Part 14
[p. 255] L'herbette emmi les fleurs paissant 20931 Dans ce bocage ravissant. Mais sachez qu'elles ont pâture De si vertueuse nature, Que toujours les gentils bouquets Qui partout naissent frais et nets, Printaniers atours des pucelles, Ont feuilles fraîches et nouvelles, Comme étoiles et diamants Par l'herbe verte scintillants, Au matinet, à la rosée, Et sans connaître la vesprée Gardent leurs natives splendeurs. Leurs fraîches et vives couleurs N'y sont pas le soir envieillies, Mais y peuvent être cueillies Le soir, tout comme le matin, Par qui peut y mettre la main; Oncques n'y sont fleurettes certes Ni trop closes ni trop ouvertes, Mais s'étalent par le gazon Au meilleur point de leur saison; Car tant adoucit leurs racines, Que toujours en leur beauté fines Les tient le soleil bienfaisant, Qui ne leur est oncques nuisant, Ni ne vient gâter les rosées Dont elles sont tout arrosées. En vain, vous dis-je, brouteront, Autant comme brouter voudront, Toutes ces gentes brebiettes Les tendres herbes et fleurettes; Elles renaissent à l'instant Fraîches et belles comme avant.
[p. 256] Plus vous di, nel' tenés à fables, 20693 Qu'el ne sunt mie corrumpables, Combien que les berbis les broutent, Cui les pastures rien ne coustent: Car lor piaus ne sunt pas venduës Au derrenier, ne despenduës Lor toisons por faire dras langes, Ne covertoirs à gens estranges, Jà ne seront d'aus estrangies, Ne lor chars en la fin mangies, Ne corrumpuës, ne maumises, Ne de maladies sorprises; Mès sans faille, quoi que ge die, Du bon pastor ne di-ge mie Qui devant soi paistre les maine, Qu'il ne soit vestus de lor laine. Si nes despoille-il, ne ne plume, Ne lor tolt le pois d'une plume: Mès il li plest et bon li semble Que sa robe la lor resemble. Plus dirai, mès ne vous anuit, C'onques n'i virent nestre nuit; Si n'ont-il qu'ung jor solement, Mès il n'a point d'avesprement, Ne matin n'i puet commencier, Tant se sache l'aube avancier. Car li soirs au matin s'asemble, Et li matins le soir resemble. Autel vous di de chascune hore; Tous jors en ung moment demore Cis jors qui ne puet anuitier, Tant sache à li la nuit laitier: N'il n'a pas temporel mesure Cis jors tant biaus qui tous jors dure,
[p. 257] Bien plus, ne le tenez, pour fables, 20965 Point ne sont-elles corrompables, Combien que broutent les brebis, Qui paissent là sans nuls soucis, Car leurs peaux ne seront vendues Jamais, ni leurs toisons tondues, Pour faire draps gros ou légers, Ni manteaux pour des étrangers; Jamais n'en seront allégées Ni leurs chairs en la fin mangées, Ni ne seront leurs corps battus, Ni malades, ni corrompus. Mais toutefois, quoique je die, Du bon pasteur ne dis-je mie Qui les mène paître en son pré, Qu'il ne soit de laine paré. Il ne les dépouille ni plume, Ne leur prend le poids d'une plume, Mais veut être tant seulement Tout comme elles vêtu de blanc. Et puis écoutez bien encore. La nuit oncques ne décolore Ni l'aube rose du matin N'éclaircit leur beau ciel serein; Car le soir au matin s'assemble Et le matin au soir ressemble; Elles n'ont qu'un jour seulement Sans fin et sans commencement, Et de même il est de chaque heure; Toujours en un moment demeure Ce jour qui ne peut anuiter, Qu'en vain la nuit voudrait lutter; Ce jour tant beau qui toujours dure Ne connaît du temps la mesure
[p. 258] Et de clarté présente rit: 20727 Il n'a futur ne préterit, Car qui bien la vérité sent, Tuit li trois tens i sunt présent, Liquex présent le jor compasse; Mès ce n'est pas présent qui passe En partie por defenir, Ne dont soit partie à venir; N'onc preterit present n'i fu, Et si vous redi que li fu- Turs n'i aura jamès presence, Tant est d'estable permanence. Car li solaus resplandissans Qui tous jors lor est parissans. Fait le jor en ung point estable, Tel cum en printens pardurable: Si bel ne vit, ne si pur nus, Néis quant regnoit Saturnus Qui tenoit les dorés aages, Cui Jupiter fist tant d'outrages Son filz, et tant le tormenta, Que les coilles li sousplenta. Mès certes, qui le voir en conte, Moult fait à prodomme grant honte Et grant damage, qui l'escoille, Car qui des coilles le despoille, Jà soit ce néis que ge taise Sa grant honte et sa grant mesaise, Au mains de ce ne dout-ge mie, Li tolt-il l'amor de s'amie, Jà si bien n'iert à li liés; Ou s'il iert espoir mariés, Puis que si mal va ses affaires, Pert-il, jà tant n'iert débonnaires,
