Part 15
[p. 274] De violetes et de roses, 20993 Et de tretoutes bonnes choses. Car qui du biau jardin quarré, Clos au petit guichet barré Où cil amant vit la karole, Où Déduit o sa gent karole, A cel biau parc que ge devise, Tant par est biaus à grant devise, Faire voldroit comparaison, Il feroit trop grant mesprison, S'il ne la fait tele ou semblable Cum il feroit de voir à fable: Car qui dedens ce parc seroit, Aséur jurer oseroit, Ou méist sans plus l'ueil léans, Que li jardins seroit néans Au regard de ceste closture Qui n'est pas faite en quarréure, Ains est si ronde et si soutille, C'onques ne fu beril ne bille De forme si bien arrondie. Que volés-vous que ge vous die? Parlons des choses qu'il vit lores Et par dedans et par defores, Et par briés moz nous en passons, Por ce que trop ne vous lassons: Il vit dix laides ymagetes Hors du jardin, ce dit, portraites. Mès qui dehors ce parc querroit, Tous figurés i troveroit Enfer, et tretous les déables Moult laiz et moult espoentables, Et tous defauz et tous outrages Qui font en enfer lor estages;
[p. 275] D'herbes, de fleurs est tout semé, 21267 Resplendissant et parfumé. Car ce beau parc, dont je devise, Est si beau, de si noble guise, Que ce serait grand' méprison De le mettre en comparaison (A moins de la faire semblable A vérité contre une fable) Avec le beau jardin carré Clos du petit guichet barré, Où notre Amant vit la karole, Où de Déduit la gent karole. Car qui dedans ce parc serait Ou l'œil sans plus y jetterait, Ses grands dieux jurerait sur l'heure Que du beau Déduit la demeure N'est rien près du parc enchanté, Qui n'est pas construit en carré, Mais bien en sphère grandiose; Il n'est perle, bouton de rose Aux contours si bien arrondis. Or céans, faisons, mes amis, Un parallèle très-rapide, De peur qu'il ne soit insipide, De toutes choses qu'il vit lors Et par dedans et par dehors: Il vit dix laides imagettes Hors du jardin, dit-il, pourtraites. Mais qui hors du parc chercherait Tout figurés y trouverait L'enfer peuplé de tous les diables Moult laids et moult épouvantables, Tous les damnés, tous les ribauds Qui d'enfer hantent les suppôts,
[p. 276] Et Cerberus qui tout enserre; 21027 Si troveroit toute la terre O ses richeces anciennes, Et toutes choses terriennes; Et verroit proprement la mer, Et tous poissons qui ont amer, Et tretoutes choses marines, Iauës douces, troubles et fines, Et les choses grans et menuës, En iauës douces contenuës; Et l'air et tous les oisillons, Et mochetes et papillons, Et tout quanque par l'air resonne; Et le feu qui tout avironne, Les muances, les tenemens De tous les autres élemens. Si verroit toutes les esteles, Cleres, et reluisans et beles, Soient errans, soient fichies, En lor esperes estachies; Qui là seroit toutes ces choses Verroit de ce biau parc encloses, Ausinc apertement portraites, Cum proprement aperent faites.
