Le roman de la rose - Tome IV

Part 13

Chapter 133,390 wordsPublic domain

[p. 236] Ne forgier en la droite forge, 20361 Pendus soit-il parmi la gorge! Quant tex rieules controva, Vers Nature mal se prova. Cil qui tel mestresse despisent, Quant à rebors ses letres lisent, Et qui por le droit sans entendre, Par le bon chief nes vuelent prendre, Ains parvertissent l'escriture Quant il viennent à la lecture, Ont tous l'escommeniement Qui tous les met à dampnement, Puis que là se vuelent aerdre; Ains qu'il muirent, puissent-il perdre Et l'aumosniere et les estales Dont il ont signes d'estre mâles! Perte lor viengne des pendans A quoi l'aumoniere est pendans! Les martiaus dedans atachiés Puissent-il avoir errachiés! Li grefes lor soient tolu, Quant escrivre n'en ont volu Dedens les précieuses tables Qui lor estoient convenables! Et des charruës et des sos, S'il n'en arent à droit, les os Puissent-il avoir depeciés, Sans jamès estre redreciés! Tuit cil qui ceus voldront ensivre, A grant honte puissent-il vivre! Li lor pechiés ors et orribles Lor soit dolereus et penibles, Qui par tous leus fuster les face, Si que l'en les voie en la face!

[p. 237] Ni forger en la droite forge, 20629 Ceux-là soient pendus par la gorge! Qui telles règles controuva Vers Nature vil se prouva! Oui, que tous ceux qui la méprisent, Quand à rebours ses lettres lisent, Et pour entendre vérité Les prennent du mauvais côté, Et pervertissent l'écriture Quand en viennent à la lecture, Qu'ils aillent à damnation Par l'excommunication, Puisqu'en telle œuvre ils se fourvoient! Avant mourir, que pourrir voient L'aumônière et l'outil sacré Signes de leur virilité, Que les pendants à perte viennent Qui leur aumônière soutiennent, Et qu'enfin leur soient arrachés Les marteaux dedans attachés! Que le poinçon on leur déchire, Dont ils ne veulent pas écrire Dessus les tableaux précieux Qui pourtant leur convenaient mieux! Et que des socs et des charrues, S'ils en font œuvres défendues, Les os soient à fond dépecés Sans jamais être redressés! Et tous ceux qui les voudront suivre A grand' honte puissent-ils vivre! Que leur vice sale et hideux Leur soit pénible et douloureux; Qu'il soit écrit dessus leur face, Et partout fustiger les fasse!

[p. 238] Por Dieu, Seignor, vous qui vivés, 20395 Gardés que tex gens n'ensivés; Soiés es euvres natureus Plus vistes que uns escureus, Et plus legiers et plus movans Que ne puet estre oisel ne vans. Ne perdés pas cest bon pardon, Trestous vos peschiés vous pardon, Por tant que bien i travailliés. Remués-vous, tripés, sailliés, Ne vous lessiés pas refroidir, Ne trop vos membres enroidir; Metés tous vos ostiz en euvre; Assés s'eschaufe qui bien euvre.

CIII

Ce fort excommuniement Met Genius sur toute gent Qui ne se veullent remuer Pour l'espèce continuer.

Arés por Diex, barons, arés, Et vos lignages réparés: Se ne pensés forment d'arer, N'est riens qui les puist réparer. Secorciés-vous bien par devant[62] Aussinc cum por cuillir le vent; Ou, s'il vous plaist, tout nu soiés. Mès trop froit, ne trop chaut n'aiés: Levés à deux mains toutes nuës Les mancherons de vos charruës; Forment as bras les sostenés, Et du soc bouter vous penés

[p. 239] Pour Dieu, seigneurs, vous qui vivez, 20663 Telles gens jamais ne suivez; Soyez en naturelles œuvres, Plus qu'écureuil en ses manœuvres, Plus que l'oiseau ni que les vents, Légers, rapides et mouvants. Gardez ce pardon que je donne; Tous vos péchés je vous pardonne, Pourvu que bien y travailliez, Remuez-vous, sautez, saillez, Mettez tous vos outils en œuvre; Tôt s'échauffe qui bien manœuvre. Ne vous laissez pas refroidir Ni trop vos membres enraidir.

CIII

Ci Génius lit sa sentence Et sur tous l'anathème lance Qui ne se veulent remuer Pour l'espèce continuer.

