Le roman de la rose - Tome IV

Part 12

Chapter 123,447 wordsPublic domain

[p. 216] Et à dame Venus m'amie, 20041 Puis à toute la baronnie, Fors solement à Faus-Semblant, Por qu'il s'aut jamès assemblant Avec les felons orguilleus, Les ypocrites perilleus Desquex l'escriture recete Que ce sunt li pseudo-prophete. Si r'ai-ge moult soupeçonneuse Astenance d'estre orguilleuse, Et d'estre à Faus-Semblant semblable, Tout semble-ele humble et charitable. Faus-Semblant, se plus est trovés Avec tiex traïstres provés, Jà ne soit en ma saluance, Ne li, ne s'amie Astenance, Trop sunt tex gens à redouter; Bien les déust Amors bouter Hors de son ost, s'il li pléust, Se certainement ne séust Qu'il li fussent si nécessaire, Qu'il ne péust sans eus riens faire; Mès s'il sunt advocaz por eus En la cause as fins amoreus, Dont lor mal soient alegié, Cist barat lor pardone-gié. Alés, Amis, au diex d'Amors Porter mes plains et mes clamors, Non pas por ce qu'il droit m'en face, Mès qu'il se conforte et solace Quant il orra ceste novele Qui moult li devra estre bele, Et à nos anemis grevaine, Et laist ester, ne li soit paine,

[p. 217] Que Nature tous ses saluts 20307 Lui mande, et à dame Vénus En même temps, ma douce amie, Puis à toute la baronnie, Fors seulement à Faux-Semblant, Puisqu'il va toujours s'assemblant Avec la gent fourbe, envieuse, Félonne, hypocrite, orgueilleuse, Ceux qu'appellent nos saints écrits: Les faux prophètes, les maudits. Abstinence aussi je soupçonne D'être orgueilleuse et moult félonne, Avec son air humble et dolent, En tout semblable à Faux-Semblant. Pour eux n'est pas ma révérence, Ni lui ni sa mie Abstinence, S'ils sont encor tous deux trouvés Avec tels mécréants prouvés; Car telle gent trop je redoute. J'aimerais mieux qu'Amour sans doute Les chassât de l'ost sans merci; Mais je sais trop combien aussi Lui est ce couple nécessaire, Puisqu'il ne peut sans eux rien faire. Mais dès qu'ils soutiennent tous deux La cause des fins amoureux, Qui peut par eux devenir bonne, Toute leur fourbe leur pardonne. Allez, Ami. Au Dieu d'Amour Portez mes plaintes sans séjour, Non pas pour que droit il m'en fasse, Mais pour que sa douleur s'efface Quand cette nouvelle ouïra, Qui moult belle être lui devra

[p. 218] Le souci que mener l'en voi. 20075 Dites-li que là vous envoi Por tous ceus escommenier Qui nous vuelent contrarier, Et por assodre les vaillans Qui de bon cuer sunt travaillans As rieules droitement ensivre Qui sunt escrites en mon livre, Et forment à ce s'estudient Que lor lignage monteplient, Et qui pensent de bien amer, Car ges doi tous amis clamer Por lor ames metre en délices, Mès qu'il se gardent bien des vices Que j'ai ci-devant racontés, Et qu'il facent toutes bontés. Pardon qui lor soit soffisans Lor donnés, non pas de dix ans, Nel' priseroient ung denier; Mès à tous jors pardon plenier De trestout quanque fait auront, Quant bien confessé se seront. Et quant en l'ost serés venus Où vous serés moult chier tenus, Puis que salués les m'aurois[57], Si cum saluer les saurois, Publiés-lor en audience Cest pardon et ceste sentence Que ge voil que ci soit escrite.