[p. 259] Et d'éternelle clarté rit. 20999 Il n'a futur ni prétérit, Le présent tout le jour compasse; Mais ce n'est pas présent qui passe Pour soudain passé devenir Ni dont soit partie à venir, Dans le présent qui les rassemble Les trois temps sont fondus ensemble; Onc prétérit présent n'y fut, Et je déclare que le fu- Tur n'y aura jamais présence, Tant est de stable permanence. Car le ciel est resplendissant Qui toujours leur est paraissant, Fixe le jour en un point stable, Comme en printemps inaltérable. Si beau ni si pur il n'était, Voire quand Saturne régnait, Qui maintenait d'or le bel âge, A qui Jupin fit tant d'outrage, Son fils, et tant le tourmenta Que les couilles lui déplanta. Mais pour qui vérité raconte, Celui-là certes fait grand' honte Et dommage par trop affreux, Quand à prudhomme valeureux Par malice il tranche la couille. Car qui des couilles le dépouille, Sans parler de sa grand' douleur, De sa grand' honte et sa fureur (De ceci ne douté-je mie), Lui ravit l'amour de sa mie A qui ne sera plus lié Si bien, et s'il est marié,
[p. 260] L'amor de sa loial moillier. 20761 Grans pechiés est d'omme escoillier[65], Ensorquetout cil qui l'escoille Ne li tolt pas sans plus la coille[66], Ne s'amie que tant a chiere, Dont jamès n'aura bele chiere, Ne sa moillier, car c'est du mains, Mès hardement et muers humains Qui doivent estre es vaillans hommes: Car escoilliés, certain en sommes, Sunt coars, pervers, et chenins, Por ce qu'il ont muers femenins. Nus escoilliés certainement N'a point en soi de hardement, Se n'est espoir en aucun vice, Por faire aucune grant malice: Car à faire grans déablies Sunt toutes fames trop hardies. Escoillié en ce les resemblent, Por ce que lor muers s'entresemblent; Ensor que tout li escoillieres, Tout ne soit-il murtriers, ne lierres, Ne n'ait fait nul mortel pechié, Au mains a-il de tant pechié, Qu'il a fait grant tort à Nature De li tolir s'engendréure. Nes escuser ne l'en sauroit, Jà si bien pensé n'i auroit, Au mains ge; car se g'i pensoie, Et la vérité recensoie, Ains porroie ma langue user, Que l'escoilleor escuser De tel pechié, de tel forfait, Tant a vers Nature forfait.
[p. 261] Puisque si mal va son affaire, 21033 L'Amour de son épouse chère Il ne gardera pas entier. C'est grand péché d'homme écouiller[65], Car celui qui quelqu'un écouille Ne lui prend seulement la couille Ni l'amour de sa mie avec, Ses caresses et son respect (A plus forte raison sa femme), Mais la vertu, la grandeur d'âme, En un mot, les mœurs des vaillants. Car couards sont, traîtres, méchants, Les écouillés, certains en sommes, Puisqu'ont mœurs de femme et sont hommes. Nul écouillé, c'est reconnu, N'a ni courage, ni vertu; Il n'a que l'audace du vice Pour faire aucune grand' malice. Des écouillés femmes sont sœurs, Puisqu'elles ont les mêmes mœurs, Or à faire grand' diableries Sont toutes femmes trop hardies. En sorte que tout écouilleur, Ne fût-il meurtrier, voleur, Eût-il de mortel péché pure La conscience, qu'à Nature, Quand sa fécondité ravit, Trop grande injure et grand tort fit. Nul n'y saurait trouver excuse; Car le cœur toujours s'y refuse, Le mien du moins. J'ai beau penser Et la vérité recenser, Nul doute que ma langue n'use Avant que l'écouilleur n'excuse,
[p. 262] Mès quelcunques pechiés ce soit, 20795 Jupiter force n'i faisoit, Mès que sans plus à ce venist Que le regne en sa main tenist. Et quant il fu rois devenus, Et sires du monde tenus, Si bailla ses commandemens, Ses lois, ses establissemens, Et fist tantost tout à délivre Por les gens enseignier à vivre, Son ban crier en audience, Dont ge vous dirai la sentence.