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Or au jardin nous en alons, Et des choses dedens parlons. Il vit, ce dit, sor l'erbe fresche Déduit qui demenoit sa tresche, Et ses gens o li karolans Sor les floretes bien olans; Et vit, ce dit li damoisiaus, Herbes, arbres, bestes, oisiaus,
[p. 277] Et Cerbère qui tout enserre. 21301 Il verrait à la fois la terre, Et d'un bout à l'autre la mer, Poissons en l'élément amer Et toutes les choses marines, Les eaux douces, troubles et fines, Et tous objets grands et menus Dans les eaux douces contenus, La terre et les choses terriennes Avec ses richesses anciennes, Et l'air et tous les oisillons, Les mouches et les papillons, Tout ce qui parmi l'air résonne Et le feu qui tout environne, Le domaine et les changements De tous les autres éléments. Puis il verrait toutes sans voiles, Claires, luisantes, les étoiles, Les astres fixes, les errants, Dans l'orbe immense gravitants. Oui, seigneurs, tretoutes les choses Qui sont dedans le monde encloses, Celui-là contempler pourrait Hors du beau parc, et les verrait Aussi distinctement pourtraites, Comme elles nous paraissent faites. Or au jardin nous en allons, Et des choses dedans parlons. Il vit, dit-il, sur l'herbe molle Déduit qui menait sa karole, Les fleurettes, les damoiseaux, Herbes, arbres, bêtes, oiseaux, Et ruisselets, et fontenelles, Bruire et frémir sur les gravelles,
[p. 278] Et ruisselez et fonteneles 21059 Bruire et fremir par les graveles, Et la fontaine sous le pin: Et se vante que puis Pepin Ne fut tex pin; et la fontaine R'estoit de trop grant biauté pleine. Por Diez, seignor, prenés-i garde, Qui bien la vérité regarde, Des choses ici contenuës, Ce sunt truffes et fanfeluës. Ci n'a chose qui soit estable, Quanqu'il i vit est corrumpable. Il vit karoles qui faillirent, Et faudront tuil cil qui les firent; Ausinc feront toutes les choses Qu'il vit par tout léans encloses: Car la norrice Cerberus, A cui ne puet riens embler nus Humains, que tout ne face user, Quant el velt de sa force user, Et sans lasser tous jors en use Atropos qui riens ne refuse, Par derrier tous les espiot, Fors les Diex, se nus en i ot: Car sans faille choses devines Ne sunt mie à la mort enclines. Mais or parlons des beles choses Qui sunt en ce biau parc encloses. Ge vous en di generaument, Car taire m'en voil erraument, Et qui voldroit adroit aler, N'en sai-ge proprement parler; Car nus cuers ne porroit penser, Ne bouche d'omme recenser
[p. 279] Et la fontaine sous le pin, 21335 Comme ne fut depuis Pepin Nul pin, dit-il, et la fontaine Était de trop grand' beauté pleine. Pour Dieu, seigneurs, défiez-vous; Pour qui voit dessus et dessous Les choses ici contenues, Ce sont contes et fanfrelues. Là je ne vois rien d'éternel, Tout est corrompable et mortel. Il vit karoles qui finirent, Et finiront ceux qui les firent, Comme finiront en leur temps Toutes choses qu'il vit léans. Car la nourrice de Cerbère A qui l'on ne peut rien soustraire Qu'enfin elle ne fasse user, Lorsque veut de sa force user (Et sans cesse toujours en use Atropos, qui rien ne refuse), Frappe ici-bas jeunes et vieux, Par derrière tous, fors les Dieux; Car seules les choses divines Ne sunt mie à la mort enclines.