_L'Acteur._

Lors escrit cil, et cele dite,

[p. 219] Et pour ses ennemis fâcheuse, 20341 Et qu'il calme sa peine affreuse Tantôt et son mortel souci. Dites-lui que vient mon ami Pour que tous il excommunie Ceux qui lui font telle avanie Et pour absoudre les vaillants, Qui de bon cœur sont travaillants A droitement les règles suivre Qui sont écrites en mon livre, Et ne cessent d'étudier Leur lignage à multiplier, A bien aimer toute leur vie. D'eux je dois me clamer l'amie Pour mettre en délices leurs cœurs. Mais qu'ils se gardent des laideurs Que j'ai ci-devant racontées, Et soient d'eux les vertus goûtées. Donnez-leur pardon suffisant, Non pas de dix ans seulement, Car ils ne le priseraient guère, Mais absolution plénière De tout ce que fait ils auront, Quand bien confessés se seront. Puis à l'ost, dès votre arrivée, Qui sera moult chère trouvée, Lorsque salués les aurez, Comme les aurais salués, Publiez-leur en audience Le pardon avec la sentence Que vous allez mettre en écrit.

_L'Auteur._

Lors elle dicte et il écrit.

[p. 220] Puis la séelle, et la li baille, 20105 Et li prie que tost s'en aille; Mès qu'ele soit ainçois assoste De ce que son penser li oste. Si-tost cum ot esté confesse Dame Nature la déesse, Si cum la loi vuet et li us, Li vaillans prestres Genius Tantost l'assot, et si li donne Penitence avenant et bonne Selonc la grandor du meffait Qu'il pensoit qu'ele éust forfait: Enjoint-li qu'ele demorast Dedens sa forge et laborast, Si cum ains laborer soloit Quant de neant ne se doloit, Et son servise adès féist Tant qu'autre conseil i méist Li rois qui tout puet adrecier, Et tout faire et tout depecier.

_Nature._

Sire, dist-ele, volentiers.

_Genius._

Et ge m'en voi endementiers, Dist Genius, plus que le cors, Por faire as fins amans secors, Mès que désafublés me soie De ceste chasuble de soie, De cest aube et de cest rochet.

_L'Acteur._

Lors va tout pendre à ung crochet,

[p. 221] Puis le pli scelle et le lui baille 20373 Nature, et dit qu'il s'en aille, Mais requiert absolution, S'elle fait quelque omission. Sitôt qu'eût fini sa confesse Dame Nature la déesse, Comme la loi veut et les us, Le vaillant prêtre Génius Tantôt l'absout et puis lui donne Pénitence avenante et bonne, Selon la grandeur du méfait Qu'il estime qu'elle a forfait. Il lui dit qu'elle est toute quitte Si dans sa forge tout de suite Elle retourne travailler, Comme avant, sans plus larmoyer, Et si toujours fait son service, Jusqu'à ce que l'en affranchisse Le roi qui peut tout redresser Et tout faire et tout dépecer.

_Nature._

Moult volontiers, sire, dit-elle.

_Génius._

Or je m'en vais à tire d'aile, Dit Génius, pendant ce temps Porter secours aux fins amants; Mais il faut que me désaffuble De cette soyeuse chasuble, De cette aube et de ce rochet.

_L'Auteur._

Lors va tout pendre à un crochet,

[p. 222] Et vest sa robe seculiere 20133 Qui mains encombreuse li ere, Si cum il alast karoler, Et prent eles por tost voler.

CI

Comment damoiselle Nature Se mist pour forgier à grand cure En sa forge présentement; Car c'estoit son entendement.

Lors remaint Nature en sa forge, Prent ses martiaus, et fiert et forge Trestout ausinc comme devant: Et Genius plus tost que vent Ses eles bat, et plus n'atent, En l'ost s'en est venus atant. Mès Faus-Semblant n'i trova pas, Partis s'en iert plus que le pas Dès-lors que la Vielle fu prise, Qui m'ovri l'uis de la porprise, Et tant m'ot fait avant aler, Qu'à Bel-Acueil me loit parler. Il n'i volt onques plus atendre, Ains s'enfoï sans congié prendre. Mès sans faille, c'est chose atainte, Il trueve Astenance-Contrainte Qui de tout son pooir s'apreste De corre après à si grant heste, Quant el voit li prestre venir, Qu'envis la péust-l'en tenir: Car o prestre ne se méist, Por quoi nus autres la véist,

[p. 223] Et vêt sa robe séculière, 20401 Moult plus commode et moins sévère, Comme s'il allait karoler, Et prend des ailes pour voler.