CIV
Comment Jupiter fist preschier Que chascun ce qu'avoit plus chier Prenist, et en fist à son gré Du tout et à sa voulenté.
Jupiter qui le monde regle Commande et establit pour regle, Que chascuns pense d'estre aaise; Et s'il set chose qui li plaise, Qu'il la face, s'il la puet faire, Por solas à son cuer atraire. Onc autrement ne sarmonna, Communement abandonna Que chascuns en droit soi féist Quanque delitable véist: Car deliz, si cum il disoit, Est la meillor chose qui soit,
[p. 263] De tel péché, de tel forfait, 21067 Tant vers Nature il a forfait! Mais combien que fût grand ce crime, Jupiter n'y fit tant de frime, Pourvu que sans plus à ce vint, Que le sceptre en sa main retint; Et quand du royaume fut maître Du monde il se fit reconnaître, Et bailla ses commandements Ses lois, ses établissements, Et fit tantôt en audience Son ban crier dont la sentence Je vais dire pour enseigner Aux gens à vivre et besoigner.
CIV
Comment Jupiter nous enseigne Que chacun s'adjuger ne craigne Ce qu'il lui plait, selon son gré, Et tout fasse a sa volonté.
Jupiter qui le monde règle Commande et pose comme règle Que chacun vive à son souhait; Et si quelque chose lui plait Qu'il la fasse, s'il la peut faire, Pour son cœur, ses sens satisfaire. Autrement il ne sermonna, Communément abandonna Que chacur fît tout à sa guise Ce qui flattait sa convoitise. Car plaisir, disait-il, est droit, La meilleure chose qui soit,
[p. 264] Et li soverains biens en vie, 20823 Dont chascun doit avoir envie; Et por ce que tuit l'ensivissent, Et qu'il à ses euvres préissent Exemple de vivre, faisoit A son cors quanqu'il li plaisoit Dant Jupiter li renvoisiés Par qui delis iert tant proisiés: Et si cum dist en Géorgiques Cil qui nous escrit Bucoliques, (Car ès livres grejois trova Comment Jupiter se prova): Avant que Jupiter venist, N'ert hons qui charuë tenist; Nus n'avoit onques champ aré, Ne cerfoï, ne reparé. N'onques n'avoit assise bonne La simple gent paisible et bonne: Communaument entr'eus queroient Les biens qui de lor gré venoient. Cil commanda partir la terre Dont nus sa part ne savoit querre, Et la devisa par arpens. Cil mist le venin ès serpens; Cil aprist les leus à ravir, Tant fist malice en haut gravir; Cil les fresnes miéleus trencha, Les ruissiaus vivens estancha; Cil fist par tout le feu estaindre, (Tant semilla por gens destraindre!) Et le lor fist querir ès pierres, Tant fut soutis et baretierres. Cil fist diverses ars noveles, Cil mist nons et numbre ès esteles;
[p. 265] Le souverain bien de la vie, 21097 Dont chacun doit avoir envie. Et pour que chacun le suivit Et pour règle ses œuvres prit, Faisait, pour son corps satisfaire, Tretout ce qui pouvait lui plaire Dam Jupin, le galant rusé, Par qui plaisir fut tant prisé. Et comme dit en Géorgiques Celui qui fit les Bucoliques, Qui dans les livres grecs trouva Comment Jupiter se prouva: «Avant de Jupin la venue, Nul homme ne tenait charrue, Nul n'avait de champ labouré Ni retourné, ni réparé, Onc n'avait nulle borne assise. La gent simple et sans convoitise, Et paisible, en commun mettait Les biens dont le ciel la comblait. Jupin fit partager la terre, Dont nul ne se souciait guère, Et la divisa par arpents, Donna les venins aux serpents, Et fit au loup ravir sa proie, Tant mit le monde en male voie. Les frais ruisseaux il dessécha, Les frênes mielleux trancha Et fit le feu partout éteindre. L'intrigant! pour les gens contraindre, Tant il était fourbe et jaloux, A l'aller tirer des cailloux; D'arts nouveaux souleva les voiles, Nomma, puis compta les étoiles,
[p. 266] Cil gluz et laz et rois fist tendre 20857 Por les sauvages bestes prendre, Et lor huia les chiens premiers, Dont nus n'iert avant coustumiers. Cil donta les oisiaus de proie Par malice qui gens asproie; Assaut mist, haïne et batailles Entre esperviers, perdris et cailles, Et fist tornoiement ès nuës D'ostoirs, de faucons et de gruës, Et les fist au loirre venir: Et por lor grace retenir, Qu'il retornassent à sa main, Les put-il au soir et au main. Ainsinc tant fist li damoisiaus, Est hons sers as felons oisiaus, Et s'est en lor servage mis Por ce qu'il ierent anemis, Comme ravisséors orribles As autres oisillons paisibles, Qu'il ne puet par l'air aconsivre; Ne sans lor char ne voloit vivre, Ains en voloit estre mengierres, Tant ert délicieus lechierres, Tant ot les volatiles chieres. Cil mist les furez ès tenieres, Et fist les connins assaillir Por eus faire ès roisiaus saillir. Cil fist, tant par ot son cors chier, Eschauder, rostir, escorchier Les poissons de mer et de flueves, Et fist les sauces toutes nueves D'espices de diverses guises, Où il a maintes herbes mises.