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Or, en quelques mots seulement, Car veux m'en taire incontinent, Je vais parler des belles choses Qui sont en ce beau parc encloses. A vrai dire, pour droit aller, N'en sais-je dignement parler. Ces grand' beautés et grand' values Des choses léans contenues
[p. 280] Les grans biautés, les grans valuës 21093 Des choses léans contenuës; Ne les biaus geus, ne les grans joies Et pardurables et veroies Que li karoleors demainent, Qui dedens la porprise mainent: Tretoutes choses delitables, Et veroies et pardurables Ont cil qui léans se déduisent, Et bien est drois; car tous bien puisent A méismes une fontaine Qui tant est précieuse et saine, Et bele et clere, et nete et pure, Qui toute arrouse la closture. De cui ruissel les bestes boivent Qui là vuelent entrer et doivent, Quant des noires sunt desevrées: Que puis qu'el en sunt abevrées, Jamès soif avoir ne porront, Et tant vivront comme eus vorront Sans estre malades, ne mortes. De bonne hore entrerent es portes, De bonne hore l'aignelet virent, Que par l'estroit sentier sivirent En la garde au sage bergier, Qui les volt o li herbergier; Ne jamès nus hons ne morroit, Qui boivre une fois en porroit. Ce n'est pas cele desouz l'arbre Qu'il vit en la pierre de marbre; L'en li devroit faire la moë, Quant il cele fontaine loë. C'est la fontaine périlleuse, Tant amére et tant venimeuse,
[p. 281] Nul cerveau ne pourrait penser 21367 Ni bouche d'homme recenser Les jeux, les plaisirs délectables, Jeux éternels et véritables, Que démènent les karoleurs Dedans ce beau pourpris en fleurs; Car toutes choses délectables, Eternelles et véritables Ont ses bienheureux habitants; Et c'est juste, car tous léans Puisent à même une fontaine Qui tant est précieuse et saine, Et belle et pure et claire aux yeux, Qui tout arrose ces beaux lieux. De cette onde les bêtes boivent, Qui là veulent entrer et doivent Quand ont laissé le noir troupeau. Sitôt qu'elles goûtent cette eau, Jamais plus ne sont altérées Ni de maux ni de mort navrées Et vivront tant comme voudront. Franchi par bonheur elles ont Les portes et l'agnelet virent, Que par l'étroit sentier suivirent En la garde du bon berger Qui vers lui les veut héberger! Ce n'est pas celle dessous l'arbre Qu'il vit en la pierre de marbre; Car qui boire une fois pourrait De cette eau, jamais ne mourrait. Aussi lui devrait-on la moue Faire, quand la fontaine il loue Qui le beau Narcisse tua Quand au dessus il se mira.
[p. 282] Qu'el tua le bel Narcisus, 21127 Quant il se miroit iqui sus. Il méismes n'a pas vergoigne De recongnoistre, ains le tesmoigne, Et sa crualté pas ne cele, Quant perilleus miroir l'apele, Et dit que quant il s'i mira, Maintes fois puis en sospira, Tant s'i trova grief et pesant. Vez quel douçor en l'iaue sent! Diex! cum bonne fontaine et sade, Où li sain deviennent malade, Et cum il s'i fait bon virer Por soi dedens l'iauë mirer! Ele sourt, ce dit, à grans ondes Par deus doiz crueses et parfondes; Mès el n'a mie, bien le soi, Ses doiz, ne ses iaues de soi. N'est nule chose qu'ele tiengne Que trestout d'aillors ne li viengne; Puis si redit que c'est sans fin, Qu'ele est plus clere qu'argent fin. Vez de quex trufes il vous plaide, Ains est voir si troble et si laide, Que chascuns qui sa teste i boute Por soi mirer, il n'i voit goute. Tuit s'i forcenent et s'angoissent, Por ce que point ne s'i congnoissent. Au fons, ce dist, a cristaulx doubles, Que li solaus, qui n'est pas troubles, Fait luire quant ses rais i giete, Si cler que cis qui les aguiete, Voit tous jors la moitié des choses Qui sunt en cel jardin encloses:
[p. 283] C'est la fontaine périlleuse, 21401 Tant amère et tant venimeuse, Que lui-même il n'hésite pas A le reconnaître, et plus bas En rien sa cruauté ne cèle Quand périlleux miroir l'appelle, Et dit que quand il s'y mira Souvent depuis en soupira, Tant y trouva mésaise et peine. Voyez quelle douce fontaine! Et comme il s'y fait bon virer Pour son visage en l'eau mirer! Quelle onde bienfaisante et sade Qui d'homme sain fait un malade! Puis, dit-il, nuit et jour sans fin Plus blanche et claire qu'argent fin On la voit sourdre à grandes ondes Par deux rigoles moult profondes. Mais rien n'est à elle, ses eaux, Bien le sais, ni ses deux canaux; Nulle chose n'est qu'elle tienne Qui d'ailleurs toute ne lui vienne. Voyez quels contes il vous fait! Ce bassin est si trouble et laid Que chacun qui sa tête y boute Pour s'y mirer, il n'y voit goutte; Tous sont forcenés, angoisseux, Et trompés leurs cœurs et leurs yeux. Au fond, dit-il, est cristal double; Or le soleil, qui n'est pas trouble, Tant les éclaire de ses feux, Que si l'on y jette les yeux, On y lit la moitié des choses Qui sont en ce jardin encloses,
[p. 284] Et puet le remanant véoir, 21161 S'il se vuet d'autre part séoir, Tant sunt clers, tant sunt vertueus; Certes ains sunt troble et nueus. Por quoi ne font-il demonstrance, Quant li solaus ses rais i lance, De toutes les choses ensemble? Par foi qu'il ne puéent, ce semble, Por l'oscurté qui les obnuble, Qu'il sunt si troble et si obnuble, Qu'il ne pueent par eus suffire A celi qui léans se mire, Quant lor clarté d'aillors acquierent, Se li rais du solaus n'i fierent, Si qu'il les puissent encontrer, Il n'ont pooir de riens monstrer; Mès cele que ge vous devise, C'est fontaine bele à devise. Or levés ung poi les oreilles, Si m'en orrés dire merveilles. Cele fontaine que j'ai dite, Qui tant est bele et tant profite Por garir, tant est savorée, Trestoute beste enlangorée, Rent tous jors par trois doiz sotives Iauës douces, cleres et vives. Si sunt si près, à près chascune, Que toutes s'asemblent à une, Si que quant toutes les verrés, Et une et trois en troverés, Se volés au conter esbatre, Ne jà n'en i troverés quatre, Mès tous jors trois et tous jors une; C'est lor propriété commune.
[p. 285] Et qu'on peut tout le reste voir 21435 Si l'on se va d'autre part seoir, Tant ils sont puissants et limpides! Mais ils sont troubles et perfides. Que ne peuvent-ils refléter, Quand le soleil s'y vient jeter, Tretoutes les choses ensemble? C'est qu'ils ne peuvent, il me semble. Leur naturelle obscurité Les rend si vains, en vérité, Qu'eux-mêmes ne sauraient suffire A celui qui dedans se mire, Ils n'ont pouvoir de rien montrer S'ils ne viennent à rencontrer Les rais que le soleil y lance; Étrangère est donc leur puissance. Mais la fontaine que je dis Est l'ornement du paradis. Or levez un peu les oreilles, Et m'ouïrez dire merveilles. Cette fontaine oncques ne nuit, Qui tant est belle, mais guérit, Tant elle est bonne et savourée, Tretoute bête enlangorée, Et toujours par triples canaux Rend douces, claires, triples eaux, Qui sont si près à près chacune, Que toutes s'assemblent en une, Si bien que qui les trois verrait Et une et trois en trouverait, Mais toujours trois et toujours une, C'est leur propriété commune; En vain à compter s'ébattrait, Jamais quatre n'en trouverait.