CI

Comment damoiselle Nature Se mit pour forger à grand' cure En sa forge présentement, Car c'était son commandement.

Lors rentre Nature en sa forge, Prend ses marteaux, et frappe et forge Avec ardeur, comme devant. Génius, plus prompt que le vent, Des ailes bat sans plus attendre Et dans l'ost est venu descendre. Mais Faux-Semblant n'y trouva pas Qui tôt, plus vite que le pas, S'enfuit, quand la Vieille fut prise, Qui m'avait ouvert par surprise L'huis du pourpris et fait aller A Bel-Accueil pour lui parler; Oncques n'y voulut plus attendre Et décampa, sans congé prendre. Mais céans encore, il paraît, Contrainte-Abstinence restait, Qui de tout son pouvoir se hâte De courre après, en si grand' hâte, Lorsque voit le prêtre venir, Qu'à peine on l'eût pu retenir, Car elle craint d'être aperçue Par aucun prêtre entretenue,

[p. 224] Qui li donnast quatre besans, 20163 Se Faus-Semblant n'i fust présens. Genius, sans plus de demore En icele méismes hore, Si cum il dut, tous les saluë; Et l'achoison de sa venuë, Sans riens metre en obli, lor conte. Ge ne vous quier jà faire conte De la grant joie qu'il li firent, Quant ces noveles entendirent, Ains voil ma parole abregier Por vos oreilles alegier: Car maintes fois cis qui préesche, Quant briefment ne se despéesche, En fait les auditeurs aler, Par trop prolixement parler. Tantost li diex d'Amors afuble A Genius une chasuble; Anel li baille, et croce et mitre, Plus clere que cristal ne vitre; Ne quieren: autre parement, Tant ont grant entalentement D'oïr cele sentence lire. Venus qui ne cessoit de rire, Ne ne se pooit tenir coie, Tant par estoit jolive et gaie, Por plus enforcier l'anatesme, Quant il aura finé son tesme, Li met où poing ung ardant cierge Qui ne fu pas de cire vierge. Genius, sans plus terme metre, S'est lors, por miex lire la letre Selonc les faiz devant contés, Sor ung grant eschafaut montés;

[p. 225] Lui donnât-on triple besant, 20431 Si Faux-Semblant n'est là présent. Génius, sans plus de demeure, Comme il le devait, et sur l'heure, Les salue avec onction Et de sa course la raison, Sans rien mettre en oubli, leur conte. Je ne veux pas vous faire conte (Mais veux ma parole abréger Pour vos oreilles soulager) Du grand soulas que tous lui firent Quand ces nouvelles entendirent. Car pour prolixement parler, S'en fait les auditeurs aller Souventes fois celui qui prêche, Quand brèvement ne se dépêche. Dieu d'Amours affuble, sans plus, D'une chasuble Génius; Anneau lui baille, et crosse et mitre Plus clairs que cristal ni que vitre, Sans chercher autre parement, Tant est grand leur empressement D'ouïr cette sentence lire. Vénus, qui ne cesse de rire Et son corps ne peut tenir coi, Adorable dans son émoi, Pour plus renforcer l'anathême, Quand il aura fini son thême. Au poing lui met un cierge ardent, De cire vierge? Non, vraiment. Génius, sans plus terme mettre, S'est lors, pour mieux lire la lettre, Selon ce que vous ai conté, Sur un grand échafaud monté.