Pour Dieu, barons, vite à l'ouvrage, Et réparez votre lignage; Retroussez-vous bien par devant[62], Comme pour recueillir le vent, Car il périra, je vous jure, Si de labourer n'avez cure. Voire, au besoin, tout nus soyez, Mais trop chaud ni trop froid n'ayez; Levez à deux mains toutes nues Les mancherons de vos charrues; Bien fort des bras les soutenez, Et du soc bouter vous peinez,

[p. 240] Roidement en la droite voie, 20425 Por miex afonder en la roie, Et les chevaus devant alans, Por Diex ne les lessiés jà lans; Asprement les esperonnés, Et les plus grans cops lor donnés Que vous onques donner porrés, Quant plus parfont arer vorrés: Et les bués as testes cornuës Acoplés as jous des charruës, Réveilliés les as aguillons, A nos bienfaiz vous acuillons; Se bien les piqués et sovent, Miex en arerés par convent. Et quant aré aurés assés, Tant que d'arer serés lassés, Que la besoingne à ce vendra Que reposer vous convendra (Car chose sans reposement Ne puet pas durer longuement), Ne ne porrés recommencier Tantost por l'uevre ravancier; Du voloir ne soiés pas las. Cadmus, au dit dame Palas, De terre ara plus d'ung arpent, Et sema les dens d'un serpent Dont chevalier armé saillirent, Qui tant entr'eus se combatirent, Que tuit en la place morurent, Fors cinq qui si compaignon furent, Et li voldrent secors donner, Quant il dut les murs maçonner De Thebes, dont il fut fondierres. Cis assistrent o li les pierres,

[p. 241] Roidement en la droite sente, 20691 Pour mieux enfoncer dans la fente, Et de devant ne laissez pas Les chevaux ralentir le pas. Que votre main les éperonne Et les plus puissants coups leur donne Que jamais donner vous pourrez, Quand plus creux labourer voudrez, Puis les bœufs aux têtes cornues Accouplez au joug des charrues; De l'aiguillon réveillez-les Pour mériter tous mes bienfaits; Piquez souvent votre attelage, Meilleur sera le labourage. Et lorsque vous aurez assez Labouré, que serez lassés, Quand, après besogne si fière, Le repos sera nécessaire, Ne pouvant lors recommencer Pour la besogne à fin pousser (Car lorsque l'on ne se repose, Longtemps ne dure aucune chose), Pour ce ne vous rebutez pas. Cadmus, au dire de Pallas, Fouilla plus d'un arpent de terre, Puis sema la denture entière D'un serpent, dont guerriers armés, Soudain nés, se sont escrimés Si fort, qu'en la place moururent, Fors cinq qui ses compagnons furent, Et lui vinrent secours donner, Quand il dut les murs maçonner De Thèbes que tous six bâtirent; Avec lui les pierres assirent

[p. 242] Et li pueplerent sa cité 20459 Qui est de grant antiquité. Moult fist Cadmus bonne semence, Qui le sien pueple ainsinc avance; Se vous ausinc-bien commenciés, Vos lignaiges moult avanciés. Si r'avés-vous deus avantaiges Moult grans à sauver vos lignaiges; Se le tiers estre ne volés, Moult avés les sens afolés. Si n'avés c'ung sol nuisement, Deffendés-vous proeusement: D'une part iestes assailli, Trois champions sunt moult failli, Et bien ont deservi à batre, S'il ne puéent le quart abatre. Trois serors sunt, se nel' savés, Dont les deus à secors avés: La tierce solement vous grieve, Qui toutes les vies abrieve. Sachiés que moult vous reconforte Cloto, qui la quenoille porte, Et Lachesis qui les filz tire; Mès Atropos ront et descire Quanque ces deus puéent filer: Atropos vous bée à guiler. Ceste qui parfont ne forra, Tous vos lignages enforra, Et vait espiant vous méismes: Onc pire beste ne véismes, N'avés nul anemi greignor. Seignor merci, merci Seignor; Souviengne-vous de vos bons peres Et de vos anciennes meres;

[p. 243] Et lui peuplèrent sa cité 20727 Qui est de haute antiquité. Moult fit ainsi bonne semence Cadmus, qui le sien peuple avance. Or donc comme lui commencez, Et vos lignages avancez; Car vous avez deux avantages Moult grands, pour sauver vos lignages; Si le tiers être ne voulez, C'est qu'avez les sens affolés. Vous n'avez qu'un seul adversaire; Faites-lui résistance fière. Trop lâches sont, à mon avis, Trois champions d'un assaillis, S'ils ne peuvent tous trois l'abattre, Et bien méritent se voir battre. Sachez-le donc, il est trois sœurs Dont deux avez pour défenseurs; Seule la tierce vous assiége: C'est celle qui vos jours abrége. Par sa quenouille tout d'abord Clytho vous est grand réconfort Et Lachézis qui les fils tire; Mais Atropos rompt et déchire Tout ce que filent ces deux-là. Jamais elle ne cherchera Qu'à vous nuire. La douloureuse, Sans que profondément ne creuse, Vos lignages enfouira Et vous-mêmes guette déjà. Oncques plus détestable bête On ne vit de sa proie en quête, Et vous n'avez pire ennemi. Pitié, seigneurs; seigneurs, merci!