[p. 286] N'onc tel fontaine ne véismes, 21195 Car ele sourt de soi-méismes: Ce ne font mie autres fontaines Qui sordent par estranges vaines. Ceste tout par soi se conduit, N'a mestier d'estrange conduit, Et se tient en soi toute vive, Plus ferme que roche naïve: N'a mestier de pierre de marbre, Ne d'avoir coverture d'arbre; Car d'une sorce vient si haute L'eve, qu'el ne puet faire faute, Qu'arbre ne puet si haut ataindre, Que sa hautece ne soit graindre, Fors que sans faille en ung pendant, Si cum el s'en vient descendant, Là trueve une olivete basse, Souz qui toute l'iauë s'en passe; Et quant l'olivete petite Sent la fontaine que j'ai dite, Qui li atrempe ses racines Par ses iauës douces et fines, Si en prent tel norrissement, Qu'ele en reçoit acroissement, Et de foille et de fruit s'encharge: Si devient si haute et si large, C'onques li pins qu'il vous conta, Si haut de terre ne monta, Ne ses rains si bien n'estendi, Ne si bel umbre ne rendi. Ceste olive tout en estant, Ses rains sor la fontaine estant; Ainsinc la fontaine s'enumbre, Et par le roisant du bel umbre
[p. 287] Nul ne vit onc fontaine telle. 21469 Car de soi-même coule-t-elle Et d'elle-même se conduit Sans chercher étranger conduit, Ce que ne font autres fontaines Qui sourdent d'étrangères veines. Car en soi-même elle a son lit Creusé, plus ferme que granit; Besoin n'a de roc ni de marbre, Ni d'avoir couverture d'arbre, Car de source si haute sourd L'onde, que ne manque à nul jour, Et qu'il n'est arbre qui l'atteigne, Car sa hauteur tous les dédaigne, Fors sans mentir en un pendant Lorsqu'elle coule en descendant. Là trouve une olivette basse Sous laquelle toute l'eau passe, Et quand ce petit olivier Sent la fontaine en son sentier, Qui lui détrempe les racines Par ses ondes douces et fines, Il en prend tel nourrissement Qu'il en reçoit accroissement Et de feuilles, de fruits se charge. Lors devient si haut et si large Qu'oncques le pin qu'il vous conta Si haut de terre ne monta, Ni de ses grands rameaux sans nombre Ne rendit oncques si belle ombre; Debout cet olivier géant Ses rameaux sur les eaux étend. Ainsi la fontaine s'enombre, Et pour l'attrait de la belle ombre
[p. 288] Les besteletes là se mucent 21229 Qui les douces rousées sucent, Que li dous ruissiaus fait espendre Par les flors et par l'erbe tendre. Si pendent à l'olive escrites En ung rolet letres petites Qui dient à ceus qui les lisent, Qui souz l'olive en l'ombre gisent: Ci cort la fontaine de vie Par desouz l'olive foillie, Qui porte le fruit de salu. Quiex fu li pins qui l'a valu? Si vous di qu'en cele fontaine, (Ce croiront foles gens à paine, Et le tendront plusors à fables) Luit uns charboucles merveillables[69] Sor toutes merveilleuses pierres, Trestous réons et à trois quierres, Et siet emmi si hautement, Que l'en le voit apertement Par tout le parc reflamboier; Ne ses rais ne puet desvoier Ne vent, ne pluie, ne nublece, Tant est biaus et de grant noblece: Et sachiés que chascune quierre, (Tex est la vertu de la pierre,) Vaut autant cum les autres deus: Tex sunt entr'eus les forces d'eus. Ne les deus ne valent que cele, Combien que chascune soit bele; Ne nus ne les puet deviser, Tant les sache bien aviser, Ne s'i joindre par avisées, Qu'il ne les truisse devisées.
[p. 289] Les bêtelettes de venir 21503 Les douces perles recueillir Que le doux ruisseau fait épandre Emmi les fleurs et l'herbe tendre. A l'olivier pendent écrits, Sur un rouleau, signes petits Qui disent à ceux qui les lisent, Quand à l'ombre de l'arbre gisent Que nul pin oncques ne valut: «Ci, portant le fruit du salut, S'étend l'olivette fleurie Dessus la fontaine de vie.» Or dans la fontaine (et ceci Folles gens croiront à demi Et le tiendront plusieurs à fable) Luit une escarboucle admirable[69] Plus que diamants les plus beaux. Ronde, elle a trois angles égaux Et sied au milieu, mais si haute Que toujours on la voit sans faute Par tout le parc reflamboyer. Rien ne peut faire dévoyer Ses rais, vent, nuage ni pluie; Sa splendeur tretous les défie. Chaque angle vaut les autres deux, Si bien sont parfaites entre eux Proportions et harmonie (Tant sa vertu est infinie), Comme les deux ont du premier La beauté, l'éclat tout entier. On a beau les joindre en pensée, Toujours la pierre est divisée, Et nul ne la peut diviser, Tant la sache bien aviser.
