. Que nul à son prochain ne touche, Nettes ayez et main et bouche, Soyez loyaux, soyez piteux; Lors irez au parc merveilleux Boire à la très-belle fontaine Qui tant est douce et claire et saine, Les pas de l'agnelet suivants Et dans l'éternité vivants. Car la mort vers vous sera vaine Dès que boirez à la fontaine; Mais irez tout pleins de gaîté, Chantant pendant l'éternité Mottets et lais et chansonnettes Par l'herbe verte et les fleurettes, Sous l'olivette en karolant. Mais que vous vais-je flageolant? Temps est que ma flûte je plie, Car beau chanter souvent ennuie. Trop pourrais céans vous tenir, Ci vous veux mon sermon finir. Bientôt nous vous verrons à l'œuvre, Lorsque du prêche à la manœuvre Franchirez créneaux et talus.

_L'Auteur._

Ainsi leur prêche Génius, Et les transporte et les conquête. Lors le cierge en la place il jette Dont le brandon tout enfumé Par tout le monde est allumé. Tant sut ce feu Vénus répandre Que dame ne s'en peut défendre,

[p. 298] Et la cuilli si haut li vens, 21393 Que toutes les famés vivans, Lor cors, lor cuers et lor pensées Ont de cele odor encensées. Amors de la chartre léuë A si la novele espanduë, Que jamès n'iert lions de vaillance Qui ne s'acort à la sentence. Quant Genius ot tout léu, Li baron de joie esméu, Car onc mes, si cum il disoient, Si bon sermon oï n'avoient, N'onc puis qu'il furent concéu Si grant pardon n'orent éu, N'onques n'oïrent ensement Si droit escommeniement, Por ce que le pardon ne perdent, Tuit à la sentence s'aerdent, Et respondent tost et vias, Amen, amen, fias, fias. Si cum la chose ert en ce point, N'i ot puis de demore point; Chascuns qui le sermon amot Le note en son cuer mot à mot: Car moult lor sembla saluable Por le bon pardon charitable, Et moult l'ont volentiers oï. Et Genius s'esvanoï, Conques ne sorent qu'il devint, Dont crient en l'ost plus de vint. Or à l'assaut sans plus atendre Qui bien set la sentence entendre! Moult sunt nostre anemi grevé! Lors se sunt tuit en piez levé,

[p. 299] Et le vent si haut le cueillit 21671 Que tretoute femme qui vit Son cœur, son corps et ses pensées A de cette odeur encensées. Amour du message entendu La nouvelle a tant répandu, Qu'il n'est plus homme de vaillance Qui ne s'accorde à la sentence. Sitôt qu'eut tout lu Génius, Lors les barons de joie émus (Car oncques, disaient-ils, personne N'entendit sentence si bonne, Et nul depuis qu'il fut conçu N'avait si grand pardon reçu; Nul n'avait pareillement même Entendu si juste anathême), Les barons donc répondent tôt: Amen, amen, bravo, bravo! Et pour que le pardon lui serve, Chacun la sentence conserve. Comme était la chose en ce point Dès lors n'y eut demeure point; Car chacun trouvant convenable Pour le bon pardon charitable Le serment que moult il aimait Mot à mot en son cœur le met. De Génius, la charte ouïe, L'image s'est évanouie, Et nul ne sut ce qu'il devint. Lors en l'ost chantent plus de vingt: «Or à l'assaut, sans plus attendre, Qui bien sait la sentence entendre! Moult sont nos ennemis grevés!» Lors se sont tous sur pied levés

[p. 300] Près de continuer la guerre 21427 Por tout prendre et metre par terre.

CV

Venus se recoursa devant Ainsi que por cuillir le vent, Et ala plus-tost que le pas Au chastel, mais n'i entra pas.

Venus, qui d'assaillir est preste, Premierement lor amoneste Qu'il se rendent; et cil que firent? Honte et Paor li respondirent:

_Honte et Paor à Venus._

Certes, Venus, ce est néans, Jà ne metrés les piez céans; Non voir, s'il n'i avoit que moi, Dist Honte, point ne m'en esmoi.

_L'Acteur._

Quant la déesse entendi Honte:

_Venus._

Vile orde garce, à vous que monte, Dist-ele, de moi contrester? Vous verrés jà tout tempester, Se li chastiaus ne m'est rendus: Par vous n'iert-il jà deffendus: Encontre nous le deffendrés! Par la char Diex vous le rendrés,

[p. 301] Prêts à continuer la guerre 21705 Pour tout prendre et mettre par terre.

CV

Vénus par devant se retrousse Comme pour cueillir vent en housse, Et vient plus vite que le pas Au castel, mais n'y entre pas.