[p. 244] Selonc lor faiz les vos ligniés, 20493 Gardés que vous ne forligniés. Qu'ont-il fait, prenés vous i garde? S'il est qui lor proece esgarde, Il se sunt si bien deffendu, Qu'il vous ont cest estre rendu; Se ne fust lor chevalerie, Vous ne fussiés pas or en vie. Moult orent de vous grant pitié Par amors et par amitié; Pensés des autres qui vendront, Qui vos lignages maintendront, Ne vous laissiés pas desconfire, Grefes avés, pensés d'escrire, N'aiés pas les bras emmoflés. Martelés, forgiés et soflés, Aidiés Cloto et Lachesis, Si que, se des filz cope sis Atropos qui tant est vilaine, Il en resaille une douzaine. Pensés de vous monteplier, Si porrés ainsinc conchier La felonnesse, la revesche Atropos, qui tout empéesche.

* * * * *

Ceste lasse, ceste chetive, Qui contre les vies estrive, Et des mors a le cuer si baut, Norrist Cerberus le ribaut Qui tant desire lor morie, Qu'il en frit tout de lecherie, Et de fain erragié morust, Se la garce nel' secorust.

[p. 245] Souvenez-vous de vos bons pères 20761 Et de vos vénérables mères; Sur leurs faits les vôtres lignez, Surtout jamais ne forlignez. A leurs faits ne prenez-vous garde? Pour qui leur prouesse regarde, Leurs jours ils ont tant défendu Qu'ils vous ont cet être rendu; Ne fût-ce leur chevalerie, Vous ne seriez ce jour en vie. Moult ils eurent de vous pitié Par amour et par amitié. Ne vous laissez pas déconfire; Poinçons avez, pensez d'écrire, N'ayez les bras emmitouflés; Martelez, forgez et soufflez. Songez qu'il faut que d'autres viennent Et qui vos lignages maintiennent; Aidez Clotho et Lachézis Pour que si des fils coupe six Atropos, qui tant est vilaine, Il en renaisse une douzaine; Pensez à vous multiplier, Et vous pourrez lors défier La félonnesse, la revêche, Cette Atropos qui tout empêche. La lasse et chétive Atropos, Qui tant s'acharne sur nos os, Et qui, lorsque la mort nous navre, Tant rit devant notre cadavre, Le ribaud Cerbère nourrit Qui de son côté tant jouit A chaque nouvelle tuerie, Qu'il en frémit de lécherie

[p. 246] Car s'el ne fust, il ne péust 20525 Jamès trover qui le péust. Ceste de li pestre ne cesse; Et por ce que soef le presse[63], Cist mastins li pent as mameles Qu'el a tribles, non pas jumeles. Ses trois groins en son sain li muce, Et la groignoie et tire et suce. N'onc ne fu, ne jà n'iert sevrés, Si ne quiert-il estre abevrés D'autre let, ne ne li demande Estre péus d'autre viande, Fors solement de cors et d'ames; Et el li giete hommes et fames A monciaus en sa trible geule. Ceste là li pest toute seule, Et tous jors emplir la li cuide, Mès el la trueve tous jors vuide, Combien que de l'emplir se paine. De son relief sunt en grant paine Les trois ribaudes felonnesses, Des felonnies vengeresses, Alecto et Thesiphoné, Car de chascune le non é. La tierce ra non Megera Qui tous, s'el puet, vous mengera. Ces trois en enfer vous atendent; Ceus lient, batent, fustent, pendent, Hurtent, hercent, escorchent, foulent, Noient, ardent, greillent et boulent Devant les trois prevoz léans En plain consistoire séans, Ceus qui firent les felonnies Quant il orent ès cors les vies.