[p. 226] Et li barons sistrent par terre, 20197 N'i voldrent autres sieges querre; Et cil sa chartre lor desploie, Et sa main entor soi tornoie, Et fait signe, et dist que se taisent; Et cil cui les paroles plaisent, S'entreguignent et s'entreboutent, Atant se taisent et escoutent; Et par tex paroles commence La diffinitive sentence:

CII

Comment presche par très-grant cure Les commandemens de Nature Le vaillant prestre Genius, En l'ost d'Amours, present Venus; Et leur fait à chascun entendre Tout ce que Nature veult tendre.

De l'autorité de Nature Qui de tout le monde a la cure, Comme vicaire et connestable A l'emperéor pardurable, Qui siet en la tor soveraine De la noble cité mondaine Dont il fist Nature menistre, Qui tous les biens i amenistre Par l'influence des esteles, Car tout est ordené par eles Selonc les droiz emperiaus Dont Nature est officiaus, Qui toutes choses a fait nestre, Puis que cis mondes vint en estre,

[p. 227] Les barons à terre s'assoient, 20465 Autres sièges quérir n'envoient, Et lui, sa charte déployant, La main entour soi tournoyant, Leur fait signe et dit qu'ils se taisent, Et la foule à qui ces mots plaisent. S'entre-guigne et pousse un instant, Et se tait enfin écoutant. Or par ces paroles commence La définitive sentence:

CII

En l'ost d'Amour, devant Vénus, Oyez ci comment Génius, Le vaillant prêtre, par grand' cure, Les commandements de Nature A chacun prêche et leur apprend A quelle œuvre Nature tend.

Par l'autorité de Nature Oui de tout le monde a la cure, Connétable et grand serviteur Du sempiternel empereur, Qui sied en la tour souveraine De la noble cité mondaine, Dont Nature ministre il fit, Qui tout administre et régit Des étoiles par l'influence Qui toutes règlent l'ordonnance Selon le droit impérial Dont Nature est l'official, Qui toutes choses a fait naître Dès que le monde reçut l'être,

[p. 228] Et lor donna terme ensement 20227 De grandor et d'acroisement; N'onques ne fist riens por néant Sous le ciel qui va tornoiant Entor la terre sans demore, Si haut dessouz comme desore; Ne ne cesse ne nuit, ne jor, Mès tous jors torne sans sejor: Soient tuit escommenié Li desloial, li renié, Et condampné sans nul respit Qui les euvres ont en despit, Soit de grant gent, soit de menuë, Par qui Nature est sostenuë. Et cis qui de toute sa force De Nature garder s'efforce, Et qui de bien amer se paine, Sans nule pensée vilaine, Mès que loiaument i travaille, Floris en paradis s'en aille, Mès qu'il se face bien confés, G'en prens sor moi trestout les fés De tel pooir cum ge puis prendre, Jà pardon n'en portera mendre. Mal lor ait Nature donné As faus dont j'ai ci sermonné, Grefes, tables, martiaus, enclumes[58], Selonc les lois et les coustumes, Et sos à pointés bien aguës A l'usage de ses charruës, Et jachieres non pas perreuses, Mès plantéives et herbeuses, Qui d'arer et de cerfoïr Ont mestier, qui en vuet joïr,

[p. 229] Et limita pareillement 20495 Leur grandeur, leur accroissement, Qui ne fit nulle chose vaine Dessous le ciel, qui se promène Entour la terre, nuit et jour, Et toujours tourne sans séjour, Et toujours garde sa distance, Quand dessus ou dessous s'avance: Que soient tous excommuniés Les desloyaus, les reniés, Et condamnés sans pitié vaine, Qui les œuvres prennent en haine D'où reçoit Nature soutien, Soit grands seigneurs, soit gens de rien! Mais tel qui de toute sa force De Nature garder s'efforce Et bien aime, comme il le doit, S'en aille au paradis tout droit! Il en aura grâce plénière, Car, autant que je le puis faire, S'il observe de Dieu la loi, De ce jour, je prends tout sur moi.