[p. 290] Mès nus solaus ne l'enlumine, 21263 Qu'il est d'une color si fine, Si clers et si resplendissans, Que li solaus esclarcissans En l'autre iauë li cristaus doubles, Lés li seroit oscurs et troubles. Briefment, que vous en conteroie? Autre soleil léans ne roie Que cil charboucles flamboians; C'est li solaus qu'il ont léans, Qui plus de resplendor habonde Que nus solaus qui soit où monde. Cis la nuit en exil envoie, Cis fait le jor que dit avoie Qui dure pardurablement Sans fin et sans commencement, Et se tient en un point de gré, Sans passer signe ne degré, Ne minuit, ne quelque partie Par quoi puisse estre ore partie[70]. Si r'a si merveilleus pooir, Que cil qui là le vont véoir, Si-tost cum cele part se virent, Et lor face en l'iauë remirent, Tous jors de quelque part qu'il soient, Toutes les choses du parc voient, Et les congnoissent proprement, Et eus-méismes ensement; Et puis que là se sunt véu, Jamès ne seront décéu De nule chose qui puist estre, Tant i deviennent sage mestre.
[p. 291] Mais nul soleil ne l'enlumine, 21537 Car elle est de couleur si fine, D'un éclat si resplendissant, Que le soleil ëclaircissant Là-bas le fameux cristal double Serait près d'elle obscur et trouble. Bref, encor que vous conterais? Nul soleil n'y lance ses rais, Car plus de resplendeur abonde Que nul soleil qui soit au monde L'escarboucle aux rais flamboyants. C'est le soleil qui luit léans, Qui la nuit en exil envoie Et fait le jour qui ne dévoie, Et qui dure éternellement, Sans fin et sans commencement, Et se tient en la même ligne Sans passer ni degré, ni signe, Ni minuit, sans un mouvement Dont on fasse une heure, un moment[70]. Tant merveilleuse est sa puissance Que ceux qui sont en sa présence Et qui là-haut le peuvent voir, Sitôt que vers ce beau miroir Leur visage sans plus ils virent Et dans la fontaine le mirent, De quelque côté que ce soit, Tout dans le parc l'œil aperçoit. Soudain ils savent tout connaître Jusqu'à leur cœur et tout leur être, Et depuis qu'ils se seront vus, Jamais ils ne seront déçus De nulle chose qui puisse être. Tant chacun devient sage maître.
[p. 292] Autres merveilles vous dirai: 21295 Que de cesti soleil li rai Ne troublent pas, ne ne retardent Les yex de ceux qui les regardent, Ne ne les font essaboïr, Mès enforcier et resjoïr, Et ravigorer lor véuë Por la bele clarté véuë Plaine d'atrempée chalor, Qui par merveilleuse valor Tout le parc d'odor resplenist Par la grant doçor qui en ist. Et por ce que trop ne vous tiengne, D'ung brief mot voil qu'il vous soviengne Que qui la forme et la matire Du parc verroit, bien porroit dire C'oncques en si bel paradis Ne fu formés Adam jadis. Por Diex, seignor, donc que vous semble Du parc et du jardin ensemble? Donnés-en resnables sentences Et d'accidens et de sustances: Dites par vostre loiauté Liquex est de grignor biauté; Et regardés des deux fontaines Laquele rent iauës plus saines, Plus vertueuses et plus pures, Et des dois jugiés les natures, Jugiés des pierres précieuses Lesqueles sunt plus vertueuses; Et puis du pin et de l'olive Qui cuevre la fontaine vive. Je m'en tieng à vos jugemens, Se vous, selonc les erremens