[p. 247] Et de faim enragé mourrait 20795 Si la garce tant ne l'aidait. Car nulle, hormis elle peut-être, Ne trouverait-il pour le paître. Elle le paît à chaque instant, Et quand la soif le va pressant, Lors il se pend à ses mamelles Qu'elle a triples, non pas jumelles, Et suce et grogne, et sur son sein Étale son triple grouin. Son nourrisson elle ne sevre Jamais, et pour calmer sa fièvre Ne lui verse pas d'autre lait Ni d'autre aliment ne le paît, Fors seulement de corps et d'âmes. Elle lui jette hommes et femmes En sa triple gueule à monceaux, Car il ne veut autres morceaux; Toujours emplit la gueule avide, Mais constamment la trouve vide, Combien qu'elle s'aille peinant. Ses reliefs guettent fixement Les trois ribaudes félonnesses De tous les crimes vengeresses: C'est Alecto, Tysiphonè (Car de chacune le nom sai), Et la troisième, c'est Mégère Qui tous vous dévorer espère. Elles attendent en enfer Pour fustiger, pendre, étouffer, Noyer, fouler, écorcher, battre, Piller, griller, rôtir en l'âtre, Devant les trois prévôts béants En plein consistoire séants,

[p. 248] Cil par lor tribulacions 20559 Escorcent les confessions De tous les maus qu'il onques firent Dès icele ore qu'il nasquirent. Devant eus tous li pueple tremble. Si sui-ge trop coars, ce semble, Se ces prevoz nomer ci n'os: C'est Radamantus et Minos, Et le tiers Eacus lor frere. Jupiter à ces trois fu pere. Cist trois, si cum l'en les renomme, Furent au siecle si prodomme, Et justice si bien maintindrent, Que juges d'enfer en devindrent. Tel guerredon lor en rendi Pluto qui tant les attendi, Que les ames des cors partirent, Où tel office déservirent.

* * * * *

Por Diex, seignor, que là n'ailliés, Contre les vices batailliés, Que Nature nostre maistresse Me vint hui conter à ma messe: Tous les me dist, onc puis ne sis[64]. Vous en troverés vingt et sis Plus nuisans que vous ne cuidiés; Et se vous estes bien vuidiés De l'ordure de tous ces vices, Vous n'enterrés jamès ès lices Des trois garces devant nommées Qui tant ont males renommées, Ne ne craindrés les jugemens Des prevos plains de dampnemens.

[p. 249] Ceux qui firent les félonies 20829 Durant tout le cours de leurs vies. Ceux-là, par tribulations, Arrachent les confessions De tretous les maux qu'accomplirent Les humains du jour qu'ils naquirent. Mais trop couard je semblerais Si ces prévôts nommer n'osais. Jupiter des trois fut le père: C'est Minos des autres le frère, Eaque et Rhadamante enfin, Devant qui tout le genre humain Tremble. Des trois comme on les nomme, Chacun était si bon prud'homme Et justice si bien maintint, Que juge dans l'enfer devint. Par leurs vertus ils méritèrent, Quand leurs âmes leurs corps quittèrent, Que Pluton ce divin mandat Pour récompense leur donnât. Pour Dieu, seigneurs, bataille dure, Livrez aux vices que Nature A la messe me vint ce jour, Toute en pleurs, compter sans détour. Céans je viens de les entendre; D'horreur c'est à votre cœur fendre! Vous en trouverez vingt et six, Mais quand vous vous serez blanchis De l'ordure de tous les vices, Vous n'entrerez jamais aux lices Ni ne craindrez les jugements Des prévôts pleins de damnements, Ni des garces devant nommées Qui tant ont males renommées.

[p. 250] Ces vices conter vous voldroie, 20591 Mès d'outrage m'entremetroie; Assés briefment les vous expose Li jolis Rommant de la Rose: S'il vous plaist, là les regardés, Por ce que d'aus miex vous gardés. Pensés de mener bonne vie, Aut chascuns embracier s'amie, Et son ami chascune embrace, Et baise, et festoie, et solace; Et loiaument vous entr'amés, Jà n'en devés estre blasmés; Et quant assés aurés joé, Si cum ge vous ai ci loé, Pensés de vous bien confessier Por bien faire, et por mal lessier, Et reclamés le Roi célestre Que Nature reclame à mestre. Cil en la fin vous secorra, Quant Atropos vous enforra: Cil est salus de cors et d'ame, C'est li biau miroer ma dame; Ja ma dame riens ne séust, Se ce bel miroer n'éust. Cil la governe, cil la rieule, Ma dame n'a point d'autre rieule, Quanqu'ele set, il li aprist Quant à chamberiere la prist. Or voil, Seignor, que ce sermon Mot à mot, si cum vous sermon, Et ma dame ainsinc le vous mande, Que chascuns si bien i entende (Car l'en n'a pas tous jors son livre, Si r'est uns grans anuis d'escrivre),