Vénus, qui d'assaillir est prête, Premièrement leur fait requête Qu'ils se rendent. Avec hauteur Lors lui répondent Honte et Peur:

_Honte et Peur à Vénus._

Vénus, vous perdrez votre peine; Vous n'entrerez, quoi qu'il advienne. Non, vraiment, n'y eût-il que moi, Dit Honte, point n'aurais d'émoi.

_L'Auteur._

Lors, oyant Honte, la déesse:

_Vénus._

Que vous sert, garce, larronnesse, Dit-elle, de me résister? Vous verrez tretout tempêter, Si la place ne m'est rendue, Qui plus ne sera défendue. Contre nous vous la défendrez! Par la chair Dieu! vous la rendrez!

[p. 302] Ou ge vous ardrai toutes vives, 21449 Comme ordes ribaudes chetives; Tout le porpris voil embraser, Tors et torneles arraser; Ge vous eschaufferai les naches; J'ardrai piliers, murs et estaches[72]; Vostre fossé seront empli, Je ferai toutes metre en pli Voz barbacanes là drecies, Jà si haut nes aurés drecies Que nes face par terre estendre; A Bel-Acueil lerroi tout prendre, Boutons et Roses à bandon, Une hore en vente, autre hore en don. Ne vous ne serés jà si fiere Que tous li mondes ne s'i fiere: Tuit iront à procession, Sans faire point d'excepcion, Par les Rosiers et par les Roses, Quant j'aurai les lices descloses. Et por Jalousie bouler, Ferai-ge par tout defouler Et les préiaus et les herbages, Tant eslargirai les passages: Tuit i coilleront sans delai Boutons et Roses, clerc et lai, Religieus et séculer, N'est nus qui s'en puist reculer; Tuit i feront lor penitence, Mès ce n'iert pas sans difference. Li uns vendront répostement, Li autre trop apertement; Mès li répostement venu Seront à prodomme tenu;

[p. 303] Ou je vous brûle toutes vives 21731 Comme ribaudes et chétives. Tout le pourpris veux embraser Et tours et tourelles raser; Je vous échaufferai les fesses, Mettrai piliers et murs en pièces; Tous vos fossés seront remplis, Et je ferai tout mettre en plis Vos barbacanes là dressées, Qui ne seront si haut placées Qu'on ne les fasse choir à bas. A Bel-Accueil, n'en doutez pas, Par vente ou don, léans encloses, Je livrerai boutons et roses. Tout le monde en procession Ira, sans faire exception, Par les rosiers et par les roses, Quand j'ouvrirai les lices closes; Fières en vain vous dresserez; Personne vous n'arrêterez! Et les préaux et les herbages (Tant j'élargirai les passages), A tretous je ferai fouler, Tant veux Jalousie affoler. La Rose et le bouton magique Tous cueilleront, clerc ou laïque; Religieux ou séculier, Tous viendront leur dette payer, Tous y feront leur pénitence; Mais sera mainte différence. Les uns viendront secrètement Et les autres ouvertement. Mais ceux qui viendront en cachette Vénus prudhommes les décrète,

[p. 304] Li autre en seront diffamé, 21483 Ribaut et bordelier clamé; Tout n'i aient-il pas tel coupe Cum ont aucuns que nus n'encoupe. Si r'est voirs qu'aucuns mauvès homme. (Que Diex et saint Pere de Romme Confonde et eus et lor affaire!) Leront les Roses por pis faire, Et lor donra chapel d'ortie Déables qui si les ortie: Car Génius de par Nature, Por lor vilté, por lor ordure, Les a tous en sentence mis Avec nos autres anemis. Honte, se ge ne vous engin, Poi pris mon art et mon engin, Qu'aillors jà ne m'en clamerai. Certes, Honte, jà n'amerai Ne vous, ne Raison vostre mere Qui tant est as Amans amere. Qui vostre mere et vous croiroit, Jamès par amors n'ameroit.

_L'Acteur._

Venus à plus dire n'entent, Que bien li sofisoit atant. Lors s'est Venus haut secorcie, Bien sembla fame corrocie, L'arc tent, et le boujon encoche: Et quant el l'ot bien mise en coche, Jusqu'à l'oreille l'arc entoise Qui n'iert pas plus lons d'une toise; Puis avise cum bonne archiere, Par une petitete archiere

[p. 305] Les autres seront diffamés, 21765 Ribauds et bordeliers clamés, Quoique maints autres bien pis fassent Et qui pour plus honnêtes passent. Car, c'est vrai, maints en mauvais lieu (Que le Saint-Père et le bon Dieu Les confonde, eux et leur affaire!) Laisseront Roses pour pis faire. Mais Satan, qui les pousse là, D'ortie un chapel leur fera; Car Génius, de par Nature, Pour leur bassesse et leur ordure, Les a tous en sentence mis Avec nos autres ennemis. Honte, si je ne vous dépèce Par ma force et par mon adresse, Ailleurs plus ne me montrerai! Certes, Honte, je n'aimerai Ni vous, ni Raison votre mère Qui tant aux amants est amère. Qui votre mère et vous croirait, Jamais par amour n'aimerait.