* * * * *

Que, selon les lois et coutumes, Poinçons, tables, marteaux, enclumes[58], Mais pour leur malheur, soient donnés Par Nature à ces forcenés, Et socs à pointes bien aiguës A l'usage de ses charrues, Et terrains non pas rocailleux, Mais plantureusement herbeux, Qui de culture et d'arrosage Ont besoin, quand arrive l'âge,

[p. 230] Quant il n'en vuelent laborer, 20261 Por li servir et honorer; Ains vuelent Nature destruire, Quant ses enclumes vuelent fuire, Et ses tables et ses jachieres, Qu'el fist précieuses et chieres, Por ses choses continuer, Que mort ne les poïst tuer. Bien déussent avoir grant honte Cil desloial dont ge vous conte, Quant il ne daignent la main metre Es tables por escrire letre, Ne por faire emprainte qui pere. Moult sunt d'entencion amere, Qu'el devendront toutes mossuës S'el sunt en oidive tenuës, Quant sans cop de martel ferir Lessent les enclumes perir. Or s'i puet la ruïlle embatre, Sans oïr marteler, ne batre; Les jachieres, qui n'i refiche Le soc, redemorront en friche, Vis les puisse-l'en enfoïr, Quant les ostilz osent foïr Que Diex de sa main entailla, Quant à ma dame les bailla, Qui por ce les li volt baillier, Qu'el séust autiex entaillier, Por donner estres pardurables As créatures corrumpables. Moult euvrent mal, et bien le semble; Car se tretuit li homme ensemble Soixante ans foïr les voloient, Jamès hommes n'engenderroient.

[p. 231] Puisqu'ils ne veulent pas ouvrer 20527 Pour la servir et honorer! Quand ses tables ni ses jachères Qu'elle fit si belles et chères, Pour ses œuvres continuer Que Mort ainsi ne peut tuer, Quand ses enclumes ils méprisent, Oui, c'est Nature qu'ils détruisent. Certe, ils devraient grand' honte avoir, Ces monstres qu'ici vous fais voir, Quand ils ne daignent la main mettre Aux tables, pour écrire lettre, Ni laisser leur empreinte. Ils sont Trop amers! Car tôt deviendront Les enclumes toutes moussues S'elles sont oisives tenues, Quand, sans coup de marteau férir, Ils les laissent ainsi périr. Les jachères, si l'on n'y fiche Le soc, demeureront en friche; De rouille l'enclume bientôt Rougit, quand se tait le marteau. Que tout vivants enfouis soient Tous ceux qui les outils n'emploient Que Dieu de sa main a taillés, Et qu'à ma dame il a baillés Pour donner la vie éternelle A créature temporelle, Car il les lui voulut bailler Pour qu'elle en sût d'autres tailler. Ceux-là font mal, et bien le semble, Car si tous les hommes ensemble Les voulaient laisser soixante ans, Ils n'engendreraient point d'enfants,

[p. 232] Et se ce plaist à Diex sans faille, 20295 Dont vuet-il que le monde faille, Ou les terres demorront nuës A pueplier as bestes muës, S'il noviaus hommes ne faisoit, Se refaire les li plaisoit, Ou ceus féist résusciter Por la terre arriers habiter; Et se cil virge se tenoient Soixante ans, de rechief faudroient, Si que, se ce li devoit plaire, Tous jors les auroit à refaire. Et s'il ert qui dire volsist Que Diex le voloir en tolsist A l'ung par grace, à l'autre non, Por ce qu'il a si bon renon, N'onques ne cessa de bien faire, Donc li redevroit-il bien plaire, Que chascuns autretel féist, Si qu'autel grace en li méist. Si r'aurai ma conclusion Que tout aille à perdicion. Ge ne sai pas à ce respondre, Se foi n'i vuet créance espondre; Car Diex en lor commencement Les ame tous onniement, Et donne raisonnables ames Ausinc as hommes cum as fames. Si croi qu'il voldroit de chascune, Non pas tant seulement de l'une, Que le meillor chemin tenist Par quoi plus-tost à li venist. S'il vuet donques que virge vive Aucuns, por ce que miex le sive,