[p. 267] Siffla, dressa le chien premier, 21131 Ce dont nul n'était coutumier, Et glus, et lacs, et rets fit tendre Pour les sauvages bêtes prendre. Ce Dieu, qui toutes gens poursuit[67], Les oiseaux de proie asservit, Rancune mit, haine et batailles Entre éperviers, perdrix et cailles, Et par le ciel fit grands assauts D'autours, faucons et maints oiseaux, Et puis les fit venir au leurre Et pour leur grâce avoir meilleure, Pour qu'ils revinssent dans la main, Les reput du soir au matin. De ce jour l'homme se déprave Et d'oiseaux vils se fait l'esclave, Et s'est en leur servage mis, Parce qu'ils étaient ennemis, En tant que ravisseurs horribles, Aux autres oisillons paisibles Qu'il ne pouvait suivre dans l'air Et dont il convoitait la chair, Tant a les volatiles chères. Il mit les furets aux tannières Et fit les lapins assaillir Pour les faire ès-réseaux saillir. Telle était sa gloutonnerie, Raffinement et lécherie, Qu'il fit, tant avait son corps cher, Échauder, rôtir, écorcher Les poissons de mer et des fleuves, Et fit les sauces toutes neuves D'épices de divers pays, Où maintes herbes il a mis.
[p. 268] Ainsinc sunt arz avant venuës, 20891 Car toutes choses sunt veincuës Par travail, par povreté dure, Par quoi les gens sunt en grant cure: Car li mal les engins esmuevent, Par les angoisses qu'il i truevent. Ainsinc le dist Ovide, qui Ot assés, tant cum il vesqui, De bien, de mal, d'onor, de honte, Si cum il méismes raconte. Briefment, Jupiter n'entendi, Quant à terre tenir tendi, Fors muer l'estat de l'empire De bien en mal, de mal en pire. Moult ot en li mal justicier; Il fist printens apeticier, Et mist l'an en quatre parties, Si cum el sunt ores parties; Esté, printens, autumpne, yvers: Ce sunt li quatre tens divers Que tous printens tenir soloit; Mès Jupiter plus nel' voloit, Qui quant au regne s'adreça Les aages d'or depeça, Et fist les aages d'argent Qui puis furent d'arain; car gent Ne finerent puis d'empirier, Tant se voldrent mal atirier. Or sunt d'arain en fer changié, Tant ont lor estat estrangié, Dont moult sunt liez li diex des sales Tous jors tenebreuses et sales, Qui sor les hommes ont envie, Tant cum il les voient en vie.
[p. 269] Des arts telle est donc la venue, 21165 Car est toute chose vaincue Par dur labeur et pauvreté, Par pressante nécessité; Les angoisses qui nous déchirent De lutter les moyens inspirent.» Ovide ainsi le dit, qui eut Lui-même assez, tant qu'il vécut, De bien, de mal, d'honneur, de honte, En ses écrits comme il le conte. Bref, ce Jupiter n'entendit, Quand la terre avoir prétendit, Que changer l'état de l'empire De bien en mal, de mal en pire, Et se montrer dur justicier; Le printemps fit modifier, En quatre parts trancha l'année, Comme elle est depuis ordonnée, Hiver, automne, été, printemps. Or, ces quatre phases du temps Étaient ensemble confondues. Jupiter avait d'autres vues, Et quand son règne commença Les âges d'or il dépeça Et les âges d'argent fit poindre, Puis ceux d'airain; car pire et moindre Allait toujours l'humanité Par sa grande perversité. Elle est d'airain en fer changée, Plus que jamais au mal plongée, Dont sont moult satisfaits les dieux Des séjours sales, ténébreux, Qui sur les hommes ont envie, Et les guettent toute leur vie.