_L'Auteur._

Vénus alors s'est retroussée. Bien semble femme courroucée, Et sans prononcer un seul mot (Car bien assez en dit tantôt), Tend son arc et sa flèche encoche, Et quand l'eût bien mise en la coche A l'oreille amène ses doigts (D'une toise était l'arc en bois), Puis vise, comme bonne archère, Par une étroite meurtrière

[p. 306] Qu'ele vit en la tor reposte 21515 Par devant, non pas par encoste, Que Nature ot par grant maistrise Entre deux pilerés assise. Cil dui pilers d'ivire estoient, Moult gent, et d'argent sostenoient Une ymagete en leu de chasse, Qui n'iert trop haute ne trop basse, Trop grosse, trop gresle non pas, Mès toute taillie à compas, De bras, d'espaules et de mains, Qu'il n'i failloit ne plus ne mains. Moult ierent gent li autre membre, Et plus olans que pomme d'embre: Dedens avoit ung saintuaire Covert d'ung précieus suaire, Li plus gentil et li plus noble Qui fust jusqu'en Constantinoble[73]; Voir la note. [Tel ymage n'ot nus en tor. Plus avienent miracle entor Qu'ains n'avint entor Medusa; Mès ceste trop meillor us a. Vers Medusa riens ne duroit, Car en roche transfiguroit (Tant faisoit felonnesses euvres Par ses felons crins de coleuvres,) Trestuit cil qui la regardoient. Par nul engin ne s'en gardoient, Fors Perséus, li filz Jovis, Qui par l'escu la vit où vis, Que sa suer Pallas li livra. Par cel escu se delivra, Par l'escu le chief li toli, Si l'emporta tous jors o li.

[p. 307] Qu'elle aperçoit incontinent, 21797 Non par côté, mais par devant, Que Nature a, par grand' maîtrise, Entre deux beaux piliers assise. Chaque pilier d'ivoire était Moult gent et d'argent soutenait Une image, en guise de châsse, Qui n'était trop haute ni basse, Trop grosse, trop grêle non pas, Mais toute taillée au compas, De mains, de bras et d'encolure, Rien n'y manquait, je vous assure. Tous les membres étaient moult gents Plus que pomme d'ambre odorants. Dedans était un sanctuaire Couvert d'un précieux suaire, Et le plus noble et le plus gent Qui fut jusque dans l'Orient, Jusqu'à Constantinople. Et telle Image, aussi suave et belle Oncques ne tint nul en sa tour. Puis se font miracles autour Moult plus beaux qu'autour de Méduse, De sa vertu, car mieux elle use. Vers Méduse rien ne durait, Puisqu'en roche transfigurait (Tant faisait felonnesses œuvres Par ses félons crins de couleuvres) Tout mortel qui la regardait; Nul moyen ne l'en préservait, Fors le fils de Jupin Persée, Qui par l'écu la tint fixée Que sa sœur Pallas lui livra. Cet écu seul le délivra.

[p. 308] Moult le tint chier, moult s'i fiot, 21549 En maint estour mestier li ot; Ses fors anemis en muoit, Les autres à glaive tuoit. Mès ne la vit que par l'escu, Car il n'éust jà puis vescu. Ses escus li ert miroers, Car tiex ert où chief li poers, S'il la regardast face à face, Roche devenist en la place. Mès l'ymage dont ci vous conte, Les vertus Medusa sormonte, Qu'el ne sert pas de gens tuer, Ne d'eus faire en roche muer: Ceste de roche les remue, En lor forme les continue, Voire en meillor c'onques ne furent, Ne c'onques mès avoir ne purent. Cele nuist, et ceste profite, Cele occist, ceste resuscite, Cele les eslevés moult griéve Et ceste les grevés reliéve: Car qui de ceste s'aprochast, Et tout véist, et tout tochast, S'il fust ains en roche mué, Ou de son droit sens remué, Jà puis roche ne le tenist, En son droit sens s'en revenist; Si fust-il à tous jors garis De tous maus et de tous peris.]