[p. 233] Et les terres resteraient nues 20561 A repeupler aux bêtes mues, Ou bien c'est que Dieu, sans mentir, Veut laisser le monde périr, A moins qu'il ne lui plaise faire Nouveaux hommes naître sur terre Ou bien les morts ressusciter Pour la terre encore habiter. Et si voulaient rester pucelles Soixante ans toutes les femelles, Déréchef le monde mourrait, A refaire toujours serait. Et si quelqu'un dit que par grâce Dieu fait que tel vouloir trépasse Au cœur de l'un, de l'autre non (Car il a certes bon renom Et ne cessera de bien faire), Donc il lui dut sans doute plaire Que chacun de la sorte agît, Pourquoi telle grâce en lui mit: Adonc il me faudra conclure A perdition de Nature. Car certes je ne sais comment Répondre à ce bel argument, Si la Foi, par bonne sentence, N'éclaircit pareille croyance. Car Dieu, dès le commencement, Les aime tous également Et donne raisonnables âmes Aux hommes aussi bien qu'aux femmes, Et je crois qu'il veut que chacun, Et non pas tant seulement l'un, Toujours le meilleur chemin tienne Par lequel à lui plus tôt vienne.

[p. 234] Des autres por quoi nel' vorra? 20329 Quele raison l'en destorra? Donc semble-il qu'il ne li chausist Se généracion fausist. Qui voldra respondre, respoingne[59], Ge ne sai plus de la besoingne: Viengnent devin qui en devinent[60], Qui de ce deviner ne finent.

* * * * *

Mès cil qui des grefes n'escrivent, Par qui les mortex tous jors vivent, Es beles tables précieuses Que Nature, por estre oiseuses, Ne lor avoit pas aprestées, Ains lor avoit por ce prestées Que tuit i fussent escrivans, Cum tuit et toutes en vivans. Cil qui les deux martiaux reçoivent, Et n'en forgent si cum il doivent Droitement sus la droite enclume; Cil qui lor peschiés si enfume Par lor orgoil qui les desroie, Qu'il despisent la droite voie Du champ bel et plantéureus, Et vont comme maléureus Arer en la terre déserte, Où lor semence va à perte, Ne jà n'i tendront droite ruë, Ains vont bestornant la charruë, Et conferment lor euvres males Par excepcions anormales, Quant Orphéus vuelent ensivre[61], Qui ne sot arer ne escrivre,

[p. 235] S'il impose aux uns de rester 20595 Vierges, pour son los mériter, Pourquoi pas les autres de même? Quelle est donc sa raison suprême? A ce compte, peu lui ferait Si génération manquait. Qui voudra répondre réponde; C'est pour moi chose trop profonde; Aux devins je laisse le soin[60], S'ils peuvent, d'éclaircir ce point. Mais ceux qui des poinçons n'écrivent, Par qui les mortels toujours vivent, Sur les belles tablettes, las! Que la Nature n'avait pas Pour rester vierges apprêtées, Mais leur avait pour ce prêtées Que tous y fussent écrivants Et toutes, tant que sont vivants: Ceux qui les deux marteaux reçoivent Et n'en forgent pas comme ils doivent Sur la bonne enclume, tous ceux Qui masquent leurs vices honteux D'un vain orgueil qui les dévoie, Et méprisent la bonne voie Du terrain bel et plantureux, Et s'en vont comme malheureux, De travers tournant la charrue, Par une abominable rue, Labourer en terrain désert Où toute semence se perd, Et vont souillant leurs œuvres mâles Par exceptions anormales, Suivant l'exemple d'Orphéus[61] Qui labourer ne voulait plus