[p. 251] Si trop abuser ne craignais 20863 Ces vices je vous conterais; Mais moult brèvement les expose Le joli Roman de la Rose. Là s'il vous plait les regarder, Vous pourrez d'eux mieux vous garder. Pensez à mener bonne vie; Que chacun embrasse sa mie Et festoie, et pour son amant Que chaque amie en fasse autant. Aimez-vous de toute votre âme, Et jamais vous n'aurez de blâme; Et quand vous aurez travaillé, Comme je vous l'ai conseillé, A confesse implorez le maître De Nature, Dieu le grand prêtre, Qui en la fin vous secourra, Quand Atropos vous détruira. C'est le salut de corps et d'âme, C'est le beau miroir de ma dame; Oncques ma dame n'eût rien su Si ce beau miroir n'eût tenu, Qui la gouverne et qui la règle (Ma dame n'a point d'autre règle). Ce qu'elle sait il lui apprit Quand pour chambrière il la prit. Or pour que chacun bien entende (Et ma dame aussi le demande), Seigneurs, mot à mot la leçon Qu'elle mit en ce beau sermon (Car livre on ne peut toujours lire, Et c'est trop grand ennui d'écrire), Par cœur je veux que l'appreniez Pour que, n'importe où vous veniez,

[p. 252] Que tout par cuer les retengniés, 20625 Si qu'en quel leu que vous vengniés, Par bors, par chastiaus, par cités, Et par viles les recités, Et par yver et par esté, A ceus qui ci n'ont pas esté. Bon fait retenir la parole, Quant ele vient de bonne escole, Et meillor la fait raconter; Moult en puet-l'en en pris monter. Ma parole est moult vertueuse, Ele est cent tans plus précieuse Que saphirs, rubis, ne balai. Biaus seignor, ma dame en sa lai A bien mestiers de preschéors Por chastier les pechéors Qui de ses rigles se desvoient, Que tenir et garder devroient. Et se vous ainsinc préeschiés, Jà ne serés empéeschiés, Selonc mon dit et mon acort, Mès que le fait au dit s'acort, D'entrer où parc du champ joli Où ses brebis conduit o li Saillant devant par les herbis Le fiz de la virge berbis, O toute sa blanche toison, En prez qui, non pas à foison, Mès à compaignie escherie, Par l'estroite sente serie Qui toute est florie et herbuë, Tant est poi marchie et batuë, S'en vont les berbietes blanches, Bestes debonnaires et franches,

[p. 253] Par cité, château, bourg ou ville, 20897 Les récitiez comme évangile, Et par hiver, et par été, A ceux qui ci n'ont pas été. Bon fait retenir la parole Quand elle vient de bonne école, Et meilleure est à raconter, On en peut moult en prix monter. Ma parole est moult vertueuse; Elle est certes plus précieuse Que saphirs et rubis cent fois. Beaux seigneurs, ma dame ses lois A grand besoin que les bons prêchent Pour châtier tous ceux qui pèchent, Ses bonnes règles violant, Que si bon fait garder pourtant. Et si vous faites bien en sorte Que, faits et dits, tout se rapporte En vous, si l'exemple prêchez, Vous ne serez point empêchés D'entrer en la gente pâture Où ses brebis mène à grand'cure Bondissantes par les herbis, Le fils de la vierge brebis A la toison blanche et jolie. Là-haut, en gente compagnie, Mais non pas à foison, l'Agneau Divin conduit son blanc troupeau A la verdoyante prairie, Par l'étroite sente fleurie Couverte d'un gazon touffu, Tant il est peu des pieds battu; Là vont les brebiettes blanches, Bêtes débonnaires et franches,

[p. 254] Qui l'herbete broutent et paissent, 20659 Et les floretes qui là naissent. Mès sachiés qu'il ont là pasture De si vertueuse nature, Que les délitables floretes Qui là naissent fresches et netes, Que cuillent où printens puceles, Tant sunt fresches, tant sunt noveles, Cum esteles reflamboians Par les herbetes verdoians Au matinet à la rousée, Tant ont toute jor ajornée De lor propres biautés naïves; Fines colors, fresches et vives N'i sunt pas au soir enviellies, Ains i puéent estre cuellies Itex le soir comme le main, Qui au cuellir vuet metre main; N'el ne sunt point, sachiés de certes, Ne trop closes, ne trop overtes, Ains flamboient par les herbages El meillor point de lor aages: Car li solaus léens luisans, Qui ne lor est mie nuisans, Ne ne degaste les rousées Dont el sunt toutes arousées, Les tient adés en biautés fines, Tant lor adoucist les racines. Si vous di que les berbietes Ne des herbes, ne des floretes Jamès tant brouter ne porront, Cum tous jors brouter les vorront, Que tous jors nes voient renaistre, Tant les sachent brouter ne paistre.