[p. 270] Cist r'ont en lor rais atachies, 20925 Dont jamès n'ierent relachies, Les noires berbis dolereuses, Lasses, chetives, morineuses, Qui ne voldrent aler la sente Que li biaus aignelés presente, Par quoi toutes fussent franchies, Et lor noires toisons blanchies, Quant le grant chemin ample tindrent, Par quoi là herbergier se vindrent A compaignie si planiere, Qu'el tenoit toute la charriere. Mès jà beste qui léans aille, N'i portera toison qui vaille, Ne dont l'en puist néis drap faire, Se n'est aucune orrible haire Qui plus est aguë et poignans, Quant ele est as costes joignans, Que ne seroit uns peliçons De piaus de velus heriçons. Mès qui voldroit charpir la laine, Tant est mole et soef et plaine, Por qu'il en éust tel foison De faire dras de la toison Qui seroit prinse ès blanches bestes, Bien s'en vestiroient as festes Emperéor, ou roi, voire ange, S'il se vestoient de dras lange. Por quoi, bien le poés savoir, Qui tex robes porroit avoir, Moult seroit vestus noblement, Et por ice méismement Les devroit-l'en tenir plus chieres, Car de tex bestes n'i a guieres;
[p. 271] Ils ont attaché dans leurs rets, 21199 Pour ne les détacher jamais, Les noires brebis douloureuses, Lasses, chétives et galeuses, Qui désertèrent le chemin Étroit de l'agnelet divin Où fussent toutes affranchies Et leurs noires toisons blanchies, Pour la large route tenir, Qui les fit aux bas lieux venir En si nombreuse compagnie Que la route en était remplie. Jamais bête passant par là Bonne toison n'y portera Dont on puisse voire drap faire, Si ce n'est quelque horrible haire, Qui, plus qu'un velu peliçon Tout fait de peau de hérisson, Est aiguë et dure et tranchante Quand elle est aux côtes joignante. Des blanches bêtes la toison, Au contraire, si à foison On pouvait avoir de leur laine, Est tant moelleuse et douce et pleine, Que si la carder on voulait, Aux fêtes moult s'en vêtirait, S'il voulait se vêtir de lange[68], Empereur ou roi, voire archange. Car, bien le pouvez-vous savoir, Qui pourrait telle robe avoir (Qu'on doit d'autant plus tenir chère Que de ces bêtes n'y a guère), Moult serait vêtu noblement. Or, le pasteur également
[p. 272] Ne li pastors qui n'est pas nices, 20959 Qui le bestail garde et les lices En ce biau parc, c'est chose voire, Ne lerroit entrer beste noire Por riens qu'en li séust prier, Tant li plaist les blanches trier, Qui bien congnoissent lor bergier, Por ce vont o li herbergier, Et bien sunt par li congnéuës, Par quoi miex en sunt recéuës. Si vous di que le plus piteus, Li plus biau, li plus deliteus De toutes les bestes vaillans, C'est li blans aignelés saillans, Qui les berbis où parc amaine Par son travail et par sa paine. Car bien set se nule en desvoie, Que li leus solement la voie, Qui nule autre chose ne trace Ne mès qu'ele isse de la trace A l'aignel qui mener les pense, Qu'il l'emportera sans deffense, Et la mengera toute vive; Ne l'en puet garder riens qui vive. Seignor, cist aigniaus vous atent, Mès de li nous tairons atant, Fors que nous prions Diex le pere Qu'il par la requeste sa mere, Li doint si les berbis conduire, Que li leus ne lor puisse nuire; Et que par pechié ne failliés Que joer en ce parc n'ailliés, Qui tant est biaus et delitables, D'erbes, de flors tant bien flerables,
[p. 273] Son cher bétail et la clôture 21233 De ce beau parc, à si grand' cure Sait protéger, je vous le dis, Que n'entrerait noire brebis. En vain on le prie et supplie, Avec soin les blanches il trie, Qui bien connaissent leur berger Et vont avec lui s'héberger, Et toujours en sont bien reçues, Car toutes sont de lui connues. Mais le plus beau, le plus piteux, Le plus gent, le plus gracieux, Du troupeau à la blanche laine, C'est celui qui paître les mène A grande peine, à travail grand, Le blanc agnelet bondissant; Car il sait bien, s'il s'en dévoie Quelqu'une, et que le loup la voie Qui toujours guette, le malin, Si la brebis sort du chemin Par où l'agneau mener les pense, Qu'il l'emportera sans défense, Pour toute vive la manger Sans que rien l'en puisse empêcher. Seigneurs, prions donc Dieu le père Qu'à la requête de sa mère A l'agneau qui tous nous attend Et dont nous tairons maintenant, Il donne brebis à conduire A qui le loup ne puisse nuire; Et que ne soyez empêchés D'aller au parc par vos péchés, Qui de tretoutes bonnes choses, De violettes et de roses,