* * * * *

Si m'aïst Diex, se ge poïsse, Volentiers plus près la véisse;

[p. 309] De Méduse il trancha la tête 21831 Dont fit depuis mainte conquête; Toujours avec lui l'emportait, Moult tenait chère et s'y fiait, Ses ennemis changeait en pierre Ou du glaive jetait par terre. Il ne la vit que par l'écu, Car jamais après n'eût vécu, Mais fût resté roche en la place, Rien que de regarder sa face, Si terrible était son pouvoir! L'écu lui tint lieu de miroir. Mais l'image que je vous conte En vertus Méduse surmonte; Car gens ne sait-elle tuer Ni les faire en roche muer. Bien plus, de roche elle les mue, En leur forme et les continue, Et voire en meilleure vraiment Que celle qu'ils avaient avant. L'autre nuit, celle-ci profite; L'autre occit, elle ressuscite; L'autre grève les élevés, Elle relève les grevés. Qui pourrait approcher l'image, Toucher, ou voir pas davantage, Fût-il en roche avant mué Ou de son droit sens remué, Plus ne le retiendrait la pierre; Recouvrant la vertu première, Il serait à toujours guéri De tout mal et de tout péril. Si Dieu daignait en sa justice Que de plus près l'image visse,

[p. 310] Voire, par Diex, par tout tochasse, 21581 Se de si près en aprochasse; Mès ele est digne et vertueuse, Tant est de biauté precieuse. Et se nus usant de raison Voloit faire comparaison D'ymage à autre bien portraite, Autel en puet faire de ceste A l'ymage Pymalion, Comme de souris à lion[74].

CVI

Cy commence la fiction De l'ymage Pygmalion.

[Pymalions uns entaillieres{75}, Voir la note. Portraians en fust et en pierres, En metaus, en os et en cires, Et en toutes autres matires Qu'en puet en tex euvres trover, Por son grant engin esprover (Car onc de li hons ne l'ot mieudre, Ausinc cum por grans los acqieudre) Se volt à portraire deduire. Si fist une ymage d'ivuire; Si fist et portret l'ymagete Si bien compassée et si nete, Et mist au faire tel entente, Qu'el fu si plesante et si gente, Qu'el sembloit estre autresi vive Cum la plus bele riens qui vive. N'onques Helaine ne Lavine{76} Ne furent de color si fine,

[p. 311] De si près je l'approcherais 21865 Que partout je la toucherais. Mais elle est digne et vertueuse. Tant est de beauté précieuse; Et si nul, usant de Raison, Voulait faire comparaison De quelque autre image avec elle, Il pourrait mette en parallèle L'image de Pygmalion, Comme de souris à lion[74].

CVI

Ci commence la fiction De l'image à Pygmalion.

[Pygmalion le statuaire{75} Sculptait et le bois et la pierre, La cire et l'os et le métal, Toute matière en général Qu'on voit en telle œuvre fournie. Or un jour pour son grand génie Éprouver (car aucun mortel Depuis n'eut oncques talent tel Pour acquérir et los et gloire), Il fit une image d'ivoire. Tant y mit de soin, de travail, Jusque dans le moindre détail, Qu'il fit une image parfaite, Si bien compassée et si nette, Qu'elle semblait prête à mouvoir; Rien de si beau n'eût-on pu voir. Onc Hélène ni Lavinie{76} N'avaient eu sa grâce infinie,

[p. 312] Ne de si bele façon nées, 21611 Tant fussent bien enfaçonnées, Ne de biauté n'orent la disme. Tout s'esbahit en soi-méisme Pymalion, quant la regarde; Es-vos qu'il ne se donne garde Qu'Amors en ses resiaus l'enlace Si fort qu'il ne set que il face. A soi-méismes se complaint, Mès ne puet estanchier son plaint. Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié? Maint ymage ai fait et forgié, Dont nus n'assommeroit le pris, N'onc d'eus amer ne fui sorpris: Or sui par ceste mal-baillis, Par li m'est tous li sens faillis. Las! dont me vient ceste pensée, Comment fu cele amor pensée? J'aime une ymage sorde et muë Qui ne se crosle ne remuë, Ne jà de moi merci n'aura: Tel amor comment me navra? Il n'est nus qui parler en oie, Qui trop esbahir ne s'en doie. Or sui-ge li plus fox du sicle, Que pui-ge faire en cest article? Par foi, s'une roïne amasse, Merci toutevois esperasse, Por ce que c'est chose possible; Mès cest amor est si horrible, Qu'el ne vient mie de Nature, Trop mauvaisement m'i nature. Nature en moi mauvès fil a; Quant me fist, forment s'avila,